Terre de Bellevarde

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119 pages
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Description

Marianne est une jeune femme d’une naïveté presque excessive. Elle pense toujours que l’homme est naturellement bon.


Pour elle, le monde extérieur s’arrête à son foyer. Les temps changent, un goût de renouveau, la pousse à quitter Paris.


Les Beauquis s’installent à Annecy. Marianne n’est pas au bout de ses peines, et apprendra à ses dépends que l’enfer n’est jamais loin.

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EAN13 9782374474212
Langue Français

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TERRE DE BELLEVARDE Roman
Line Delille
TERRE DE BELLEVARDE Roman
ISBN numérique978-2-37447-420-5
ISBN papier 978-2-37447-421-2
Dépôt Légal - Juillet 2019
© Erato–Editions -Tous droits réservés
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LamaisonduParc
Depuis sa fenêtre Paulette observe sa jeune voisine qui, lors de ses brefs moments de loisirs troque sa blouse de travail contre un vi eux tablier pour se convertir dans le plus grand des plaisirs en horticultrice. Ce sont b ien là ses origines paysannes qui parlent aux plantes. Encore un matin de bonne heure, parmi tant d’autres , dès l’arrivée du printemps, la jeune femme s’active à bêcher la terre d’un acharne ment inaccoutumé autour d’un parterre d’Acanthes. Une fois satisfaite du résulta t, la bêche retourne aussitôt la parcelle aux pieds des vivaces à floraison printani ère. Elle change d’endroit et s’agenouille en même temps que ses mains habiles pr essent déjà la terre mouillée autour des azalées truffées de boutons rouge écarla te, tandis que ses yeux couvent l’ensemble d’un regard adorateur. — Quelle couleur splendide ! Marianne est ravie en portant un regard adorateur au gros rhododendron. Ce massif de fleurs est du plus bel effet au pied d e l’escalier ! Cette année encore, la floraison du jardin sera pro metteuse d’une variété de couleurs exquises. Les voisins sont époustouflés lo rsqu’ils passent devant la grille en voyant la métamorphose de jour en jour de ce jardin et jadis en friche à présent transformé en un gros bouquet multicolore dont le m oindre espace est optimisé. Une tripotée de sacs plastiques, tous vides jonche le sol, d’autres sont entassés sous ses genoux immobilisés sur le terreau détrempé . Lorsqu’elle s’adonne à cette activité, le temps fil e trop vite, il lui reste encore tant à faire à la maison avant de partir au travail ! Elle s’applique ainsi pendant un temps indéfini dans le désherbage les plates-bandes à l’a ide de sa petite bêche à tête courbe et passe donc une bonne partie de la matinée accapa rée par le jardin sans penser à rien d’autre qu’à s’affairer autour des parterres, d’un entrain sans pareil, vidant les uns après les autres, les pots de fleurs délestés de le urs plantes géantes et vaporeuses, sélectionnées avec soin, qui dorénavant feront le p lus bel effet devant le perron de sa maison. Après de longues heures passées à repiquer les fleu rs, c’est un vrai foutoir à ses pieds ! Un tas de pots vides renversés s’accumulent parterre. En sortant de la jardinerie en périphérie de la zon e commerciale, le coffre de la voiture était bel et bien rempli à ras bord, cepend ant tout est replanté dans le sol et compose à présent un harmonieux massif d’acanthes q ui dispute la première loge aux anémones multicolores devant la vieille véranda env ahit par la passiflore qui monte à l’assaut des fenêtres à petits carreaux. Marianne se relève, les mains posées sur les reins, malgré les courbatures le bénéfice est là ! Ses journées stressantes à travai ller dans la frénésie de l’entreprise du Val de Fontenay située dans une savane de béton urb ain sont vite oubliées ! Il n’y a pas à redire, le jardinage lui vide la tête ! Pour la unième fois de la matinée, la