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Jean Gillibert dans son théâtre ici rassemblé ne se contente pas d'explorer passionnément les fourvoiements de l'histoire de son siècle; il cherche, plus encore peut-être, à rendre compte d'un autre phénomène, lui aussi moderne et non moins inquiétant : la démission des mots.
Il aura été tour à tour dramaturge et poète, psychiatre et psychanalyste, acteur et metteur en scène, traducteur des classiques et modernes, influençant plusieurs générations d'acteurs et de dramaturges, cherchant à faire émerger un "autre théâtre".

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Ajouté le 01 décembre 2009
Nombre de lectures 221
EAN13 9782296690356
Langue Français
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TH ÉATRE
1963-2008

JEANGILLIBERT

TH ÉATRE

1963-2008

L’HARMATTAN

MISE EN GARDE

de l’Auteur

C’est plutôt tardivement que j’ai écrit pour le théâtre, alors que l’envie
m’en étaitvenue dès l’enfance. Ce qui ne m’a pas empêché de pratiquer très
tôt le théâtre, et de le pratiquer beaucoup, mais toujours avec cette envie
ravageuse, trop avouée et longtemps inconduite. Je me sentais impuissant à
trouver en moi et en mon époque – mes époques – la source sûre qui servît
essentiellement ce que je souhaitais atteindre du« miracle » de la réalité
théâtrale.
J’avais refusé le « culturel » pour mieuxme rapprocher ducultuel ; comme
j’avais refusé les acrobaties de mise en scène, toujours dissimulatrices de
l’œuvre.
Je me sentais en totale inanité devant la nécessaire commensalité – et pas
seulement civique – de l’œuvre de théâtre, qui partage etunit acteur et
spectateur, scène et public.
Je savais avec certitude éprouvée qu’il avait existé des « miracles» – les
Grecs, Shakespeare, Racine… Je savais qu’il me fallait retrouver aussi ce que
j’avaisvécude «miraculeux», enfant, auprès desvieuxcomédiens de
Pontaux-Dames :un gisement de ressources organiques dans lequel je n’ai jamais
cessé de puiser.
Vint enfin l’heure oùje me sentis prêt àvendanger ces richesses
longuement désirées, avec cette foi dans l’écriture qu’apporte non pas le
surgissement d’un temps retrouvé mais le pressentiment d’un temps
nouveaud’enracinement.
J’ai tenté d’être alorsun ouvrier éduqué auservice d’un théâtre de
l’inhérence.

J. G.

AVISD’UN LECTEUR
AU LECTEUR

Ames tièdes, s’abstenir ! Que Jean Gillibert nous pardonne cet
avertissement quivient après sa « mise en garde ». Voudrait-on faire fuir le lecteur
qu’on ne s’yprendrait pas autrement. Mais si l’onveut aussi donner
auxintrépides qui oseront franchir le seuil de ceThéâtrede quoi éclairer leur
chemin et ouvrir les bonnes portes, il est aumoins honnête de les pourvoir, sinon
d’un trousseaude clés (ce serait tout de même tricherie), en tout cas d’un
briquet et de quelques mèches.
Nous nevoulons pas insinuer que l’auteur des pièces réunies dans le
présentvolume se complaît dans l’obscur, mais simplement rappeler
qu’aurebours de quasi tous les hommes de théâtre de son temps il n’a jamais rien fait
pour « séduire » son public, préférant fédérer la ferveur d’un petit monde
d’enthousiastes plutôt que de racoler les foules à renfort d’esbroufe et de
portevoix.
Ce pourrait être là signe d’orgueil dissimuchercher à conqlé :uérir les
suffrages en adressant d’abord son œuvre auhappyfew… et calculer que ce
dernier finira bien ensuite par rameuter, ne serait-ce que par intimidation, la
troupe toujours nombreuse des jobards. Eh bien, ce n’est pas le cas : l’histoire
de Jean Gillibert montre aucontraire qu’il a commencé par n’adresser son
théâtre àpersonne. Homme de la scène dès l’immédiat après-guerre (il est de
la jeune équipe duThéâtre antique de la Sorbonne qui ressuscite en1947– il
a alorsvingt-deuxans – le lieuscénique d’Epidaure, muet depuis près devingt
siècles, enyfaisant résonner à nouveaula grandevoixd’Eschyle), il attendra
d’avoir passé la cinquantaine pour songer à faire entendre ses pièces à lui,
choisissant de consacrer d’abord son temps authéâtre des autres : de tous
ceuxqui l’ont fait être ce qu’il est, et auprès desquels il se sent pour jamais
redevable.
On ne donnera pas ici la liste des spectacles qu’il a montés (une bonne
centaine de1956à2003, des tragiques grecs à Valère Novarina), ni celle des
traductions qu’il a livrées (Sophocle, Eschyle, Euripide, Shakespeare…) oudes
romanciers qu’il a adaptés pour la scène(Balzac, Dostoïevski, HenryJames,

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Pierre-Jean Jouve, Raymond Guérin…), ni des lieuxfameuxoùil s’est
produit ouqu’il a animés (l’Odéon à l’époque Renaud-Barrault, la troupe de la
Comédie-Française dans la cour d’honneur d’Avignon, le festival de
Châteauvallon oùil forma touteune génération d’acteurs et de créateurs). On se
contentera de rappeler que ce travail aulong cours a été conduit parun
homme qui exerçait, outre ces activités qu’onvient de dire, le double métier
de psychiatre et de psychanalyste – oùil a laisséune trace non moins
marquante. Et de préciser que le théâtre qu’il s’est finalement résoluà signer de
son nom (et qui n’a toujours pas été entièrement monté à ce jour) n’a pour
l’essentiel connuque les feuxde scènes modestes… oùil n’a pourtant pas
laissé de surprendre et parfois d’éblouirun public d’aficionados aussi fidèles
que têtus.
Nousvoulons surtout dire que ce théâtre qui a mis tant d’années à mûrir
s’offre moins qu’il ne se mérite. Non qu’il puisse être en rien réputé difficile ou
abscons (c’est même l’un des plus « physiques » que nous sachions… ce qui
ne l’empêche pas, on leverra, de revendiquer haut et clairune dimension
proprement « spirituelle », fût-ce en cousinant avec bien des hérésies) ; mais dans
la mesure oùil est né de la fréquentation des maître antiques, qui se
refusaient à séparer le profane dusacré, il ne saurait atteindre à son
accomplissement par lesvoies trop simples et souvent menteuses de l’évidence. Lecteur
de saint Augustin, Jean Gillibert n’ignore pas que « Dieuest proche de ceux
qui le fuient, et fuit ceuxqui le cherchent ». Aussi n’hésite-t-il pas à s’égarer
et à nous égarer dans la nuit obscure dusonge, de lavaticination,voire du
délire… l’égarement étant à sesyeuxmoinsunevoie privilégiée de
l’expression théâtrale que la condition centrale de toute dramaturgie porteuse de sens.
Car c’est auprixde l’égarement, et à ce prixseulement, il en a toujours été
convaincu, que le drame qui se joue et se noue sur scène (et peuimporte, alors,
qu’il soit tragique, comique oubâtard) peut remplir sa mission : qui est de
nous rendrevisible l’invisible.
A quoi il s’emploie ici inlassablement, loin de la sage mesure si chère à
l’esprit français, et ne reculant jamais devant le bel excès pourvuqu’il aide à
forcer le mur des mots sclérosés par trop d’usage. De même ne cesse-t-il de
récuser sans prudence la commodeunité de ce qu’on appelle le « genre »,
traitant indifféremment le thème de la Mort oucelui duCrime, ces deuxpiliers
de la tragédie, sous les espèces de la sotie, de la farce oududrame
apocalyptique. Et il n’est pas tant porté à cela par le courant d’une tradition
dumélange qui remonterait à Shakespeare, et même à bien au-delà, que par la
sinistre exemplarité de l’époque qu’il avait sous lesyeuxet qui s’est employée
comme aucune autre à faire grimacer laviolence de l’Histoire. A Beckett qui
souligne que l’humaine tragédie finit toujours par s’envaser dans l’absurde et
le grotesque, il répond que c’est aucontraire l’absurdité risible de l’histoire
des hommes qui fait de leur aventureune tragédie.
La mort sous toutes ses formes (violentes de préférence : crimes de sang,
exécution de prétendus coupables, extermination, inhumations et
exhuma

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tions intempestives…) et à tout le moins le deuil sont présents dans presque
tous les titres de ses pièces. Il pourraityavoir de la complaisance à cela si
c’était quelque penchant morbide qui gouvernait sa barquevers ces eaux
noires ; mais l’on sentvite que cette aimantation funèbre est provoquée chez
lui par la mise en tension de touteunevie entre le pôle de laviolence
historique la mieuxdéclarée (Gillibert estun enfant de l’entre-deux-guerres,
comme l’explique bien Marc-Olivier Sephiha dans la préface qu’on pourra
lire à quatre pages d’ici) et celui de l’irénisme trompeur de notre interminable
« après-guerre » – nousysommes toujours ! – perverti par la fascination du
nombre et charriant dans la démesure de son progrès les millions devictimes
d’une Troisième Guerre mondiale qui n’ose pas dire son nom.
Le paradoxe de ces deux« époques » que l’on feint d’opposer l’une à l’autre
– mais qui pour Gillibert n’en font qu’une – aurait quelque chose de comique,
de ridicule en tout cas, s’il ne laissait dans son sillageune si longue traînée
sanglante. Le théâtre qui leur donne ici carrière en se gardant bien de les
disjoindre, et qui le fait de façon si insistante, obsédante presque, sera donc
conçucommeune sorte de danse macabre (ricanements compris) : onytue
mais onydanse, et l’on ne sait trop si le plus terrible de l’affaire est à
chercher dans cette mise à mort qui n’en finit pas oudans cette danse qui
l’accompagne de sonallegro ostinatosardonique.
Les esprits légers protesteront qu’on a compris ; qu’onva finir par se
lasser devoir notre auteur,valsant toujours en rond, s’en retourner sans finvers
l’horreur d’un temps qui a certes fait couler beaucoup de sang mais aussi
beaucoup d’encre… Gillibert ne partage pas cette façon devoir les choses – ne
serait-ce que parce que de ce temps nous ne sommes toujours pas sortis:
preuve s’il en fallait que le peuple des hommes d’aujourd’hui n’a pas encore
réussi à tirer auclair le passé qui ne cesse de hanter son présent. Pas de pire
cécité, de plus dangereuse surtout, que celle de l’homme qui refuse de
reconnaître la réalité de son aveuglement : non seulement la catastrophe lui est
promise à chaque pas, mais il est par nature incapable de prêter attention aux
mises en garde qu’on lui adresse et de tirer aucune leçon de ses dégringolades
successives. Goethe nous en avUn peertissait déjà : «uple qui neveut pas
connaître lavérité de son passé est condamné à le revivre. »
L’histoire de notre temps ne serait ainsi qu’une épuisantevalse qui nous
ramènerait toujours aumême point… mais à chaque tourun peuplus bas.
Raison pour quoi Jean Gillibert interdit la moindre pause à son insistant
bastringue : il enva selon lui de l’honneur duthéâtre – et peut-être de tout art
digne de ce nom. Et il est prêt àyépuiser son dernier souffle, d’autant plus
véhément sur son estrade qu’il se croit habiterun temps oùles mots se sont
mis à manquer auxhommes, à les trahir.
A le lire d’un œil bien ouvert – ce qui s’impose absolument, a-t-on envie de
dire, puisqu’on le joue si peu–, cethéâtre finit par révéler chezcelui qui l’a
écritune autre blessure secrète : la nostalgie d’un temps (celui de Shakespeare
par exemple) oùla jaculationverbale n’avait pas perduson pouvoir
d’évoca

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tion magique ; oùil suffisait de bellement et sincèrement la nommer pour
donner chair et esprit àune idée. Les mots, alors, pouvaient être considérés
comme autant de gemmes auxreflets précieux, riches de sens, concentrés de
puissance et de lumière qui exigeaient d’être maniés avec soin. La littérature
produisait peuet avait pour tâche première de combattre la mort, c’est-à-dire
l’ennui. Unevie d’homme suffisait à épuiser la lecture de tous les grands livres
légués par l’humanité depuis le temps oùelle avait appris à écrire. Le
malheur est qu’ensuite lavoracité de la bestiole humaine, toujours plus avide de
mots et ne cessant de mettre à leur service des moyens de diffusion plus
sophistiqués, n’a eude cesse d’en affaiblir le pouvoir, d’en faire pâlir l’ancienne
splendeur auprofit supposé d’une chimérique « efficience ». A quoi les poètes
ont répondude leur mieux, poussant avec autant de fureur que de génie le
feude leur creuset, maisyexténuant par là-même le peuqu’il leur restait de
ressources.
Jean Gillibert dans son théâtre ne se contente pas d’explorer
passionnément les fourvoiements de l’histoire de son siècle ; il cherche, plus encore
peutêtre, à rendre compte d’un autre phénomène, lui aussi moderne et non moins
inquiétant : la démission des mots. Il n’est certes pas le premier à avoir
diagnostiqué et ausculté en nous cette maladie du verbe : Artaud – dont il paraît
être aujourd’hui l’un des rares à prolonger fidèlement la quête – avait frayé
avant lui ce chemin de ronces empoisonnées et s’yétait cruellement déchiré.
Lui-même pense qu’il est sans doute trop tard pour tenter de guérir
l’humanité de ce cancer langagier qui la ronge et la paralyse, la réduisant peuà peu
à ce grand corps frappé d’aphasie baveuse et bavarde que l’on sait, à mesure
que prolifère sa rage de communiquer pour ne rien dire.
Ce qui n’est pasune raison, estime-t-il, pour baisser les bras, et moins
encore pour baisser lavoix– à condition que celle-ci daigne s’appliquer à
articuler les mots de la tribuavecun minimum d’exigence. Car si le roman peine
de plus en plus à dénoncer l’insuffisance de ce que nous avons à dire,
ouplutôt de la façon dont nous essayons de le dire, le théâtre, lui, fort de cette
présence physique partagée – et publiquement partagée – entreun
acteur-locuteur etun auditeur à la fois spectateur et témoin,yparvient encore assezbien.
Il est peut-être le dernier lieuoùil ne soit pas tout à faitvain de secouer les
mots, de leur faire rendre gorge.
L’on s’étonne et bientôt l’on s’émeut d’entendre chezGillibert des accents
« pythiques » quivoudraient renouer, dansun registre qui ne peut plus qu’être
celui de l’impossible, avecun âge d’or désormais hors devue, hors d’écoute,
oùtoute parole pourrait s’élever d’un coup d’aile à l’altitude de la prophétie.
S’il se livre dans ces pages à tant d’écarts – de langage, de conduite, de
pensée –, c’est qu’aufond il espère encore les faire sortir de leurs gonds, ces mots
qui nous font si méchamment défaut, qui ont fini par se cadenasser en nous ;
c’est qu’il rêve de les rendre battants comme des portes…
Et peuimporte si notre époque ne lui permet pas, ne lui permet plus
d’accomplir ce miracle. Lui-même a assezde lucidité pour reconnaître qu’il n’est

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plus temps de proposer aupublic autre chose qu’un « théâtre dumanque ».
Une enseigne peinte auxcontours de l’échec ? Il ne nou; nos semble pasus
sommes même quelques-uns à penser que cette bizarre formulation, dans sa
belle amertume, contient commeune promesse. Car c’est de ce manque-là,
après tout, toujours béant dans le cœur des hommes, qu’a jailli de tout temps
la présence qu’on n’attendait plus, celle qui nous permet de traverser sans
périr de soif tous les déserts de l’absence : l’improbable et increvable Poésie.

JEAN-PIERRESICRE

UN THÉATRE DE LA DÉCIVILISATION

Mon cœur appartenait auxmorts.
HÖLDERLIN

Nos amphithéâtres ne sont pas là
p our lc a d ad e si s s e c t i o na dvr e s ,
mais pour la ressurrection des morts.
GUSTAVECOHEN

Jean Gillibert est né en janvier1925, dans la période dite de
l’entredeux-guerres. A quatorze ans, il lit confusémentMein Kampf: ce nouvel
évangile inversé constituera pour luiun premier choc auxrépercussions
infinies… Le deuxième choc, qui suivit de près, fut devoir se réaliser point
par point les menaces pressenties à la lecture de ce «bréviaire de la
haine », et de constater l’absence de réaction des hommes politiques
français de tous bords devant la montée dupéril hitlérien – jusqu’à Léon Blum
appelant à désarmer dans l’espoir insensé qu’Hitler en ferait autant !
Adolescent, Jean Gillibertvécut avec studrôlepéfaction la période dite de la «
de guerre »,qui cachait en fait, sous la frivolité apparente des discours et
des mœurs,une angoisse intense ; et surtout, pire que la déroute,
l’armistice du22juin1940: ce que Marc Bloch, dansL’Étrange défaite, désigne
comme «le plus atroce effondrement de notre histoire». L’orphelin de
quinze ans devait ressentir cette période commeune terrifiante « défaite
des pères », chefs politiques et militaires confondus. Hitler n’avait-il pas
prophétisé lui-même cet effondrement dans son livre ? « L’Histoire,
avaitil écrit, nous a montré que des peuples qui ontune fois mis bas les armes
sansyêtre inéluctablement contraints préféreront, dans la suite, accepter
les pires humiliations et exactions plutôt que d’essayer de modifier leur
sort parun nouvel appel auxarmes. » Ajoutons que, durant l’Occupation,
Jean Gillibertvécut à l’ombre des milieuxde la Résistance, tout en étant
trop jeune pouryparticiper de manière active ; et qu’en1945il fut parmi
ceuxqui accueillirent à l’hôtel Lutétia les rescapés de retour des camps
d’extermination…
Même s’il est toujours insuffisant, le recours à la biographie – surtout pour
ces années terribles – est forcément révélateur. Ainsi ne s’étonnera-t-on pas
trop, à la lecture duthéâtre ici rassemblé, de constater qu’il gravite
oniriquement, presque en son entier, autour de ce «trouhistoriqnoir »ue, prélude à
une époque (la nôtre) qui rêve de perpétuer à l’infiniune forme quasi parfaite
de crime totalitaire: le « crime collectif sans guerre ».

