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Sous une pluie...de pierres

De
296 pages
Sous une pluie...de pierres relate l’amour impossible entre deux êtres si proches et pourtant si éloignés, une passion d’une rare intensité qui tournera bien vite au cauchemar.


Immersion dans deux mondes que tout oppose, ce roman est une interrogation sur la condition de la femme Pachtoune, prisonnière d’une longue tradition machiste, loin de la vision occidentale des droits et des libertés.

La poésie, seul moyen d’expression pour ces femmes privées de rêves, d’espoir et de vie, y occupe une place de choix.
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Cet ouvrage a été composér Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-79784-1

 

© Edilivre, 2015

Dédicace

 

 

A te, mia coccinella…

« A te che sei

Semplicemente sei

Sostanza dei giorni miei

Sostanza dei sogni miei1 »


1  Jovanotti (Lorenzo Cherubini), A te

 

 

Papa, j’aurais aimé que tu lises ces quelques pages…

Prologue : Évasion

« Donne ta main mon amour

Et partons dans les champs

Pour nous aimer ou tomber ensemble

Sous les coups de couteau.2 »

J’étais tombée sous le charme de ces vers d’une authentique beauté et d’une rare profondeur. Comme un cadeau de la providence, au hasard d’un jour, j’avais découvert Sayd Bahodine Majrouh, philosophe, poète et conteur, une des plus belles plumes et une des plus grandes âmes que l’Afghanistan ait pu connaître. Un rebelle, un génie visionnaire d’une grande inspiration. J’avais découvert son style, prophète de la parole vraie, mais surtout j’avais découvert ses rimes, ses vers et ses poèmes. Je les répétais sans cesse pour me rappeler Idriss, mon amour, mon seul amour. Comme les chrétiens tracent sur leur front et leur poitrine le signe de la croix, pour se rappeler à la mémoire de leur messie, moi j’avais choisi ces mots pour ne jamais oublier l’homme que j’aimais. Le seul que j’avais connu, le seul que j’avais voulu, le seul que j’avais désiré. L’élu à qui j’avais offert mes grenades bien mûres, afin que ses mains de dieu africain les honorent de leurs caresses. Les gris-gris de ses yeux, et la magie noire de sa peau m’avaient envoûtée. J’étais, séduite et j’étais conquise. Il était venu, m’avait vue et m’avait vaincue. À lui, mon fier guerrier Bantu, j’avais offert mes doigts et mes plus délicates caresses. Pour lui, mes hanches ondulaient volontiers, telles des vagues portées par le vent léger, et qui s’écrasent sans arrêt sur la plage de sable noir, l’inondant de son écume blanche et pure, l’écume de la vie, l’écume de notre amour. À lui encore, ma bouche et mes plus doux baisers, mes murmures du matin et mes chuchotements de la nuit. À lui mes rêves et mes désirs les plus secrets. Tout ce que j’étais, et tout ce que j’avais de plus cher était à lui.

Chaque vers et chaque poème me rappelait ma première vie, là-bas, loin, très loin. Je ne gardais de cette ancienne vie que de bons souvenirs, des odeurs et des sensations que l’on n’oublie jamais, et ces mémoires qui me bercent encore pendant mes longues nuits noires. Et si je devais mourir aujourd’hui ou demain, cela était sans importance pour moi, j’avais connu Idriss, j’avais connu l’amour, le vrai, le grand, celui dont on ne parle que dans les contes le soir, lorsque les langues de feu tracent sous le ciel étoilé le chemin des rêves, celui que le conteur habile sème telles des graines de baobab dans l’esprit des jeunes enfants innocents.

Je voyageais encore dans mes pensées, évasion paisible, et nostalgique, absorbée par le souvenir des yeux de mon homme, lorsqu’un bruit de raclement de gorge se fit entendre, me replongeant instantanément dans la réalité, dans le cauchemar animé de mon existence. Puis, à une fréquence quasiment régulière, un bruit de clés qui se balançaient et tintaient au rythme de pas saccadés. Le bourreau approchait ! J’étais donc de retour, dans le monde barbare et hostile des fous de dieu. La clameur de la foule avait quelque peu cessé. Peut-être s’était-elle lassée de crier ainsi pendant de longues minutes.

