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Secrétaire

De
320 pages

Cléome vient tout juste d'être embauchée comme assistante personnelle d'un « homme charismatique dans une entreprise renommée ». Consciencieuse, la jeune femme fait en sorte d'être à la hauteur des attentes de son supérieur. Malgré son sérieux et sa discrétion concernant sa vie privée, elle apprend que Pierre Demeur est fraîchement divorcé et père de deux fillettes. La courtoisie usuelle laisse bientôt place à une attirance qui déborde le simple cadre des relations professionnelles. Mais son cœur est partagé, car elle vient de rencontrer un charmant ébéniste. Comment résoudre ce dilemme et construire une relation amoureuse stable ?


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175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-334-24884-6

 

© Edilivre, 2017

1

Je regarde indifférente la pointe de mes pieds et le vernis carmin apposé sur mes ongles. Allongée sur le dos, je devine depuis mon lit les ombres des voilages bleutés qui habillent la fenêtre. D’humeur rêveuse je profite d’une accalmie salutaire. Depuis la rue, je perçois les roulements des moteurs et les jeux sonores des enfants. Dans mon dos les draps souples s’incurvent sous mon poids, dessinant sur le matelas la forme tendre de mon corps. Ma chemise aux boutons serrés me gaine les côtes, laissant apparaître les démarcations de ma lingerie ajustée. Je n’ai pas pris le temps de passer ma jupe qui repose mollement sur la chaise. Les genoux pliés, j’inspecte la peau blanche de mes cuisses nues. Ma mince culotte de coton blanc fait rempart à ma main posée entre mes jambes. Par d’infimes pressions, mes doigts s’attachent négligemment à m’engourdir. Lentement, mon corps se tend avant de me conduire à la plénitude. Quelques instants étourdie, mes yeux égarés trouvent le réveil. Il va falloir partir.

Mes affaires consciencieusement assemblées dans ma pochette de cuir, je suis prête. Le rendez-vous m’a été confirmé le matin même « présentez-vous à l’accueil à quatorze heures ! » J’ai opté pour une tenue discrète et repassé les étoffes fraichement lavées. Assise au pied du lit, j’étire souplement mes membres gourds et me lève sans hâte. Saisissant mes collants de nylon, je les passe distraitement et m’applique à dissimuler les coutures sous ma jupe étroite. Comme je presse l’interrupteur de la salle de bains, la lumière blanche éclaire mon visage. Sous les reflets pales, j’observe mes traits réguliers dans le miroir. Les cheveux noués en chignon serré sur la nuque, j’applique du brillant sur mes lèvres. Eteignant la lumière, je gagne l’entrée et m’enveloppe de ma veste cintrée. La sangle de mon sac vissée à l’épaule, je ferme la porte et laisse l’écho mat mourir dans les volutes de l’escalier.

Une semaine en arrière j’avais achevé mon dernier contrat, une énième mission sans intérêt permettant d’assurer l’ordinaire. Il faut savoir faire preuve d’abnégation pour satisfaire aux exigences du quotidien.

En ce lundi d’octobre les trottoirs sont mouillés et le ciel fait grise mine. Je me dirige précipitamment vers la bouche de métro et descends vigoureusement les marches. Arrivée aux portes automatiques, je présente ma carte de transport sur la borne autorisant l’accès. Le brouhaha est intense. Les usagers frénétiques s’agitent en tous sens sur les quais bondés. Indifférent à ce manège, un accordéoniste enchaine les airs romantiques. Edith Piaf fait recette auprès des touristes étrangers, friands de ballades à la française. A l’approche de la rame en station le tohubohu va grandissant, et les voyageurs s’attroupent en une ligne compacte au long du quai.

Quand le wagon s’immobilise, les charges sont fermes pour pénétrer. Comme à coup de bélier les retardataires forcent les résistances de la foule dense pour trouver à se loger. Fortement comprimée par mes compagnons de voyage, je lève la tête pour ne pas suffoquer. Je perçois sensiblement les odeurs acres de transpiration et les eaux de toilettes bon marché. Enchainant les stations, des flots de passagers vont et viennent créant chaque fois des vagues de résistances humaines. Quand mon tour arrive de descendre, j’use de mon sac comme d’un bouclier pour accéder aux issues. Sur le quai je me saisis du plan et me dirige vers la sortie. Depuis le pied de la station j’aperçois les marches hautes qui conduisent à la lumière du jour. Je les gravis noyée dans la nasse mouvante et bruyante des passagers drainés par les courants contraires.