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JEAN GILLIBERT:THÉATRE

On observera à cette lecture que le théâtre gillibertien entre presque dans
sa totalité en résonance avec le glas de cette année1939-1940qui lui confère
sa tonalité à la fois barbare et funèbre : certaines pièces dont l’action se situe
avant le fatidique « an quarante » fouillent sans ménagement l’humus oùsont
en train de germer les prémisses de la catastrophe ; d’autres n’hésitent pas à
mettre en lumière, et sous le jour le plus cru, les horreurs de cette guerre et
l’enfer de l’extermination ; d’autres s’emploient à dévoiler les conséquences
toujours actives de cette « étrange défaite » d’une civilisation brutalement
mutée en décivilisation. DansLes Retranchés, c’est touteune famille quivit,
par-delà la mort dupère tombé à Verdun, l’horreur sournoise, contaminante,
qui s’insinue d’une guerre mondiale à l’autre. EtLe Quatuor auxcadavres,
évoquant l’affaire Stavisky(Matviskydans la pièce), déplace significativement
les dates de1934à1938,soit ausoir des accords de Munich qui marquent
l’agenouillement de touteune société devant la nouvelle idole dumal
conquérant que les antihéros de ce drame mirlitonesque accueillent auxcris de «
Münicht ! » – préparant par là d’autres honteuxarmistices en offrant par avance
leur assentiment aunéant.
Même quand Jean Gillibert feint de ne pas mettre cette guerre sous les
premiers feuxde la rampe – ainsi dansLa Passion d’AlexisoudansLe Crime de
Flo–, il ne peut s’empêcher d’en annoncer la couleur oud’en recueillir telle
ombre tardive. Ilyrevient avecLa Folie Pont-aux-Damesoùil transposeune
fois de plus de quelques années (en1942) la période de son enfance
d’avantguerre oùlui-même, quasi-orphelin confié auxsoins d’une « nourrice » dans
ce petitvillage de la Brie, fréquenta lesvieuxcomédiens de la fameuse
maison de retraite des artistes dramatiques qui furent ses premiers initiateurs au
monde duCe théâtre plthéâtre : «usvrai que les mensonges de lavie, plus
vital que lavie. »
Comme la guerre de Troie pour les tragiques grecs oucelle des Deux-Roses
pour Shakespeare, la double guerre mondiale qui aura marqué pour jamais
son siècle, et dont nous sommes encore loin d’avoir décrypté tous les arcanes,
est pour Jean Gillibert levéritable terreauoùs’enracine son théâtre :un
théâtre qui, à l’image de la geste eschylienne oushakespearienne, n’a rien d’
« historique » ausens habituel dumot, dans la mesure oùil ne requiert
aucune reconstitution de l’Histoire, mais qui, matérialiste et spiritualiste à la
fois, convoque spontanémentune sorte de « réalisme fantastique » quiva
chercher ducôté de Dostoïevski (que Gillibert a plusieurs fois adapté pour la scène)
la clé grâce à laquelle ilva pouvoir accéder àune certaine compréhension,
nécessairement imaginaire, « des commencements et des fins ». C’est pourquoi
ce théâtre «fantastique », qui se tient à distance de la triade officielle
Claudel-Genet-Beckett – que Gillibert a pourtant fréquentée de près quand il
travaillait aucôté de Jean-Louis Barrault –, trouve ses plus sûres affinités dans
des parages que notre époque a choisi d’ignorer oud’oublier : dans le théâtre
de Villiers de L’Isle-Adam et, plus près de nous, dans celui de Ghelderode. Et
chezJarryaussi, bien sûr.

UNTHÉÂTRE DE LA DÉCIVILISATION

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A la différence duthéâtre moderne le plus répandu, lavirtualité
temporelle ouhistorique dont se réclame celui de Jean Gillibert choisit toujours de
désamorcer le sérieuxoul’intellectualité auxquels on nous a si bien habitués,
en privilégiant notamment la dimension grotesque,voire farceuse, de
l’existence, afin de rester en prise avec l’énergievitale de ce qui constitue selon lui
le moteur de toute réalité théâtrale. Car le théâtre n’est pas « l’illusion d’une
réalité mais la réalité d’une illusion ». Ainsi Gillibert suggère-t-il que le réel
estune création – et nonun donné – qui réclame la fécondité de l’irréel. Dans
la réalité théâtrale, ce qui fut possèdeun devenir tout autre que ce qu’on
limite d’ordinaire auxsimples suites d’un passé révolu.
Ayant participé à la création deLa Passion d’Alexis(dansune mise en
scène de Cynthia Gava qui connaît intimement les intentions de Jean
Gillibert), j’ai pume rendre compte à quel point il était important, pour les
comédiens aussi bien que pour le public, de révéler les ambiguïtés d’un passé
qui n’en est pas àune ruse près :un crime a été commis, le spectre de
lavictime rôde encore bien des années après qu’il a été perpétré, et toute la pièce,
dans sa construction inversée, ne cesse de nous dire que le passé n’est pas
reconstituable, que ce qui compte dans cette histoire n’est pas tant qu’un
crime ait puêtre commis que tout ce que ce crimeva provoquer par la suite,
mémoire et oubli inextricablement mêlés, dans lavie de ceuxquiyauront
prêté la main. Savoir si le fantôme d’Alexisva ounon sevenger de ses
anciens tortionnaires importe finalement moins que ce quiva se jouer surun
autre théâtre : celui dusouvenir. Si la pièce met si bien en danger ceuxqui
la jouent et ceuxqui sontvenus lavoir jouer, c’est que l’enjeude cette prise
de risque n’est pas à chercher dans l’horreur ducrime lui-même mais dans
cet autre risque, plus terrifiant encore : que la révélation ducrime soit
recouverte, dissimulée par les accommodements successifs de la mémoire,
lesquels pourront dès lors justifier,voire provoquer, tous les crimes collectifs
de l’époque qui suit.
Jeune psychiatre, Jean Gillibert eut à connaître de près levisage le moins
public ducrime humain : celui qu’offre le criminel longtemps après que son
acte a été commis, après même qu’il a été oublié par tous oupresque.
Auservice des aliénés criminels de l’hôpital de Villejuif, il rencontre notamment le
« premier » Pierrot le Fouainsi qu’une des célèbres sœurs Papin et ne
manquera pas d’être frappé par l’étrange absence de remords que manifestaient
la plupart de ces acteurs dupire, par la fascinante innocence, par la « grâce »
dans laquelle ils semblaientvivre –une grâce irréductible au» q«
déniu’invoquent généralement les « psy».
Qu’il soit bien clair pourtant – le malentendu! – qserait si commodeue le
théâtre de Jean Gillibert ne saurait êtreutilement interprété à la lumière de ce
qu’il appelle lui-même la « réduction psychanalytique ». On sait qu’il a exercé
tout aulong de sa carrière le double métier de médecin et de psychanalyste.
Et alors ? Gillibert n’aura eude cesse de pourfendre ces esprits «modernes »
qui se retranchent confortablement derrière leurs « grilles de lecture » pour

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JEAN GILLIBERT:THÉATRE

rendre compte de ce qu’ils croient être la réalité de l’art. Que le théâtre, dans
la haute antiquité grecque, ait euentre autresune fonction thérapeutique est
une chose. Mais il est si aisé de se méprendre sur le fameux« effet de
catharsis » qu’on lui prête tropvolontiers. Cet effet-là, tel qu’on le définit
couramment, relève d’une notion quasi mécaniste, aristotélicienne (Florence Dupont
nous l’avertement rappelé, ilya peu, dans ses travauxsur le théâtre antique),
qui n’a pas grand-chose àvoir avec ce qui est en jeusur la scène : et qui n’est
rien de moins, à tout prendre, que le partageen actionde la folie des hommes
et de leurs crimes, de leurinhumaincomme de leursurhumain. En quoi
Gillibert, déjà marginal dans ses écrits psychanalytiques, proposeun théâtre qui
s’entête à camper dans les marges de notre modernité, refusant farouchement
d’être asservi par quelque idéologie que ce soit, fût-elle héritée de ceuxqui,
comme lui, sont redevables à l’enseignement de Freud. Une marginalité dont
nous ne pouvons que nous réjouir car, comme le note Balzac, « ilya plus
d’énergie dans les êtres séparés que dans la société ».
Gillibert préfère se réclamer de «touEschs les mal-pensants » –yle (qui
n’hésite pas à sonder fraternellement les blessures des propres ennemis
d’Athènes), Shakespeare, Dostoïevski, Bernanos –, lesquels se sont attachés
avant toust à déchiffrer le message «urnaturel » duMal, convaincus qu’une
société qui se contenterait de réprimer le crime sans chercher à en comprendre
pour elle-mêmel’ontologie s’expose justement à toutes les tentations
criminelles –, la pire des sociétés, la plus dangereuse, étant d’évidence celle qui
pense être en mesure d’éradiquerun Mal qu’elle s’empresse de rejeter hors de
soi, et qui auravite fait de trouver le bouc émissaire le mieuxà même
d’endosser à sa place le costume dumalfaiteur. Raison pour quoi les fossoyeurs
rabelaisiens qu’onvoit à l’œuvre dansLe Crime de Flone cessent de répéter,
surun ton qui n’est pas seulement celui de la provocation : « Notre époque a
tant besoin de crimes ! »
Car Jean Gillibert a appris d’Eschyle aussi bien que des aliénés de
Villejuif que levrai crime, cette puissance humaine, en nous, « qui nous permet de
nier l’autre avant de l’exécuter », consiste surtout à tuer le remords d’avoir
tué. Ayant moi-même incarné Alexis sur scène, j’ai pusentir à quel point le
retour duspectre de lavictime parmi ses tortionnaires de jadis, loin de
conduire àun acte de purevengeance, nevenait réveiller laviolence d’hier
que pour en assurer la « passation » : pour faire advenir en chacun des
criminels cette mémoire coupable que l’oubli, jour après jour, avait insidieusement
assassinée. Dès lors, la deuxième séance de lynchage, écho à la fois attendu
et inattenduducrime initial,vient apporter étrangement auxcriminels comme
auxspectateursun soulagement,une délivrance. Et Alexis de nous lancer à
tous,éthiquement: « Votre remords criera dans la nuit et feraveiller les
hommesvivants ! »
Le cœur de l’aventure théâtrale est presque toujours ici la mémoire
douloureuse d’un crime primordial, d’un passé qui refuse de passer, l’auteur ne
cherchant aufond rien d’autre qu’à exposer auxregards cette plaie cachée,

UNTHÉÂTRE DELADÉCIVILISATION

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inavouable, qui est la marque secrète de la société des hommes ; à nous faire
toucher dudoigt « jusqu’oùle crime s’étend ». Autant pour nous faire
partager la responsabilité de quelque crime fondateur que pour nous livrer à cette
réalité, elle aussi celée et non moins inquiétante, qui postule avec Hermann
Broch que lesvrais criminels sont par essence des « irresponsables » : ce que
suggèrent, entre autres,Les Impresarios de l’Apocalypse, oùl’onvoit Hitler
dialoguer avec l’abominable Docteur Petiot, le crime personnel et le crime
collectif se renvoyant finalement la même balle surun mode qui ne cesse de
balancer entre la farce et l’horreur.
La civilisation ne meurt pas seulement de céder à la barbarie mais de sa
nostalgie des fascinantes brutalités barbares, de son désirutopique de retour
àune forme primitive de « bonneviolence »; ce dont Constantin Cavafynous
avertissait à sa manière avec autant d’ironie que de désespoir : « Et
maintenant, qu’allons-nous faire sans barbares ? / Ces gens-là, c’était pourtantune
solution. » C’est d’ailleurs en hommage à l’œuvre de Cavafy(dont il a tiréun
spectacle poétique représenté naguère à Paris) que Jean Gillibert a construit
sa trilogie intituléeEn attendantles barbares; et en particulier son deuxième
« moment »(Nécropolis), oùl’on assiste àunevéritable « barbarisation » du
langage, à son suicide même, le projet d’extermination humaine entraînant en
bonne logique la mise à mort duthéâtre lui-même, réduit à sa caricature
dérisoire de « théâtre dans le théâtre ».
Car le théâtre comme les autres arts n’est pas sorti indemne de la
fréquene
tation, de la connivence qu’il a entretenue tout aulong duXXsiècle avec les
idéologies totalitaires. Georges Steiner, que Gillibert a lude près, est hanté
par cette collusion, que résume de façon sinistrement sarcastique le fameux
slogan nazi : « Plus on chante et mieuxon tue ! » On chantait duSchubert
dans les salles de torture des camps de la mort et Hitler, peintre raté qui prit
ensuite des cours de « théâtralité » (Brecht nous l’a opportunément rappelé),
aurait bien puprononcer dans son bunker la fameuse phrase de Néron :
« Quel artiste meurt avec moi ! » La culture dudernier demi-siècle – de
l’antiroman à l’antithéâtre – s’est largement compludans la néantisation
démissionnaire que l’on sait. Que dire après qu’on a dûconstater l’avènement du
pire ?Commentun artiste doit-ilvivre et créer dansun temps qui n’est plus
seulement celui de la détresse, comme disait Hölderlin, mais celui de la
barbarie ? Comment le théâtre peut-il dire le crime, peut-il montrer le crime sans
contaminer le spectateur ?Gillibert, c’est le moins qu’on puisse dire, n’a pas
reculé devant l’obstacle que soulevaient ces quon n’enestions :voudra pour
preuve que cet épisode deLa Folie Pont-aux-Damesoùil n’hésite pas à
transporter la torture sur la scène, même si c’est pour en transcender la
représentation, refusant la théâtralitévoyeuriste d’un sadisme banal pour quêter
oniriquement « lavérité de l’esprit dumal ».C’est qu’il est de ceuxqui
pensent qu’on ne range pas ces réalités-là auplacard, qu’elles ne sont pas les
désolants accessoires de ce qu’on appelle la civilisation mais qu’elles lui sont
tristement consubstantielles.

2 0

JEANGILLIBERT:THÉATRE

La barbarie, et notamment cette « barbarie douce » que Jean-Pierre Le
Goff a si bien stigmatisée, est aucentre desvaleurs de notre temps et il ne sert
à rien de le nier. Il est indispensable de nous le rappeler chaque fois que nous
prenons le chemin duthéâtre, puisque le spectacle entier de lavie nous
conduit par mille fauxdétours à oublier cela. La réponse essentielle duthéâtre
à ce qu’on peut appeler la pensée ontologique ducrime consiste en effet à
renouer ce dialogue des morts que l’histoire dudernier siècle, à travers toutes
les formes, brutales ousubtiles, dutotalitarisme, a tenté d’évacuer. Autrement
dit, à redonnervie à cette liturgie théâtrale dudeuil que Sophocle avait si
bien suconvoquer dans le sillage de son Antigone – seule façon, après tout,
de nous permettre de défendre poétiquement, contre les atteintes meurtrières
de l’Histoire, le mystère même de l’existence.
Car c’est bien sur le terrain de la poésie que se livre ce combat. Ce n’est
pasun hasard si dans le théâtre de Gillibert on ne trouve pas de «
personnage » ausens classique dumot, mais plutôt des « personnifications » de
l’aventure humaine – ouinhumaine aussi bien ; des présences quai
sontutant d’invites à dépasser le stade dupathos. Contre la complaisance aunéant
de notre « culture » actuelle, il s’agit de retrouver ce rapport à la mort comme
dimension de lavie que les Anciens acclimataient si naturellement sur la scène
de leurs théâtres. Car la mort, comme le rappelle opportunément Rosenzweig
dansL’Étoile de la rédemption, n’est pas le néant. Et Gillibert ne dit pas autre
chose dansune pièce commeNécropolis. Faupet-il –ut-on –jouer le néant ?
Cela a-t-ilun sens, artistiquement parlant ? Non, il s’agit de jouer la mort,
ce déchirement désespéré à l’heure dudernier saut… dont rien ne nous
permet de décréter qu’il ne donne que dans levide.
C’est cet instant-là, nul doute, et son mystérieux« après », qui fascinent
tant Jean Gillibert quand il écrit pour le théâtre. Un théâtre oùla demeure
de l’homme est moins la maison que la tombe, oùson paysage le
mieuxassuré est le cimetière. Ce qui compte ici, théâtralement parlant, c’est que le
cimetière «vive » !LeCrime de Flonous rappelle centralement cela. Aun
monde qui rêve d’effacer non seulement l’humanité mais la mort de
l’humain elle-même, qui pratique avec insouciance le brûlis hygiénique des
cadavres faute de pouvoir redonner sa dimension sacrée à la crémation, les
deuxfossoyeurs que l’onvoit à l’œuvre sur scène posent cette question :
« L’Inde ouAuschwitz? » La réponse de notre époque est hélas connue : ce
qui explique qu’Auschwitzcontinue si bien après Auschwitz! C’est que les
crimes collectifs, depuis qu’on en estvenuà les nier, ouà les laisser oublier,
semblent devoir définitivement ôter à la mort « sa spiritualité de catastrophe
individuelle ». L’Occident et le monde entier à sa remorque sont entrés dans
une forme de décivilisation marquée d’abord par la « production industrielle
de cadavres » – et peuimporte que ces cadavres-là soient morts ou vivants,
dûment assassinés ousimplement décervelés, déjà morts-vivants. C’est bien
pour cela que, dans le théâtre qu’onva lire ici, chacun lutte, suivant levœu
poétique de Rilke, pour s’inventerune mort qui lui corresponde intimement,