– Non ! Avait répondu Wahida, avant d’ajouter : La foule jamais ne se lasse de sang ; elle s’en abreuve, sans modération, et en redemande encore et encore.

Pourtant je ne me rappelais pas avoir prononcé le moindre mot. Avais-je parlé ? Ou avais-je pensé si fort qu’elle l’aurait entendu ? Je lui répondis par un long silence avant de me perdre à nouveau dans mes pensées.

Aussi loin que puissent me porter mes souvenirs, j’ai toujours aimé la poésie, qu’elle soit arabe, française ou même afghane. Pendant mes études secondaires, j’avais lu quelques poèmes de Jacques Prévert, et l’un d’eux seyait parfaitement à mes interrogations du moment et à la réplique de Wahida. « Chanson dans le sang » était un texte tragique et cynique qui disait ceci :

Il y a de grandes flaques de sang sur le monde

où s’en va-t-il tout ce sang répandu

Est-ce la terre qui le boit et qui se saoule

drôle de saoulographie alors

si sage… si monotone…

Non la terre ne se saoule pas

la terre ne tourne pas de travers…

Elle elle s’en fout

la terre…

elle tourne

elle n’arrête pas de tourner

et le sang n’arrête pas de couler…

Où s’en va-t-il tout ce sang répandu

le sang des meurtres… le sang des guerres…

le sang de la misère…

et le sang des hommes torturés dans les prisons…

le sang coule… la terre tourne

la terre n’arrête pas de tourner

le sang n’arrête pas de couler

Où s’en va-t-il tout ce sang répandu

le sang des matraqués… des humiliés…

des suicidés… des fusillés… des condamnés…3

C’est vrai que la douleur, la faim, la soif et l’épuisement peuvent pousser au délire. Mais je n’étais tout de même pas encore folle. J’étais exténuée par ces longues heures de torture et de privation. Les coups de fouet et la brutalité des geôliers avaient changé mes vêtements en haillons, et ma peau jadis si douce, n’était plus que l’ombre d’elle-même. J’avais entendu dire que le corps humain était un vrai mystère, et qu’il était capable de s’adapter aux pires situations. C’était bien le cas pour moi. De douleurs en douleurs, j’étais devenue comme anesthésiée, immunisée.

Ma peau était collante, d’un mélange de sueur et de sang, de larmes et de poussière. Depuis de longues heures, j’avais pour seul décor les murs crasseux d’une geôle de quelques mètres carrés. Ces murs portaient la douleur et le malheur. Ils étaient lourds de l’histoire des hommes et des femmes qui y avaient été torturés, humiliés, bafoués et même tués. Ces blocs de pierres, de ciment et de fer portaient les pages de l’histoire de mon peuple, l’histoire de femmes et d’hommes d’Afghanistan que la cruauté de bourreaux injustes a amputés, torturés, traumatisés, égorgés ou lapidés. Ces murs étaient une véritable fresque teintée d’hémoglobine, la preuve tangible de la barbarie, et de la sauvagerie dont peuvent être capables certains hommes, surtout quand le fanatisme culturel ou religieux leur a ôté la raison, dernier vestige d’une humanité qui s’est éloignée d’eux. Ce décor me rappelait Guernica, le chef-d’œuvre de Pablo Picasso inspiré du bombardement pendant la guerre d’Espagne de la petite ville basque de Guernica, le 26 avril 1937, par l’aviation des légions allemande et italienne au service du dictateur Franco.

