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Si toi non plus

De
227 pages


Leur amour est bien plus qu'un sentiment, c'est une ligne de vie


À vingt-trois ans, Isabelle ne croit plus en l'avenir. Quitter sa ville natale résonne pour elle comme le dernier espoir de s'en sortir et de se créer une nouvelle trajectoire ; trouver la raison de son existence. Sa rencontre avec Patrick, homme mystérieux et protecteur, vire à l’obsession. Grâce à lui elle se focalise sur l'avenir en combattant les démons infatigables de son passé. Le destin réunit ces deux âmes mais paradoxalement s'acharne à les séparer.


Entre apparences, mensonges et trahisons, Isabelle et Patrick s’enferment dans leur passé pour garder l’amour inconditionnel qu’ils éprouvent l’un pour l’autre.


Jusqu'où iront-ils pour se protéger


***


L'auteure :


Femme trentenaire, mariée et maman de deux enfants, elle vit en Bourgogne depuis un peu plus de dix ans. Elle aime rêver, aime les romans d’amour, et peut-être même bien trop. C’est d’ailleurs en terminant la lecture de l’un d’eux, et n’ayant à ce moment-là aucun autre livre inédit sous la main, qu'elle a pris l’initiative de se lancer dans la rédaction d’une fiction. Ce défi aussi imprévisible que fou a pris très vite une place importante dans sa vie, et c’est alors qu'elle a compris que l’écriture était devenue une réelle passion.

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Maud Desmoulins




Si toi non plus




Couverture : Néro




Publié dans la collection Vénus Rouge,
Dirigée par Elsa C.








© Evidence Editions 2017
P r o l o g u e



Je vis ici depuis ma plus tendre enfance, dans cette ville capitale du pays où les lumières restent
allumées la nuit pour éclairer les passants encore nombreux. J’ai toujours voulu y ouvrir ma propre
boutique de chaussures et conserver la routine parisienne qui me berce depuis mon plus jeune âge.
Cependant, à vingt-trois ans, je quitte ma commune natale, on peut même dire que je laisse tout
derrière moi. Tout, à une exception près, Sacha, mon seul véritable ami.
Ce n’est pourtant pas l’envie d’aller m’isoler dans cette région provinciale qui m’incite à partir,
non, moi l’éternelle citadine en besoin constant de stabilité et de garanties, mais il en dépend de mon
bien-être et de ma sécurité. Cet avenir certain, ici, n’existe plus, je dois m’éloigner de ce néant qui
semble se rapprocher chaque jour davantage et fuir mes deux dernières années. Mais partir seule n’est
pas l’option idéale. L’anxiété, la solitude et la peur de l’inconnu qui me rongent ne peuvent me
permettre une bonne intégration dans cette vie future. Sacha m’a alors proposé de me suivre et de
nous installer en colocation, tous les deux. Son éternelle passion pour les filles d’un soir semble
décliner pour laisser place à un éventuel désir d’avenir plus sage et sérieux.
Quitter la Ville lumière est une excellente chose pour lui, un nouveau départ, tout comme pour
moi.



Chapitre 1



— Je ne sais pas si tu es au courant, mais le volume de notre ballon d’eau chaude n’a pas changé
depuis notre arrivée. Isa, tu comptes être en retard pour ton premier jour de travail ?
Le hurlement de Sacha à travers la porte de la salle de bains s’invite au moment où je suis
transportée par les biens faits naturels de l’eau bouillante qui imprègne la moindre parcelle de ma
peau. Devant ce rappel à l’ordre brutal, je me pétrifie, laissant la pomme de douche maintenue par ma
main ridée diriger son jet uniquement vers ma poitrine. Ce simple retour à la réalité suffit pour que
des bombardements remplacent aussitôt les battements calmes et réguliers de mon cœur et pousse
mes pensées à dériver sur ma future journée.
Je suis terrifiée, complètement. L’idée même de rencontrer mes futurs collègues et de m’engager
dans une voie inédite me glace le sang. Après les épreuves que j’ai traversées, mon indéniable réserve
est devenue sans aucun doute mon ennemi le plus redoutable. Je n’apprécie guère de m’attarder à
étaler ma vie privée, ce qui me donne souvent l’air froid et individualiste. Mais malgré cela, je dois
être forte, passer outre mes angoisses, m’intégrer, et surtout ne plus penser au passé. Mais comment
convaincre des inconnus que les apparences ne reflètent pas toujours la vraie nature d’une personne
quand celle-ci se protège trop  ? Je vais visiblement devoir faire un effort considérable si je veux
réellement me projeter dans cette nouvelle vie et me faire des amis.
J’appréhende cette journée depuis le jour de notre emménagement, une semaine entière à me noyer
de questions, et ce jour-là est arrivé. L’enjeu est d’une importance capitale pour moi et certainement
décisif. Je vais pouvoir me réparer, cicatriser les blessures encore douloureuses et persévérantes.
Mais ma plus grosse bataille se trouve dans la création même d’une nouvelle trajectoire dont tous les
morceaux restent à acquérir. À mon plus grand soulagement, Sacha est là pour me rassurer, me
réconforter, comme toujours.
Je m’empresse de tourner les têtes du robinet d’un mouvement synchronisé et de lui répondre
avant qu’il ne prenne l’initiative d’entrer et me sortir de force de cette pièce.
— Je me dépêche !
Sacha a raison, perdre du temps à se tourmenter l’esprit ne sert à rien et ne me mènera nulle part.
Dans ce sursaut de lucidité, j’attrape ma serviette rouge et me sèche vigoureusement, déterminée
dans cette volonté de reconstruction, tout en me répétant de garder confiance.
En passant dans ma chambre encore débordante de cartons contenant pour la plupart des
chaussures, enveloppée de ma courte serviette et les cheveux trempés ondulant le long de mon dos,
mon regard s’arrête sur la vue exceptionnelle qu’il m’est permis d’admirer au travers de ma fenêtre en
bois usé.
J’ai plaisir à contempler toute cette verdure, chaque matin depuis mon arrivée. Moi qui d’ordinaire
n’avais pour vision que le gris oppressant des immeubles parisiens, j’ai là, devant moi, une agréable
clarté, un ciel dégagé, une forêt à proximité et des vols d’oiseaux. Cette vision-là m’encourage à
accepter le changement, accepter mon départ et accepter de m’ouvrir à ce nouveau monde. Le villagetypiquement campagnard et entouré de champs s’expose au vent et à la fraîcheur de l’aube, cette fine
couche blanchâtre qui recouvre les sols laisse présager un air assez glacial pour ce matin de début
mai. J’opte rapidement pour une veste noire fourrée bien épaisse sur une tenue assez classique, une
jupe volante de la même couleur et un chemisier mauve à manches courtes qui s’adaptera
parfaitement à ma chevelure brune et la couleur verte de mes yeux. Je sèche brièvement mes longues
anglaises désordonnées et m’active à fouiller le premier carton venu afin de dénicher la paire de
chaussures idéale. Même si je ne suis pas le genre de fille à faire exagérément attention à son
apparence, j’accorde quand même une importance toute particulière à mes pieds ; cette fascination est
inédite dans la famille et vraisemblablement inexplicable.
Je finis par trouver des ballerines noires tout à fait classiques qui m’aideront bien entendu à rester
debout jusqu’à ce soir sans avoir mal aux pieds. Je les enfile avec fierté et le sourire aux lèvres en
repensant à la fois où j’ai fait l’erreur de mettre des escarpins à talons lors d’une journée de travail,
j’avais horriblement souffert, au point d’en pleurer presque.
Je jette un dernier coup d’œil dans le miroir une fois préparée et je descends les escaliers, décidée
à aller de l’avant. Aujourd’hui, je ne suis pas la seule à devoir m’intégrer dans une nouvelle équipe et
cela me rassure.
Sacha n’a eu aucun mal à trouver un emploi en CDI dans une boutique de prêt-à-porter masculin
classe, contrairement à moi qui aie dû passer une dizaine d’entretiens avant d’être acceptée chez
Talon’s Louis . Dès son premier rendez-vous, il a décroché trop facilement une place de vendeur.
Avec son allure très sexy, personne n’est en capacité de lui résister, pas même un homme. Du haut de
son mètre quatre-vingt-sept, il offre à quiconque une vision des plus plaisantes et un sourire ravageur
paré de dents blanches parfaitement alignées. Cette particularité qu’il a de coiffer ses cheveux
châtains épais et dressés en un simple geste de la main lui donne un air sauvage, bestial, néanmoins
radouci par la pureté de ses yeux bleus. Sa petite barbe naissante de deux-trois jours accentue
incroyablement son côté animal. Sportif aussi, rien n’est laissé au hasard chez lui, souhaitant toujours
et encore plaire, séduire la gent féminine. Mais notre départ, agissant comme un déclic, l’a fait réagir,
ce qu’il désire à présent semble devenir plus sage, plus ambitieux, et c’est tout ce qui compte.
Quant à moi, je vais entrer dans une nouvelle boutique de chaussures en tant que vendeuse et, à
mon plus grand soulagement, dans le même centre commercial que Sacha. Cette réalité me permet bel
et bien de garder le moral.
— Super, tu as préparé le café, je risque de m’habituer très vite à ça méfie-toi.
Ma voix chantante fait sourire Sacha, qui s’active dans la cuisine.
— Ne rêve pas trop, princesse, ce n’est que le premier jour et sache que je ne suis pas si
influençable que ça, me répond-il, amusé.
Je m’assois sur un tabouret-bar pour avaler rapidement le contenu de ma tasse, accoudée à l’îlot
en verre noir. Dans ce calme remarquable, je laisse mon regard dériver sur notre petit jardin privatif,
limité par l’orée de la forêt qui s’étend derrière la double fenêtre vitrée à ma gauche, et je m’imprègne
de cette luminosité.
Sacha se tient là, assis en face de moi, je me doute bien que ses yeux se focalisent sur moi et qu’il
tente d’apercevoir mon état, mais je l’ignore. Je préfère éviter qu’il ne perçoive l’angoisse
considérable qui m’assaille, même si mes mains tremblantes sur ma tasse le lui suggèrent
indubitablement. Quand il réalise que je ne cède pas devant son insistance, il descend de son tabouret
et se retourne pour aller rincer son bol dans l’évier de la cuisine équipée. Récemment repeinte enbeige et noir, elle est d’une brillance sans pareille. Sans un mot, je scrute d’un œil admiratif l’arrière
de cette beauté parfaite en costume marron et secoue la tête, incrédule devant sa présence ici, loin de
toute la vie qu’il a définitivement abandonnée en partie pour moi. Je ne peux véritablement plus me
résoudre à me morfondre, Sacha veille sur moi et, visiblement, il ne désertera pas de sitôt. Face à
cette évidente omniprésence, ma nervosité s’estompe pour laisser place à une certaine assurance.
Une fois seule dans la cuisine, je repasse en revue cette pièce surprenante. Je l’apprécie, l’espace
parfaitement bien occupé rend l’atmosphère agréable, chaque chose étant soigneusement rangée. Cet
ordre contredit tant le fouillis persistant de mon esprit. Nous avons trouvé à louer dans notre budget
cette jolie petite maison de village en parcourant les annonces d’agences immobilières sur internet.
Les pierres apparentes, extérieures comme intérieures, offrent un charme fou et beaucoup de cachet à
ce lieu. D’apparence rustique, elle est agencée de façon très moderne dans toutes les pièces, ce
mélange de styles nous a totalement séduits, tous les deux. Chacun dispose d’une chambre à l’étage
avec sa propre salle de bains et une mitoyenne. Une supplémentaire, pour le moment aménagée en
bureau, finit le couloir du rez-de-chaussée, celui-ci étant séparé du séjour d’un long mur porteur en
pierres.
Alors que mes yeux parcourent cette pièce, Sacha m’annonce l’heure et toute la pression resurgit,
mon cœur s’affole, une sueur froide s’invite sur ma peau, mais je dois y aller, il est temps. Ma
nouvelle vie m’attend et ma respiration devient difficile, mon stress ne m’a finalement pas quittée et
il faut à présent faire avec.
D’un pas mal assuré, je passe la porte de la maison et je suis Sacha pour rejoindre sa voiture garée,
parfaitement alignée à la mienne, sur notre parking de pelouse privatisé pour nos deux véhicules. Les
trente kilomètres à effectuer sur la nationale pour nous rendre au centre commercial s’annoncent
longs et très angoissants.