UNTHÉÂTRE DELADÉCIVILISATION

2 1

qui coïncide avec la révélation d’une aventure existentielle à la
foisuniverselle etunique. Car la mort individuelle est déjàune sortie hors
ducollectif. Ainsi, dansLa Morten douce, Anselme, à bord de sa barque funéraire,
prétend-il être « maître de sa mort » et tente-t-il pour cela de « remonter à
sa source », de trouver ce cheminvers soi qui passe, comme levoulait
Artaud, par l’épreuve du« suicide antérieur ». Façon de nous rappeler que le
théâtre comme lavie estun exercice « agonique »,un combat etun dialogue
avec la mort. Comme le dit de façon bouleversante le spectre deLa Passion
d’Alexis, « seul l’adieuconnaît la présence ».
Dès lors s’explique-t-on que les étranges héros de ce théâtre nous
semblent tous en danger de mort imminente ; et se révèlent ausurplus en audace
d’existence devant cette imminence. Je songe en particulier àNécropolis, où
l’on sent – et c’est l’une des clefs de la pièce – que les personnages qui nous
parlent sont déjà morts ourêvent de mourir : ils rampent, se faufilent… ce
sont déjà des « lémures ». Et l’écriture de Jean Gillibert retrouve ici
spontanément le courant qui irrigue tout le théâtre spectral de Strindberg (dont il
a mis en scèneLa Sonate des spectresetLa Danse de mort); ce qui lui
permet de placer dans la bouche duphilosophe, qui lui sert à l’occasion de
porte-parole, ces mots qui à euxseuls résument tout : « La mort est publique
parce que l’âme se sépare ducorps. Le théâtre est public parce que l’âme
séparée s’unit à nouveauaucorps. Il n’ya de théâtre que de revenant »(La
Mortde Socrate).Théâtre d’ombres, oui, a-t-on envie de dire en jouant à
peine sur les mots, et dont la figure-fantôme d’Alexis dans sa « passion»
serait comme l’emblème.
On ne peut entrer dans ce théâtre qu’en ouvrant à l’intérieur de soi la porte
durêve ; ce qui suffit déjà à assurer à Jean Gillibertune place à part dans la
littérature dramatique de langue française, peudisposée à l’onirisme en
général. Ses frères spirituels les plus proches neviennent pas de cheznous :
Hoffmann et Poe ; aucinéma Dreyer, Tarkovski ouGuerman. Dans le théâtre
gillibertien comme dans celui de Kleist, rêve et action ne se dissocient plus. C’est
un théâtre de l’irréel – mais qui ne revendique, insistons-y, aucune logique
de l’inconscient. C’est pourquoi le tempsyest si peulinéaire, progressant par
sauts, par syncopes, par retours, sans autre continuité apparente que celle
qu’impulseun imaginaire poétique en perpétuel état d’alerte (Gillibert
n’oublie pas la leçon de Bachelard). Passé et présent ne cessent de s’yentrelacer
oniriquement, parfois jusqu’à la frénésie, jusqu’à retrouver, à la suite des
tragiques grecs, la haute immobilité d’un temps suspendu– par quoi il
rejoint aussi le grand rêve racinien.
Mais levrai tragique peut-il encore s’atteindre directement – jeveuxdire
loyalement, sans ruse – dans le monde moderne ? Dès le Moyen Age fini,
Rabelais puis Shakespeare avaient flairé cette impossibilité en instillant à fortes
doses le grotesque dans le drame humain ; ce qui était façon de tendre aussi
la mainvers le passé,vers la tradition bouffonne duthéâtre médiéval (un
domaine que Jean Gillibert a découvert très jeune auprès de la troupe des
Théo

2 2

JEANGILLIBERT:THÉATRE

philiens animée par le grand médiéviste Gustave Cohen ; et qu’il a continué
à fréquenter, aucôté d’Anne-Marie Deschamps, en mettant en scène, avec le
groupe Venance Fortunat, plusieurs drames liturgiques). Cette façon de
procéder, on leverra, est constamment à l’œuvre ici : il n’est que de citerLa Mort
de Socratequi se donne clairement pourune « sotie » ; ouLa Morten douce
qui pousse le sarcasme dans ses derniers retranchements ; ouencoreLe Crime
de Flodont certains protagonistes rivalisent de « dinguerie » avec les
burlesques américains de la grande époque dumuet – Lloyd, Langdon
ouKeaton. Observons d’ailleurs que les trilogies dramatiques de Jean Gillibert se
concluent toujours parune pièce parodique, ainsi que levoulait déjà le
théâtre grec oùle drame satyrique prolongeait aunaturel les échos
dutragique le mieuxavéré.
On ne peut en tout cas jouer ce théâtre sans en souligner la dimension
profondément ironique ; la dérision – et d’abord l’autodérision – étant ici le
masque d’une douleur que l’on doit sentir poindre partout même si elle
s’avoue rarement comme telle. Si l’écriture gillibertienne est à ce point
grinçante, dissonante, carnavalesque, c’est qu’elle sert d’abord d’exutoire àune
désespérance secrète. Ainsi en allait-il dumeilleur de la fiction autemps des
romantiques allemands ; ou, plus près de nous, duromantisme moderne d’un
Bernanos, dont la protestationviolente et lucide seveut à la mesure – ouà la
démesure – du« complot contre lavie intérieure » fomenté par notre
civilisation spirituellement exténuée.
Oui, c’est de ce romantisme-là que résonne le théâtre de Jean Gillibert, qui
ne craint pas de dire « adieuà l’arrière-boutique dumoi », pas plus qu’il ne
craint d’affronter, à mots tranchants, la noire méchanceté d’un monde qui a
répudié toute générosité, ni de recourir lui-même, aubesoin, àunverbe dur,
enragé, féroce s’il le faut, dont l’écho s’inscrit profondément dans la mémoire
duspectateur etychemine longtemps. Seule façon, peut-être, de quêter
aujourd’hui cettevérité mystique que poursuivait la parole de Mallarmé dans
Igitur: « Le Néant parti, reste le châteaude la pureté. »
Cette quête-là, chezGillibert,vibre souvent à l’unisson ducri de
l’innocence assassinée. Alexis, comme la Mouchette de Bernanos, se tournevers la
mort pour transcenderun excès d’humiliation :martyrs sans doute, mais
poussant la pureté, la compassion à l’endroit même des tortionnaires, jusqu’à
la provocation. Passif donc, mais d’une passivité aurebours dunihilisme,
c’est-à-dire à ce point revendiquée qu’elle en devient le principeactifqui
soulève toute la pièce : de cette « passivité plus grande que la passivité » dont a
si bien sunous parler Emmanuel Levinas.
Tel n’est-il pas, aureste, le sens christique dumot « passion » (puisque
c’est ainsi que Gillibert intitule l’aventure de son Alexis) ? Non que son
théâtre, oùs’avoueune fascination pour tous les « crucifiés », puisse être
qualifié de chrétien – oualors s’agirait-il d’un christianisme hautement hérétique,
oùle blasphème et la parodie impie pourraient se donner libre cours !
Simultanément il tente, avec d’autant plus d’acharnement que l’entreprise paraît

UNTHÉÂTRE DELADÉCIVILISATION

2 3

presque impossible, de restaurer sur scène ce rituel proprement religieux,
oraculaire, que les Anciens avaient installé à demeure aupied des gradins
d’Épidaure oude Dodone. Qu’il arrive à Gillibert de s’en prendre à Dieuen
la personne duChrist, de le bafouer même (dansLes Retranchéspar exemple)
ne change rien à l’affaire : c’est chezles mystiques, on le sait, que se
recrutent les meilleurs athlètes ducombat contre le Ciel. Le crucifié duGolgotha
n’en a-t-il pas donné lui-même l’exemple en lançant dulieude son supplice
cette phrase de pure révolte que le monde d’aujourd’hui en son entier
pourrait reprendre à son compte : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi
m’as-tuabandonné ? » Mais ne savons-nous pas aussi, depuis Rimbaud, que c’est en
tâchant de faire rendre gorge à l’Esprit,voire en nous insurgeant contre
« l’éternelvoleur des énergies », que nous avonsune chance de nous sauver
dugrand naufrage spirituel qui s’annonce ? Quand l’heure de la
décivilisation a sonné, il arrive que la prière et le blasphème finissent par pousser le
même cri.

MA R C-OL I V I E RSE P H I H A

LES VEUVES

ou

La Geste des femmes

(veillée)

Cette pièce, écrite en1963, n’a jamais été jouée – ni publiée d’ailleurs. J’ai
penséun instant l’écarter de cevolume, car elle avait été conçue àune époque
oùje n’étais pas encore sûr d’avoir trouvé l’écriture la mieuxà même de
servir la réalité théâtrale que jevoulais approcher. Maria Casarès l’avait lue et
m’avait encouragé à la monter : elle-même était prête à prendre, dans la pièce,
le rôle d’Inès. J’avoue avoirun peuoublié les raisons pour lesquelles cette idée
n’a pas abouti :tant d’’autres projets communs, alors, nous sollicitaient!...
Laisser dans l’ombreun texte qu’une amie si fidèle avait souhaité portervers
les feuxde la rampe aurait étéun peu: ceci, bien sla trahirûr, a dûjouer à
l’heure duchoix.
L’ayant reluà laveille de réunir monThéâtre, je n’ai certes pas manqué
d’en éprouver les faiblesses : ilya là quelques gestes trop attendus ; mais
surtoutune sorte d’incertitude quant auregistre à tenir – comme siunevoix,
dans ces pages, se cherchait et ne s’était pas encore complètement trouvée.
Soit.
Je note pourtant, et cela me conforte tout de même dans ma décision, que je
frayais, à l’époque, des chemins que je n’ai, aufond, jamais cessé de courir.
Sixfemmes se rencontrent dansune garçonnièrevide, oùtout indique la
présence de l’homme, le grand absent, qu’elles ont aimé – l’une hier, l’autre
avant-hier, etc. La coulée dutemps, l’oubli, la mémoire qui s’accroche ouqui
décroche :autant d’enjeux, c’estvrai, sur lesquels je reviendrai par la suite.
Ce que font ces femmes n’est après tout rien d’autre que ce à quoi se
livraient les Ménades antiques dans leur transe sacrée : la mise à sac de toute
convenance, mais surtout la mise à nupuis la mise à mort dudieupar essence
hors d’atteinte. L’une d’elle résume même d’une phrase ce qui sera, plus tard,
aucentre de mon projet théâtral : «Ce que nous faisons, toutes les femmes le
pensent tout bas. » Car j’ai fini par me convaincre que l’enjeuduthéâtre était
précisément cette mise aujourpubliquede la part d’inavouable en nous, crime
et folie mêlés : soitun rituel qui a peut-être pour premier pouvoir de nous
arracher à laviolence comme à la démence.

26

JEAN GILLIBERT:THÉATRE

Dionysos, à l’évidence, gouverne ici le désordre, d’où voudrait surgir non
tantunevérité cachée qu’une parole interdite d’écoute : cette fureur intime
que chacun, homme oufemme, garde sourdement en soi et doit pouvoir
exorciser par le « partage » théâtral.
Elle dit aussi, entre les lignes, que le rôle central de la femme est
d’enfanter tout ensemble lavie et la mort – ici symboliquement ramenée àune
promesse devie « étouffée ». Un mystère qui n’a jamais laissé de me troubler – et
que je n’ai pas souvent cessé, non plus, d’interroger.

"

Les personnages de la pièce – ces « Veuves » –sont aunombre de six: Inès,
Elsa, Philippine, Lia, Hélène, Catherine.
Décorunique :unevaste pièce qui figure le studio d’un homme célibataire,
à la fois salon et chambre à coucher. Des portes conduisent à d’autres pièces.
L’ensemble doit donner à penser que l’hôte est parti envoyage, laissant
derrière lui dudésordre, dunégligé. La pièce n’est plus habitée…

Les séquences faisant appel auréalisme de la situation oudutexte ne
doivent pas être jouées surun mode parodique ;aucontraire, le plus «naturel »
possible… dans le sens de l’onirisme.
Les formules (phrases courtes) énoncées en chœur ne sont qu’un point de
départ,un canevas ;on peutyajouter à loisir.

Inès, Elsa, Philippine, Lia, Catherine sont assises: on comprend qu’elles
ont pris place là oùilyavaitun siège… ou un coin oùse poser. Elles sont
habillées comme pourun rendez-vous d’amour, pour séduire encoreune fois,
chacune selon son mode. Elles attendent, mais depuis peu. Elles n’osent trop
se dévisager, mais le font quand même furtivement. Long silence. Elles sont
inquiètes.

On entendune sonnette, puisunevoixde femme :
LA VOIXd’HÉLÈNE:– Je suis bien chezMonsieur…
On ne saisit pas de nom de famille.
VOIX D’UNE AUTRE FEMME(femme de ménage) qu:’on perçoit par bribes–
Entrez!… Jevous laisse les clés… Vous êtes la dernière… J’ai des ordres… je
m’envais. Aurevoir, Madame.
La porte s’ouvre. Hélène entre. Elle aun mouvement de recul.
Chacune la dévisage. Elle cherche à s’asseoir, ne trouve que le lit.
INÈS(aprèsun temps, se décidant et souriant) :– Absurde… ce silence. Nous
venons pour la même raison.
PLUSIEURS VOIX:– Comment?… Comment?…Hein ?…
INÈS:– Dans l’ascenseur, j’ai remarqué que Mademoiselle(elle désigne
Catherine)sortaitde son sac, pourvérifier l’étage,un carton d’invitation de
même formatque le mien etde la même écriture.
Jeuxde cartons sortis des sacs, par toutes sauf Elsa.
TOUTES(à Elsa):– Et vous ?
ELSA:– Mais… je n’ai pas àvous dire…
INÈS(la coupant) :– Vousvouleznous faire croire quevous n’êtes pas
semblable à nous, quevousvenezpour affaire, quand je suis persuadée quevous
avezreçucomme noustoutes le même carton d’invitation.
ELSA(dansun souffle) :– C’est vrai.
INÈS:– Alors pourquoi cevisage muré, cette obstination ? Avouez! Moi, je
peuxparler, je suis actrice.(Un temps.)Voustoutes qui êtes là,vous avezété
aussi ses maîtresses, n’est-ce pas?
(Les inspectant :)Jolies…t!rès jolies(Puis brusquement :)Oui, qu’est-ce
qu’ilveutde nous ?
ELSA:– Ce qu’ilveutde nous, nous pourrions le garder chacune pour soi…
Je n’ai plus rien à faire ici.(Elle se lève.)
INÈS:– Ne partezpas. Vos raisons intimes n’ontmaintenantplus
d’importance, il fautrester. Si nous sommes ici, nous, ses maîtresses – nous ne sommes
d’ailleurs pastoutes… mais les meilleures.(Sourire.)Je levois àvosvisages

28

JEAN GILLIBERT:THÉATRE

– c’estqu’ily!!… ses raisonsa des raisons(Brusquement :)Vous n’avezpas
peur ?
ELSA:– Peur de quoi ?
INÈS:– Maisvousvouliezpartir…
Silence.
LIA:– Relisons nos cartons. Lestermes en sontprécis.
ELSA:– Inutile !Ce qui estécritestencore à chacune pou!r soi
INÈS:– Raison de plus pour le mettre en commun !(Bas ;elle se frotte les
mains :)Un culte dontle prêt! Bonre se cache… Bon! Comme au théâtre en
somme !…(Haut :)Déclinons notre identité !
(Elle commence:)Sa première maîInès !tresse. Certainementl’initiatrice.
ELSA:– Elsa. Bien que l’aveusoitpénible… certainementla seconde.(Avec
un sou:)rire amer à InèsIl m’a beaucoup parlé devous.
INÈS:– Je l’ai marqué pour lavie.
PHILIPPINE:– Philippine.
LIA:– Lia.
HÉLÈNE:– Hélène.
CATHERINE:– Catherine.
INÈS:– Indistinct! Des femmes, de simples femmes. Des créaes, alorstures,
comme il disait.
Un temps.
TOUTES(maisune àune, sauf Inès):
– Pensez-vous qu’ilvavenir ?
– Il neviendra pas.
– Il peutencorevenir.
– Il estpeut-être parti envoyage.
– S’il estparti c’estqu’il revient.
– Quivous a faitentrer ?
– Une mégère qui récitaitsa leçon.
– Comment va-t-il nous recevoir ?
– Seules, ou tout?es ensemble
– Il ne nous recevra pas.
– C’est un guet-apens.
– Saletype.
– Lui,vicieux?
– Un caprice. Comme ils en ont tous.
CATHERINE:– C’estcruel.
INÈS:– Idiote !
CATHERINE:– Vous n’avezpas le droit.
INÈS:– J’aitous les droits. Je suis la première etj’ai compris ce qu’il nousveut.
Ça lui a germé dans latête, à l’improviste, je le connais… mais nous pouvons être
plus fortes que lui… nous pouvons nousvenger : simplementjouir de la situation…
présente etinconfortable…(Un temps.)Ilveutsavoir combien ça fait. Lasomme…
Mouvement des autres.