Nous étions un samedi je crois, du moins si ma mémoire ne me jouait pas encore de vilains tours. Depuis jeudi j’avais définitivement perdu ma liberté ou ce qu’il en restait. Le Conseil des pseudos sages avait tranché et les femmes reconnues coupables devaient être punies sur la place publique. Devant cette parodie de tribunal composé uniquement de mâles barbus, seules des femmes comparaissaient. Étaient-elles seules coupables des malheurs de cette société hypocrite et misogyne ? Les hommes étaient-ils tous saints, intouchables, irréprochables ? J’avais entendu dire que « il n’y a pas plus sourd que celui qui refuse d’entendre », ni « plus aveugle que celui qui refuse de voir », et c’était bien le cas ici. Les rôles étaient clairement définis : les femmes à la place des accusées, et les hommes dans le siège des juges. Ce Conseil de vieux, lobotomisés et privés de toute sagesse prétendait appliquer une loi inspirée du Coran, mais en réalité on en était très loin. Il ne s’agissait en fait que d’une interprétation erronée, faite par les esprits les plus obscurs, animés par l’ignorance et la peur, et défendant une cause encore plus sombre. Au sujet de l’adultère par exemple, et contrairement à ce que prônent les fous de dieu, le Livre sacré dit :

« Vous infligerez à l’homme et à la femme adultères cent coups de fouet à chacun. Que la compassion ne vous entrave pas dans l’accomplissement de ce précepte de Dieu, si vous croyez en Dieu et au jour dernier. Que le supplice ait lieu en présence d’un certain nombre de croyants4 ».

Il ajoute ensuite cette précision :

« Ceux qui accuseront d’adultère une femme vertueuse, sans pouvoir produire quatre témoins, seront punis de quatre-vingts coups de fouet ; au surplus, vous n’admettrez jamais leur témoignage en quoi que ce soit, car ils sont pervers.5 ».

Le système était tel que les hommes étaient législateurs et juges. Ils faisaient et défaisaient les lois, sous le regard muet des femmes terrorisées. Ainsi allait la vie, jours après jours, mois après mois, années après années, sans que jamais rien ni personne, pas même toutes les divinités réunies, ne puisse changer d’un iota le cours des choses. La vie d’une femme, d’une jeune femme Pachtoune n’était que mépris, souffrance, fatalité et résignation…

Combien de fois ai-je entendu Wahida maudire le ciel et tous ceux qui s’y trouvaient, maudire les hommes et sa condition de femme afghane. Elle aimait à répéter ces quelques mots en se frappant la poitrine : « il aurait mieux valu que je ne naisse pas, ou que je sois une pierre sur les rives de l’Arghastan6, ou encore une vache… Mais non ! Oh non ! Je n’aurais jamais dû naître fille afghane, femme Pachtoune ». Cela en disait assez sur la condition de Wahida en tant que femme afghane en particulier, et sur la condition de toutes les autres femmes qui comme moi, ne sont que de vils objets au service des hommes.

Depuis deux jours, je partageais ce minuscule espace avec Wahida et Hanna, condamnées comme moi à un tragique châtiment par la Jirga, un semblant de Conseil traditionnel chargé d’appliquer les règles coutumières au niveau local et mettre en place les principes d’une justice réparatrice, fondée sur une interprétation rigoriste et même extrémiste des principes de la religion musulmane.

J’avais vingt ans, Wahida vingt-quatre et Hanna vingt-deux. Nous étions trois femmes à la fleur de l’âge. Depuis deux jours, notre quotidien ressemblait à un chemin de croix, et les nuits semblaient s’étirer inexorablement, nous maintenant trop loin de la lumière du jour. Nous vivions recluses dans une sorte de grotte ou de souterrain où les fourmis, les moustiques, les souris et toutes sortes d’insectes et de bestioles régnaient en maîtres. Nous étions traitées comme de vraies hors-la-loi, contraintes à passer des jours entiers sans la moindre hygiène corporelle, baignant dans cette atmosphère de puanteur ambiante à partager entre trois femmes, obligées de faire nos besoins les plus intimes dans un seau rongé par la rouille, sous le regard curieux, vicieux, inique, cynique et voyeur d’hommes à la limite de la bestialité. Usées, nous n’étions plus que des ombres malodorantes, des zombies attendant leur heure.