jeune femme regarde le décor floral le cœur gonflé d’orgu eil et semble pleinement satisfaite du temps consacré à cette activité si plaisante. D’un mouvement rapide elle retire ses gants plastif iés, barbouillés de terre qui lui colle aux doigts et essuie ses mains humides de sue ur qui sentent le caoutchouc sur son tablier souillé de taches noircies par le terre au fertilisant. — Quelle chaleur à brasser cette terre ! La transpi ration colle comme la poise à la racine des cheveux détrempés, relevés en chignon su r la nuque. Quelques gouttelettes de sueur rondes comme des perles dégoulinent du fro nt, et descendent sur l’arcade sourcilière en suivant l’arête du nez. Une grosse g outte arrête sa course au ras des cils, se flanque dans l’œil gauche qui voit tout de suite trouble ; la vue sur le massif de fleurs
de l’autre œil se présente de manière tout aussi fl oue. Un des yeux présenteune forme astigmatisme survenu à la pré- adolescence, et détecté en n de primaire. Lors de la visite chez le médecin, il a dit à ses parents que le cristallin qui se trouve derrière la cornée, présente une forme irrégulière. Au lieu d’être ronde, sa forme ressemble plutôt à un ballon de rugby. En conséquence, la lumière ne se concentre plus sur la rétine et l’image est %oue. Les paroles du spécialiste restent encore ancrées dans sa tête ! C’est exactement ce qu’elle constate en ce moment encore ! En relevant les yeux Marianne aperçoit Paulette, le s mains en appuis sur la rambarde du minuscule balcon sculpté d’un tendre ac acia qui orne la fenêtre de sa chambre. Sa proche voisine semble murée dans un sil ence anormal, contrairement à son phrasé volubile coutumier. Paulette est adorabl e, gentille comme tout avec les enfants, mais lancé dans le babillage, personne ne peut arrêter ses bavardages et cancans sur le quartier. Un vrai moulin à paroles ! En l’observant à son tour, Marianne remarque tout d e suite l’inquiétude plutôt rare, qui se lit sur son visage. La vieille dame a un air bizarre aujourd’hui ! Que se passe-t-il d’anormal ! Paulette à l’humeur toujours égale e t d’un caractère si jovial, c’est un réel plaisir de la voir s’émerveiller pour un rien de l’ autre côté de la clôture jaune. Malgré l’air contrarié, dès qu’elle aperçoit le vis age enjoué de Marianne, un large sourire lui barre la bouche. De son point de mire, son adorable voisine a observé Marianne une bonne partie de la matinée embellir le s parterres de fleurs. — Quel beau jardin tout de même ! Ce qu’elle a la m ain verte ma petite voisine ! — Bonjour Paulette ! Ça fait longtemps que vous ête s là ? Dit-elle gaiement en agitant la main. — Oh oui ma belle ! Depuis un bon bout de temps déj à ! — Ce ciel d’un bleu lumineux m’attire dehors comme un aimant ! Un beau temps propice au jardinage n’est-ce pas ! Comme vous cons tatez, j’ai décidé d’attaquer le désherbage en commençant par biner ces affreuses pl ates-bandes. Le jardin me semblait triste, si inanimé en fin d’hiver avec tou tes ces fleurs fanées ! Alors c’est reparti ! Tous les ans, c’est pareil vous me direz ! À l’arrivée des beaux jours, je retrouve toute mon énergie disparue pendant l’hiver ! — Je l’ai bien remarqué cet entrain depuis ce matin ! Il n’y a qu’à voir la quantité de pots vides à vos pieds ! — Ha ! Si vous saviez Marianne, comme j’aime vous v oir, depuis ma fenêtre, dotée d’une telle volonté, vous démenant ainsi pendant de s heures. Profitez de votre jeunesse ma chère petite ! Je vois en vous cette étonnante vivacité, que je ne retrouverai plus à présent et que je regrette amèrement, au contraire de vous, je m’e mpote l’après-midi sur le sofa devant la télé ! Votre ténacité à bien faire les ch oses m’évoque des souvenirs de jeunesse. J’étais également bien dégourdie par le p assé mais le temps m’a rattrapé et la faucheuse compte les jours, en rodant au-dessus de nos têtes à moi et