LES VEUVES

29

Iltend sous nos pieds latrappe de la mémoire oude la fidélité
ausouvenir. Je suis fière de lui. C’estmoi qui l’ai fait. Sacrifices, beaucoup de
sacrifices, oui…(Auxautres qui se lèv:)ent et font mine de s’en aller, indécises
Qu’avez-vous ?Vous brûlezd’envie de rester.
LES AUTRES(examinant la pièce et les objets sansytoufacher ;ussement
absentes, mais ayant bien envie de rester, retenues) :
– Vous parlez toutletemps.
– Vous ne savezrien du tout.
– Que savez-vous de nous ?
– Que savez-vous de moi?
– Etde moi? Etde moi?
INÈS:– C’est vrai,vousvoustaisez, mais jevaisvous dire pourquoi.
Vous nevoulezpas qu’on sache ce quevous êtes devenues depuis, après
lui… Vous nevoulezpas qu’on sache de quivous êtes la femme, la mère,
oula nouvelle maîtresse. Vous gardezprudemmentdevant vous la dignité
dusouvenir.
(Montrant Lia:)Tiens, je suis sûre quevous l’aviezoublié, quevous aviez
toutfaitpour l’oublier, hein ?… Cetteaventureavec lui… et vous
aussi(montrant Hélène), n’est? Je-ce pasvousvois là déambulantdans cette pièce,
frôlantson lit, ses meubles, ses objetSes objes !ts !…vousvous les passezsous
lesyeux, oh, pas avec les mains – pas encore –, comme des aveugles qui
recouvreraientlavue, mais les mains liées. Approchez, approchez, plus près,
plus près encore. Palpez! Flairez!(Montrant Elsa.)Elle, elle reste à distance,
elle netouche à rien desyeuxmais, méticuleusement, ellethésaurise, chacun
devos gestes lui entre dans l’œil pourune future mémoire. Très future
mémoire. Elle nevitque de souvenirs. C’estla plus réservée d’entre nous, mais
la plusterrible… Sauvage, sauvage sera savengeance !
(Au:)tre tonElle m’a succédé. Que de rage elle a accumulée ! Arsinoë…un
mauvais emploi… mais(un temps)tragique. Etmoi, je seraitendre,tendre
quand l’heureviendra… Jetrouverai les gestes que je n’ai jamais puimiter…
Les emplois que je n’ai jamais joués.
Pendant que parle Inès, les autres – sauf Elsa toujours en retrait et sur le
quivive, mais se décidant quand même enfin – continuent leur déambulation et
satisfontune cutoriosité angoissée. Elles «ules objets.chent »
CATHERINE(brusquement) :– Le cadeauque je lui avais offert. Il estlà. Un
briquet.(Elle le serre sur son cœur.)Oh, comme c’estlui !
LIA(lui arrachant le briquet des mains, comme en transe):– Moi aussi, je
lui ai offert un cadeau. Le même ! Pas le même briquet, pas le même cadeau,
mais le même geste qui estallé de moi à lui… Vous êtes là à commencer àvous
souvenir de lui àtravers ce briquetcomme pour je ne sais quelle cérémonie.
Mais je suis là aussi, moi, et vous ne pouvezpas m’effacer. Vous croyezêtre
toute à lui dans cetobjetinsignifiantmais si cetobjetreprend son sens, ici,
maintenant, c’estaussi àtravers nous, àtravers moi… Ne le comprenez-vous
pas ?Ne le savez-vou? Ah, se sos pas déjàuvenir, nous pour quitouts’était

3 0

JEAN GILLIBERT:THÉATRE

endormi, se souvenir,vous croyezdonc que ça n’estrien ?Mais c’est unvice
que se souvenir, etil le sait,unvice affreuxquitrouble l’esprit un moment,
pour des petites histoires incohérentes. Nous succombonstoutes, en ce
moment, à cevice… quiva nous conduire jusqu’où? Hein(secouant Catherine),
jusqu’où? Nous devenons de pauvres dormeuses qui se réveillentpesantes
d’un passé si bien réglé, des muettes qui poussentdes grognements que seul
l’absentcomprend… des insectes ivres de leurtournoiement. Elle(montrant
Inès), elle se gonfle commeune poule, elle lisse ses plumes. Mon poussin !…
mon poussin !…ne prenezpas mon pouje fais semblanssin !…tde le
partager avecvous, mais il està moi, je suis sa mère. Mais qui est-elle ?Une
actrice,un rôle alors. A-t-elle changé depuis qu’elle l’a connuetquittNon !é ?
Toujours commeune mangue ouverte, commeune gobeuse pour garder ce rôle
devieille maîtresse jalouse etpardonneuse…
Taisez-vous !(Personne n’avait rien dit.)Taisez-vous ! Il m’a faitbeaucoup
de mal. J’aitoutquitté pour lui. J’aitoutperdu…
PHILIPPINE:– Il m’atoujours ditqu’il n’épouseraitpersonne.
LIA:– Oui, mais moi, je quittaistoutpour lui !
ELSA:– Nous nevoulons pas savoir ce quevous aviezà quitter… Vous
n’êtes d’ailleurs que contradiction.
PHILIPPINE:– Etpuis, qu’est-ce que «quitter »pouru? None femmeus
quittonstoujourstout. Nous ne sommes quqe «uitter ».Cela commence et
finitlégalement. Nous n’avons pas de nom, nous prenons celui d’un homme.
Donne-moiton nom, jete donne mon corps etla durée de ce corps aimant.
Un échange ! Cela estbeaud’ailleurs, l’échange des noms ducorps etdunom.
Moi aussi, il m’a aimée, commevous… enfin, je crois, mais il n’a pasvoulu
me donner son nom en échange. Ily tenaitsi peu. Je me suis mariée. Je suis
heureuse. J’ai des enfants. Je suisun peusotte etclairvoyante, je ne sais
plus… mais c’est vrai que je l’avais oublié, que peut-être j’avaistoutfaitpour
l’ouAlorsblier !(se tournantvers Lia), s’ilvous a ditqu’ildevaitvous
épouser, c’estquevous n’aviezrien à lui donner en échange, oupeut-être quelque
chose detrop considérable… cette folie des femmes qui fontpeur aux
hommes…
Moi, jevoulais qu’il m’épouse, simplement. Il ne l’a pasvoulu. Je me suis
mariée ailleurs.(A elle-même:)Je crois que je suis heureuse.
LIA:– … De considérable!… d’héroïque, oui !Je suis juive etpendantla
guerre…
ELSA:– Ah non, cela suffit! Ne nous racontezpas quivous êtes etd’où vous
venez. J’en auraistrop à dire moi aussi. Sommes-nous ici pour savoir si nous
pouvons parler de lui entre nous, entre femmes, oui ouQnon ?u’ilvienne,
qu’il nevienne pas, nous n’en sommes plus là maintenant.(A Lia,
rageusement :)Nous devrionstoutes avoir compris cela.
LIA:– Mais enfin, de quoi allons-nous parler si ce n’estde ce qu’il ne nous
a pas donné?
PHILIPPINE:– Pas forcémentparler maisvivre. Vivre quelques heures
en

LES VEUVES

31

semble. Vivre aussi est un bruitqu’on faitavec son corps dans la grâce de
certains instants.
INÈS:– Qu’est-ce qui nous retient?… Installons-nouQs !…uelques petites
choses dehors, à la maisonune vaisselle inachevée,une robe qui n’en finitpas
d’être bâtie ?… Euégard à ce qui nous attend ici, sous son regard à lui, notre
soleil…
CATHERINE(bas) :– Amer soleil.
ELSA(pressentant) :– Pourqu?… pooi si basurqu?oi si bas
CATHERINE:– Un enfantde lui. J’attendsun enfantde lui !
ELSA:– Pourquoi l’avoir dit? Je m’en doutais. La dernière en date, bien
sûr. Victime !
HÉLÈNE(qui n’avait rien dit jusqu’ici) :– Non, c’estmoi ! Toutce que je lui
ai offertc’est uniquementmon corps etsans arrière-pensée. Rien que cela.
Une parade! Des noces. Des noces, animales etluxueuses, comme dansun
châteaude rêve oùdes pagesvous apportentdes rafraîchissements
appropriés auxheures dujour età l’humeur dumoment. Unevraie parade
d’amouC’esr !…tlà-dessus qu’il estparti envoyage, ma petite
chatte(caressant le menton de Catherine), etqu’ilvous a laisséun enfantdans leventre.
C’est vrai, ce n’étaitpas encore letemps de le dire. Sivoustenezà rester…
alors…
CATHERINE:– … alors… je reste…
Un temps.
TOUTES:– Nous restons… bravo !(Elles applaudissent.)
Un temps.
TOUTES(commeun chœur – le chœur de l’amour –,une àune et d’un ton
soutenu) :
– Serons-nous desvautours en suaire d’habitcivil ?
– Des habilleuses funèbres ?
– Des bacchant?es modernes
– Des Trônes etdes Dominations ?
Plusvite :
– Des idées?
– Des substances ?
– Duplomb ?
– Dumercure ?
– Des ombres lourdes ?
– Desveuves ?
TOUTES(encore, mais comme récitantune litanie, à genoux) :
– Marie, mère de Dieu!…
– Il me désire.
– Je le désire.
– Priezpour nous.
– Comme dubeurre sous le couteau, je m’efface.
– Etil glisse avec sa barque.

3 2

JEAN GILLIBERT:THÉATRE

– SaintTabernacle !
– Adorable Cratère !
– Rame! Rame!
– Dans le fil de matrame.
– Jusqu’à l’hostie.
– Ô mon Amour !
D’unevoixplus large:
– Cela commence par des milliers de départs
– de jambes etde bras,
– des bouches dures quitombentcomme
– des fruits fusillés.
– Etl’arche se meten marche,
– grande, immense,
– commence à se déplacer…
– Les muscles ne sontpas encore heureux…
Bref silence.
– Boulangère comme la mer,
– je le pétris
– etilva éclater…
– Non!
– Je le nourris de mes sucs essentiels,
– le sang,
– le lait,
– levin,
– le miel…
– Rentre entoi-même,
– ô immobile!
– Enracine-le. Tiens-le droitsurta pulpe.
– Les marins dubateaudans le portécartent
– sa membrure !
– Et toi, Nourrice, chante le cri
– de la nuitassouplie.
– Gare auxmorsures en détresse, auxgenouxoublieux,
– auxjoutes revenues !
– Obéis àton obéissance, à l’amorphe cité deton lac,
– àta robetoutà l’heure ôtée.
– Aspire dans le floudetes bras Celui, couvertetrecouvré,
– qui a jaillitelun bouchon heurté dans la chambre
– etla mer etla nuit… et…
– Mange-le enfin dans la connaissance deta dérive assomption.
– Amen!
Elles se relèvent.
Un temps. Rupture de ton. Puis,une àune :
–Ôtons nos chapeaux,

LES VEUVES

3 3

– nos manteaux.
– Su? Passe-moiis-je bien coifféeta glace.
– Ton rouge à lèvres.
– Je ne sais pas pourquoi, les couturiers ne cintrentjamais assezlataille.
– La mode, cette année…
Ce disant, elles s’affairent, ôtent leurvêtement,
apparaissent en robe, se mirent dans la petite glace
qui circule de l’une à l’autre.
HÉLÈNE:– Oh, ce rouge de chezChanel(qu’elle prend à Lia),une
merveille !
LES AUTRES:
– Passe-le-moi.
– A moi aussi.
– A moi aussi.
Le rouge circule mais, autour d’Elsa, celle-ci ne s’en sert pas.
ELSA:– Je ne me maquille pas.
TOUTES:– Même pour lui ?Une seule fois…
ELSA(grave) :– Je n’avais jamais osé.
Lia la maquille presque de force.
INÈS:– Ce rouge estquand mêmetrop clair pour la scène. Il me faudra
l’assombrir… d’unetache de deuil. Là, comme ça…(Elle a rajouté ducrayon
noir.)
Elles continuent à s’apprêter, s’ajuster comme les femmes savent faire après
un repas ouaprès l’amour…
Elles s’inspectent mutuellement, se recoiffent lesunes les autres, quiune
mèche, qui l’ajustement d’un pli. Ainsi apprêtées, elles s’assoient, très l’aise,
souples,un peuen cercle.
TOUTES(une àune) :
– Ah, comme on estbien !
– Comme on estbien…
– Entre soi.
– Siennes.
– Les meilleures !
– L’oubli dureste ! Liquide… fluide…une huile qui courten nappe sur le
marbre. Taisons-nous !taisons-nous !
Silence. Puis, très bas:
– Lui estl’oubli durestIl coe !urten nous, de l’une à l’autre.
– C’estça notre mémoire…une chaîne.
Un temps.
– Nous le recevons commeune hostie.
– DouxJésus !
– Ne le mords pas,tule regretterais.
HÉLÈNE:– Prends mon sein.(Inès lui met la main sur le sein.)
Metsta main sur l’autre.(Inès obéit.)

34

JEAN GILLIBERT:THÉATRE

Sens-tucette balance équitable que nous promenons devantnous
comme deuxprunelles indécentLa main magiqes ?ue des hommes réveille
cette petite chose, aubout, que quelquefois ils noustètent.(Un temps. Puis,
nostalgique :)Quand j’étais petite, je me mettais des oranges…(Elle pleure
doucement.)
LES AUTRES:
– Moi aussi j’ai étéune petite fille !…
– Moi aussi j’ai étéune petite fille…
En chœur :
– Maman me lissaitles cheveuxavecun grand peigne à larges dents, puis
avecun petitpeigne fin… dans le cabinetdetoilette près de la chambre des
parents, comme dansun gynécée…
– Le geste n’étaitpastoujours doux…
– Le peigne raclait…
– Je criais…
– Mais l’odeur de ma mère etcette enveloppe qu’elle faisaitavec ses bras
(Elsa coiffe Catherine), comme dusable que l’océan apaise sur la plage, oude
l’écume aucoin de labouche qui se résorbe à petitstraits… etqu’enfin la
plage estlisse, la lèvre sèche…… etl’enfantmorte !
Un temps.
– Il a fallules hommes…
–un homme…
– pour me décoiffer…
Elles rêvent quelque temps, puis se réveillant :
– Oùsommes-nous ?
– Que faisons-nous ?
– Pourquoi cela?
– Envolées comme des oiselles…
– Des sales petites pucelles qui n’en reviennentpas d’avoir à perdre leur
virginité.
PHILIPPINE(surun autre ton):– Serrons la réalité d’un peuplus près.
LIA:– Admettons qu’il se soitagi d’un caprice oud’un besoin de
Philippe.
ELSA:– Philippe! Vous l’avezappelé Philippe. J’ai l’impression qu’il est
là, nudevantnous, que nous l’avons déshabillé!
INÈS:– Ce ne seraitpas la première fois!
PHILIPPINE:– Mais pas devant toutes !
LIA:– Il nousveutquelque chose, c’estcertain. Qu’est-ce qu’il nous
demande ?
HÉLÈNE:– Je ne sais pas, moi,téléphonons,visitons les autres pièces. Ilya
peut-être des consignes posées sur les meubles. Des indices comme en laissent
les enfants quand ils jouentauxgendarmes-voleurs dans les bois autour du
village.
Il nous a envoyé àtoutes ce carton : « Je souhaiteraistant te revoir,
attends