Assise côté passager et le front collé à la vitre de la Polo noire de Sacha, je profite du paysage
rural qui se dessine sous mes yeux émerveillés, espérant silencieusement finir la journée sans
encombre. Sacha ne dit toujours rien, il se concentre uniquement sur sa trajectoire et me laisse
simplement admirer cette vue plaisante. Mais plus les kilomètres défilent, plus l’envie de disparaître
s’intensifie, la peur est devenue malgré moi mon amie la plus fidèle. Cependant, le soleil montant et
l’odeur des envahissants champs de colza me donnent le courage de ne pas reculer et de passer outre
cette peur de l’inconnu.
En arrivant au rez-de-chaussée du parking couvert du centre, une sueur froide parcourt tout mon
corps à la vue de ce nombre élevé de voitures déjà garées à cette heure-ci.
— Respire, respire, tu es forte, me souffle Sacha en serrant le frein à main et en jetant un bref coup
d’œil aux alentours, ça va aller maintenant ? Tu es prête ?
— Oui, c’est parti, plus vite j’y serai, plus vite la fin de la journée sera là.
Un soupçon de courage m’incite à détacher ma ceinture et à descendre de voiture, il est temps à
présent d’affronter les débuts de ma nouvelle vie.
Sacha claque sa portière et s’arrête en face de moi un instant pour me contempler. Son regard plein
d’espoir et de compassion en même temps me rappelle toute l’importance que cet homme représente.
Il connaît tout ce qui fait de moi la personne que je suis aujourd’hui et semble soucieux, je ne peux
pas lui faire ça, pas maintenant. Je lui offre mon plus beau sourire et ferme énergiquement ma
portière pour lui prouver faussement qu’il n’a aucune raison de s’en faire. Je me dirige vers l’entréesans me retourner vers lui et lui crie :
— Dix-neuf heures trente devant le supermarché !
Sacha travaille sur la porte C, la plus proche du parking où sa voiture est garée, tandis que je dois
arpenter cet immense centre jusqu’à la porte « F » pour me rendre dans ma nouvelle boutique.
Je progresse lentement au rez-de-chaussée du bâtiment en essayant de mémoriser le nom des
nombreuses enseignes de restaurants qui se partagent l’étage. Certaines personnes déjà attablées
boivent un café tout en lisant un journal ou louchent simplement sur leur téléphone portable, d’autres
s’activent dans la mise en place du service et je peux entendre des bruits de vaisselles qui claquent çà
et là. Tout en continuant d’avancer, j’inspire profondément cette odeur agréable d’arabica et de
croissants frais qui se répand dans l’air, rendant l’atmosphère paisible  ; elle me donne l’eau à la
bouche. Si cette journée n’était pas mon premier jour de travail, je m’arrêterais sans doute pour céder
à cette tentation gourmande. Mais je ne peux me le permettre, mon estomac ne peut pas accepter cette
nourriture tant le stress me brûle le ventre. Je secoue la tête en oubliant cette idée et poursuis mon
chemin, accompagnée d’une douce musique de fond, tout en croisant de nombreuses personnes au
passage, probablement des employés du centre au vu de leur allure déterminée et rapide.
Une fois le premier étage atteint, je consulte ma montre pour être certaine de ne pas être en retard,
il est huit heures trente. Ouf, un bon point pour moi ! Je pensais arriver un quart d’heure avant
l’ouverture de la boutique et je me retrouve finalement avec une demi-heure d’avance. La devanture
jaune du magasin se dresse face à moi après quelques pas supplémentaires et je m’arrête, les yeux
rivés sur l’enseigne rouge en réalisant un exercice de respiration pour le moins peu naturel. Je ne suis
désormais qu’à quelques centimètres de mon nouveau départ. La grille en ferraille légèrement relevée
laisse entrevoir la pièce, la lumière est déjà allumée, mais personne n’a l’air de s’activer à l’intérieur.
Sans réfléchir davantage, je passe sous le rideau pour entrer avant que quelqu’un ne se demande
pourquoi je reste plantée là, immobile. À mon plus grand soulagement, tout semble à sa place, la
clarté des lieux, l’espace et l’ordre qui règnent n’ont pas changé depuis ma dernière visite. Le
raffinement des installations met en avant chaque paire de chaussures, celles-ci étant soigneusement
exposées suivant un merchandising spécifique.
Je m’avance, lentement, la boule au ventre, dans l’allée centrale vidée de toute activité humaine. Je
sursaute en découvrant mon patron sortir de l’arrière-boutique, les bras chargés.
— Bonjour, mademoiselle Lary, me salue mon responsable d’un ton si autoritaire et assuré qu’il
incite mon cœur à manquer un battement.
À la fin de mon entretien, j’ai eu quelques appréhensions à travailler avec cet homme, il semblait
sympathique, mais l’importance qu’il accorde à la réussite de son entreprise me paraît tout de même
un peu exagérée, il m’a très clairement détaillé les objectifs à atteindre chaque jour et m’a affirmé
qu’il ne tolérerait absolument aucune décroissance. « Du sérieux, de l’ambition et de la volonté »,
m’a-t-il transmis. Avoisinant la quarantaine d’années, de taille moyenne, cheveux bruns bien
ordonnés, le visage rasé de près et habillé d’un costume cravate gris, il a le look parfait d’un patron
classique.
— Bonjour, monsieur Louis.
Je m’approche timidement pour lui serrer la main. Il dépose près de la caisse le carton qu’il tient
avant de saisir celle, tremblotante, que je lui tends. Sa poigne est ferme, bien plus dynamique que la
mienne.
— Carl, je vous prie. Votre emménagement dans la région s’est bien passé ?— Très bien, je vous remercie, Carl.
Je libère ma main en rougissant très clairement et lui emboîte le pas aussitôt qu’il reprend son
chemin en sens inverse, j’entre alors dans la salle de pause a priori peu spacieuse. Je lève les sourcils,
confuse face à l’austérité du lieu qui contredit tant avec la pièce principale de la boutique.
Elle n’est meublée que d’une petite table en chêne et de quatre chaises noires en plastique. Je me
sens oppressée au milieu de ces murs recouverts d’une peinture écaillée et de couleur sombre
s’approchant du marron foncé. Néanmoins, je souris franchement devant cette cafetière remplie et
fumante que je remarque sans difficulté.
— Je vous sers une tasse Isabelle ? me propose mon patron en comprenant d’où provient mon air
fasciné.
J’acquiesce sans plus attendre. Humer cet arôme puissant d’arabica s’infiltrant dans mes narines
provoque en moi un réel besoin de répandre cette délicieuse boisson noire dans tout mon être et de
me rapporter la chaleur manquante de la pièce.
— Ah, s’exclame Carl après m’avoir tendu un grand mug.
Je sursaute et me retourne vivement en suivant son regard.
— Je vous présente Sophie, mon adjointe, enchaîne-t-il quand une jeune femme entre, je lui donne
carte blanche concernant la tenue de la boutique, voyez avec elle pour la logistique, l’entretien et
votre planning.
Elle me gratifie d’un sourire en dirigeant sa main vers moi.
— Isabelle Lary, c’est bien ça ?
Je suis quelque peu distraite par son apparence, mais je lui confirme néanmoins poliment.
— Tout à fait, enchantée.
Elle est sublime, à peine plus âgée que moi, elle arbore cette assurance, cette prestance que j’envie
tant. Son chignon blond parfaitement tiré à quatre épingles la rend froide et exigeante, mais l’élégance
dont elle fait preuve est tout simplement inégalable. Je vais vraiment devoir mettre les bouchées
doubles dans cette boutique pour donner toute satisfaction.
Un frisson d’angoisse me parcourt alors que je vois mon patron déclencher l’ouverture du rideau
du magasin. Neuf heures sonnent et il est temps d’accueillir les clients. Je me trouve à présent
derrière la caisse avec l’adjointe et attends qu’elle termine de trier les différents exemplaires de mon
contrat de travail pour que j’y dépose ma signature. Une question me taraude, pourquoi la quatrième
salariée n’est-elle pas encore là ? J’interroge Sophie pour être certaine d’avoir bien pris mes notes
lors de mon entretien.
— Elle devrait être là à dix heures… Un rendez-vous médical, précise-t-elle.
J’acquiesce d’un simple « oh » et Sophie commence par m’expliquer le déroulement de la journée,
puis me forme sur le logiciel caisse et je renseigne les clients comme j’en ai l’habitude. Mise à part
cette nouveauté informatique, je me sens plutôt confiante.
La matinée passe vite et l’heure de ma pause déjeuner m’est rappelée par le grondement de mon
estomac vide et à cran. Laurence, ma collègue arrivée un peu plus tard, me conseille vivement un
petit kiosque à sandwichs qu’elle apprécie particulièrement. J’attrape mon sac à main en la remerciant
et m’y oriente immédiatement.