à Georges. — Tout comme vous maintenant, dès les premières lue urs du jour, je me précipitais à la cuisine. Dans un tourbillon de casseroles les repas sortaient du poêle en émail en un rien de temps, de manière à ce que les enfants p artent à l’école en apportant le repas de midi avec eux. — C’est-à-dire qu’à l’époque, Ils ne restaient pas manger à la cantine comme ceux de maintenant. De nos jours tout est simplifié pour les parents ! Lorsqu’ils ont grandi, et commencé à se débrouiller seuls, alors seulement, je me suis remise à travailler comme dactylo dans les bur eaux de l’usine près du bois de Vincennes. Dieu sait si j’en faisais des heures supplémentaire s ! On ne les comptait pas sur les doigts de la main ! Et puis maintenant ma belle, je sers d’infirmière à Georges cloué sur son fauteuil roulant. Il est bien malade, le pauvre . Avoue-t-elle en hochant la tête face à l’évidence que plus jamais rien ne sera comme avant . On a beau faire, le temps qui
passe ne revient pas. — En ce temps-là, Je travaillais dans les usines ko dak à Vincennes. Marianne surprise par la confidence de Paulette, pr ête une oreille attentive à ses mots, quant à eux loin du bavardage habituel : — Surprenant ! Vous parlez des pellicules photos ko dak ! Vous voulez dire que le laboratoire était implanté à Vincennes auparavant ? — Bien sûr ! Marianne. Je connais leur historique p ar cœur ! L’usine de pellicules de cinéma fut installée en 1906 par Monsieur Charles P athé, lui-même. Je l’ai bien connu, le bonhomme ! Trempé d’un sacré caractère ! Ah ! Il avait de la suite dans les idées le monsieur en redingote tiré à quatre épingles ! Touj ours de nouveaux projets en tête ! Les propriétaires ont fait construire dans le parc immense à l’époque, des bâtiments administratifs, ensuite, des ateliers de tirages et de développements photos. Et bien plus tard encore, en 1936, la société Kodak fit l’acquisition de nouveaux bâtiments, plus modernes ceux-là ! Situés au Sud de s portes de Vincennes, dans lesquels on installa un restaurant et un bâtiment a dministratif très moderne flambant neuf ! Depuis l’ouverture, j’ai travaillé dans les bureaux aux services d’administration. Je n’ai pas changé d’emploi jusqu’à la retraite, il y a dix ans. L’histoire de Paulette est bien instructive pense M arianne en scrutant ce petit visage ridé, tout fripé par l’usure du temps, dont aucun c osmétique ne peut y remédier. Seuls les yeux expressifs d’un bleu étonnant, tellement e nfoncés dans les orbites qu’on les voit à peine, surprennent de perspicacité. — Vous souvenez-vous Marianne de la centrale thermi que qui fonctionnait au charbon et de cette affreuse cheminée en brique rou ge qui crachait une fumée noire épouvantable ! Vous étiez sûrement trop petite pour vous souvenir de sa forme si particulière. L’édifice était d’une laideur terribl e, à lui seul, il défigurait complètement le quartier voyez-vous ! Tout le voisinage détestait l ’usine d’ailleurs ! Ce dernier rajout date de 1945. Personne ne ratait l’usine en plein m ilieu de la ville ! Autant vous dire que l’ensemble jurait d’une laideur particulière comparée à l’avenue de la Belle Gabrielle qui n’était qu’à un pâté de maisons ! — Effectivement ! Je m’en souviens maintenant, j’ai un vague souvenir de l’emplacement de l’usine ! Une vraie horreur si je m’en souviens bien ! La vieille bâtisse dénaturait complètement l’harmonie de ce quartier résidentiel avant sa désaffectation. Paulette toujours encouragée par le visible intérêt que porte Marianne à ses souvenirs de l’époque, pensive, se plonge dans la n ostalgie de ce temps révolu. — Ce furent mes plus belles années passées avec mon Georges à l’après-guerre. En ce temps-là, je partais au travail au lever du j our. Parfois en hiver, il y avait tellement de brouillard sur les quais givrés qu’on n’y voyait pas à deux mètres. Toujours perchée sur le