LES VEUVES

35

moi chezmoi. J’arrive. Voici l’adresse, la rue, le numéro de la rue, l’étage… »
etmême letéléphone…toutest trop précis…
INÈS:– Il atoujours étéun mystificateur. Il s’est toujours cruauroyaume
des ombres. Il me laissaitdes petites consignes par écritT: «ume
retrouveras là et… là», avec des flèches, des sigles,un codage compliqué… Il me
disait, sur let: «Je neon de l’énigmeveuxpas me perdre», mais moi je m’y
perdais. Cela m’agaçait. Ça devenaitsonunique occupation. Alors je l’ai
envoyé dans la Résistance pour qu’il ait un passé d’homme,une histoire –un
homme sans passé historique, ça ne peutpas s’imposer. Ilyfutà son aise. Trop
bien !
LIA:– Ne parlezpas de ce quevous ne savezpas. C’estlà que je l’ai connu.
Je m’ycachais. Quels sentiments héroïques j’ai connus alors! Tues juive !
Noustevengerons !(Un temps.)Il n’obéissaitqu’àune consigne: c’estdonc
votre homme que j’ai aimé, ôv!ieille femme
INÈS:– L’homme est toujours l’homme d’une femme. La plusvieille
commence.
HÉLÈNE:– Quand je suis entrée dans la pièce,toutà l’heure, j’étais la
dernière – je suistoujours la dernière(à Catherine), avantetaprèsvous, ma
chérie… je ne donne que mon corps, c’estma force –, jevous aivues, assises,
droites et vénérables… mais prêtes aubillot, avec cette lueur de culpabilité,
dans le regard, de femmes qui attendentchezle médecin etqui ne se
résoudrontqu’audernier momentà l’aveu… oui, des femelles coupables… Alors
ne dites pas quevous ne savezpas pourquoi nous sommes ici… pour ce même
aveu… Elsa le saitplus quetoutautre. Sonvisage nous dénonce, mais c’est
sans doute la moins aimée qui se croitla plus coupable. Aureçude la lettre,
Elsa a beaucoup hésité, n’est-ce pas?
ELSA:– L’idée de le revoir me faisaithorreur etm’attiraiten mêmetemps.
J’ai eu toutà l’heure envie de crier, de hurler, devoustuertoutes…
(Avec dureté et difficulté :)Je l’aitrès peuconnu. Une fois! Il m’a prise
comme cela, absent, rapide,vindicatif… ailleurs. Nous nous étions
rencontrés chezdes amis insipides. Je préparaisun concours – l’agrégation –, il me
fallaitrentrertôt. Il m’a accompagnée… il avaitbesoin de moi. J’ai cédé.
J’étaisvierge. Je ne l’ai jamais revu, mais lui avaiteuletemps de me dire – il
en avaitpristoute la peine – qu’il n’arrivaitpas à se débarrasser d’une femme
auxcheveuxrouges, plusvieille que lui, mais qu’il n’étaitpas sûr
d’entrouverune meilleure, etque pourtantcette meilleure il la cherchait. Je ne l’ai
jamais revu.
INÈS:!– L’infâme
LIA:– Eh bien, elle aussiysuccombe, à latentation dupassé. Pourquoi
tantde réserve ?
ELSA:– C’estpourquoi je ne sais depuis porter que destailleurstrop
étroits… Je suis jalouse devoustoutes, comme je l’ai été d’elle –telle que je
l’avais imaginée –, d’elle, surtoutmaintenant(montrant Catherine). Oh,
comme je suis fausse, comme je suis fau!sse à jamais

36

JEAN GILLIBERT:THÉATRE

Elle pleure.
CATHERINE:– Pourquoi pleurer, Elsa ? J’ai couché avec le soleil commeune
douce folle que je suis. Cetenfantque je porte, jevous le donne.
ELSA(d’unevoixsourde) :– Jete le prendrai! jet!e le prendrai
Un temps.
INÈS:– Puisque les premiers pas sontfaits etles premiers dés jetées, ilne
nous reste plus qu’à poursuivre notretâche. Elle prometd’être dure. Pour moi,
je me senstrès bien ici. Je domine. Mon métier l’exige. Mon métier
exigetoujours. Devoustoutes je feraiun rôle etje le montrerai aupublic. Voilà Phèdre
en personne, dira-t-on(théâtrale). Demeurons !
Moment d’expectativ; elles se jae parmi les femmesugent ducoin de l’œil,
puis, consentantes, baissent la tête en signe d’assentiment profond. Un temps,
puis :
INÈS:– Je serai la grande prêtresse – la mère supérieure. Appelez-moi « Ma
mère ». Je suis sans humour mais je hais l’intelligence. Je serai la patronne de
bordel. Appelez-moi «Pléthore ».Quelque chose d’une déesse lourde, grasse
etrégente,une riche fermière dans le Texas,une ministresse d’Argentine,une
Reine !Une Reine! Ju!non, Rhâ! Rhâ! Rhâ(Elle est prise à la gorge par le
dernier mot.)
Fouillez, fouillezces pièces,tirezcestiroirs, ouvrezces armoires ; pénétrez,
pénétrez; glissez vos mains expertes de femmes qui, le soir, quand le mari
rentre, doucement, à peine il dort, ivre de soupe etd’effortoudetéléphone et
de persuasion, reconnaissentduboutdes doigts le bulletin de paye, le nombre
de billets qui diminue oula lettre flagrante maladroitementcachée…(Elle les
commande dugeste.)Investigation muette etsacrée ! Ils nous doiventbien cela.
Cela aussi faitpartie de notretravail. Ici commence letravail des femmes en
«travail ».
ELSA(d’un ton assezbrutal) :– Je serai Hécate. Mes nuits qui bougent. Les
sorcières de Macbeth. Un dos qui sue. Les murs de prison etles rêves
impuissants des gardiens de prison…
PHILIPPINE:– Je serai Andromaque qui n’épousera pas Pyrrhus. Toute la
guerre de Troie etles Troyennes destemps futurs auxfils massacrés…
LIA:– Esther etJuditDes éléphanh !ts, des singes, des chiensvelus
d’Israël, des colliers qui brûlent,victoire,vengeance ! Une épée,une épée !
HÉLÈNE:– Peut-être Vénus !Hy!sterica passioJamaistu!ne seras rassasié
CATHERINE(plus bru:tale encore)– La fille servante. Je letuerai !
Aufur et à mesure qu’elles déclinent leur identité mythologique, elles se
déplacent et obéissent aux: oordres d’Inèsuvrir les tiroirs, en tirer des papiers, les
compulser, les jeter à la ronde, etc. Pénétrer dans les autres pièces, en revenir avec
costumes, cravates, robe de chambre, pyjama, etc. Fouiller dans les poches, les
retourner, ouvrir des livres dans les rayons de la bibliothèque, les refermer, les
jeter par terre, mettre sur le pick-up à toute forceLe Sacre duprintempsde
Stravinski.
Tous les objets doivent être amenés sur la scène dans cevacarme, cette
agita

LES VEUVES

37

tion apparemment désordonnée de fourmilière. Toutes les petites affaires d’un
homme seront ainsi dénombrées, inspectées, détaillées…
Elles travaillent par groupe et s’entraident. C’estunvéritable accouchement,
rythmé à la fois par la musique et le ha-han des femmes.
INÈS(continuant su:r le même ton)– InquisitInqion !uisition !Violez!
Violez! Ne laissezrien auhasard. Défrichez! Sarclezce meuble avecvos
ongles,vos dents. Des religieuses, jevous dis ! Montezà l’assaut!
Grignotez! Grignotez! Les hommes cachent tout! « Qu’est-ce quetuas
faitaujourd’hui ?– Riens…trav! Mensonge» Mensonge… Pisail… copains…
sans intention de le commettre. Nature portée aumensonge ! Ils cachent,
ils cachentetc’est toujours mille femmes auxquelles ils songentquand ils
parlentd’une.
(Encore plus âpre:)« Montretes poches. Montreton cahier. Montreton
cœur. Réponds ! Tuesun mur… puisqu’on ne peutpas entrer entoi, puisque
tuestoujours nududehors ! »
TOUTES(après la tirade d’Inès, redoublant d’activité) :
– Latête pour les chapeaux,
– le coupour les cravates,
– les jambes pour les pyjamas,
– les hanches pour les slips,
–toutle corps pour les costumes,
– les mains pour les gants,
– latête etles mains… l’intérieur de latête etl’intérieur des mains pour
les livres,
– latête, les bras, le cou, les jambes, letronc, le bassin… pour les disques
etla musique(comme dans la chanson « Alouette, je te plumerai »).
En même temps elles mimentune chorégraphie.
– … l’intérieur de l’intérieur detoutcela pour les boissons etlesvictuailles,
– etle Nectar, les cigarettes, les pipes…
Lia en tirantun tiroir découvreun revolver, et s’empresse de le remettre à sa
place, mais Catherine avule geste et disparaît.
Elles s’arrêtent enfin, essoufflées. Elles rient. Elles s’assoient (arrêt de la musique).
INÈS:– Paix, mes fourmis, quel butin !(A Philippine :)Ouvreun livre.
N’importe lequel.(Philippe prendun livre.)N’importe quelle page.(Idem.)Etlis !…
là !…
PHILIPPINE:–A la recherche dutemps perdude Marcel Proust. Collection
de la Pléïade,tomeI, page147, milieu: «L’amode la pageur physique si
injustementdécrié forcetellement toutêtre à manifester jusqu’auxmoindres
parcelles qu’il possède de bonté, d’abandon de soi, qu’elles
resplendissentjusqu’aux yeuxde l’entourage immédiat. »
TOUTES(vocalisé) :– HuHm !um !(Surun ton plus menaçant qu’admiratif.)
INÈS:(à Elsa)– L’agrégative médite !:)(A PhilippineOuvreun autre livre !
LIA(elle a tiré d’une poche devestonun feuillet de papier et lit):es– « Ont
né detrop de mères.» Henri Michaux.

38

JEAN GILLIBERT:THÉATRE

INÈS:!– Encore
LIA:– Un jouReprise des essais nrnal. «ucléaires… »Encoreun instant,
Monsieur le bourreau!
HÉLÈNE(rêveuse) :– Toute science apporte son ignorance, mais nous
sommes là, nous…
LIA:– Peut-être n’avons-nous pas le droit? Il fautlutter. Les
idéestriompherontetles femmes serontbelles etvénérées.
INÈS:(parlant de Lia)– Elle perd pied. Elle lâche.:)(A LiaQuelles idées?
Ton corps aussi estbeaucommeune idée ; mais ce quit’affole, c’estquetune
sais pas qui estson maître. Rien, peut-être.
PHILIPPINE:– Notre corps. C’estles hommes qui nous le donnent.
INÈS:– Écoutezma sentence. Une femme n’a qu’un corps. Le même. Un
homme a plusieursvies et… des idées. Tenez(en fouillant),voilà son
certificatde naissance, sa carte d’inscription auparti.
LIA:– Quel parti ?
INÈS:(déchirant la carte)– Celui de la Raison. D’une raison. Pas de
précisions.
LIA:– Mais les femmesvotent, pensent, agissent.
INÈS:– C’est vrai. Etaussi bien qu’eux… mais qu’est-ce que cela
entame ?
ELSA:– Nous ne sommes pas des bêtes d’instinctmais des êtres, des
personnes…
INÈS:– C’estencore deuxfois plusvrai, mais savoir oùla bête finitetoù
l’être commence…
HÉLÈNE:– Les hommes ontaussi des problèmes avec leur corps.
INÈS:– Hélas, ils s’en aperçoivent. Prenons garde.
PHILIPPINE:– Tantqu’ils n'ontpas mis aumonde, la partie n’estpas
gagnée. J’ai beaucoup d’enfants. C’est unetrès bonne partque je leur prends.
INÈS:(à soi)– Oui, mais le gâteauil fautle faire cuire.
HÉLÈNE:– Neremuons pas comme ça desthéories… C’estfatigant
commeun sommeil qui nevientpas…une sale obsession. Pourquoi se
hâter ? Étalons letemps. Aplatissons-le pour qu’il ne fuie plus en avant, en
arrière. Bien à plat, commeune couturière qui pose letissusur latable. Pas
dans le biais, dans le droitfil… Juxtaposons !C’estcela, juxtaposons. J’ai
trouvé des photos(elle étale des photos). Voyons, Inès,toi, c’étaiten quelle
année ?
ELSA:– OùestCatherine ?
Arrive à ce moment Catherine avecun mannequin d’homme comme on envoit
chezles tailleurs, qu’elle traîne péniblement.
TOUTES:– Oh, l’Identique !
INÈS:– Approche latable.
QUELQUES-UNES:– Pourquoi ?
INÈS:– Nous le hisserons dessus, commeun phallus.
TOUTES:– Oh!

LES VEUVES

3 9

HÉLÈNE:(à Lia)– Faut-il qu’elley tienne !
LIA:– A quoi ?
INÈS(qui a entendu) :– A son phallus dans le ventre !
ELSA:(entre ses dents)– Vieille femme!! Vieille femme
INÈS:– Arsinoë!
CATHERINE:– Exhibitionniste !(Montrant Elsa:)Elle n’en estjamais
revenue, elle, de l’avoir senti commeune pipe dansune pocheun soir qu’il l’a
frôlée, et toi(à Lia:)toujoursun cran au-dessus, jamais aubon niveau(à
Hélène :)et toi, sphinxetdégoûtée, et toi:)(à Philippineet tes
marmotsfétiches, quantàtoi, ma mignonne…(elle ravale sa plaisanterie scabreuse)
je vous commande de le hisser sur latable.(Elles hissent le mannequin sur la
table.)
Puis elles font la ronde, se tenant par la main, très excitées.
TOUTESen chœur (scandé,vivace) :
– Arbre
– Espritdugrain
– Amstram grappe! grappe! grappe!
– Bourre et bourre et ra-ta-grappe
– Nostram

– Un chien
– Un fou
– Un os
– Crac! crac! crac!

– Hiéros
– Bromios
– Dadouque
– Pithoï
– Mugistique boum!

Plusvite :
– Féroce
– Amorce
– Féroce
– Véloce
– Féroce
– Atroce
Elles poussentun cri – puis avec des gestes d’adoration,une àune :
– Ce cri nuvient!de moi
– J’ai déchiré la lumière !
– J’ai défroqu!é le colosse
– Je sors le pain dufour !
– Je fais boire letaureau!

40

JEAN GILLIBERT:THÉATRE

– J’ai l’intérieur en nage!
TOUTES:– J’ai mis latête dans le soleil!
Elles s’affalent par terre et s’agitent, de plus en plus excitées ;puis se relèvent
en riant.
TOUTES:– Les photos !Les photos !
Elles s’asseyent autour de la table, plus calmes.
PHILIPPINE(prenantune photo) :– Levoilà quand il étaitpetit, dans les bras
d’une femme qui lui sourit. Quel beaubébé !
ELSA:– Ah non, pas de psyJe l’enseigne…chologie !
TOUTES:– Plusvite.
HÉLÈNE:– A l’école,une photo de groupe…
TOUTES:– Plusvite, plusvite encore!
LIA:–Une photo de lui, en militaire !Inès, c’est tontour. Récite-nous le
chantde la grande révélation.
INÈS:– « …A peine aufils d’Égée
Sous les lois de l’hymen je m’étais engagée,
Mon repos, mon bonheur semblaitêtre affermi
Athènes me montra mon su»perbe ennemi.
Catherine estvenue s’agenouiller auxpieds d’Inès.
INÈS(continuant) :– Je sortais du théâtre,uPleinePhèdre ».n soir, après «
d’eauetla mémoire en feu! Je songeais à mon enfance, là-bas dans le
Caucase, età cette passion des chevauxqu’ontles hommes, cheznous. Onvoit
leur ardeur jusque dans leurs cuisses, quand ils pressentleur monture… Un
cheval ! Qu’on me donneun cheval ! Je me souviens :un homme à cheval, c’est
beau, c’estélastique. Passion des muscles,tenue des reins. Je rêvais de
chevauchées inépuisables. Je me risquaiun jouje choisisr :un pur-sang
frémissant, rusé,térébrant; je l’invigorai de mes cuisses –trop faibles, hélas. Je
mordais sa nuque, j’arrachais les poils de sa crinière, je lui lacérais le dos, mais je
n’obtins qu’une course de quelques mètres et une chute piteuse aumilieudes
quolibets. Les garçons scandaientmes sanglot« L’os :utrage répond à
l’out»rage !
C’estalors que Philippe m’aborda. « Puis-jevous accompagner ? Vous avez
joué commeun cheval emporté, quelle allure ! » L’âge mûr approchait. Je
grossissais. Une figue ! Mes cheveuxrouges, qu’est-ce que j’allais faire de mes
cheveuxrouges !
Il n’étaitpeut-être pas le dernier. Il pritsoin de moi. Je pris soin de lui. Il
yallaitde sa gloire. Il pritbeaucoup de la mienne. Il s’approchait trop de mes
robes dethéâtre… Je le quittai…
Mon dieu, mon dieu, quand nevais-je plus meteindre les cheveux?… Oh,
lavieille femme, oh, lavieille femme!(Elle repose la photo.)
LES AUTRES:– Ilt’aima etilt’aima, le beaujeune homme,ton fils ingrat…
Atoi, Elsa.
ELSA:– J’ai déjà ditma chanson amère.(Elle brouille les photos.)Il n’ya
pas de photo de moi ici.