Une fois mon repas commandé, je m’installe à une table non loin de là pour profiter d’un peu de
repos. Dans une boutique de chaussures, il est très rare d’avoir le temps de s’asseoir.Seule à ma table, j’entame mon sandwich à pleines dents, je suis affamée. L’angoisse de la
première journée s’est envolée. Maintenant que j’ai rencontré les collègues qui vont m’entourer, je
peux apprécier le bien-être procuré par la descente du stress. Je regarde les gens circulant devant moi
arpenter le centre commercial de gauche à droite et de droite à gauche, cela me rappelle les va-et-vient
des passants dans les rues de la capitale, la cohue dans le métro à l’heure de pointe. Cela me rappelle
également qu’il est impossible de juger une personne sans la connaître, chaque femme et chaque
homme se dressant devant moi cache sans doute des secrets, des déboires, des peurs et des peines, un
peu comme moi.
En continuant mon exploration visuelle entre deux bouchées, deux silhouettes attirent mon
attention. Les deux personnages discutent face à face devant la vitrine d’un magasin de luminaires,
pile dans mon champ de vision. La belle blonde paraît déboussolée et complètement anéantie à en
croire ses épaules voûtées, dévoilant ainsi sa capitulation. Elle est accompagnée d’un homme très
grand, habillé d’un costume gris qui lui donne l’air froid et autoritaire, il semble déterminé dans son
explication, et même très agressif à en voir son comportement agité.
Sans prévenir, il se lance dans ma direction et l’effet de surprise m’oblige à baisser les yeux pour
éviter d’être prise la main dans le sac en train de les observer. J’épie cet homme du coin de l’œil, le
dos légèrement courbé, en priant silencieusement pour que mon regard insistant sur eux n’ait pas été
remarqué. Je ne suis toujours pas prête à faire face à la colère de quiconque, je suis encore bien trop
faible et abîmée.
Lorsqu’il a à peine passé ma table, je me permets de relever un peu la tête pour admirer ce corps,
cette démarche si assurée et déterminée. Il est tellement sexy, si beau que ma bouche s’entrouvre
légèrement, stupéfaite par tant d’élégance. Mon cœur s’emballe d’un coup quand ce parfum d’homme
viril et si enivrant me frôle les narines et un violent frisson parcourt toute la surface de ma peau à
l’instant où ses yeux se posent sur moi. Je me doute, à la chaleur émanant de mes joues, que leur
couleur doit être à la hauteur de cette température. Il ralentit et son regard sombre me fixe par-dessus
ses hautes épaules, à la manière d’un prédateur en chasse.
Là, si j’étais un animal, je me mettrais sans doute en course pour éviter d’être prise dans ses filets.
Mais je suis humaine, cette réaction ne pourrait passer inaperçue et semblerait suspecte si j’imitais
une bête pourchassée. De toute façon, mon corps refuse de bouger, je suis comme hypnotisée. Il me
fiche une peur bleue et ma respiration s’affole dangereusement jusqu’à ce que, bizarrement, une
esquisse de sourire franchisse ses lèvres lorsqu’il prend note de mon air paniqué. Peut-être se
moquet-il de moi ?
Ma confusion est grande face à ce changement d’humeur rapide et je fronce les sourcils,
déstabilisée par sa réaction pour le moins étrange. D’un geste sûr, il reprend sa route et file les mains
dans les poches. Il semble étonnamment plus détendu et ma vision se fige sur cette silhouette jusqu’à
ce qu’il tourne dans une allée.