L’imposant édifice fait face à la rue. Ses vitres bleutées réverbèrent la froide lumière d’automne. De cette élégante rue parisienne où le métro enfante des centaines d’âmes anonymes, je contemple les strictes fondations. La structure métallique binaire et rigide en donne le ton. Vous pénétrez un espace impersonnel où toute humanité est proscrite à la faveur d’une productivité exacerbée. Quelques rares fumeurs alignés en peloton devant la façade tètent mécaniquement les ressources de leurs maigres mégots. Leurs lèvres serrées par saccades s’assurent d’en engloutir l’essence permettant de résister aux impitoyables exigences de la rentabilité.

Comme je pousse les lourds battants actionnant le mécanisme huilé du tourniquet, je sais qu’il me faudra intégrer les rites de cette prestigieuse entreprise et me laisser engloutir par la masse dévorante de ses employés. J’aperçois l’imposant accueil à l’extrémité du vaste hall. Une hôtesse me presse d’exposer les raisons de mon intrusion. Je résume brièvement la mission confiée par l’agence d’intérim. Lasse, elle décroche le combiné de son standard et avise son interlocuteur de mon arrivée. Le salon d’accueil aux généreuses proportions à peine désigné, je suis priée de patienter quelques instants. Je m’installe discrètement et profite du confort des lourds canapés de cuir brun. La lumière chaude et tamisée évoque le raffinement anglais d’un club chic. Je m’assieds sur les profonds capitons du cuir, espérant que me cuisses ne souffriront pas de la marque disgracieuse des coutures. Depuis mon tactique poste d’observation, je regarde défiler les salariés dociles.

Concentrée, je guette de concert les torsades de l’escalier et les indicatifs lumineux des ascenseurs. Les minutes s’égrainent. L’agent des Postes déverse le courrier, les livreurs déposent hâtivement leurs fournitures. Des clients et collaborateurs vont et viennent dans un brassage monotone et désorganisé. « Melle Lambre, Melle Lambre ! » Percevant l’appel, je sors de ma torpeur et porte mon attention sur l’hôtesse. Elle me fait signe de sa main libre, l’autre ajustant le combiné à son oreille. Comme elle raccroche à mon arrivée, elle me communique brièvement l’itinéraire permettant d’accéder au service indiqué.

Personne ne s’est déplacé pour m’accueillir. Je comprends le peu de considération accordé à mon arrivée. « 5ème étage, au fond du couloir sur la gauche, c’est le dernier bureau. Vous y rencontrerez Pierre Demeur, le Responsable du Service Développement. » Ayant reformulé les indications pour en vérifier la bonne compréhension, je m’oriente vers les ascenseurs. Dans la cage aseptisée, j’actionne le bouton cinq et vérifie ma tenue dans le miroir en pied. J’y aperçois mon reflet, celui agréable d’une jeune femme de trente et un ans. Mes cheveux bruns offrent un contraste saisissant à mes yeux clairs et mon teint blanc. Hâtivement, je contrôle les mèches de mon chignon rigoureusement noué. Un maigre tintement m’avertit de l’ouverture imminente des portes. Le passage libéré dans un grincement métallique, j’embrasse du regard le découpage du vaste étage. Des silhouettes s’affairent en arrière-plan, partiellement dissimulées par les cloisons de verre dépoli. Me conformant aux indications fournies, je m’engage dans le couloir et foule d’un pas décidé les quelques mètres en direction du dernier bureau. Je ne m’attache pas aux regards inquisiteurs que posent sur moi les autochtones. A mesure que je progresse ma nervosité se fait plus présente.

Le ton impatient et vindicatif d’une voix masculine, à peine assourdie par la fragile cloison translucide, me parvient. Je patiente quelques secondes attendant l’achèvement de la communication. A l’impact du combiné percutant sa base, je devine la clôture de l’entretien. Poussant une expiration tranquillisante, je heurte distinctement la porte sur laquelle est inscrit en lettres soignées « Pierre Demeur, Responsable Développement. » Des frottements de pas absorbés par le dense lainage vermillon s’avancent. A l’ouverture de la porte je me tiens droite, prête au contact avec mon recruteur.

Mes yeux sont immédiatement absorbés par les imperceptibles rayures du costume ajusté. Il enserre des épaules larges dont il faut que je lève les yeux pour en distinguer le sommet. Prise d’une infime fébrilité, je relève le menton et découvre un cou long soutenant une mâchoire ferme. Le dessin de la bouche est généreux, discrètement dominé par des pommettes hautes et un nez fin. Seules quelques menues ridules trahissent la quarantaine. « Bonjour, vous êtes Melle Lambre ? » Au timbre métallique de la voix, une fraction de seconde m’est nécessaire pour répondre. A l’issue des politesses de rigueur je suis priée d’entrer. Attribuant mon temps de réaction à la nervosité, l’homme s’excuse de l’éventuelle désagréable impression laissée par sa véhémente conversation téléphonique. « Ne prenez pas garde, tous mes échanges ne sont pas comme celui-ci. Mes relations avec mes collaborateurs sont généralement cordiales. »