Parfois je me demandais si les pires criminels de l’histoire humaine, les génocidaires, les pédophiles et autres tueurs en série, les dépeceurs, les cannibales et autres ennemis de l’espèce humaine avaient droit à un tel traitement. Aux yeux de ces hommes, je n’étais plus qu’une tache qu’il fallait rapidement effacer, une erreur à gommer, un incident à plonger dans l’oubli éternel.

Qu’avions-nous bien pu faire pour connaître pareil sort ? Nous étions si différentes, avec des chemins singuliers et des destins particuliers. Mais l’injustice de leur justice avait choisi de nous rassembler.

Wahida était une jolie brune que la vie avait meurtrie, et que les punitions de sauvages hommes avaient complètement défigurée. De son histoire, je ne connaissais que quelques épisodes, ceux qu’elle avait bien voulu partager avec nous, ses compagnes de souffrance, pendant les rares instants de répit et de lucidité que nous laissaient nos bourreaux.

Très jeune, elle avait été offerte en mariage par son père, à un homme de plus de trente ans son aîné, et qui était même plus âgé que son père. C’était un commerçant très influent qui avait réussi à se faire un nom à Kandahar, la grande ville du sud de l’Afghanistan, capitale de la province éponyme. Kandahar était un haut lieu pour le commerce, situé à un carrefour de plusieurs itinéraires majeurs. Mais Kandahar est aussi un centre stratégique pour le Djihad, la « guerre sainte », et pour le mouvement des Talibans.

Le père de Wahida, aveuglé par sa cupidité avait offert sa fille pour une poignée d’Afghanis7. Pour lui, offrir sa fille en mariage était la clé s’il voulait obtenir la protection et la reconnaissance des moudjahidin8. Ahmad vivait entre Kandahar où il avait déjà deux femmes et une dizaine d’enfants, et Maiwand où il avait installé Wahida. Maiwand est une ville historique où s’était déroulé un des épisodes les plus honorables de l’histoire des guerres afghanes. Tous ceux qui y vivaient se devaient de connaître cette histoire et devaient la raconter à leur tour à leurs enfants. En effet, le 27 juillet 1880, les afghans, sous la direction de Malalai Anaa et Ayub Khan, mirent en déroute l’armée britannique lors de la célèbre bataille de Maiwand. Lors de cette très importante confrontation de la guerre anglo-afghane, la puissance coloniale essuya une cuisante défaite. Tous les habitants de Maiwand étaient fiers de cet épisode de leur histoire, et tous les afghans aussi.

La jeune Wahida s’était opposée à cor et à cri à cette union contre nature, mais ses rêves furent brisés du jour au lendemain, lorsqu’elle se retrouva chargée d’un statut qu’elle n’aurait jamais voulu, ni dû porter. Elle était la troisième épouse du vieux Ahmad. De lui, elle n’avait connu que souffrance, absence, et mépris. Son mariage ou ce qui en tenait lieu était un traumatisme, une parodie d’union consensuelle. La nuit de noces ressemblait plutôt à un festin lors duquel le vieil ogre affamé se délectait de chair jeune, ferme et fraîche. Il l’avait dévorée tel un lion assoiffé d’innocence et boulimique de jouvence, qui déchire une biche pour s’en régaler, avant de laisser là sa carcasse à la merci des hyènes, avec leurs rires sardoniques. Sans la moindre attention, sans le moindre respect, sans la moindre douceur ni la moindre tendresse, il avait volé sa virginité, et par ce geste, il avait volé ses rêves et brisé sa vie.