LES VEUVES

4 1

LIA:– Mais moi j’ai encore à vous dire… Là ;tenez(disposant les photos
comme pourune réussite :)1. Une femme rousse ;2.3.un jeune homme
bâille ;4.5.6. la chair est trop sucrée…une dérobade(victorieuse, elle tire
une photo);7.8.9.unFFI!… le Chantdes Partisans… dormir à ses côtés
dans la paille avecune mitrailleuse quiveille… les lendemains qui
chantent! AdieuJuiverie,vive Israël! Le retour à Paris.Hébétude. Politique.
Les métiers passent, les hôtels changent. Une haine lasse etlâche. J’aurai
ta peau, collante !L’héroïsme, c’estpas pour lestemps de paix! Un coup
tiré en l’air etqui n’estjamais retombé…(Elle se saisit des photos qu’elle
jette en l’air et qui retombent.)
PHILIPPINE(attrapantu:ne photo)– Je suis sa femme en prénom. Philippe
etPhilippine… Deuxamandes.C’est toutce qu’il m’a donné. Je suis sage et
prudente.(Modeste :)mal en phorends »Je «to.
HÉLÈNE(prenantune photo):– Nue, là. Nue etnu! Qui sera le plus nu?
Lui oumoi ?Bien fouqui le saura.
INÈS:– Et toi, petiteCatherine,tirage à part, il n’ya pas encore de photos
detoi ici?(Elle lui palpe leventre.)
TOUTES:– C’estindécent. Elle le paiera. Se promener ainsi sous nosyeux!
Qu’elle le réserve à ses petites camarades pour les épater…(Puis, méchantes :)
SouEricière !…tça pousse etça bourgeonne etça fleutronne etça
mûrilatronne etça dodelidonne.Belong ! belong ! La grosse cloche sonne ! Ma chère,
quand j’étais enceinte dupetit, ça ne sevoyaitpastant! Le régime sans sel,
voyez-vous, il n’ya que ça… Le repos, le repos, le repos… simplementdes
petites biscottestrempées dans dulait…
Etla belle-mère arrive à la maison… mais oùêtes-vous allée chercher ça,
en rêvantsur les bornes peut-être ?
Croyez-vous que mon mari poussera les gémissements bien comme il
faut?… Non, l’accouchementsans douleur, c’estbeau, c’estgrand, c’est
naïf !
Elles se chuchotent des mots à l’oreille… de ces mots qu’ont les femmes entre
elles… laissant Catherine hors dujeu. Un temps.
ELSA(brusque) :– Assez!Brûlons ces photos. Elle ne nous ontrien donné.
Elles brûlent les photos gravement.
Bien. Paix! Plus de jalousie entre nous maintenant, plu!s de préséance
INÈS(devant les photos qui brûlent) :– Encoreune fois. Une fois encore. Rien
que le jeude la mortetde l’aveu. La mortde Phèdre!
TOUTES:– Non, c’est terminé.
LIA:– Ce que nous faisons,toutes les femmes le pensent toutbas !
Elles considèrent les cendres.
CATHERINE:– Ilvavenir !Ilvavenir !
ELSA(la giflant) :– Tais-toi. Toinon plustune seras pas celle qu’il a le plus
aimée.
INÈS:– Taisez-vousi l’on pos !…uvaitsavoir…
ELSA(prenant la relève d’Inès qui faiblit):dispersons pas no– Netre

42

JEAN GILLIBERT:THÉATRE

attention. Concentrons-nouCe n’ess !tplus maintenant un soir comme ces
autres soirs oùnous pouvions l’attendre…
Un temps. Elles se concentrent. Puis :
HÉLÈNE:– J’ai faim.
ELSA:– C’estcela, mangeons.
CATHERINE:– J’ai soif aussi.
ELSA:– Buvonstoutautant.
Elles se servent, mangent et boivent.
ELSA:– Philippine, ma chérie, chante-nous le chantde la bonne bouche et
ce sera notre dernier chant.
PHILIPPINE:– C’est vrai qu’un homme setientpar la bouche etpar la…(A
Catherine, lui donnantune tape sur la main :)On ne parle pas la bouche pleine.
(Puis à toutes :)Cela commence parun orbe, commeta bouche, oucommeun
bol qu’on surplombe de ses doigts… Un coup de cuillervire dans la farine –
châteaude cartes, créneauxfragiles, etla main part… quelques grains de sel,
un œuf grave, etla manœuvDore commence…uce faiseuse, main qui rayonne,
le poignetsouple… pronation qui révèle la perfection ducercle.
Jointe, l’ombre de la pièce qui se concentre, ardente etcaptivée…
basbruits des chaisestirées, détournées de leur futilité, plongeur, bielle bien
huilée, endortla pâte, secouée en sontréfonds. Enfin réduite à sa substancevraie.
Pas de grumeaux! Grain pou! Uner grainvraie révolution. C’estlà par quoi
commence la fonction dumanger.
Mange, mange, petitd’homme !
Une nature, en deçà, savante, que je connais bien, prépareton
repas.(Sentencieuse :)La parole naîtde l’acte accompli pour manger quiva de la bouche
à laterre, mais après lui… après lui…
Elles continu; elles sont bientôt qent à manger, à boireuelque peuivres.
INÈS:– Catherine, ramassetes poupées, je neveuxplusvoir ces enfants
mortes sur letapis…
HÉLÈNE(se servant) :– Beaucoup devin, beaucoup d’alcool etla Nature sera
bien gardée.
LIA(gourmande) :– Je lui arracheun bras. Je lui mangeune joue… etces
lèvres qui craquaient, juteuses…
PHILIPPINE(à Catherine):!– Mais mange donc(Elle la force à manger.)
INÈS:(à Elsa)– Mauvaise !
ELSA(comme fouettée – à tou:tes, montrant Inès)– Je la dégrade. Elle n’a
plus aucun droit.(Elle lui dégrafe le corsage.)
Inès reste prostrée,vacante et lointaine. Elle fume.
LES AUTRES:– Nouste reconnaissons, Elsa, fille maintenantde nos plus
dures épreuvAes !toi, notre salut.(Elles font le geste de prêter serment.)
On entend alorsune sonnerie, d’abord celle de la porte d’entrée, puis se
joignant à elle quelque temps après, celle dutéléphone. Elles se figent d’abord et
écoutent, inquiètes. Catherine faitun gestevers la porte. On l’en empêche. Puis
v: idem. Jeers le téléphoneumuet. Puis :

LES VEUVES

43

ELSA:– Ne nous laissons pas gagner par la panique… des
contingences…toujours des contingences…
Elles comprennent, ôtent leur robe, échevelées, et dans des gestes de
cauchemar revêtent quiun pantalon, quiuneveste, quiun costume entier… Catherine,
affolée,veut se sauver. On la retient. On lui enfile de forceunvêtement d’homme.
Bagarres.
Inès est toujours accoudée, lointaine ; elle fumait, on remplace la cigarette par
u; on lne pipeui jetteune cravate autour ducou,un chapeaud’homme sur la
tête… elle ne bougera plus jusqu’à…
ELSA(plus sauvage que toutes, elle crie):– Etlui ?(Elle montre le
mannequin.)
Aidée par les autres, elle affuble le mannequin d’une robe, d’un
chapeauféminin, etc.… Ce faisant, elles continuent leurs crachements de Gorgones ivres.
Les sonnettes retentissent à nouveaupuis s’arrêtent… moment d’angoisse…
Regards entre ellesvers la porte d’entrée,vers le téléphone, puis à nouveau vers la
porte. Liava autiroir, sort le revolver, le braque en direction de la porte, suivie
duregard des autres.
CATHERINE:(elle crie)!– Philippe
Elsa a le temps de lui mettre la main sur la bouche, à l’étouffer… de lui donner
des coups de poing dans leventre. Catherine se débat, s’arrache à l’emprise d’Elsa,
se précipite sur Lia, lui arrache le revolver et tire sur le mannequin quivacille.
TOUTES(criant, exaltées – sau:f Inès)– Philippe!
Hélène branche le pick-uLa mp :usique de Stravinski sonne à hurler. Elles
dansent, possédées. Lia arrache le revolver à Catherine. Elles continuent à
danser, passent sur le corps de Catherine qu’on dirait à demi-morte; puis elles la
mettent dansun coin de la pièce, elles l’étouffent en lui faisant le coup du«
bélier »,avant de se remettre à danser.
ELSA:– Etla fête continue !
Elles dansent encore quand Lia s’aperçoit que Catherine est morte.
LIA(elle la secoue) :– CatAppelonsherine !un médecin, vite !
INÈS:– Inutile elle estmorte.
Les autres s’approchent etvérifient, dans la terreur, qu;’elle est bien morte
puis elles reculent, hébétées.
INÈS(doucement) :– C’était une illusion,une douce etchaude illusion…
C’estnous qui l’avonstuée. C’étaitlà le piège qu’il noustendait. Œuvrer à sa
place etle débarrasser de lavie qu’elle détenait, lavie qu’il lui avaitdonnée.
Quel dieu terrible, etcomme nous avons été complices de savengeance !Il
fallaitl’oublier. Il fallaitl’oublier…
Un temps, puis surun autre ton, plu:s ample
Mais oùce qui a été demeure-tEs-il ?t-ce le même qui revient, le passé
vengeur, intolérable ? Commentavoir pitié dusouvenir ? Etqu’est-ce que c’est
que cette chose quivous monte auxlèvres, commeune nausée, d’avoir été…
cette facultéun peulâche qui nous estdonnée de nous rappeler les autres à
nous-mêmes ?

4 4

JEAN GILLIBERT:THÉATRE

Un temps, puis auxautres :
Regardez-vous, femmes stériles,vous n’avezrien cédé, sinon cette mort…
stupide et vénérable, car peut-être a-t-elle compris qu’en s’atteignantainsi
elle l’atteignait, lui, dans sa retraite, etnous délivraitde lui dumême coup.
Je ne sais… Toutcela est tropvain et trop compliqué à présent… pour moi,
je sais maintenantque je suisvraiment unevieille femme etqu’il est temps de
ne plus meteindre les cheveux(avecun sourire)… etde changer d’emploi.
Ouf !
Pour la dernière fois jevous appelle, mes filles, mes sœurs. Parques
amères. Dieu, quelles figures !Que nous sommes ridicules ainsi déguisées…
mais surtoutétranges. Rhabillons-nous !(Elles obéissent.)Remportons chez
nous ce qui nous appartienten propre, avec nosvraisvisages etnosvraies
robes duprésent. Nous allons devoir répondre à des questions… des questions
de nos amis… de la police. Avouer nos habitudes. Donner devraies dates,
livrer de sûrstémoignages, de réels souvenirs… Saurons-nous dire alors ce qui
s’estpassé en nous aumomentprécis oùnous avons reçucette puérile lettre
d’invitatSaion ?urons-nous décrire exactement, dans la minutie dudétail,
ainsi qu’il sera exigé, l’étrange cérémonie qui s’estdéroulée en ces lieux?
Saurons-nous sauver ce qu’il nous reste de notrevpriie «vée »,comme il se dit,
cettevie qui fait toute notre dignité ?
Partons, maintenant, il est temps. Elsa, porte-la sur le lit.
Elsa obéit.
Aidez-là,vous autres !(Et, pendant qu’on transporte Catherine :)Ah ! nous
nous en sommes payéu!ne joie(Puis à elle-même, commeune leçon qu’elle se
répéterait :)Il fautquand même appelerun médecin. On ne saitjamais. Mais
je n’ycrois pas… Noustenir à la disposition de la police etle prévenir, lui,
mais où?(Plus haut :)Jevais m’occuper dunécessaire, puisqu’il ne reste plus
que cela à faire!
Sortons !(Elles sortent,une àune.)
INÈS(la dernière, regardant le cadavre de Catherine):– Elle estmorte pour
des mots. Cela se peut? Po-il encoreurtant, je suis actrice… je connaissais la
Parole…
Elle sort.

F I N

P S Y C H O M A C H I E
P O U R
U NH O M M ES E U L

Sept ans ont passé depuisLes Veuves.Les trois textes distincts qui
composent cettePsychomachie, rédigésvers1970, n’en constituent pas moinsun
tout à mesyeux. C’est sous la forme d’une œuvreunique que je les ai
finalement regroupés pu: d’abord enis mis en scène1975à Châteauvallon (en
extraits) ;enfin enversion intégrale authéâtre de la Citéuniversitaire, à Paris,
en1989(distribuMarie-Clation :ude Vallin, Josette Boulva, Jean-Pierre
Audrain, Jean Gillibert). Et c’est toujours sous cette forme que la pièce sera
publiée en1992par les Pressesuniversitaires duMirail, à Toulouse,
dansunvolumeun peudisparate intituléMœurs de nuitet qui constituait, si l’onveut,
mes «versets hérétiques ».
J’ai conservé ici, à quelques détails près concernant surtout la disposition
dutex: soitte, la leçon de cette éditionusne «ude trois moite »uvements
intitulés respectivementLeçon deténèbres,Le Combatdes âmes(le titre de1992
étaitNécropolis–un intitulé que j’utiliserai plus tard) etLe
Grandvociférateur.
Je donneun peuplus loin, en liminaire de chacun de ces trois
mouvements, le dispositif scénique qui les caractérise – surtout celui duCombatdes
âmesqui estun drame à soi seul,Leçon deténèbresetle Grandvociférateur
utilisant, en guise de « prélude » et de «finale »,la forme
dumonologuepoétique.
Jeviens de souligner, presque sansypenser, le motpoétique, et je me dis
que ce n’est pas sans raison. La lecture des poètes et la pratique de la poésie
ont non seulement accompagné tout mon théâtre mais l’ont toujours
secrètement irrigué (enfin, pas si secrètement que ça).
Cette poésie – celle des poètes auxquels je suis fidèle, qu’il m’est même
arrivé de traduire (Shakespeare, Poe, Blake) et celle que je m’efforce de
produire bien loin d’euxmais dans leur sillage – empruntevolontiers les chemins
ombreux,voire nocturnes, de lasylva oscuraet n’hésite pas, même, à prendre
abruptement le parti de l’obscur.
On m’a souvobscent reproché mes «u– soit. Je nerités »vais pas prendre

4 6

JEAN GILLIBERT:THÉATRE

ici leur défense; simplement rappeler que ces obscurités-là ne s’imposent à
moi que parce qumarq’elles sont comme la «ud’e »une poésie qui seveut
d’abord dramatique. La fréquentation des tragiques grecs a fini par me
persuader que la poésie la mieuxà l’aise sur scène – surtout dans les périodes de
« crise » – recourt comme d’elle-même aumode oraculaire ; ouàune parodie
désespérée dudiscours oraculaire, comme l’ont montré Jarryet mieuxencore
Artaud… puisque nous n’avons plus aujourd’hui l’innocence qu’il faut pour
nous mettre sincèrement à l’écoute de l’Apollon pythien.
J’ai donc rêvé ici d’une forme de théâtre qui puisse se rapprocher de ces
drames sacrés oùl’on pouvait surprendre lavoixdudieu: à l’occasion,
notamment, de ces liturgies qui faisaient dialoguer ous’affronter lesvivants et
les morts. De tellespsychomachies, oucombat des âmes, ont accompagné les
mystères antiques et on en trouve la trace jusque dans cet épisode central de
la Bible (Genèse,32,23-33) oùJacob, après avoir combattul’ange envoyé
sur son chemin, peuIsraël »t enfin prendre le nom d’«(« Celui qui lutte avec
Dieu»).
Certes nous n’avons plus depuis belle lurette le pouvoir d’envenir aux
mains avec Dieu. Mais nous reste encore celui d’étreindre des fantômes
terriblement proches : jeveuxparler de nos morts, qui ne sont plus, paraît-il, que
des esprits (et encore) ; mais dont la poésie et singulièrement le théâtre – je
songe auxspectres de Strindberg – n’ont jamais cessé de nous dire qu’ils
habitaient le monde à nos côtés, et de façon souvent plusprésenteque les
prétendusvivants.
Notre époque, après s’être ingéniée comme l’on sait à massacrer levivant,
a fini par s’en prendre auxmorts eux-mêmes : si bien évacués désormais de
la scène duquotidien ! La pièce qu’onva lire n’a pas l’ambition de les faire
« revenir » parmi nous ; plutôt celle de nous rappeler qu’ils ne nous ont jamais
quittés, car la mort et lavie sont nécessairement les deuxfaces d’une même
monnaie.
Nousvivons tous, que nous levoulions ounon, dans la compagnie intime des
morts. Certains d’entre euxne cessent de nous parler, nous murmurent que nous
sommes encore responsables d’eux. Nous ne pouvons plus les inviter à
partager avec nous le pain et levin comme faisaient les heureuxÉtrusques. Mais celui
qui rêve d’instaurer sur scèneune parole poétique ne peut pas ne pas se dire
qu’il est, aujourd’hui comme hier, cet « homme seul » qui s’entête à parler aux
morts – et qui, ducoup, n’est plus seul.

L E Ç O ND ET É N È B R E S

Barbara poetica

Les morts ne sont morts que lorsque nul écho
ne leurvient dumonde pour les séduire, lorsque
nul rite ne les défie plus d’exister.
JEANBAUDRILLARD

Juste avant l’aube,une table sacrificielle. Barbara, femme monstrueuse
dans ses dimensions, mais belle dans ses proportions, sorte de nourrice
primordiale, tient dansune mainune rose, de l’autreun petit garçon de sixà
huit ans, appelé Mi-fou.
En chantant, elle sevêt d’unvaste manteauécarlate, et ajuste sur sa tête
une tiare ornée de pierreries et de perles.
Elle poseune coupe en or sur la table.
Elle assied l’enfant sur la table et l’invective.

BARBARA:
Tu t’es encore baigné danstoutes les mares!
Je luitraverse l’esprit… Lavure !
Joinston œil
A l’autre,
Fais le mort
A l’envers.
Elle le dénude.
Mi-fouetmoi sommesvenus
Parun ciel bas crêpé
Tuer le ciel,
Le cielthéologal,
Lavieille barque à moût,
Etnous ferons germer la Terre.
Elle rit, énorme.
Songe àta salive, àtestuyaux,
A l’envers deta mort.
Un temps.
Ne rêve plus. Aide-moi, prodige!

4 8

JEAN GILLIBERT:THÉATRE

Mi-fouobéit et prête main à Barbara ; il se dévêt totalement,
se couche sur la tombe et s’apprête ausacrifice.