Chapitre 2



— Alors, ce sandwich ? me demande Laurence en me suivant dans la salle de pause, impatiente
d’entendre mon verdict quand je reviens à mon poste.
Je dépose mon sac à main sur une chaise.
— Parfait, rien à redire à ce sujet, il était vraiment délicieux.
— C’est le meilleur du centre. Et, crois-moi, je les connais tous, m’assure-t-elle en levant le doigt.
— J’en suis persuadée.
— Bien ! Alors maintenant, on se remet au boulot.
Son sourire est absolument magnifique. Elle fait demi-tour en direction de la boutique et je lui
emboîte le pas en observant attentivement cette superbe blonde. Sa peau particulièrement claire est
nette, sans aucune imperfection, tous ces traits se dessinent finement sur son visage et la rendent très
attirante. J’imagine que tous les hommes doivent se retourner sur elle, c’est une évidence, d’autant
plus que sa taille élancée amplifie cette beauté. D’apparence très soignée, elle arbore une tenue
adéquate pour le travail, pantalon bleu et une veste assortie s’accordant parfaitement à la couleur de
ses cheveux et à ses grands yeux. Quant à ses chaussures, j’ai remarqué tout de suite cette paire de
ballerines façon escarpins sans talons. J’adore aussi ce style, élégant et confortable.
— Bon après-midi, les filles, et n’oubliez pas les objectifs du jour, c’est très important, nous lance
Sophie avant de quitter la boutique.
Derrière la caisse, Laurence et moi levons nos têtes dans sa direction pour lui assurer toute notre
implication. Si j’ai bien suivi le planning de la semaine, Sophie ne travaille pas cette après-midi et,
moi, j’ai mon samedi, un week-end complet.
— Cela ne m’étonnerait pas que quelque chose se passe entre ces deux-là, ça fait plusieurs fois
depuis un mois que Carl s’absente et bizarrement, quand Sophie est en repos, crois-moi, j’ai un flair
imparable pour ces choses-là, chuchote-t-elle tout en balançant sa belle crinière blonde derrière ses
épaules.
— Oh, désolée, comme tu le vois, j’arrive seulement, et je ne connais rien de vous encore !
— Et justement, que dirais-tu de commencer par boire un verre en sortant du boulot ?
Je lève rapidement les yeux vers les deux clientes, gênée, pour être sûre qu’elles n’aient pas perçu
la voix forte et assurée de Laurence.
— Aïe, ce soir… on avait prévu de faire les courses.
— Je vois… Et puis-je savoir qui tu entends par nous ? m’interroge-t-elle en arquant un sourcil.
Je ne m’attendais pas à ce qu’elle accorde tant d’importance à ma vie et je me sens soudain obligée
de rectifier son sous-entendu.
— Ah, non, non, ce n’est pas ce que tu crois, ce n’est pas mon… Je ne suis pas en couple en fait, je
suis venue avec mon meilleur ami, et on est coloc.
— OK… hey, déstresse, tu n’as pas à te justifier, en tout cas, pas avec moi… Ne t’en fais pas,
c’était juste par curiosité et ça, c’est une de mes nombreuses qualités, dit-elle en appuyant sur le mot« nombreuses ».
Je suis soulagée qu’elle acquiesce sans insister davantage, je me voyais mal lui expliquer cette
relation tordue au milieu de la boutique, et qui plus est, de ma première journée. Me dévoiler n’est
pas mon plus glorieux talent et surtout, je n’y trouve pas grand intérêt.
— Alors, peut-être, enchaîne-t-elle, pourrais-tu lui proposer de se joindre à nous un de ces soirs,
qu’en penses-tu ? me demande-t-elle de son regard bleu perçant, attendant très clairement une réponse
positive. Mais au fait, ajoute-t-elle, je ne sais même pas où tu t’es installée.
Je réfléchis un instant à ma réponse, je ne connais à peu près que le nom du village et la route
empruntée pour venir ici.
— Luny.
— Non, tu plaisantes ? Luny à côté de La Clairière ?
— Oui, tu vois où cela se situe ?
— Tu déconnes, me répond-elle toute joyeuse, je vis à La Clairière, ma belle, c’est à deux
kilomètres de chez toi, c’est génial, on va pouvoir se faire des super soirées. Je pourrai te présenter
mes potes, tu verras, ils sont tous hyper classes et branchés.
Son enthousiasme me surprend et le tourbillon d’excitation qu’elle laisse très nettement
apercevoir me met mal à l’aise, je ne suis pas comme elle, comme ce style de fille extravagante, je me
dirige plutôt vers l’enfermement de mes émotions.
— Attends ! J’ai une idée, reprend-elle, mon amie Lana organise une fête samedi soir, elle habite
près de chez moi, elle est comme une sœur pour moi, donc peut-être que tu pourrais te joindre à nous
avec euh, c’est quoi, son nom, déjà ?
— Sacha.
— OK, alors informe-le de mon invitation, car je ne te donne pas le choix, tu vas venir et,
croismoi, tu en auras plein les yeux.
Là, je commence sérieusement à paniquer et à m’interroger sur sa façon très particulière de
prendre les choses en mains. Je suis très influençable et Sacha, lui, le sait mieux que personne.
— Je vais en discuter avec lui… mais je pense qu’il n’y aura pas de soucis, Sacha adore les fêtes,
et encore plus les cocktails, dis-je à Laurence en espérant silencieusement que mon ami refusera cette
invitation.
Je n’ai pas du tout envie de me rendre à cette fête, être entourée par tous ces inconnus ne me
semble pas une bonne idée, pas maintenant.
— C’est cool, allez, au boulot à présent, sinon dieu sait ce qui nous attend ! s’exclame-t-elle.
La fin de la journée approche et il ne me reste plus qu’une dernière cliente très obstinée à servir
avant de pouvoir baisser le rideau.
Après trente minutes de retard sur l’heure de fermeture prévue, je quitte enfin de la boutique avec
Laurence qui me salue brièvement avant de s’éloigner à toute allure. Je me précipite également pour
aller rejoindre Sacha au point de rendez-vous fixé, la patience n’étant pas son point fort. Je marche
d’un pas rapide afin de limiter l’attente de mon ami, prends l’escalator pour me diriger à l’étage
convenu et m’emmêle les pieds à sa sortie.
Une odeur familière m’intrigue. Ce parfum me rappelle étrangement mon déjeuner et il ne me faut
pas plus d’une seconde pour en comprendre la raison. Je lève la tête et elle se met à tourner lorsque
ses yeux verts me foudroient une fois de plus. C’est lui, l’homme qui m’a donné l’envie de m’enfuir
comme un animal piégé quelques heures plus tôt. Son corps dur a amorti ma chute en m’évitant detomber lamentablement. Je me sens étonnamment rassurée contre son torse. Ses bras entourent ma
taille et ses prunelles me pénètrent, explorent les miennes, intensément. Je suis collée à lui,
impossible pour moi de faire un seul mouvement face à la manière étrange dont il me scrute.
Je soutiens son regard jusqu’à ce que des mots réussissent enfin à franchir mes lèvres.
— Je suis désolée… pardon, je…
Je me fige devant son froncement de sourcils, cela ne m’annonce rien de bon et la panique
montante m’incite à baisser la tête, comme pour être hors d’atteinte.
— Est-ce que tout va bien pour vous ?
Sa prise de parole m’interloque, je m’attendais à des reproches, une demande d’excuses, mais pas à
ça. Je dirige mes yeux écarquillés vers les siens, stupéfaite par cette question inattendue.
— Oui, je crois… J’étais tellement pressée de retrouver mon ami que je n’ai pas fait attention à la
marche, je suis vraiment désolée.
— Votre ami ? Et où se trouve-t-il ? demande-t-il ironiquement en regardant tout autour de nous.
Je n’ai le temps de répondre qu’une voix forte et bien familière traverse mes tympans.
— Isabelle ! Mais qu’est-ce que tu fais, bordel, ça fait plus d’une demi-heure que je t’attends !
Sacha n’est pas du genre à me parler ainsi, il ne s’est jamais montré si agressif. Je lui dois des
excuses pour mon retard.
— Désolée, j’ai fermé tard et j’ai voulu…
— Cette demoiselle s’est dépêchée de vous rejoindre et elle se serait brutalement écrasée sur le sol
si je n’avais pas été là, me coupe l’inconnu en se plantant devant Sacha en me laissant derrière lui
comme s’il désirait me protéger. Cela n’est absolument pas nécessaire.
Je me décale légèrement pour me rendre visible aux yeux de Sacha, sans quoi l’agacement profond
qu’il a pu ressentir en m’attendant ressortirait par une violente confrontation. Il est hors de question
qu’une bagarre éclate ici, au beau milieu du centre.
Le corps bien droit et le regard directement sur Sacha, cet homme est vraiment furieux désormais,
mais quelle en est la raison ? Il toise mon ami avec cette même lueur agressive aperçue il y a quelques
heures, et je suis de nouveau paniquée. Pourquoi se montre-t-il si désagréable alors qu’il m’a
volontairement évité la catastrophe ? Le regard envoûtant dont il m’a gratifié quelques secondes plus
tôt a totalement disparu et a laissé place à ce prédateur.
Je détourne mes yeux sur Sacha qui commence à bouillir, les poings serrés et la bouche pincée. Je
le connais bien et je comprends les raisons qui le poussent à agir ainsi, me voir dans les bras de cet
homme sur lequel il n’a aucune information et penser que quelque chose aurait pu m’arriver le
secoue. Il a ce rôle de protecteur qu’il n’est pas prêt d’abandonner.
Je me rapproche de lui afin de canaliser cette tension palpable.
— Tout va bien… Tu le sais, maladroite comme je suis, il était impossible de croire que mes pieds
ne finiraient pas par me jouer un de leur tour.
Je plaisante la voix calme pour détendre l’atmosphère, puis me retourne pour me présenter à
l’homme qui m’a rattrapé, mais il n’est plus là. Je le cherche des yeux, en vain.