Mon interlocuteur tend aussitôt la main en signe de bienvenue. Une grande main blanche, glabre, aux ongles courts. Plaçant la mienne au creux de sa paume, je sens ses doigts m’enserrer d’une pression ferme. D’un geste bref il me libère et laisse sur ma peau la chaleur de son étreinte. Mes doigts qui moins d’une heure auparavant s’affairaient à m’alanguir, se trouvent comme figés d’une émotion furtive. Il désigne un fauteuil confortable face à son bureau et enjoins de m’y asseoir. La pièce est élégante sans surcharge ni décor ostentatoire. Depuis les grandes fenêtres aux montants sombres filtre une lumière douce. Les meubles foncés sont agréablement distribués, offrant hospitalité et organisation. Si le bureau est à l’image de son occupant, on peut en attendre un esprit pragmatique.

J’en apprends beaucoup sur les gens en lisant leur environnement. De mes précédentes expériences, j’ai dû subir les humeurs de hiérarchies totalitaires assorties d’ornements pompeux ; ou au contraire soutenir des occupants évaporés, fondus dans des décors insipides. Là il n’est question ni de l’un, ni de l’autre.

Saisissant mon CV transmis par l’agence d’intérim, Pierre Demeur lève vers moi un regard intrigué et m’interroge « Vous vous appelez Cléome ? » Sempiternelle question ! Mes parents m’ont appelée ainsi par goût pour une fleur délicate, dont les fragiles pétales ressemblent à des dizaines d’aiguilles fichées dans les ailes d’un papillon. Etrange fleur, étrange prénom… Il me vaut régulièrement des regards incrédules de mes interlocuteurs, inquiets de vérifier qu’ils ont bien compris. J’ai pris l’habitude d’en expliquer l’origine pour éviter les interrogations. D’une traite je déballe ma réponse toute faite qui semble le satisfaire et précise la sonorité ouverte du « o », pour rimer avec « homme »… « Clé-homme ». Après avoir brièvement parcouru mon signalement, il le plaque sur son bureau et lance « eh bien Clé-homme, Cléome, s’applique-t-il à répéter, soyez la bienvenue. »

S’ensuit une présentation par la menu de l’organisation du service et des attentes liées à mon poste. J’en prends mentalement note et confirme l’intégration des informations par de répétitifs hochements de tête. Son débit est vif et ses mots choisis. Le ton péremptoire perçu à mon arrivée a disparu mais l’échange reste impersonnel. Ses mains battent vigoureusement l’air ponctuant ses propos. Je comprends qu’il me faudra être réactive et disciplinée. Il semble savoir ce qu’il veut, et attendre des autres qu’ils se conforment à ses directives.

Comme il répond à un appel téléphonique j’ai le loisir de l’observer. Il donne le change et fournit des explications approfondies sur ses attentes. Jamais il ne reformule ses réponses, laissant deviner l’accoutumance de ses interlocuteurs à ses exigences. La conversation achevée il se lève et contourne son bureau, m’invitant d’un geste ample à le suivre. Je rassemble prestement mes affaires et m’y emploie à la hâte. Le seuil à peine franchi, une porte contigüe ouvre sur un bureau étroit. « Voici votre espace de travail ! » M’approchant, je découvre l’univers qui m’est assigné, petit mais confortable. La fenêtre bien qu’étroite donne sur la façade de l’immeuble, offrant une vue plaisante sur la rue effervescente. L’assistante titulaire, partie en congé maternité, a laissé en place ses effets personnels. Par cette manœuvre habile elle me signifie le caractère provisoire de ma présence. J’occupe son territoire et ne dois en aucun cas briguer la place. Habitude commune des employés soucieux d’assurer la pérennité de leur emploi. Ici et là sont soigneusement disséminées des photos de son mariage et du fils premier né. Le message est clair « ceci est mon antre, garde tes distances ! ».

J’ai toujours aimé la liberté, changer de métier, de collègues, de tâches… Le ronron quotidien d’une vie trop bien huilée et sans surprise ne me séduit nullement. D’où vient le plaisir quand chaque jour ressemble au précédent comme au suivant ? J’aime les aventures, les découvertes, les surprises. En bref, le confort ordinaire m’ennuie copieusement.