Ensuite il lui offrit de la loger dans une de ses nombreuses maisons, une sorte de forteresse qui ressemblait plus à une prison qu’à une maison, et il n’y venait que pour assouvir ses pulsions les plus bestiales. Wahida n’était plus qu’un corps sans âme, un objet au gré des envies de son époux, mieux, le réceptacle des frustrations insatisfaites de son vieillard de maître. Il la nourrissait de son absence, et quand il était là, il l’abreuvait de sa semence infecte. Elle aurait préféré qu’il soit stérile, impuissant ou même qu’il crève d’un arrêt cardiaque ou encore qu’une roquette ennemie lui tombe sur la tête. Pourquoi faut-il que des gens de cette espèce vivent ? Et qu’il puisse donner la vie ? Sa haine pour Ahmad grandissait au fil des jours.

Un an après un mariage rythmé par l’absence de son époux, et l’espoir qu’un jour il la respecterait un peu plus et peut-être qu’il l’aimerait, Wahida s’était laissée tenter par la vie et l’amour, et avait noué une relation interdite avec Hamid, un jeune photographe Pakistanais qui était tombé sous son charme au hasard d’une rencontre. S’en suivit une idylle clandestine mais toute aussi passionnante, une folle histoire entre deux êtres naïfs aveuglés par leurs sentiments, qui redonna certes le sourire à Wahida, mais qui allait la plonger dans un véritable enfer. Elle était follement amoureuse de Hamid et rêvait secrètement de s’enfuir avec lui. Il était son prince charmant, un vrai avec de la tendresse et de la considération pour elle. Il était beau, attentionné, avec un brin de romantisme. Il respirait et inspirait la liberté, un horizon nouveau et inconnu pour Wahida, petit canari prisonnier d’une cage de béton et de fer. Pourquoi faut-il que les histoires d’amour finissent mal ? Pourquoi les plus jolies roses doivent-elles se cacher dans une forêt d’épines ?

Les projets d’évasion des deux amoureux n’avaient pas encore pu être réalisés que leur romance ne tarda pas à parvenir aux oreilles du vieux Ahmad, qui explosa de colère. Wahida avait bafoué son honneur et sa réputation, et l’affront devait être lavé. Il n’en avait pas la moindre preuve, mais la seule rumeur avait suffi pour signer son acte de condamnation. Elle n’était pas présumée, mais déclarée coupable avant même toute investigation. Il aurait mieux valu pour elle qu’elle s’en aille, loin très loin, de lui et de tout ; mais dans la vraie vie, les histoires ne connaissent jamais d’heureux dénouements. Il la retrouva bien vite et la roua de coups avant de la traîner devant une parodie de tribunal traditionnel et religieux qui ignorait tout de la présomption d’innocence, et du droit à un procès équitable. La messe était dite en avance, et la sanction était connue. Wahida était une femme adultère, elle avait jeté le discrédit sur un homme honorable et respectable et devait subir le châtiment extrême : la mort par lapidation sur la place publique.

Hanna était quant à elle condamnée à un sort certes douloureux et humiliant, mais beaucoup moins extrême. Elle sera châtiée à la demande de son mari pour avoir violé l’interdiction de se maquiller. En effet, son mari ne supportant plus qu’elle conteste ouvertement ses valeurs conservatrices et son autorité, avait trouvé le moyen de la faire rentrer dans les rangs, et s’il n’avait pas assez de poigne, il pouvait compter sur le soutien de cette communauté d’hommes qui ne voient en la femme qu’un moyen de procréer, de satisfaire leurs besoins et de les servir.

Hanna avait fait des études à Islamabad, et son rêve était de devenir journaliste. Elle aussi rêvait de liberté, liberté d’expression, et surtout du droit d’être reconnue comme une personne à part entière, capable de penser et de choisir sa destinée. Mais comme par ici les histoires se suivent et se ressemblent, un mariage forcé et précoce avait eu raison de ses ambitions. Mais elle était une « tête dure », et n’avait pas si facilement abandonné ce qu’elle était. En secret, elle continuait ses lectures, nourrissait sa soif d’apprendre, de se cultiver.