— C’est dans les films qu’on voit ça d’habitude, non ? me lance Sacha pendant que nous nous
marchons vers le parking après avoir terminé les courses.
Je stoppe ma progression et fais un quart de tour dans sa direction pour qu’il poursuive.
— Je veux dire, le héros qui sauve une belle fille en détresse, s’explique Sacha face à mes sourcilslevés.
— Ha ha, très drôle ! Il se trouvait là à ce moment-là… et je dois dire que j’en suis bien contente,
j’aurais eu l’air maligne, le nez collé au sol.
— Cela aurait pu être sympa.
Je lui lance un coup de coude dans les côtes en réponse à son humour décalé et lâche un petit rire,
amusée par sa façon d’analyser la situation.
— Je te taquine, princesse, je n’aurais pas supporté de voir ta belle petite frimousse ornée de
pansements.
À vingt et une heures, les courses sont rangées et nous pouvons enfin savourer un bon verre de vin
blanc de la région. Nous avons prévu un repas vite préparé, juste à réchauffer au micro-ondes.
En dînant sur notre canapé cuir noir, pas très grand, mais suffisant pour nous deux, nous
échangeons sur notre première journée et je suis ravie d’entendre Sacha me dire toute la joie qu’il
ressent à travailler dans cette boutique. Je l’interroge sur son planning et suis très heureuse
d’apprendre que le samedi est aussi son jour de repos. Nous venons ensuite à parler de ma nouvelle
collègue Laurence et je l’informe de sa proposition, la bouche pleine.
— Et puis, elle nous invite samedi soir à une petite soirée qu’une amie à elle organise à La
Clairière.
— Ah c’est cool ! Enfin une fête, je commençais à me demander si les gens d’ici avaient une vie,
ricane-t-il, alors, nous irons. Tu veux bien, n’est-ce pas ?
— Je n’en suis pas encore certaine, ça me fiche la trouille, tu sais… de rencontrer de nouvelles
personnes.
— Hey, princesse, relève-t-il en me voyant hésiter, tout ça, c’est derrière nous maintenant, ce qui
s’est passé dans la capitale est resté à la capitale.
— Oui… tu as certainement raison, je devrais aller de l’avant et arrêter de me faire des cheveux
blancs.
— C’est pour ça que nous sommes partis, non, pour oublier et vivre autre chose. Ne t’en fais pas,
ici, les gens ont l’air cool et il faudrait me passer dessus avant que quiconque ne te blesse,
involontairement ou pas, me rassure Sacha.

Je cours dans cette forêt, il fait nuit noire. Je parviens à me faufiler à travers les arbres et
j’aperçois mon corps nu sur chacun d’entre eux, toujours la même image de moi, dévêtue, allongée
sur mon lit et souriant à l’objectif. Je me dépêche, je dois le fuir, partir. Je me retourne et ses yeux
verts me foudroient, il réussira à me rattraper, je dois accélérer le pas. Je me prends les pieds dans
cette racine, je tombe, il est là et me regarde sauvagement.

Je me réveille en sursaut, il est deux heures trente sur mon portable. Je suis dans une sorte de
transe, je tremble, je suis chamboulée. Trop d’images s’immiscent dans ma tête. Je m’assois un
moment en tailleur sur mon lit et allume la lampe de chevet posée sur ma petite table de nuit en verre
afin de mettre un terme à cette angoisse. Ce mélange entre passé et présent me désoriente,
complètement. Je pensais avoir l’esprit tranquille en quittant mon ancienne vie, mais finalement,
celle-ci me hante encore. Je vais boire un peu d’eau à la cuisine pour me rafraîchir et retourne me
coucher, aussi fébrile qu’à mon réveil.