M’incitant à déposer mes affaires, Pierre Demeur m’invite à découvrir les locaux. Déterminé, il m’entraine au fil des couloirs, me présente brièvement ses collaborateurs et m’explique leurs fonctions et les rapports que j’aurai avec eux. J’aperçois les sourires à peine dissimulés des hommes appréciant mon arrivée pour des raisons tout sauf professionnelles. Je reçois les messages de bienvenue rien moins qu’amicaux des femmes inquiètes d’une concurrence renouvelée. Me voilà dans l’arène. Chaque fois les mêmes entrées en matière. Il va me falloir user de diplomatie pour rassurer les unes, et de fermeté pour éloigner les autres. Le dos de Pierre Demeur me précède, imposant et sûr de soi. D’un pas décidé il enchaine les présentations. Sur ses talons, je prends notes et salue indifféremment les visages rencontrés. Les heures s’enchainent, l’après-midi touche à sa fin. Je distingue rapidement les aiguilles sur ma montre, il sera dix-huit heures dans une poignée de minutes. Ayant surpris mon regard, un voile d’hésitation passe sur le visage de mon recruteur. Revenant sur nos pas, nous quittons le service exposé pour dresser un bilan de mon intégration.

Son bureau réintégré, il me fixe intensément sans un mot. Mon pouls accélère, accentuant ma nervosité et ajoutant à mon indécision. Dois-je rompre le silence ? Que suis-je sensée faire, prendre la parole ? Je décide que non, j’attends. Silencieuse, je porte mon regard sur la vitre. J’y distingue le reflet de l’homme qui me fait face. Des cheveux châtains encadrent souplement son front et tombent lâchement sur sa nuque. Je prends conscience de sa beauté. Sans sa distance et sa froideur affichées, il serait un homme séduisant. « Pensez-vous que vous trouverez votre place dans notre entreprise ? Demande-t-il enfin. Comme vous l’avez compris, vous serez mon assistante. Je suis exigeant. Ce poste demande implication et confidentialité. » Je lui confirme ma motivation avec assurance. Nous validons rapidement les horaires et la rétribution, puis scellons notre accord d’une ferme poignée de mains. Je me présenterai chaque jour à neuf heures, et ce pour les quatre mois à venir. Nous nous levons d’un même élan avant qu’il s’empare de la poignée pour m’ouvrir le passage. Je le salue d’un discret signe de tête et lui souhaite respectueusement une agréable soirée.

Libérée de cette épreuve, l’idée de prendre les transports en commun me rebute. Je décide de rentrer à pieds. Marcher me permettra de digérer la somme d’informations accumulées au long de l’après-midi. Arrivée à l’angle de la rue, je me retourne et observe la construction lourde de l’entreprise que je viens de quitter. J’essaye de compter mentalement les fenêtres pour identifier laquelle donne sur mon bureau.

Au fil des rues, j’observe distraitement les vitrines. La mode est aux jupes courtes et aux étoffes légères. Les imaginant sur moi, instinctivement je cherche mon reflet sur la vitre. Mon chignon s’est distendu et des mèches de cheveux se sont détachées. Je ressemble à une étudiante qui aurait voulu se vieillir en portant des vêtements de femme. Cette idée me fait sourire. J’aime les faux semblants et les quiproquos susceptibles d’en découler. D’une main, je finis de détacher mes cheveux et les laisse librement balayer mes épaules. Un bref instant, je distingue le regard d’un homme dans la glace. Comme nos yeux se croisent il détourne les siens gêné. Je reprends ma route et déambule rêveuse au fil des rues commerçantes. Arrivée au pied de mon immeuble je compose le code d’accès et pénètre au son de l’infime déclic qui en autorise l’entrée. La clé dans la serrure, je fais céder la clenche et pénètre enfin chez moi.

Cet appartement je l’occupe depuis près de 3 ans. Quand j’avais découvert l’annonce dans un journal spécialisé, j’avais eu comme un pressentiment. Plus petit qu’initialement souhaité, il était situé dans un quartier parisien dont j’appréciais la vie nocturne animée et le brassage culturel. J’avais aussitôt contacté Monsieur Chang, l’agent immobilier. Les mots sortant de sa bouche semblant ne jamais vouloir prendre fin, j’avais dû l’interrompre dans sa lancée. « Petit F2, au 4ème étage, parquet, moulures… » Curieuse, j’avais demandé à faire la visite au plus tôt. A l’heure du rendez-vous un petit homme passablement agité s’était avancé. La masse de ses cheveux noirs ébouriffés par le vent, et sa tenue désordonnée trahissaient son agitation. A bout de souffle il m’avait tendu la main pour me saluer et entonner aussitôt ses tirades commerciales. Quand nous étions entrés dans l’immeuble j’avais découvert le coquet hall, agrémenté au sol de carreaux noirs et bronze biseautés. J’avais été immédiatement séduite par le charme désuet de l’ensemble. A l’issue de l’ascension des quatre volées de marches, l’appartement s’était enfin matérialisé. Les boiseries lustrées de l’escalier brillaient à la lumière du plafonnier, attestant de l’entretien soigneux de la copropriété. Monsieur Chang avait fouillé ses poches à la recherche du trousseau de clés. Entrant pour la première fois, l’impression insidieuse d’être déjà venue ne m’avait pas quittée. Sans qu’il m’ait été familier, j’avais ressenti un bien-être instantané. Comme une évidence, j’avais su que j’y vivrais. L’affaire rapidement conclue, j’avais emménagé quelques jours plus tard.