Sur un coup de tête, elle avait décidé de ne plus porter le Tchadri9. Quand elle ne se sentait pas respectée, elle choisissait en guise de représailles la grève du sexe, comparable dans notre communauté à une déclaration de guerre. Hanna en était consciente, mais choisissait de courir le risque. Une fois, son mari s’en était plaint auprès des aînés considérés comme plus sages, et depuis lors, Hanna était quelque peu dans leur collimateur. Ses séances quotidiennes de maquillage, son rejet de la vision culturelle et religieuse conservatrice, son refus de l’autorité de son mari furent tant de raisons de solliciter pour elle une correction exemplaire. La sentence était tombée. Hanna recevrait cent cinquante coups de fouets sur la place publique. Une prétendue leçon de sagesse et d’humiliation qui la remettrait certainement à sa place, la place d’une femme soumise aux désirs de son mari, un objet muet et obéissant, un objet de plaisir. Ses bourreaux pensaient aussi que cette correction en public dissuaderait les jeunes femmes à la « tête dure » qui seraient tentées de suivre le mauvais chemin. Tout cela au nom d’un dieu très grand et miséricordieux, et au nom de son prophète.

Et moi, qu’avais-je fait pour être là ? Que m’était-il reproché ? Quel châtiment allais-je subir de la main de ces hommes qui se disaient parfaits sous leurs tuniques blanches et pourtant noires d’hypocrisie ? J’avais déjà souffert, et je savais que j’allais encore souffrir, et je m’y étais préparée pendant mes longues heures dans ce cachot. Mon histoire, je l’avais racontée à mes compagnes de misère, à Wahida qui allait l’emporter avec elle dans l’au-delà, mais surtout à Hanna qui, elle, n’était pas condamnée à la mort. Je voulais qu’elle la connaisse, qu’elle la retienne dans ses moindres détails, et surtout qu’elle la raconte, aux jeunes filles, aux jeunes femmes d’Afghanistan et d’ailleurs. Je voulais que cette histoire, portée par le vent, traverse les montagnes et les mers et parvienne un jour aux oreilles d’Idriss, afin qu’il sache quel fut mon chemin, quel fut mon destin, quelle fut ma vie.

Cette histoire est la mienne, mais elle est sans doute aussi celle de plusieurs autres jeunes filles, ici ou ailleurs, que les hommes dans ce qu’ils ont de pire, ont privées d’amour, d’espoir et de vie.

Mon histoire, notre histoire avait débuté un samedi, là-bas, loin, très loin d’ici, dans ce pays qui m’avait accueillie et avait fait de moi ce que j’étais devenue…


2  Sayd Bahodine Majrouh,Le suicide et le chant, Gallimard 1994.

3  Paroles, Jacques Prévert, Poche, septembre 1976

4  Sourate XXIV, dite Al-Noûr {La Lumière), verset 2

5  Sourate XXIV, dite Al-Noûr {La Lumière), verset 4

6  Rivière d’Afghanistan qui coule dans les provinces de Zâbol et de Kandahar et dont une partie des eaux sert à l’irrigation de l’oasis de Kandahar

7  L’afghani est l’unité monétaire de la république islamique d’Afghanistan. Un Afghani est divisé en 100 Puli. En Mars 2013, le cours officiel de l’afghani en euro est 68,95 afghanis pour 1 euro.

8  Au singulier moudjahid ou mujâhid, les moudjahidin sont des combattants portés par la foi qui s’engagent dans une armée islamiste afin de faire le Djihad, la « guerre sainte ».

9  Le Tchadri ou encore Chadri est un voile traditionnel islamique féminin composé d’un tissu de couleur sombre, cousu sur un bonnet, grillagé à la hauteur des yeux. Selon sa longueur, le Tchadri peut ne couvrir que les bras, ou descendre jusqu’aux pieds.

« Pour moi c’est sûr,
elle est d’ailleurs10 »

C’était un samedi de printemps comme on les aime tous, surtout après de très longs mois d’un glacial, et rigoureux hiver qui avait durement mis à l’épreuve nos organismes. En cette année deux mille dix, nous avions connu des températures bien plus froides que les précédentes années.