Chapitre 3



Ma première semaine dans cette nouvelle boutique a filé à une vitesse impressionnante, les heures
de travail m’ont paru des secondes et se sont enchaînées à ma plus grande satisfaction. Samedi est
enfin arrivé. Une odeur de café frais chatouille mes narines et me sort agréablement de mon sommeil.
Je m’étire tout en contemplant le ciel bleu et les longues traces blanches laissées par les avions. Le
temps se montre si clément qu’il accentue ma bonne humeur, j’ai prévu d’aller visiter les coins
alentour avec Sacha, et rien ne semble vouloir s’y opposer pour le moment. Comme toujours, il s’est
réveillé avant moi, Sacha n’étant pas le type d’homme à rester flemmarder au lit, il aime la douceur
de l’aube et tiens toujours à profiter au maximum de chaque journée, une qualité de plus que j’envie
chez lui. Me focaliser sur le présent ne fait pas partie de mes aptitudes, seuls mon passé et mon avenir
comptent.
— Alors, par quoi commence-t-on ? s’enquiert Sacha quand je débarque dans la cuisine encore
habillée de ma nuisette rose pâle et les cheveux emmêlés.
— Bonjour, gentleman, je n’ai pas bu mon café, dis-je en fronçant les sourcils et en m’assoyant
sur un tabouret.
Évidemment, il se tait jusqu’à ce que ma tasse soit entièrement vide. Il sait à quel point il m’est
difficile d’avoir les idées claires tant que je n’ai pas avalé ma dose de caféine.
— Tu as prévu un parcours d’enfer, je parie, reprend-il, une fois ma tasse dans l’évier.
Mon grand sourire témoigne de mon enthousiasme et j’attrape la carte de la région que j’ai
préalablement posée la veille sur le réfrigérateur.
— Tout à fait, je te conseille d’enfiler de bonnes chaussures de marche, car aujourd’hui, pas de
bus, pas de voiture, simplement tes pieds. Nous irons d’abord longer la rivière en bas du village et
nous nous y arrêterons un moment pour pique-niquer, nous grimperons ensuite sur les vieilles
grottes, et nous reviendrons par la forêt !
Je signe cette réponse en tapotant la carte du bout des doigts, fière et enjouée de mon programme.
— Et aurais-tu comme projet de me perdre dans cette forêt, princesse  ? me soupçonne-t-il en
agitant sa main en direction de la porte vitrée.
— C’est une idée intéressante… mais non, je n’aurais plus personne pour me préparer le café le
matin, alors, je vais attendre encore un peu.
Le programme prévu a été suivi avec justesse et, à dix-huit heures, nous étions de retour. J’ai
ressenti toute la journée cette douce tranquillité dont j’avais tant besoin, le bruit du ruisseau qui
s’écoule, les chants nombreux des oiseaux perchés, le vent qui souffle sur les arbres, l’herbe qui
chatouille lorsqu’on s’assoit dessus. Tous ces petits riens m’ont remplie d’une sensation de liberté. Je
me suis imprégnée de chaque odeur, de chaque détail ayant croisé mon chemin. Et maintenant, je me
sens confiante et apaisée, la légèreté de mon corps et le calme de mon esprit me font le plus grand
bien. Je commence à trouver dans cette nouvelle vie la sérénité que je recherchais tant. Au fond,
peutêtre que partir était le bon choix.Laurence m’a confirmé hier l’invitation à la fête. Ses explications pour rejoindre le lieu sont
claires. Prenant des notes sur l’application mémo de mon smartphone, j’ai été surprise lorsqu’elle a
parlé d’un petit chemin de terre très pentu de cinq cents mètres. D’après ses précisions, Lana vit dans
une immense maison sur trois niveaux, perdue au fond dudit chemin. Ce n’est évidemment pas le
décor auquel je suis habituée depuis mon plus jeune âge, le paysage qui m’entourait il y a quelques
semaines encore n’étant constitué que de blocs de béton et de rues goudronnées. Rares étaient la
verdure, le calme et l’isolement. Ayant bien suivi les instructions, je décide de prendre le volant de ma
Golf 5 noire et Sacha s’installe sans râler sur le siège passager, il est même surexcité. Depuis que
cette fête est en prévision, Sacha ne cesse de m’en parler tous les jours, il trépigne d’impatience de
pouvoir enfin s’amuser. Il est vingt et une heures, deux kilomètres seulement nous séparent de cette
soirée pour laquelle mon appréhension gagne peu à peu mon être tout entier. Me confier à des gens
que je ne connais pas va s’avérer une tâche bien compliquée.
— Ne t’inquiète pas, Isa, ça va aller, c’est une occasion de repartir sur de nouvelles bases, tu ne
crois pas ? tente Sacha pour me rassurer en constatant mon anxiété.
— Je ne sais pas, j’ai la frousse, en venant ici, c’est ce que je pensais vouloir, me faire de
nouveaux amis, mais je ne suis plus sûre que ce soit vraiment ce que je souhaite.
Mes deux mains agrippent durement le volant et j’hésite encore à mettre le contact. Il se tourne
vers moi et pose sa main sur mon épaule.
— Je crois surtout que tu as besoin d’un bon verre, voire deux ou trois même, alors, si tu es
d’accord, je prends le volant pour le retour, tu me nommeras Sam, ricane-t-il. Et pour être sérieux,
reprend-il, je suis là et le serai toujours pour toi quoi qu’il arrive, je te le promets, je ne te laisserai
pas tomber, jamais.
Il trouve en toutes circonstances les bons mots pour me rappeler à l’ordre et me sortir de mes
craintes.
Face à ses propos réconfortants, j’inspire profondément, m’arme de courage et démarre enfin la
voiture.