Célibataire et jouissant d’une existence légère, le déménagement s’était trouvé facilité par le peu de biens à acheminer. Très vite installée, je m’étais occupée de mon décor, accumulant divers meubles et objets multicolores. Bigarré et authentique, j’avais rapidement pris goût à mon univers chamarré. Au fil de mes errances sentimentales mon habitat avait fait office de cocon enveloppant. Témoin de mes joies et de mes peines, il avait subi cycliquement l’ordre et le désordre. Un jour champ de bataille siège du chaos, un autre ordonné empreint de sérénité.

Une fois déchaussée, je retire ma veste et connecte mon ordinateur pour relever mes messages. Sur l’un d’eux mon amie Lucie me confirme le rendez-vous du soir. L’idée de retrouver mes amis et de partager la soirée avec eux me procure un vif plaisir. Impatiente, je me dirige vers la penderie et passe mes tenues en revue. J’opte pour un jean serré et un tee-shirt lâche. Soigneusement, je retire ma jupe et fais rouler le nylon au long de mes jambes. Je repense brièvement à mon égarement du matin. Il n’y avait pas eu d’homme dans ma vie depuis plusieurs mois et j’avais pris goût à une intimité solitaire.

J’avais fréquenté quelques mois durant un jeune homme séduisant, bellâtre rompu aux exercices de séduction. Rencontré dans un night-club il s’était montré avenant, singulier au regard de la faune agitée qui s’y pressait. Pas coutumière des lieux dont je ne goutais pas la surenchère des apparences, je m’étais laissée convaincre par Lucie. Pour son anniversaire elle m’avait pressée de rejoindre nos amis. Décidée à lui faire plaisir, j’avais adopté la bonne humeur de circonstance. Enchainant les verres d’alcool, je m’étais exagérément étourdie. Passablement alcoolisée j’avais joué le jeu de ce séducteur au discours formaté. Sans surprise et sans charme, notre histoire avait commencé. La vie avançant, j’avais voulu troquer le confort rassurant de mon appartement au profit d’un emménagement avec mon amant. Sans vraiment espérer qu’il ait pu être l’homme de ma vie, je souhaitais partager mon quotidien et éloigner de moi une routine par trop sécurisante. A quelques jours de poster mon préavis, Lucie embarrassée m’avait appelée. En amie bienveillante elle souhaitait me faire une révélation déplaisante. A mots choisis, elle avait raconté la vision de mon amant enlaçant une autre femme au détour d’une rue voisine. J’avais très vite mis fin à notre histoire et quitté l’indélicat sans sursis.

Désireuse de me détendre avant la soirée, je me dirige vers la douche. Nue, j’actionne les portes coulissantes et me glisse sous le pommeau brillant. Aux premiers temps l’eau est froide, et je tends le pied sous le jet pour en apprécier la chaleur. Enfin je me glisse sous le flux et laisse mes muscles se détendre sous l’impact des goûtes fournies. D’une main je m’empare de l’épaisse crème de douche et m’en enduis le corps. Un délicat parfum de jasmin se dégage et s’imprime sur ma peau que je frictionne avec application. Mes mains passent méticuleusement de mes seins fermes à mon ventre plat. Intégralement couverte d’une mousse délicate, je laisse l’eau rouler librement sur mon corps entrainant avec elle les fines bulles de savon. Je savoure le contact chaud dans un brouillard humide. Sortant de ma bienfaisante torpeur, je me saisis de la serviette éponge et entreprends de me sécher. La buée a envahi le miroir de la salle de bain et je ne peux que deviner mon image troublée. J’attends quelques instants la dissipation de la vapeur et aperçois par strate le reflet de mon corps qui se découvre. D’abord le haut de mon pubis à la courte toison mordorée. Les épilations régulières ont laissé un menu rectangle pileux dissimulant à peine les ourlets de ma féminité. Le bassin est étroit et seul un grain de beauté sur le côté droit vient en perturber la parfaite symétrie. Sporadiquement parfumée j’enfile mes vêtements et applique un peu de brillant sur mes lèvres. Constatant l’heure avancée, je me hâte vers la sortie.