Barbara poursuit:
Je dis la chanson desvraies ruines
Dansun geste de pierres, de plumes etde cendres.
Mi-foufranchitMidi.
L’épée dans l’œil il marche dans les blés.
Toutn’estpas signe encore.
Où va-t-il ?QueveutLa mor-il ?t?
Moi, Barbara,
Inspiratrice, Délatrice, Impératrice,
Moi, lavieille Terre de Désir
Etma fatigue mamellaire,
Je parle à la mort
Avec clarté, avec douceur.
Auxanciens morts pleins d’injonctions,
Auxplusvieuxmorts comme des lions.
Mi-fou… le Feudescend
Épaule contre épaule
De son plus hautcarnage.
Ici le bras de Mi-fouse calcine lentement.
Voiciton bras qui se délabre maintenant…

Dans la mortde l’Autre, Mi-fouditla nuitdebout:
Mais situes dormante, ce n’estplus la mêmevitre.
Peut-être ce pré froid, mon lit, oùje ne peuxplus rire
Quand nous scellions ma bouche àta boucheterreuse dans le rite.
J’aivolé monvisage auxdemeures de nuit!
Criais-tu, bleuetrèsvive…
Vieux,trèsvieuxpli d’agonie
Des mottes d’ombre qui détachentles mains
Aupassage des ombres
Entre le linge etl’humus detes nattes,
Quand je ne pouvais dormir sanstoi.
Mais partoutc’estla nuitqui se dresse etme saigne etrenverse
mes membres.
Dors etfuis avec le fer de l’ongle, criais-tu.
Entre cevide etlevide,ton signe et tes cheveux,
Ta pensée ne me dessaisitplus.
Tuapproches d’hier
Épine avec grandventde feu
Régnante…tu…

PSYCHOMACHIE POUR UN HOMME SEUL

Elle rit.
Encoreune pierre levée !
Le ciel mange etdévide sa soie,
Le ciel de lit théologal.
Elle soulève l’enfant.
La main dupasseur surprend la mienne.
Dans la salletrès basse oùdes hommes ontparlé
– Lesvieuxdésirs je les aitoujours sus –
La pierre ardente pousseune écarlate nuit.
Elle repose l’enfant. Elle rit.
Mi-fouditmaintenantle bouquetd’angoisse.
La noire etla plus lourde ontroulé sous le cuivre,
L’obèsevoixducœur, quadrige de ses lions,
Ô la plus rousse de ses ailes,
« Rosatremens »de ferrugineuxsuicide !
Elle rit.
Le don de mortrompu… Les flûtes déchirées…
Lavoixglisse… Un cerf setait.
Descendre des cheveux, épaule contre mort…
Elle rit.
Moi, Barbara, je dis le fier orgasme dumatin.

Mais il marche etje m’enflamme
Vers le lieude sa décollation.
De savoixde colère,terreuse sainte, la Bête
Avec la mortremue.
« Invivo ! »râlait-il,
L’étrave d’un soupir.
Elle étrangle l’enfant.
Commeun qui s’estperdusous le masque dudieu,
Il se batjusqu’aucoq,
Acre gong,
Avec des cris de houxdans le matin.

Les poingstrouantle lierre etla maison,
Sévèrementje jette
Satête aujour
– D’ortie –
Ô coucoupé chaque matin !
Elle prend la coupe.
Géante de l’aube sur latable,
Je bois le sang de laine noire
D’ancienne peur.
Creuse sueur de nuit,

4 9

50

JEAN GILLIBERT:THÉATRE

C’estlui le petitmort, derrière les rosiers.
Veillée funèbre.
Derrière lavitre qui saigne,
Chantdetes doigts sur lavitre,
Lividité des arbres,
Ô méchanceté,
Ozone sauvage mémorable,
Lambeauxde l’horizon
Et vous,trouées de lave,
Mangezmes joues
De cuir, de sel, d’orage!

Commeun pays sans loi je frappe la rive ;
La frondaison des chiens parquera ma révolte.
Le sang s’effondre,
Ma main se lie àton sang qui déserte
Et tum’aspires dans la fiente detonvol.
Le sang! Le sang!
Saccage assouvissant!

Quand j’aurai descendu
La croixdetes degrés de chair,
Mort, oùseras-tu, qui me laissesvenir
Aupeude sable, aupeude souffle – encore?
Un arbre en moi setord,
Une ombre se retire
Etprend le pas de l’humain qui s’absente.
La faille bleue…
L’acier de cœur.

Si je ne m’étais parée de masques
Mavoixseraitdure,
Balle morte dudésir.

Mais jeteveuxencore
Douée de bonheur – qu’adviendrait-il det–oi ?
Commeun pli
De mon grand pliterrible,
Rapide comme latige,
Comme la mer ronde
Avec son centre qui meut
Quand la mer démesura
Ta fatigue et tes jeux.

PSYCHOMACHIE POUR UN HOMME SEUL

Ainsi je l’entendais le dernier jour de sa harpe.

A sa beauté, j’habite latéralement.
Près dupuits,une fraîcheur detempe,
Ventdéjà fané dusoir – sureau!

C’est toujours à la marque
Entre deuxcouleurs de l’Être
Qu’un cri s’arrache
Etdémeuble savoix.

Jete revaudrai dans mes nuits de clocher
Ce cri deton éclair,
Dieumorne,
Cri cont!re cri

Cartune savais pas,toi,
Cendre qui fais saigner,
Qu’un dieuglisseune frontière
A l’heure d’un serpent.

Les paumes de la nuitdisent
Quelque chose qui surprend etraréfie laterre.
Lui, l’œil,
Estrepu!

L’aube dispense ses grands lacs,
Tudisparais de latable dujour…
Les oiseauxsontvenus s’effondrer sur ma nuque.

Oiseauxde mon silence,
Vousviolezl’épouse de la pierre.
Jeveux te suivre
Danston chemin
D’ombre séchée,
De pierre absoute.

En route, les pâles amers
Tournentcomme des soleils décapités
Dontlatête garde le hochementetla sentence.
Les femmes à la peine abondent…
Outres d’eau,
Etles hommes croisentleurs gestes lents de bœuf.
Ils ne décollerontpas dujour effaré

5 1

52

JEAN GILLIBERT:THÉATRE

Oùle bois s’estmis à geindre
Etoùd’un grondementd’orgue
Une fougue d’arbres
Tienten haleine des pans de ciel.
Les durs oiseaux vibreurs
Pris au ventre dans les branches,
Dans leventdes jours de deuil,
S’abattent,vultueux, comme des fruits fusillés
Sur ma nuque ployée aurorementàton dernier baiser.

Celui qui m’avaitdonné ce goûtde glaive
Dans la bouche,
D’aube dissolvante,
Le passant, c’étaitlui, le dieupenché.
Iltendaitde son doigtà mon doigtle hasard.

Qu’est-ce
Que ce désir de me perdre, qu’il me lance
De sa même main double
Dans le désastre d’une boucle ?
Etqu’est-ce
Que lui devoirun peu
Dufil d’amour,
Un sphinxaccrudujourtrès lentementdressé ?

Nul n’estdoué jusqu’augrain
Nita mortmon enfantcommeun diamant très haut.

Queva-t-elle restituer,
Mélange d’huile etd’eau?
Ta barque esthirondelle maintenant
Dansun grelotd’hiver,
Mâtd’unventdetourbe etd’ossements.

A qui parlé-je?
Je suis mince de fièvre.
J’ai crumaintenant tevoir
Dans latête de l’ombre
Réduite et violette
Quetumarquais le soir d’un caillou très serein.

J’étais partie pourun enfantdujour,
Le jour après le jour,
Ajouterune marche amorphe à la marche.

PSYCHOMACHIE POUR UN HOMME SEUL

Mais l’Autre m’a reprise de sa serpe
Etje dois danser le remords selon l’Aube…

Enfant-sommeil
Où vaton fleuve qui me meutde mémoire
Etme perce les dents ?

Quels chantiers d’enfants domptés,
Quelles lèvres sans fureur pour soulever les pierres,
Quelles racines sapées dans les arbres quitètent,
Quelles écluses de bras,
Quel sang de l’incréé
Dois-je apprendre?

Ouvrir l’émail du vide
Etremettre ausilence mes genouxde gravier ?

Comptine (Barbara ouvre sonventre) :
Ouvrons lesventres
Les mots s’éventent…
Semezles mots
Multipliés
Mots-peupliers
Multipoplés
Les mots épient
Ô peupliés
Les mots se joignent
Auxplusvieuxmots
Peuples liés
Dépeuplez-vous
Repeuplez-vous
Épipolés
Dans l’épiplon
Tous les mots pop
Hoptous les mots
Remettons les mots
Dans nosventres
Et«tirons-nous la queue »
Comme disaitle cousin Arthur…

53

L ED E SA M E SC O M B AT

Psychomachie

C’est en effetun combat d’âmes dansunevievouée auxténèbres. Cette
forme d’expression théâtrale a étéutilisée par les Égyptiens, les Grecs, et
probablement auMoyen Age et pendant la Renaissance, peut-être aussi à
l’époque duRomantisme : bref, de Sénèque à Schumann (mélodrames) si l’on
veut.
Pour moi,une psychomachie, comme tout théâtre, aunevaleur initiatique.
Ici, des morts et desvifs s’entredéchirent, s’entretuent dansun sabbat de
nécropole.

P E R S O N N A G E S

UM P E A U:le père, homme âgé.
AP O L L I N E:la mère, femme âgée.
SE R E I N E:la tante, sœur de la mère, aussi âgée.
SE N T I E R:le fils des deuxpremiers,un «idiot »tué en bas âge. Il a donc
l’âge qu’il aurait cinquante ans après le crime.

En fait, ces marionnettes funèbres n’ont pas d’âge. Elles ne sont que
l’attelage, parmi d’autres, de tous les morts.

La scène se passe autour d’un caveau, et dansun caveau:un caveaude
cimetière comme Piranèse aurait puen graver, espace infiniment spiralé.
Par les étages se découvrent des cercueils qui, entrouverts, laissent
s’échapper des bras, des têtes, des jambes, et aussi des os…
L’ensemble de ces cercueils mouvants, comme en action, quivomissent
leurs morts, est tenupar des liens, des cordes, des assemblages, des treuils,
des poulies. Lavection de cet enchevêtrement iravers la figure d’une machine
à démembrer.

PSYCHOMACHIE POUR UN HOMME SEUL

5 5

En coupe, onvoitun ciel encore étoilé.
Le ton ornemental est forcené, « noir » jusqu’auburlesque. Le ton
structural dénote l’angoisse.

SéquenceI: La romance de l’idiot

On entend «vivre » les cercuscan-eils, gémissements, grognements, stridences –
sions avec des pauses et des itérations.
Domine,un moment,une romance chantée par toumorts ».s les «

« Ceuxqui sontmorts n’ontrien pour eux.
Pitié pour les morts qui s’apprêtent
Etlesvivants qu’il fautpleurer !
Qu’il étaitbeaudans sa défaite
Le corps que nous av! »ions paré

Sentier, l’idiot, sort de son cercueil, en suaire, comme habillé parun dieu. Il
vaque d’un cercueil à l’autre.

SENTIER:
L’enfer estvide. Le ciel estvide. Tous les dieuxsontpartis.
Quelle idée de jouer avec lavie des morts !
Je suis sans mémoire comme letemps.
Ilsviennent tous les soirs depuis ma mort
Ilya cinquante ans.
J’avais cinq ans…
J’ai aujourd’hui… cinq… ante… ans,
Dixfois l’âge de ma mort.
Cela ne s’ajoute plus, letemps,
Mais cela se multiplie :non parun plusun, maisun parun.
Mais multiplié… cinquante… cinq… ans…
A-t-on remarqué que les morts seuls se multiplient
Parce qu’ils sontUn ?
La mortc’estl’origine,
Lesvivants, ça prolifère, mais ça ne se multiplie pas.
Lesvivants ne saventpas être Un.
Lesvivants, on les dénombre,
Les morts, on s’yépuiserait.
Les morts croissent…

Ce matin, ils sontpartis, à l’aube naissante,
Ils n’ontpas refermé complètementla dalle.

5 6

JEAN GILLIBERT:THÉATRE

Des feuilles sont tombées, c’estl’automne.
Oupeut-être déjà l’hiver. Detoute façon
Icitoutsèche…
Je suis l’immortel rien,
Untourmentde néant.
Je les hante etles suffoque,
Mes parents, inlassablementmes convives.
Leur cœur est une nécropole.
Dans leur langue à eux, jeviens d’avoir cinquante ans,
Mais je n’ai jamais parlé; je n’ai jamais puparler.
J’ai simplementla bouche pleine deterre
Avec de l’herbe oude l’ombre,
Une bouchée noire d’humus.
J’ai quand même grandi depuis que je suis mort:
Ils m’ontfaitgrandir dans leur mémoire atroce.
Je me suis multiplié par Un.
Mes pieds, mes jambes, mes bras, se sontmultipliés
Mais mon sexe, lui,
A craqué ;il s’estcraquelé, bosselé… monstrueux.
Monstrueux…
D’un coup de lacet, sec, ils ontfermé le sac.
Je me suis laissé faire: je n’avais pas les mots pour me défendre.
Ils ontmis le sac dansun coffre etl’ontplongé
Dans la mer souterraine des morts.
Idolâtrez-nous moins. Aimez-nous plus !
Laissez-nous à notre intolérable douleur,
Vous ne pouvezrien pour elle.
Nevous prolongezplus,
Vous, les mal dormants,
Les furieux, les héritiers déshérités
Des choses dumonde
Auplus lointain cachées,
Démeublez-vous dumal
Etlaissez-nous périr puisquevous ne nous laissezpas mourir.

Un dernier regard.
Cinq ans? Cinquant?e ans
Ici levide est total
Prenantunevertèbre dansun cercueil :
Une petitevertèbre !
Regardezle luxe des morts :unevertèbre…
Un os qui a conduitla moelle commeune sève dans satige.
Ethop, l’œil estporeux,

PSYCHOMACHIE POUR UN HOMME SEUL

Levide est total !
Lumière, comme on dit dutroude lavertèbre.
Ma détresse est trop grande. Adieu!
L’enfer estvide, le ciel estvide,tous les démons sontici.
Il s’enferme dans son cercueil. Reprise duchant des morts,
sur le même air de romance.

« Ceuxqui sontmorts n’ontrien pour eux.
Pitié pour les morts qui s’apprêtent
Etlesvivants qu’il fautpleurer…

Qu’il étaitbeaudans sa défaite
Le corps que nous avions paré! »

SéquenceII

5 7

Bruit de pas qui s’approchent. Onvoit apparaître deux vieillards
minéralisés : l’homme porteune caisse ou unevalise, la femmeun cabas. La dalle
dutombeauest entrouverte. Après avoir regardé alentour, ils s’encordent pour
descendre.

APOLLINE: – Elletraîne encore!(Appelant :)Sereine !Sereine !Je lui avais
dit« bleue »,une fleur bleue. Elle oublietoujours que c’est u! Ellen garçon
croitque c’estelle. Durose,unevieille rose. Elle rôde autour du tas de fleurs
pourries. Elle se grise d’odeurs avantde descendre… Elle n’aime que les
odeu!! Sereiners. Sereine
RomanesquVieille fille! Toe !ute petite, elle m’a forcée à être dure pour
paraîtretransparente. Elle m’a faitépouser l’homme qu’elle aimait… pour ne
rien perdre de sa légèreté. C’est une enfant! Tous des enfants !Sereine
!Sereine !(Écho :)Reine !Reine !(Unvol planant d’oiseaunocturne, puisune
chute.)

La nuitestsimple, ce soir.
Tenduà se rompre,un oiseauest tombé.
Un oiseauquitraverse la nuit
Etme perce le cœur.

Quand nous n’yserons plus, Sereineviendra-t-elle ? L’hiver,un autre hiver,
à imaginer. Mon cœur, endurcis-toi pour l’hiver. Mon cœur aime l’hiver…
Umpeau,toutest-il prêt? Repousse la dalle. Regarde bien avantde
descendre :toutest-il là? Descendons. De l’autre côté, ilya l’oubli ;la fête, le
sabbatde l’oubli. Prions.