— Ce n’est pas une route, ça, c’est une voie pour vélo, s’étonne-t-il lorsque nous avons à peine
entamé le sentier étroit et très boueux.
Je garde les yeux rivés sur ma trajectoire et continue de progresser, malgré mon amusement face à
la plaisanterie de mon ami.
Un nombre élevé de voitures se tient là, sur le parking privé en haut du chemin sinueux. Je me
rapproche du pare-brise pour admirer la propriété dont il est impossible de suspecter la présence d’en
bas. La grande maison, derrière cet immense carré réservé aux véhicules, me fait penser à un vieux
manoir retapé, la façade grise semble neuve, mais les multiples fenêtres voûtées à petits carreaux
attestent de l’âge avancé de la bâtisse. Des lampadaires majestueux sont alignés tout le long du
parking de gravier, formant une ligne bien définie jusqu’au gigantesque escalier de pierres qui permet
d’entrer dans la demeure. Mes yeux s’écarquillent sur les abondantes haies fraîchement taillées, de
toutes formes, qui entourent la propriété, et je suis ébahie devant cette démonstration de richesse. Il
est clair que je ne suis pas du tout à ma place ici, Sacha non plus, d’ailleurs, cet endroit n’a rien
d’ordinaire. Dans quelle galère ma nouvelle collègue a-t-elle bien pu me mettre ?
Je poursuis mon observation en silence, accompagnée par Sacha qui attend mon top départ tout en
admirant également ce lieu extraordinaire. En restant sur l’idée que je n’ai rien à faire là, je suis prêteà faire demi-tour immédiatement quand un violent cognement sur ma fenêtre me déclenche un
sursaut de panique. Une douce voix féminine s’adresse à moi et la tête de Laurence se plante derrière
ma vitre. Je sors instantanément de ma voiture pour saluer dignement ma collègue. Je n’ai plus choix,
il est trop tard pour reculer. Si j’avais pris la fuite quelques secondes plus tôt, j’aurais pu téléphoner à
Laurence et feindre une maladie pour éviter cette soirée, mais à présent, je suis coincée.
Une fois bien droite, je tourne légèrement la tête vers la gauche de Laurence où une jeune femme
plus petite qu’elle me sourit à pleines dents. Mon regard s’arrête immédiatement sur cette
accompagnatrice qui, je me doute, n’est autre que son amie Lana.
Elle est tout bonnement magnifique. Ses cheveux bruns coupés au carré sous le menton brillent de
mille feux, ses yeux noirs allongés d’un trait d’eye-liner la subliment et son rouge à lèvres d’un rouge
vif lui donne un côté très classe et sophistiqué. Elle rayonne tout simplement. Je rougis face à cette
personne si raffinée.
— Salut, Isabelle, moi, c’est Lana, je suis ravie de faire enfin ta connaissance, Laurence m’a
tellement parlé de toi depuis que tu es arrivée, me dit-elle tout en m’enlaçant.
Cette audace me surprend, son allure chic et snobe contredit tant avec sa façon d’agir.
Je vais lui répondre quand Sacha s’invite à mes côtés, les joues rouge feu. À l’évidence, il est
également sous le charme de notre hôte.
— Bonjour, moi c’est Sacha, l’ami d’Isabelle, dit-il en lui tendant la main pour la saluer tout en
jouant de son sourire de séducteur. C’est une superbe maison que vous avez là, c’est incroyable toute
cette lumière au beau milieu de nulle part, continue-t-il accoudé au toit de la voiture.
Je le regarde, incrédule, en pinçant fermement mes lèvres pour réprimer un rire nerveux devant son
comportement dragueur. Je connais par cœur cette attitude qu’il arbore quand une femme lui plaît et,
en l’occurrence, Lana semble lui faire de l’effet.
— Enchantée, Sacha, oui, nous avons beaucoup de chance de vivre ici. Bien ! Alors, puisque les
présentations sont faites, rentrons, tout le monde nous attend, vous êtes les derniers, nous
chuchote-telle avant de se mettre à ricaner.
Au premier abord, cette femme paraît bien amicale et dans l’esprit de sa jeunesse malgré toute
cette richesse qui nous entoure. Un ultime regard désespéré sur Sacha et j’emboîte le pas de Laurence
et Lana, mais Sacha m’encercle les épaules pour me retourner vers lui.
— Hey, elle a l’air très sympa, j’imagine que tous les autres seront pareils, ne t’en fais pas, je suis
sûr que ça va bien se passer, fais-moi confiance.
Il a sans doute raison, tous les gens ne sont pas des monstres, et dans une heure, deux tout au plus,
je m’emmitouflerai sous ma couette, à l’abri de tout. Dans un sursaut de courage, j’accélère le pas,
tout en me félicitant d’avoir opté pour une tenue classique au vu du lieu de réception. Ma robe
violine en coton légèrement décolletée et mes escarpins noirs préférés conviennent parfaitement à la
situation ainsi que mes ondulations brunes qui descendent jusqu’en dessous de ma poitrine. Je suis
rassurée de constater que mon allure pourra sans doute me protéger.
— S’il vous plaît, tout le monde, lance Lana lorsque nous entrons dans la villa bondée d’hommes
et de femmes particulièrement bien affublés et avoisinants mon âge à cinq années près pour certains,
je vous demande votre attention, deux nouveaux arrivants dans la région nous font l’honneur de leur
présence ce soir, donc, tâchez de bien vous tenir.
Les invités nous saluent et la chaleur de mes joues me brûle de plus en plus. Je me tourne vers
Sacha qui me gratifie d’un sourire qui en dit long « ne t’en fais pas, ça va aller ».Lana nous invite à nous mettre à l’aise et part en direction de l’homme qu’elle nous a présenté
comme son mari. Les convives retournent aussitôt à leurs occupations, certains rigolent haut et fort,
et d’autres, plus simplement, s’empiffrent de mignardises apportées par un serveur sur un plateau
brillant ou récupèrent au vol des coupes de champagne.
Je ne me sens pas du tout à mon aise, je n’ai absolument rien à voir avec ce type de personnes, je
ne suis pas née avec une cuillère en argent dans la bouche, je suis quelqu’un de tellement ordinaire
comparée à toute cette foule envahissante. M’afficher au premier plan est bien loin de mon
tempérament. Sacha, lui, semble particulièrement et étonnamment détendu.
Je m’avance avec lui dans ce gigantesque salon pour éviter qu’on ne nous dévisage davantage et je
m’ébahis, tête levée, devant les importants diamants qui tombent en pluie du lustre de ce plafond
clair. Les murs blancs qui m’entourent, sur lesquels des répliques de tableaux très célèbres sont
accrochées, apportent une luminosité si extraordinaire que j’en perds la notion d’espace. Au fond de
cette pièce, une luxueuse véranda à l’architecture très moderne prolonge infiniment le lieu. Sur ma
gauche, deux canapés cuir noirs forment un angle sur deux murs. Devant, sur le carrelage clair campe
une table basse en verre, maintenue par quatre pieds en forme de cygnes, sur laquelle je peux admirer
les reflets des diamants du lustre. Quand je me retourne pour connaître le ressenti de Sacha
concernant cette décoration extravagante, je suis surprise de l’apercevoir non loin de là, discutant déjà
avec deux jolies filles, plus belle l’une que l’autre, une coupe de champagne à la main. Je pose
d’abord mon regard sur la première, elle est grande et mince, ses cheveux bruns très courts s’adaptent
parfaitement aux traits fins de son visage et sa robe moulante arrivant juste en dessous des fesses met
ses très longues jambes en valeur, une très jolie femme. La deuxième convive est plus le style de
Sacha, elle est petite et voluptueuse, la crinière blonde et bouclée. Un léger décolleté en forme de
cœur dévoile très finement ses formes généreuses. Même si je suis frustrée de me retrouver seule, je
suis tout de même ravie de voir Sacha s’amuser. Une fois de plus, je suis face à mes incertitudes et à
mon manque total de confiance en moi. Que vais-je bien pouvoir faire pour m’occuper dans cette
immense villa ? Une silhouette stoppe ma réflexion en se postant devant moi.
— Salut, beauté, m’interpelle cet inconnu en me tendant un verre, pourquoi une si jolie fille que
toi est-elle venue se perdre dans le trou du cul du monde ?
Ses paroles brutes ne me surprennent absolument pas quand mes yeux se posent sur les baskets à
bulles d’air qu’il a aux pieds. Contrairement aux autres, cet homme est vêtu d’un simple sweat à
capuche et d’un jean délavé.
Je ne réponds pas, trop intriguée par cet invité.
— Moi, c’est Yann, continue-t-il en trinquant le verre que j’ai finalement accepté.
— Isa, envie de changement, lui dis-je bêtement en portant ma coupe à mes lèvres.
Je ne veux pas m’attarder sur le passé pathétique qui semble me poursuivre au travers de mes
rêves. Je bois une nouvelle gorgée. Peut-être que ce breuvage finira par me mettre plus à l’aise.
— Alors, bienvenue dans la région, si tu aimes glander et t’isoler du monde, tu te sentiras à ton
aise ici, plaisante-t-il, et n’hésite pas à me faire savoir si tu as besoin de quelque chose, ma sœur et
moi serons ravis de t’aider.
Je m’empresse de lui répondre, surprise, car cet homme n’a visiblement rien à voir avec la femme
qui nous a accueillis.
— Oh… Tu es le frère de Lana ?
— Ouais, à ton service, me dit-il avant de se retourner quand une voix masculine l’interpelle. Jereviens vers toi dès que je peux, poupée.
Son ton dragueur me met mal à l’aise et je m’empourpre. Il me gratifie d’un clin d’œil et part en
me laissant à nouveau seule à contempler les invités qui semblent s’amuser, ce qui n’est pas
franchement mon cas.
Après plusieurs minutes de solitude, je pose mon verre sur une petite table ronde surélevée,
décidée à me rendre aux toilettes.
J’atteins le premier étage après l’ascension de l’interminable escalier et me dirige au bout du
couloir de gauche, comme on me l’a indiqué.
Après m’être rafraîchi le visage avec un peu d’eau fraîche dans ce lieu trop vaste et trop luxueux
pour ses fonctions, je prends une grande inspiration tout en m’observant dans le miroir. On ne peut
pas réellement dire que je m’amuse à cette soirée ; mis à part le frère de Lana, personne ne m’a encore
adressé la parole. Ce n’est pas le plus grave en soi, puisque je préfère être ignorée plutôt que d’être
bousculée de questions, mais je me demande bien si je vais pouvoir m’intégrer si facilement dans
cette nouvelle vie.