Avec Lucie et nos amis, nous fréquentons régulièrement un petit club d’Oberkampf. Cette ancienne usine a été transformée en café-concert par des propriétaires extravagants. Les couleurs vives aux influences sud-américaines dominent dans un dégradé d’oranges. Au fil des soirées les courants musicaux les plus divers sont représentés, garantissant à l’établissement une variété de clientèle étendue. Première arrivée, je salue le patron qui connaît nos habitudes et me réserve un accueil amical. Par habitude, nous nous retrouvons de bonne heure pour diner avant le concert. Ce soir comme à l’accoutumée, nous nous attablerons autour d’une lourde planche de chêne fixée à de solides tréteaux métalliques. Nous commanderons des plateaux de tapas épicés et des pichets de sangria acidulée, puis témoignerons des péripéties de nos vies. Mes amis sont habitués à mes besoins d’indépendance et à mes fréquents changements d’emploi. Ce soir je raconterai et mimerai avec force détail mon incursion dans le « Service Développement de Pierre Demeur » ; sans mentionner ni son nom, ni sa séduction. J’aime faire rire et ne ménage jamais mes efforts quand il s’agit de distraire notre groupe que je sais friand de mes imitations outrancières. Les fruits de la sangria gorgés d’alcool, que je dévore avec gourmandise, ne sont pas étrangers à l’évaporation de mes inhibitions.

Les musiciens investissent enfin la scène et l’ambiance afro-beat électrise rapidement la salle par ses percussions lancinantes et ses riffs puissants. Comme portée par les instruments une voix s’élève, la chanteuse avance. Son timbre chaud et langoureux se fait enveloppant, caressant. Fait rarissime le public s’unit dans un silence parfait, envouté par l’aura de cette magnifique métisse. Mon corps vibre en accord avec les pulsations ensorcelantes. La musique a sur moi un pouvoir hypnotique puissant, capable de me soumettre à sa loi. Pour quelques heures, j’oublie le quotidien et me laisse emporter par la transe communautaire partagée avec des inconnus.

Lucie, mon amie et confidente de longue date, se tient à mes côtés. Rencontrée sur les bancs du lycée au jour de la rentrée, elle semblait confiante, ses affaires soigneusement déposées à ses pieds. D’emblée j’avais aimé sa tranquillité et m’étais dirigée vers elle. Nous avons chacune trouvé en l’autre un pendant à nos tempéraments. Elle était combattive et déterminée autant que j’étais impulsive et idéaliste. Le temps avait passé, les chagrins et les plaisirs nous avaient soudées. De jeune fille discrète elle était devenue une jeune femme séduisante. Rousse à la beauté diaphane, son tempérament pétillant la rendait sympathique. Quoique plus jolie que moi elle plaisait moins. J’étais plus aventureuse, plus provocante avec les hommes. Très jeune j’avais intégré les rouages des jeux de la séduction. Un regard appuyé ou un rire grave m’avaient souvent permis d’arriver à mes fins. Nous n’avons jamais été rivales, respectant d’un accord tacite les plates-bandes de l’autre. Ce soir, vêtue d’une robe légère elle semble prendre plaisir au concert.

Je distingue les boucles souples de ses longs cheveux cuivrés battre l’air au rythme des percussions. Ses yeux à peine entrouverts l’isolent du monde. Nourrie des émotions des musiciens elle semble en prière. Je la sais amoureuse de François, un homme marié. Rencontré au cours d’un salon professionnel, elle avait eu un coup de cœur pour cet homme doux au regard franc. Malgré l’alliance qui ornait son annulaire gauche, elle n’avait pas pu, ou voulu, renoncer à le connaître. Après avoir longuement échangé ils avaient décidé de se revoir, chacun omettant soigneusement de poser les questions embarrassantes. Elle n’avait rien demandé sur sa femme ou ses éventuels enfants. Lui n’avait pas pris l’initiative de le faire. Dans un sourire gêné, ils s’étaient séparés d’un salut amical. Elle avait lutté quelques temps s’interdisant de l’appeler. Au fil des jours sa résistance avait faibli, elle avait composé son numéro. Quand il avait reconnu sa voix au téléphone, elle avait perçu une hésitation. Avait-elle bien fait ? Se rappelait-il d’elle ? Un soulagement l’avait envahie quand il lui avait fait part de son plaisir à l’entendre. Ils avaient pris rendez-vous le jour même. Il lui avait exposé sans détour sa vie de famille, sa femme aimée et ses deux enfants. Un silence lourd avait pris place, chacun mesurant les impasses de la situation. Elle aimait ses cheveux bruns, ses yeux bleus et sa silhouette mince. Avançant la main sur la table, elle s’était emparée de la sienne. Le contact de sa peau glissant sous ses doigts, elle avait su qu’elle ne ferait pas marche arrière. Instinctivement, il l’avait recouverte de sa paume. Les dés étaient jetés, ils seraient un couple adultère. Aujourd’hui leur aventure dure depuis plusieurs mois, la laissant à la fois vide et habitée. Chaque jour qui passe la met au supplice du choix. Elle porte les poids mélangés de la culpabilité et de l’espoir. Elle aurait aimé qu’il soit là ce soir pour partager avec elle ce moment d’abandon. Elle sait qu’il est avec sa femme, qu’il porte son rôle de père attentif et de mari attentionné. Je n’ai jamais rencontré François et sais uniquement ce qu’elle m’en dit. Il est un amant tendre et une épaule fiable.