vélo, été comme hiver, sous la pluie ou la b ise noire qui vous retournait les jupons. L’hiver était long et rude, la maison peu chauffée au charbon de bois n’était pas bien accueillante à notre arrivée le soir. Il fallait ch auffer le lit à la bassinoire remplie de braise avant de se faufiler sous la couverture. Qu’ est-ce qu’il neigeait à cette époque-là ! Les ânes attendaient la fin de l’hiver avec im patience, en attendant l’arrivée des beaux jours pour brouter l’herbe de printemps, sur la bute après le pont de Brie. Par ailleurs, je ne l’ai pas jeté ma bicyclette, l’ engin est toujours là ! Regardez-la, garée à côté de la remise à bois, les rouages couin ent, mais toujours en bon état ! Je m’en sers encore pour aller à mes cours de peinture chez Marie Paul dans le parc du Perreux. Dans le temps, il n’y avait pas de service de trans port public aussi bien organisé comme de nos jours ! J’aimais bien prendre le bus m algré tout. Le contrôleur ne manquait jamais de me faire un clin d’œil en poinço nnant le ticket qu’il m’arrachait presque des mains comme s’il voulait par ce geste m ’attirer à lui. Je voyais bien son
manège ! Mais ce n’était pas déplaisant de se faire draguer par un contrôleur et puis les chemineaux ont de bonnes gâches ! Dans les années soixante, je n’avais pas encore ma bicyclette jaune ! Je marchais jusqu’au Pont de Nogent pour attraper le bus qui me déposait au fort de Vincennes et je finissais le trajet à pieds. J’adorais travailler c hez Kodak, l’ambiance à l’usine était vraiment formidable bien que le travail soit rude. Dans ces années d’après-guerre, la France manquait de main-d’œuvre, et les petites bon nes femmes se mirent à travailler dur à l’usine ! Même très souvent les samedis, tard dans l’après-midi ! Elles ne comptaient pas les heures de présence, passées debo ut derrière la chaîne de fabrication, les mains trempées dans les émulsionna nts gorgés de produits chimiques qui leur décapaient la peau jusqu’au sang. Pourtant , malgré la difficulté du travail, les filles étaient toujours de bonne humeur. Les copine s chantaient des refrains d’Edith Piaf et Charles Trenet. J’adorais les entendre reprendre ce refrain à tue-tête : » Allez, venez milord, vous asseoir à ma table… » Après toutes ces années, je conserve encore leurs éclats de rire sonores dans ma tête ! Un mal contag ieux ! Au son de la sirène on se bousculait dehors. Bras dessus dessous on riait bêt ement comme des gosses, de tout et de rien. C’était notre manière d’oublier la fati gue accumulée dans les jambes au cours de la longue journée passée dans la semi-obsc urité. Arrivé le dimanche, revigoré par la grâce matinée, j’apportais un soin particulier à ma toilette car j’étais d’une coquetterie inégalable d isaient les copines ! J’enfilais ma jolie robe bleue à petits pois, cintrée à la taille et év asée vers le bas. Et parfois j’assortissais à la tenue une paire de gants blancs en dentelle, u n legs de ma mère. La fin de semaine se passait toujours en bande avec les filles. Nous partions à pied par les chemins de halage, toutes excitées à élabor er des projets, à discuter de trousseau de mariage et robe blanche en popeline so yeuse ! Le cœur battant, gonflé à l’hélium par l’ivresse de l’amour, nous traversions le pont de Joinville pour nous rendre aux guinguettes du bo rd de Marne. Le lieu du rendez-vous Là, où se trouvaient nos hommes qui, en nous a ttendant, jouaient aux quilles où restaient attablés à manger la Matelote de poisson. Dès notre arrivée, les garçons émoustillés par le Ginguet, nous empoignaient par l a taille et nous entraînaient aussitôt vers la piste, dans leurs bras robustes pour danser la valse musette. C’est dans une de ces guinguettes, que j’ai connu Georges, mon amoure ux. Un vrai coup de foudre ! Je n’ai pas hésité à me laisser entraîner sur la piste ce jour-là ! Il travaillait à Creil, dans