Chapitre 4



J’ai descendu la moitié des marches, quand il m’apparaît, lui, cet homme si mystérieux, celui qui
me chasse à travers à ses yeux. Que fait-il ici ? Nous nous arrêtons tous les deux un instant, surpris,
nos regards plongés l’un dans l’autre. Je prie silencieusement pour que l’affolement des battements
de mon cœur ne trahisse pas mon émotion, car l’éclairage tamisé de l’escalier rend la situation
particulièrement gênante. Il est incroyablement sexy avec sa chemise noire légèrement entrouverte et
son jean foncé. Je suis tentée de baisser les yeux sur ses chaussures, mais mon corps refuse de bouger
davantage tant je suis absorbée.
— Salut, nous n’avons pas encore eu le temps de nous présenter l’autre jour… moi, c’est Patrick,
m’informe-t-il de sa voix virile.
Perdue dans ses iris verts qui me transpercent, tout autour de moi commence peu à peu à devenir
flou. Je reste figée un moment et des rires provenant du bas m’aident à sortir de ma contemplation. Je
me lance alors timidement en espérant connaître la raison de son départ précipité de la dernière fois.
— Vous étiez parti.
— J’avais… un rendez-vous, me répond-il avant qu’un long silence ne s’installe. Vous vous
plaisez ici, Isabelle ? reprend-il en frôlant mon corps pour poser une main sur la rambarde qui se
trouve derrière moi.
Je jette un regard furtif sur ses doigts qui ne sont plus qu’à un ou deux centimètres de mon bras,
puis le fixe de nouveau.
— Pour le moment, je crois, oui.
Le ton peu enthousiaste que j’ai employé a dû se ressentir, le plissement de ses yeux en témoigne.
— Comment êtes-vous arrivée jusqu’ici bon sang, je veux dire pourquoi ?
Il installe sa deuxième main sur la barre, m’emprisonnant ainsi complètement.
Pourquoi tout le monde a-t-il l’air de penser que je suis venue dans le but de me perdre ? Bien au
contraire, je désire me retrouver.
— Je, euh… la ville, ce n’est plus mon truc, je crois.
Je suis éblouie par cette beauté cruelle, il ne me connaît pas, mais m’accorde visiblement une
certaine importance. Soutenant de nouveau son regard, je suis surprise de sa manière de pencher la
tête vers moi, comme s’il attendait que j’en dise plus.
Pour une raison qui m’échappe, un soupçon de courage me traverse, probablement l’effet du
champagne.
— Certaines choses se sont passées là-bas… et je suis partie dans l’espoir de mettre tout ça
derrière moi.
— Et tu es partie avec ton petit ami ?
— Non, dis-je plus fort que prévu.
— Désolé, j’essaie de comprendre.
Il m’écoute et soutient mon regard avec attention. Je décode dans ses yeux sa volonté de trouverdes réponses en moi.
— Ah te voilà, je commençais à croire que tu avais pris la fuite, m’interpelle Sacha.
Patrick se redresse aussitôt, me libérant ainsi de ses bras.
— Je vais bien, j’étais juste… je suis partie me rafraîchir.
— OK… Ils vont tirer un feu d’artifice dehors, il faut que tu viennes voir ça !
Sacha est tout excité. Son regard se pose sur Patrick, puis revient sur moi en arquant un sourcil.
— Tout va bien, tu es sûre ?
— Oui, allons-y, ne ratons pas un spectacle pareil !
Mon ton faussement joyeux intrigue visiblement Patrick à en croire les traits qui se dessinent sur
son front.
— À plus tard, lui dis-je dans un murmure.
Il me fait un simple signe de tête puis repart en direction de l’étage à toute allure.
Une profonde expiration témoigne de mon soulagement, il faut que je me reprenne, j’ai besoin de
m’éloigner de lui. Sa présence ici m’a surprise et la proximité de nos deux corps a réveillé en moi un
réel désir, sans oublier son parfum qui m’a complètement envoûté. Je suis terrifiée du pouvoir qu’il
exerce sur moi et pourtant, mes yeux le cherchent encore. Nous n’avons échangé que quelques mots,
mais j’ai besoin de plus, je dois le revoir. Il y a bien longtemps que je n’ai ressenti tant d’émotions me
traverser en même temps, à la fois de la peur, du désir, et de l’excitation, et même de la joie.
Comment un homme que je ne connais pas peut-il me procurer tant de sensations, sensations qui, au
passage, n’ont pas fait surface depuis plus d’un an. Mon corps et mon esprit sont trop convoités, trop
vite.
Quelques minutes plus tard, je suis assise avec Sacha sur le gazon frais et tondu à la perfection
pour admirer le feu d’artifice. Les serveurs continuent de nous apporter des flûtes remplies de
champagne pendant toute la durée du spectacle et j’en avale deux cul sec, pour me défaire de toutes
ces sensations étranges.
J’en suis à mon cinquième verre et, après trente minutes de magie, les invités retournent à la villa
pour se rendre dans la véranda qui résonne d’une musique rythmée. Je me relève maladroitement et
lance :
— Oh, allez, quoi, c’est dj’a fini, faites-en péter d’autres !
— Isa, me gronde Sacha, je crois que tu n’es plus dans ton état, princesse, comment oses-tu parler
de cette manière ? Ce n’est pas toi ou si, c’est toi quand t’es bourrée. Allez, je vais te ramener à la
maison, ça vaut mieux.
— Ah non non non, je veux rester, j’ai envie de faire la ffffête, regarde tous ces abrutis, ils sont
tous en train de se dandiner sur le dance-floor, lui dis-je, la voix lourdement alcoolisée.
Je me moque des invités en désignant la porte vitrée de la véranda à travers laquelle on aperçoit
toute la foule.
— Et faites-moi de la place parce que j’arrive !
Ce changement de personnalité étonne Sacha, il sait que, d’ordinaire, je ne me laisse jamais tenter
par la danse, encore moins devant des inconnus. Mais je suis ivre, ces quelques verres m’ont
complètement renversée. Ce n’est pas moi, j’en ai conscience, mais à cet instant précis, je veux lâcher
prise. Le stress accumulé ces dernières semaines a atteint son apogée avec les sensations étranges que
me procure Patrick.
— OK… alors, deux chansons et après, on rentre, démon de minuit !Je remercie Sacha d’un rapide baiser sur la joue, puis me précipite vers la véranda, Sacha sur mes
pas.
Laurence danse déjà sur un rythme endiablé, laissant sa chevelure blonde voler dans tous les sens.
Sa robe très courte et très provocante la rend particulièrement sexy. D’ailleurs, plusieurs hommes,
pourtant très classes et raffinés, frôlent cette femme si désirable. Elle me fait signe de la rejoindre, je
bois mon énième verre cul sec et m’élance sur le parquet ciré de la piste, visiblement installée pour
l’occasion. Je me déchaîne avec ma collègue et, pour la première fois depuis mon arrivée, je ne pense
à rien, je laisse simplement mon corps se défouler, il en a bien besoin.
Après la quatrième chanson, je me dandine toujours au milieu de ces personnes inconnues pour
moi et ma tête commence à tourner, je sens la nausée arriver. Je me stoppe pour que s’arrête le
mouvement circulaire de la pièce autour de moi. Je passe ma main sur mon front perlé de sueur pour
me rendre un peu de fraîcheur. Mais tout mon corps brûle à la même température, j’ai vraiment
besoin de prendre l’air.
La vision trouble et les oreilles bourdonnantes, je me faufile parmi les invités qui envahissent la
piste de danse en essayant d’apercevoir Sacha, mais sans résultat. Je n’ai d’autre solution que de me
diriger, seule et titubante, vers la sortie de la maison.
Je descends l’escalier extérieur en agrippant la rambarde en pierre des deux mains pour m’aider à
avancer, cet incessant tournis ne m’ayant pas abandonné, et m’assois sur la dernière marche, le visage
entre les mains. Je me sens vraiment mal, l’alcool ingurgité s’empare de moi ; à ce stade, je sais ce qui
va suivre de toute évidence et une violente suée s’invite aussitôt sur ma peau. D’un bond, je me lève
pour me décaler sur le côté et me vider de ce trop-plein de champagne. Au moment où je me retourne,
encore toute sonnée et frissonnante, pour me rasseoir, on me percute d’une telle force que je me
retrouve à quatre pattes trop vite pour attraper la rampe.
— Putain, fais attention, s’écrie une voix virile.
La nausée reprend de plus belle face à ce que je vois, il est encore là. Patrick est encore là. Je
relève la tête dans sa direction et l’observe menacer de ce regard de tueur l’homme qui vient de me
bousculer. Comment vais-je faire pour accepter encore plus d’émotions ? L’état dans lequel je me
trouve va certainement s’aggraver devant ces frissons et ce désir inexplicable en sa présence.
— Ça va ? Merde, tu aurais pu être blessée ! me gronde-t-il en approchant son corps du mien pour
m’éviter une nouvelle chute.
Je me tais devant son ton énervé et il m’aide à m’asseoir sur la deuxième marche avant de
s’installer à mes côtés.
— Je vais bien, je suis désolée… Il faut toujours que tu me ramasses quelque part, hein, je suis
nulle.
— Où est ton ami ?
— Qui ?… Oh, Sacha, je ne sais pas, j’ai trop bu et je le cherche partout depuis tout à l’heure, il
voulait me raccompagner après le feu d’artifice, mais j’ai insisté pour aller danser, alors, je ne peux
m’en prendre qu’à moi-même maintenant, je suppose.
— Si tu peux te mettre debout… et marcher sans tomber, dit-il amusé, je peux t’aider à le
retrouver, il ne devrait pas être loin, je connais la propriété et elle n’est pas si grande qu’elle en a l’air.
J’observe cet homme qui me scrute profondément, il change si vite d’humeur, cela devient
déconcertant. Mais quelque chose en lui, quelque chose d’inexplicable me pousse à lui faire
confiance et j’accepte son aide en me relevant doucement.