Parcourant la salle des yeux, ma vue effleure les silhouettes noyées dans la foule sans que mon esprit se fixe. Je me rends à notre table et me sers un verre de sangria. Je bois peu d’ordinaire, mon corps n’est pas habitué à gérer l’alcool. Ma tête tourne rapidement. J’aime la sensation d’étourdissement que cela me procure. Les images se décalent devant mes yeux, me donnant l’impression grisante d’être enfermée dans un kaléidoscope. J’entends au loin les discours gratuits de mes amis. Une seule envie m’anime : danser. Comme je me lève pour rejoindre la piste, un choc dans l’épaule m’ébranle. Un jeune homme au regard confus me fait face. Soucieux de son geste malheureux, il rive ses yeux aux miens pour s’assurer de mon état. Son visage est plaisant, son expression inquiète me fait sourire. Je m’empresse de le rassurer au travers du brouhaha général. Du doigt je désigne la tâche qui macule son tee-shirt rouge, ajoutant une mèche à la dense crinière du Che Guevara imprimé dessus. Ses deux mains encombrées de verres à cocktail, il m’adresse un sourire faussement contrit. Son humour m’amuse. D’un signe de tête il m’informe aller remettre son verre à un ami, avant de revenir pour s’excuser. Il me demande de l’attendre, de ne surtout pas bouger. Docile et intriguée, je reste là et le suis des yeux. Quand il revient nous entamons une discussion fantasque à propos du concert, de la salle qu’il découvre et des bavures de cocktails qui partent en machine à laver. Il est vif, bavard et courtois. Ses yeux d’un noir profond animent avec ardeur son visage au teint halé. Ses cheveux de jais sont ébouriffés par les fréquents passages de ses mains sur son crâne. Il se peigne à la fois pour rassembler ses idées et ponctuer ses phrases. Ses doigts courbés en râteau brossent sa nuque, témoignant de son indécision. Je le sens hésiter sur la suite à donner à notre rencontre. Il se tourne vers mes amis attablés et demande nonchalamment si mon mec apprécie la soirée. Amusée de la façon détournée d’apprendre si l’un d’eux partage ma vie, je ne réponds pas. Je fais mine de ne pas l’avoir entendu. Il se penche alors et renouvèle sa question « ton mec apprécie la soirée ? » Dans un sourire je le détrompe, indiquant simplement qu’ils sont des amis, mais sans préciser mon célibat. Persévérant il crie pour éviter d’avoir à reformuler « t’as quelqu’un dans ta vie ? » Touchée par son approche directe, je nie et précise être seule depuis plusieurs mois. Visiblement satisfait, il s’enhardit et se fait pressant. Il approche sensiblement pour me parler, évitant ainsi de crier pour communiquer. Je distingue le parfum de savon mêlé à une odeur de lessive imprégnée. Pas de parfum cher et capiteux chez cet homme, uniquement la senteur saine d’une vie sans faux semblant. Faisant mine de balayer une peluche de mes cheveux, il s’empare d’une mèche qu’il enroule autour de son doigt. Je ne me dégage pas. Ses yeux plongés dans les miens, il ne se détourne pas. Absorbés dans une contemplation réciproque, la musique et la foule n’ont plus de prise sur nous. Il propose alors de m’offrir un cocktail.

Amatrice de rhum, j’ai choisis une pina-colada. J’apprécie le goût du lait de coco mélangé à l’acidité de l’ananas. Il hèle alors le serveur derrière le bar et doit presque hurler pour se faire entendre. D’un même ensemble nous regardons avec considération l’agile barman mélanger les ingrédients et secouer le shaker avec dextérité. Le mélange achevé, il verse l’onctueux breuvage dans un verre translucide. Julien se saisit du précieux mélange et me le remet avec un hochement de tête « Madame est servie. » Blanc et crémeux, je me réjouis à la vue de la mousse en surface. Avant de porter la boisson à mes lèvres, je le remercie et viens choquer son verre avec le mien. Généreuse et dense, je savoure la préparation par petites lampées.