les forges du Val d’Oi se. Métier pénible pour lui aussi. Il rentrait longtemps après la nuit tombée, le visage cramoisi par la chaleur des hauts fourneaux. Maintenant, il en subit les conséquences ! Il savait manier l’aviron, mon Georges ! Les manche s retroussées sur ses bras musclés. Pour ça, Il était doué comme personne ! En été, il m’emmenait souvent faire de la barque en amont, vers Saint Maur. Nous faisio ns une halte sur la presqu’île de Fanac où nous restions étendus une bonne partie de l’après-midi à l’ombre des saules pleureurs, les yeux tournés vers le ciel, à faire d es projets d’avenir. D’ailleurs, c’est par un de ces dimanches d’été qu’il m’a demandée en mar iage ! Ce qu’il pouvait être empoté dans sa jeunesse, mon mari ! Ça faisait si l ongtemps que je me morfondais d’impatience à attendre sa demande ! — C’est une bien belle histoire que vous racontez l à, Paulette ! — Ma foi, oui… J’ai gardé un bon souvenir de ces an nées passées ! En somme, on ne sait jamais de quoi la vie est faite finit par c onclure Paulette, en se remémorant le passé, un surplus de regret dans la voix tout en ha ussant les épaules comme pour en chasser l’amertume du présent lié à la maladie et l a vieillesse. — Malgré tout, vous semblez toujours joyeuse Paulet te ! Souvent de bonne humeur ! Vous riez tout le temps ! — J’essaie de profiter au mieux du temps qui reste. Et il est si précieux ! Actuellement, je m’occupe de Georges. Ce n’est pas drôle tous les jours pourtant. Il
souffre de déficience respiratoire. Le médecin se d éplace toutes les semaines pour surveiller son état de santé et renouveler ses ordo nnances. La nuit, il dort sous oxygène. Récemment, le docteur vient de diagnostiqu er une apnée du sommeil. Dit-elle tristement, en hochant la tête à nouveau. — Si je peux vous être utile, Paulette, n’hésitez p as à me demander de l’aide. — Vous êtes bien gentille Marianne. Pour l’instant, j’ai encore de bons amis, aussi vieux que nous bien sûr ! Ils nous quittent les uns après les autres, mais ceux qui restent nous tiennent compagnie et nous remontent l e moral. Marianne se souvient subitement des photos faites p ar sa voisine et avant de se remettre à ranger les outils de jardinage, rappelle sa voisine et la remercie de la série de photos des filles à Halloween, déguisées en sorc ières devant le portail. Une vraie réussite ces images ! — Je suis certaine qu’elles garderont de bons souve nirs d’enfance de notre quartier, chargé d’un passé à l’histoire si peu banale. — J’ai eu beaucoup de chance de venir m’installer d ans ce secteur des bords de Marne suite à notre mariage. J’en connais toute l’h istoire ! J’en ai vu grandir des enfants, entre ces murs ! Nos maisons furent bâties par les frères Fratellini , une famille de célèbres clowns, reconnus dans tout Paris jusque dans les années 195 0. Une proche banlieue, le secteur fut vite la convoitise des parisiens ! Vous pensez ! Un endroit pareil ! Ils sont de plus en plus nombreux à déménager par ici dans la t ranquillité, éloignés de la turbulence du centre-ville. Tout comme vous, d’aill eurs ! Et j’en suis bien heureuse de vous avoir comme petits voisins ! Vous êtes une fam ille adorable ! Dans les années 1930, François Fratellini l’ancêtre d’une famille nombreuse, acheta tout un terrain sur les bords de Marne, sur lequel il fit construire une maison pour chacun de ses six enfants. Avec le temps, les résidences spacieuses furent rem aniées et transformées en maisons divisées. Notre héritage ! Ces maisons extraordinaires en pierre de meulière p ossèdent encore à l’heure actuelle un cachet incontestable. À l’origine, tout es sans exception étaient ornées de céramiques sur les entourages des fenêtres et rehau ssées de magnifiques émaux représentants des motifs floraux. Bien malheureusem ent au fil du temps, lors des nouveaux réaménagements certaines céramiques