Ce samedi serait une belle journée, je l’avais senti dès mon réveil. Les battements d’ailes et les roucoulements de quelques pigeons affamés par la longue nuit, et attirés par les graines de riz et de maïs posées au-devant de ma fenêtre, me firent émerger de mon sommeil profond. La nuit avait été bonne, j’avais plongé dans les bras de Morphée telle une pierre qui coule dans les eaux salées. Les premiers rayons de soleil avaient transpercé mes rideaux d’une couleur brune légèrement vieillie, et semblaient me caresser la joue, comme seule savait le faire ma chère et tendre maman au moment de me réconforter. En ouvrant les yeux, la pièce baignait dans une atmosphère agréable et les reflets des rayons de soleil qui se balançaient sur les murs jaune coquille d’œuf de ma chambre donnaient l’impression d’assister en plein jour à un impressionnant spectacle d’ombres chinoises.

En cette matinée printanière, le soleil caressait de ses rayons doux et chauds les feuilles qui depuis quelques semaines faisaient leur apparition. Aux pires heures de l’hiver, quelques fois, je percevais mon inconscient implorer Maia, la déesse romaine du printemps afin qu’elle redonne au plus vite la vie et la croissance à cette nature morte que le froid avait tuée. Maia est aussi la déesse de la fertilité, alors dans ma conscience je lui demandais de semer en moi la graine fertile de l’amour, cet amour que je n’avais jamais réellement connu.

Ce matin-là, j’avais décidé de me rendre à la bibliothèque des Riches Claires afin de peaufiner quelque peu mes recherches, mais surtout d’avoir un peu de calme et de concentration pour préparer mes examens du second quadrimestre. La bibliothèque se situait dans le centre de Bruxelles, près de la Grand-Place, non loin du grand boulevard Anspach. Une fois debout, je m’étais préparé en écoutant de la musique. Elle faisait partie intégrante de ma vie, et savait me tenir compagnie pendant mes heures de tristesse ou de solitude. J’y trouvais les mots pour chacune de mes émotions. Ce matin-là, j’avais choisi d’écouter du rap, comme pour me booster. Quand le lecteur multimédia s’arrêta sur cette chanson, je me pressai de cliquer sur repeat. J’adorais cette chanson, intitulée « laisse pas traîner ton fils », très connue du groupe de rap français célèbre mais tout aussi controversé Suprême NTM, et je faisais mien son refrain. C’était comme un hymne pour moi à destination du fils que j’espérais avoir un jour, je la fredonnais systématiquement dès que j’étais de bonne humeur, et ce matin-là, j’étais de très bonne humeur. Après une douche et un copieux petit-déjeuner, j’avais fermé à double tour la porte du studio que j’occupais depuis trois années déjà, descendu par trois les quelques marches qui me menaient vers la porte de sortie et achevé ma descente par un grand bond qui associait les techniques du saut en hauteur et du saut en longueur. J’étais un bon athlète tout de même, et ce matin je me sentais assez léger. D’un signe de la main, j’adressai le bonjour à la propriétaire, une femme gentille et casanière qui habitait le rez-de-chaussée. Elle me répondit par un grand sourire derrière sa vitre transparente et, avant que je ne sois sorti, elle entre-ouvrit sa porte et cria « bonne journée Idriss ». En lui retournant le souhait d’une bonne journée, je compris que j’étais sans doute l’une des seules personnes qui lui adresserait la parole en cette journée. Cela m’attrista quelque peu, mais une fois que j’avais refermé la porte derrière moi, et que le vent chaud embauma mon être tout entier, une joie interne m’envahit à nouveau. Une bonne nuit de sommeil et le retour du soleil avaient suffi à recharger mes batteries. On aurait dit une vraie cure de jouvence. J’étais donc prêt à affronter la journée.