Si le temps semble figé les minutes continuent de s’écouler. La chanteuse annonce son dernier titre. Côte à côte nous la regardons entonner la mélodie qui va clôturer la soirée. Nos corps sont présents mais nos esprits ont déjà quitté la fête. Les derniers accords approchant, il m’observe intensément. Tirant de sa poche un ticket de métro usagé, il note son numéro de téléphone ainsi que son nom « Julien. » Comme ses amis l’attendent à la sortie il dit dans un souffle « conserve le bien, appelle moi rapidement. » Hésitant, il se penche et dépose un baiser bref sur ma joue avant de s’élancer vers l’extérieur. Nos yeux ne se sont pas quittés tandis que la porte se ferme sur lui. L’issue close, la foule se reforme en une masse compacte. La salle applaudit à tour de bras sous les derniers accords.

Lucie me rejoint les yeux gentiment inquisiteurs. Les sourcils froncés elle m’interroge. Je lui présente le petit carton et dit simplement « Julien. » Le concert achevé, les musiciens saluent et entreprennent de libérer la scène de leurs instruments. Nous rassemblons nos effets et gagnons la sortie. Pour un mois d’octobre l’air est doux. Je suis heureuse de voir la rue abandonnée aux amoureux et songe que l’aura romantique de Paris n’est pas un mythe. Je quitte mes amis et laisse mes pas résonner sur les trottoirs. Le flot des voitures s’est raréfié à la nuit tombée, laissant le silence reprendre ses droits. Mon appartement réintégré, j’apprécie son confort chaud et accueillant. Je ne m’assoupis pas tout de suite. Mes pensées dérivent, passant d’un homme charismatique dans une entreprise renommée, à un jeune homme en tee-shirt rouge un soir de fête.

2

Mon quota de sommeil atteint, j’ouvre paresseusement les yeux. Le réveil annonce sept heures, me laissant un bref répit avant de retentir. Dans la pénombre, je regarde le plafond de ma chambre et essaye de deviner le temps au travers des volets. Chaudement enroulée dans mon épaisse couette duveteuse j’hésite à quitter le confort de ma couche. Etirant mon bras je saisis le téléphone sur la table de nuit et réfléchis au message que je vais adresser à Julien. Après quelques instants, je tape : « Bonjour Julien, j’ai apprécié la soirée. J’aimerais te revoir. Mon numéro s’affiche sur ton écran, utilise-le ! Cléome. » Je me lève enfin et trouve au fond de mon sac le ticket de métro sur lequel est inscrit son numéro. Une fois composé, je presse la touche « envoyer ». Afin de m’épargner l’attente, j’abandonne le combiné et gagne la salle de bains. Face au miroir, je prends soin de traquer sur mon visage les éventuelles marques que le sommeil y aurait laissées. Gagnée par une douce euphorie je me remémore les paroles échangées avec l’impétueux jeune homme. Fort d’une virilité à peine mature, le souvenir de son audace légère m’émeut.

Curieuse, je pars en quête du portable que j’espère porteur d’une réponse. Comme l’écran vierge m’informe du contraire je m’efforce d’éloigner la déception. Mon petit déjeuné rapidement avalé je prends la direction du métro.

La migration massive dans les transports en commun me répugne. Cependant à la sortie je suis prête à affronter la journée. Pour arriver au cinquième étage j’effectue le même parcours que la veille. Les bureaux sont calmes avant l’arrivée massive des employés. A la lumière filtrant au travers de la cloison vitrée je devine la présence de mon recruteur. Je cogne à sa porte et entre à son invitation. La veste de son costume soigneusement pendue au porte-manteau, il ne porte qu’une chemise blanche ornée d’une fine cravate. Me laissant quelques minutes pour déposer mes effets personnels il me presse de le rejoindre. Je m’exécute rapidement. Installée face à lui, son bureau pour seule séparation, il me remet un épais dossier expliquant ce qu’il attend de moi. Il semble à la fois agité et fatigué. Je lui fais part de mon sentiment qu’il justifie aussitôt par une activité intense. Si je le souhaite il m’offre de prendre un café. J’acquiesce et l’accompagne au long des couloirs pour déguster le chaud breuvage. Il profite de cette pause pour m’expliquer les profonds remaniements au sein de son service, entrainant des rapports de forces avec certains collaborateurs. Il tient à me prévenir « du fait de votre proximité avec moi, vous pourriez être prise à parti. » Il se veut malgré tout rassurant et me précise pouvoir compter sur lui en toute circonstance. Sa porte m’est ouverte. En son absence je peux m’adresser à Brigitte, Responsable Administrative, présentée comme compétente et maitrisant parfaitement chaque rouage de l’entreprise.