tenden t à disparaître en même temps que la pierre de Meulière. De nos jours on privilégie la lumière, selon le goû t du propriétaire certaines d’entre elles sont agrémentées de grandes baies vitrées lai ssant propager une grande luminosité dans les pièces à vivre. D’autres sont d otées de vérandas fermées, où de terrasses ouvertes embellies de superbes bacs à fle urs taillés dans la pierre de carrière. Le grand point commun réside dans le faît e que toutes les balustrades sont toujours bien fleuries. Le corps de maison de la famille Beauquis est lui a ussi bâtit en pierres de Meulière apparentes. Au fil du temps de larges ouvertures on t été découpées dans la pierre et encadrées de belles briques d’un rouge bordeaux. Le s grandes fenêtres ouvrent sur le stade, dissimulé par une énorme rangé de vieux till euls. En été les fleurs propagent des senteurs entêtantes d’où s’écoule un suc abondant, sirupeux, lorsque les folioles et bractées atteignent la maturité. Bien que le jardin soit exigu, le couple s’enorgueillit de posséder un bout de terrain d’une telle luxuriance végétale. Avant même la naissance des enfants, Marianne avait déjà pour projet de vivre au calme, trouver un chez soi, plus en concordance ave c son état d’esprit actuel, probablement dans une proche banlieue de Paris et p uis, bien qu’elle ne jure que par la capitale, la belle verte de son enfance lui manque parfois. Le sujet est récurrent, quitter la capitale ou pas. L’immeuble se situe proche du château de Vincennes, dans une rue très animée en
journée, cependant, par chance, très paisible la nu it, et puis, l’appartement à une grande particularité avec cette vue exceptionnelle sur le donjon du château, ce qui est assez rare au vu de la somme modique du loyer. Un v ieil immeuble calme et lumineux, essentiellement habité par des gens âgés, malgré ce la assez conciliants lorsque l’un d’eux se voit bloqué au pied de l’ascenseur par une poussette qui traînaille en dehors du périmètre accordé par la copropriété. Les voisin s à l’étage d’en dessous possèdent une résidence secondaire en province, d’où coup l’a ppartement est souvent vide, ce qui leur permet quelques égards en week-end, lorsqu ’ils reçoivent du monde. Malgré les précautions prises vis-à-vis du voisinage, cert aines fins de semaines un peu chargées, le son monte dans l’appartement. Aussitôt , des coups contre les murs pleuvent de partout, malgré le mécontentement des v oisins, Marc se met à rire aux éclats : — Et je monte le son ! Ça leur apprendra à ces vieu x grincheux de bourgs ! Dès qu’il commence à rire à gorge déployée, la réac tion est immédiate, Marc se déride, conséquence d’une bonne cuite ! Marianne y est pour quelque chose, c’est la seule femme de la bande qui dit au mari : — Bois un coup, ça va te détendre ! C’est tellement agréable de voir un Marc, la mine détendue, le sourire aux lèvres. Et zut ! Tant pis s’il boit un coup de trop, au moins il profite de la soirée ! Marianne adore le voir da ns cet état, si seulement, Marc pouvait être tout le temps comme ça, il semble même plus be au décontracté, pense-t-elle en le surveillant du coin de l’œil, assise à l’autre bout du salon à bavarder avec l’amie parisienne. Ils se sentent vraiment bien chez eux, mais ces der niers temps, ils ont beau retourner la situation dans tous les sens, l’appart ement est conçu de telle manière qu’on ne peut pas transformer l’une des pièces en c hambre. Marc se rend à l’évidence de l’étroitesse de l’appartement lorsqu’il bute san s arrêt sur un lego oublié dans le couloir pour se rendre aux toilettes s’en allumer l a lumière. À force, il comprend que les enfants ont besoin d’espace. Le fait est que, rien ne l’empêche de pousser une g ueulante, il ne ratera pas une aussi belle occasion ! Cela finit souvent par borde l de merde ! Rangez-moi ça ! Un lego meurtrier m’a défoncé le pied cette nuit !