Je parcourus d’un trait les trois cents mètres qui me séparaient de l’arrêt de tram le plus proche. Je dus même courir sur les cinquante derniers mètres pour le rattraper, mais ce matin-là cela ne me posait pas le moindre problème. J’avais emprunté le tram 33 sur la place Liedts, non loin de la très célèbre rue d’Aarschot un lieu chargé d’histoire et d’émotions pour les adeptes des plaisirs de la chair. Cette longue rue à sens unique qui faisait face à la gare du Nord était connue pour ses vitrines, pour ses filles aux formes de déesses si peu vêtues que les passants ne cessaient de les regarder en bavant littéralement. La rue d’Aarschot était le temple de la sexualité tarifée, pour les amateurs de « filles de l’Est » comme on les appelait. Entre la rue d’Aarschot et la place Liedts, se trouvait la rue de Brabant, toute aussi célèbre et populaire, mais pour d’autres raisons. C’était sans doute l’une des rues commerçantes les moins chères de Bruxelles. Pakistanais, Marocains, Indiens, Libanais, congolais et autres y exposaient et y vendaient des produits de toutes les sortes, dont la qualité n’était pas toujours garantie. Cette rue grouillait toujours de monde, de voitures mal stationnées, d’odeurs de Kebab et de thé à la menthe, ou encore de poulets rôtis sur les trottoirs. Les véhicules de la police n’étaient jamais loin non plus, avec pour mission de dissuader les petits voleurs et d’intervenir au plus vite en cas d’incident.

Quelques secondes plus tard, le tram prit la direction de la gare du Midi, mais j’avais choisi de descendre à la Bourse et de continuer à pied afin de profiter de ce gracieux soleil. Cinq arrêts me séparaient de la place de la Bourse et je ne vis pas le temps passer.

Je savais que le samedi matin, non loin de la Bourse, se tenait le traditionnel marché hebdomadaire. C’était sur mon chemin vers la bibliothèque et j’aimais bien m’y promener, marcher à travers les étals et les comptoirs des marchands. Cette ambiance de souk me rappelait mon continent, l’Afrique, mon pays, le Cameroun, ma petite ville toujours ensoleillée, Bertoua, mon quartier Mokolo et son marché. On aurait dit un capharnaüm où les cris des marchands se mêlaient à ceux des animaux, où les vrombissements et les klaxons des voitures et surtout des motos rendaient presque inaudibles les conversations des passants, qui se racontaient avec un soupçon de commérage les derniers faits divers, et la vie privée des uns et des autres. Cependant, dans ce désordre organisé tout le monde semblait heureux. Les acheteurs qui ne cessaient de marchander jusqu’au moindre franc, pensant tromper les vendeurs, les vendeurs qui ne cessaient de crier à tue-tête qu’ils vendaient à perte leurs légumes et leurs bêtes, et les bêtes qui ne cessaient de hurler leur joie ou leur peur de finir dans l’une des casseroles. Mais ici, nous n’étions pas en Afrique !

Et pourtant, j’aimais beaucoup ce marché en plein cœur de Bruxelles. Les légumes et les fruits avaient bonne mine et faisaient facilement comprendre que la nature avait recommencé à s’éveiller. Radis, asperges, carottes, avocats, petits pois et autres légumes montraient fière allure. Non loin, ciboulette, estragon, fenouil et origan embaumaient l’atmosphère d’une douce senteur si agréable qu’elle nous transportait en un instant au pays des merveilles vertes. Un peu plus loin, de jolies fraises bien rouges, de grosses clémentines gorgées de jus faisaient face aux kiwis et aux nectarines, et semblaient nous appeler à faire le plein de vitamines avec l’approche des beaux jours. En prolongeant mon regard un peu plus loin, j’avais l’impression que les marchandises et les victuailles s’étendaient à perte de vue. Entre quincaillerie, matériel électronique et informatique, jouets pour enfants et même jouets pour adultes, vêtements, volaille, comptoir de boissons et autres friteries ou lieux de dégustation, j’arrivais à peine à imaginer une quelconque logique à cette organisation ; mais je choisis de ne retenir que cette ambiance printanière et festive.