5 8

JEAN GILLIBERT:THÉATRE

UMPEAU: – Qu? Qoi, Apollineui, Apolline?
Prions quoi ?Prions qui ?
A quoi peuventservir ces grains de parole sans issue ?
Vers quVers qoi ?ui ?Un nouveaudieu?
APOLLINE: – L’oubli !L’oubli !
UMPEAU: – Mon cœur estplus dur que letien(Il s’encorde.)C’estmoi qui
aitoutfait,tule sais bien… les gouttes… l’oreiller(il fait le geste de
l’étouffement)etpuis plonge !… comme dansune mare ! Etleurs mômeries, à eux, qui
n’en finissaientpas… ils letouchaient, le palpaient, levérifiaient. Ils n’ont
rientrouvé d’anormal, de louche, bien sûr. J’avais mistantd’amour dans ce
que j’avais fait. Unvrai geste d’amour ne peutpas se défaire. Il gagne sur
l’avenir.
Laissons Sereine à ses fleurs miraculeuses… roses oubleues…
descendons.
APOLLINE?: – Sans elle
UMPEAU: – Oui, sans elle, pourqu? Enfin seoi pasulstous les deux, nous
nous retrouverons seuls, avec lui… comme quand nous… souviens-toi… non,
c’est vrai, nous avons fait vœude ne plus nous souvenir.
Levide. C’estlevide qui faitles gestes, qui s’avance, qui se rétracte, levide
entre les lèvres, entre les doigtles :vide entre les mots qui se poussentalors
par saccades. C’estlevide qui atoutfait… qui atoutpoussé… comme ça…
entre nos gestes… Situ veux, faisons semblantde prier…unvide pour du
vide, il en sortira bien quelque chose.
Il ouvre savalise, sortune bouteille etunvil boit aerre ;vec élégance, tend le
verre à sa femme qui refuse.
APOLLINE: – Ce quetu veux, je le cherche aussi…
Ils prient – murmuresvocalisés.
APOLLINE(à part elle): – C’estlui qui a enfoncé le plus fortl’oreiller sur la
tête… mais c’estmoi qui ai eul’idée.
UMPEAU: – Qu’est-ce qu’elle a bien pumett?re dans son cabas
APOLLINE: – Il fallaitbien en finir. On ne pouvaitplusvivre comme ça. Non,
ce n’estpas moi qui ai eul’idée, c’estSereine. Moi, j’ai faitcomme s’il n’yavait
pas de choix…
UMPEAU: – Il n’ya pas de passé. Des nœuds detemps seulement. Il faudra
mettre de l’huile dans la serrure de la porte ducimetière…
APOLLINE: – Pourquoi Sereine l’aimait-elle ?…
UMPEAU: – Nous risquerions d’être surpris la nuitpar le gardien.
APOLLINE: – Violeurs de sépultures !Sereine, l’autre jour, nous a maudits.
Mais il està nous !Il n’estpas à elle. Tous les morts sontà nous !
Nous connaissonstous nos morts. Nous connaissonstous nosmorts…
UMPEAU(vacant): – Le petit… l’idiot… avec sestraits inachevés…une
larve… il n’a rien compris… rien senti… rien pressenti… pourquoi
revenonsnoustoutes les nuitAllons-nos ?…us en finir?
Leur prière se termine:

PSYCHOMACHIE POUR UN HOMME SEUL

5 9

APOLLINEet UMPEAU(ensemble): – Dieu… qui… n’es… pas… Laisse-nous…
finir !…
Des pas résonnent. Sereine approche. C’estunevieille Ophélie,une brassée de
fleurs roses dans les bras, certaines séchées, certaines flétries, avec des couronnes
mortuaires auxpoignets, sur la tête…
SEREINE: – Je mevJe meengerai !vengerai !
Quetoute mortse change, quetoute chair setaise, etdevienne pur esprit.
C’estmoi qui souffre le plus.
Je lui porte ces fleurs plus molles que laterre, plus obstinées que letemps.
Je les piquerai dans ses orbites. Sesyeuxserontdes fleurs.
Il estencore à moi.
APOLLINE:– Oh, cela étaitbien, ce que nous avons fait.
SEREINE:– Cela étaitbien, oui !
UMPEAU:– Cela étaitbien, descendons…
Ils s’encordent, après avoir repoussé la dalle, et descendent dans le caveau.

SéquenceIII: La descente

Ils ont jetévalise, cabas, fleurs, couronnes, etc., ils descendent en rappel le
long des parois, cognent les cercueils, les ouvrent, en tirent les squelettes –
excitation,vacarme… Lesmorts souffrent. D’abord des mots et des phrases
inarticulés, on entend le «texte des morts» auquel les troisvivants participent.

VOIX OFF
(métronomique :)

Pa-pa
Ma-ma
Pé-pé
Mé-mé
Ta-ta
Ton-ton
Ma-mie
Pa-pie
Ma Granny(accent anglais)
Ô mon père
Ô ma mère
Ô grand-père
Ô grand-mère
A ma chatte
A matante

LES AUTRES
(avec ruptures de rycontrepoint) :thmes ;

Fouette-moi ça/la main passe
audévidoir/en dévidée/venir àvenir/notre petità
petit/salace de rapace / sous la pluie / les
mots goutte à goutte/les mots passent
/sous le sang/dans la giclée/les mots
dépassent/les mots passants/les mots
passés/Je suis aubord dumonde/les mots de
passe / plus hautles cœurs / les cœurs
débordentla langue / La langue estvaste
aubord dulac oùles pêcheurs ontplongé
leurs mains de cire/en forme de mots/en
haut/ onde formeattend /un peu
penché / lelac couvaitsous la cendre/la
cire estfondupêchee / leur n’a plus de
doigts mais il a soif/le lac està boire/il est

60

JEAN GILLIBERT:THÉATRE

A mon oncle
A Jojo
A Dédé
A mon pigeon
A mon grand loup
oùpleurentles loups
oùpleurentlesvaches
oùpleurentlesveaux
Auprésident
Duprésident
Auprésidentduprésident
Aumonopole
A la nécropole
A la bricole
A la barcarolle
Ausecrétaire général
Des parties basses
Des parties de partis
Mais en partie seulement
A Jacques
A Pierre
A Jean
Il n’ya qu’une dent
Dans la mâchoire à Jean
A Philippe
A Vénus Tartignole
A Marie pleine de crasse
Aupéroné etauscorbut
A l’os iliaque
Aurasibus in mortibus
A la fièvre
A l’hôpital
AuxRayonsX
Aucousin laser
Auxépuisés
Comme auxcurés
Auxportes battantes
A l’eaucrédule
Au toi, aumoi, auchoix
Atous pourun
Au un perdu
Etqu’on ne retrouve
jamais à la racine dumonde

àvendre/ausecours/ausecours/Avancez-
les-morts/en rangs serrés/entendez-vous le
grondementdes (H)uns / des deuxetdes
troisses / etdes infinies pénultièmes
/sarcastiques/Que notre mère ravaletous ces
mielleuxqui montentà nos remparts/A
bas les humains/En bas
regardezcestesticules qui se chevauchent/ces clavicules qui
débandent/ça foisonne /ça grisonne / ça
frissonne / dequoi ? / maisdubord à
bord / Dubord àtrou/du trouàtrou/
qui perd sontrou/ Oh, mon petit/tout
s’ouvre/creuse sa poitrine/que j’yenfonce
mes pieds/mes larmes et toutmoi-même
avec son sang/çavçaa ?…va !/Tuezles
enfant/ Ts / Amême? A même!umourras
seul / commeun chevmeal / laute et
meule/chevauxde la mort/cheveuxde la
mort/ lavictime està nous / lavictoire est
à nous / Serpe etserpent/ Serge et
sergent/jusqu’auboutde nostempes/les
ongles poussentau-delà de la mort/le bruit
du temps s’estperdu/etle regard estlà
etle regard estpur / il nevoitrien /

Une fois descendus, ilsvont ouvrir les
cercueils, embrasser les squelettes – rites
d’idolâtrie :étranges «passes »avec leurs
trophées.

ENSEMBLE: Victoire !Victoire !(Ils
construisentune table avec des cercueils,vont au
cercueil de Sentier, le soulèvent avec
précaution, le posent sur la table.)

PSYCHOMACHIE POUR UN HOMME SEUL

6 1

Pendant les dernières répliques envoixoff :
UMPEAU: – Nou!s sommes là
APOLLINE: – Mon chéri,tuas cinquante ans aujourd’hui.
UMPEAU: – Non pas aujourd’hui… cette nuit.
SEREINE: – Jet’ai apporté des fleurs pourton anniversaire.
APOLLINE: – Moi, à manger.
UMPEAU: – Moi des livres etduvin rouge.
Silence.
APOLLINE: – Réponds-nous, mon chéri!
UMPEAU: – N’es-tupas heureux?… pas satisfait?…
APOLLINE: – Peut-être préfères-tudupaintrempé dans dulait?
UMPEAU: – Des feuilles de papier pour faire des cocottes ?
SEREINE: – Pas detrain électrique… duvertige !
UMPEAU: – Ouvre-nous. Ouvre-toi. Nous sommes là.
Temps figé, puis brusquement :
SEREINE: – Quelque chose s’estpassé cette après-midi?
APOLLINE: – Vrai. On a bougé nos affaires ici. Les bandits de jour
sontdescendus.
UMPEAU: – Regarde auquatre !La place oùnous prenions haleine, ilya
dumonde.
APOLLINE: – Ah, c’estcela,tuastrouvéu!n camarade
UMPEAU: – Tunet’ennuies plu?s alors
SEREINE: – Vous jouezensemble ?
UMPEAU: – Netiens-tuplus à nousvoir ?
SEREINE: – Nous attendrons notretour.
Ilsvont aunouveaucercueil, celui qu’avait approché Sentier.
UMPEAU: – Noust’apporterons des rations doubles.
APOLLINE: – Des platées de petits plats.
SEREINE: – C’est tellementplus sympathique de manger en commun que
de manger en famille.
UMPEAU: – Etles lectures sont tellementplusvivantes.
SEREINE: – A hautevoix,tupenses ! Quand on estmort, la
hautevoixs’ôtetoi de là que je m’ymette.
UMPEAU: – Sereine, ne saute pas comme cela, d’une poupée à l’autre. On
ne saitplus comments’yprendre !
SEREINE: – Cyclothyme etcataclysme !:)(A elle-mêmeJe saurai bien
boucler la boucle de leur manège.
Elleva aucercu4, l’oeil n°uvre en forçant le couvercle.
Oh !oh !oh !une ombre heureuse,toute parsemée d’étoiles.
C’est une fille,une belle jeune fille, sa fiancée, sa future.
Elle prend le squelette, l’enlace et danse avec.
Ma fiancée aussi !
C’étaitmoi, emmêlée dans mes cheveux.
Jet’emmène avec moi auplus profond de laterre,

62

JEAN GILLIBERT:THÉATRE

Là oùle feupurifietout.
Jet’emmène jusqu’à laterre neuve,
A l’éden des pôles, plus loin qu’auZanzibar.
A la force, à la faiblesse, à latrace !
Ô mon Phénix, moi, que moi, dans ma chambre aurore !
Ô celavalaitla peine detoutoublier
Pour cetinstant-là !
La jeune fille qu’on peutépouser !
Ah !celavalaitla peine devoir clair dans lesténèbres…
Elle s’assoit avec la «dans les bras.morte »
Petite, moi, que moi, jete berce contre levent.
APOLLINE:
Pire que les morts ;ça s’empresse pour rien.
Folle, le père nete suffisaitpas…
Quetu veuilles, lui aussi, mon fils,
Le brûler avec cette… inconnue décoiffée…
Ah, la rage me prend devant tantd’innocence !
L’idée – c’estelle qui a eul’idée –
La Grande Idée de letuer…
Parce quetuaimais son père,
Parce quetune m’aimais pas,
Moi,ta sœur…
Umpeauet toi
Vous fomentiez
Comme fontles rêves avec leur désir d’en dessous.
Regarde-toi. Regarde-moi.
Nous sommes devenues ce que nous étions.
Toi, distante, comme la plume, jamais posée.
Moi, ramassée commeun caillou,
Contente, douloureuse, amère,
Taciturne commeun insecte.
Elle lui arrache la «fiancée »,la jetteviolemment… Umpeaula ramasse et la
range avec soin.
UMPEAU:– Habillons-nous !
Ils se revêtent de hardes ayant été étoffes splendides. Umpeaua fixé avec
des épingles – à nourrice et à linge – des« suites »de pantalons, l’un sur
l’autre.
Apolline se coiffe d’unvaste chapeau. Elle accumule manteausur manteau.
Sereine accumule chapeausur chapeaupour parvenir àune pièce montée,
comme les perruques des femmes dutemps de Marie-Antoinette.
Silence – puis musique suave. Ilsvont ouvrir les cercueils ; font asseoir les morts
dans leur cercueil, ouvrent celui de Sentier plus lentement que les autres ;portent
Sentier, le hissent sur la table sacrificielle, le couronnent.
SEREINE(pleurant): – Oh, laissez-moi !Laissez-moi !

PSYCHOMACHIE POUR UN HOMME SEUL

63

APOLLINE:– Vous avezbougé, Sire, comme lorsque j’étais enceinte de
vous…un coup de pied…telun plongeur qui remonte dufond dulit.
UMPEAU:– Il n’a pas bougé.
SEREINE:– Sa Majestéveut-elle sa souUne sope ?upe fraîche…une soupe
de pois… crémeuse… c’estmoi qui l’ai faite.
Sentier refuse l’offrande.
UMPEAU:– Agenouillons-nous. Présentons nos requêtes.
APOLLINE:– Sereine neveutque le dévouement. Elle nous atoujours
asservis.(A Sereine :)Redresse-lui la couronne. Il doitcroire à ce que nous
faisons.
UMPEAU:– Nous n’avons encore rien fait.
TOUS:
– On l’atouché.
– On l’a levé.
– On l’a habillé.
Étouffé. Il nous étouffe !Il suce not! Il s’agrippe comme dre penséeu
lierre.
APOLLINE:– Oh, j’ai souffertde ce dieuqui m’arrachaitle sein. Oh! oh!
oh !Quand je l’entraînais la nuitsur mon corps commeun ours couvertde
poils, avecun œil à fleur de peau,un roi borgne, cyclope immonde : Oh ! oh !
oh !
SENTIER:(désignant sa mère)– Elle estla pire detoutes. Lavie ne suffirait
pas à l’épuiser.(Désignant le squelette de la jeune fille :)Je la préfère, elle, lisse,
vierge, etcrue !(A sa mère:)Charnier !
UMPEAU:!… Il es– Voilà, il commandet un chêne qui a des oiseauxdans
latête !… Oui, Sire ! oui, mon Roi ! oui, mon Prince !… Majesté ! Majesté !…
Votre majesté désire-t-elle que je fassevenir les ministres : afin que nous nous
entretenions des finances duRoyaume oude la Guerre ?
SENTIER:– ZyZgoma !ygoma !
UMPEAU:– C’estmanger qu’il fautdire !
APOLLINE:– Non, parlons plutôtdevotre mariage, Majesté ! Je lui parle de
mariage :çause etça faitbienvieillir, l’idée dumariage… Désirez-vous que
j’excitevos parties ?
UMPEAU:– Nete fatigue pas comme cela, sinon nous n’arriverons jamais à
la fin.
APOLLINEet SEREINE:?– A la fin
UMPEAU:– A la fin de la nuit; à la fin de son anniversaire, avantle
premier pli de l’aube… avantque l’ennemi commun, les hommes d’en haut, ne
coassentleurs petites inventions.
APOLLINE:– Nous sommes lavraietransparence… Comme la sève qui
sourd auxaisselles des arbres… Nulle part, nulle part, il n’ya eumémoire de
cette chose-là!
SENTIER:– Zygoma !Zygoma !
UMPEAU:– Ne fais pas l’idiot!

6 4

JEAN GILLIBERT:THÉATRE

Regard d’Apolline et de Sereine. Sentier grince des dents.
SEREINE:– Sa Majesté estsongeuse. Elle mêletrop les mots etles chairs.
Voyons, quand la chair brûle, les mots naissent. Je comprends bien cela, moi.
Commentvoulez-vous qu’il aitjamais puparler puisque sa chair était vive
avec dusel dedans, puisqu’elle marnaità l’étouffée… Il ne connaîtpas le feu.
Feue l’âme, il ne l’a pas… Fouettez!-moi ça
Il a faim, c’estsimple, commetous les morts en suspens, qui ne sontpas
morts ! Regardezses lèvres ! Elles se fendent, elles craquent! La faim pousse
sur la peau; les sillons de la faim saignent! Barbouillons-le de salive etde
sang.
Crachats plus hémoglobine.
UMPEAU:– Poudre-le, maintenant! Poudre-le !
Ils le poudrent, se poudrent eux-mêmes, manduquent avec ostentation
comme des insectes – activent leurs muscleszygomatiques. Rite de repas
funéraire.
SENTIER(àvoixfaible, il chante la légende de saint Nicolas):
Ils étaient trois petits enfants
Qui s’en allaientglaner auxchamps…
Plus haut :
Il neige ainsi dans lesyeuxdes enfants,
Il neige ainsi de solitude
Sous les buissons oùmeurentles oiseaux
Chantantleur seu: lel défiur mortinsouciante !
UMPEAU:– Continuons. Sa Majesté nous ditde boire.
SEREINE:– Oui, à la prison duTemple, Madame, sœur duRoi, etlui, le petit
Louis, Dauphin de France.
Elle chante dansun fou-rire :
Allons, enfants de la patrie,
Le jour de gloire estarrivé !
Contre nous, de latyrannie,
L’étendard sanglantestlevé(bis).
Entendez-vous dans nos campagnes
Mugir ces féroces soldats ?
Ilsviennentjusque dans nos bras
Égorger nos fils etnos compagnes !
(Grisée :)Auxarmes, citoyens !…
UMPEAU:– Sire,vos ministres sontlà !…Le ministre de la Défense, le
ministre de l’Intérieur, le Prévôtde Paris, le Gouverneur de la Bastille font
étatque le peuple en armes a envahi certains quartiers… Ilsveulent votre
tête.
A Apolline:
Je lui fais la menace… Pour qu’il commande mieux!
SEREINE(maladroite) :
Pipi ?Pipi ?

PSYCHOMACHIE POUR UN HOMME SEUL

6 5

Majest?é, pipi
Non pas maintenant,
Pas sur les assiégeants…
Faites au-dessus de la Révolution,
Le jetbien droit, enjambez toutça :
Jevoustiendrai le fil,
Nous noierons la révolte.
Le jour dusacre, je letiendrai encore…
SENTIER:– Je n’aime pas la musique militaire.
APOLLINE:– Pardon, Sire… Quevotre Majesté m’autorise à lui baiser les
doigts… Oh, il a faitsous lui.
SENTIER:– Embrasse-moi. Mieuxquetune l’as fait… Plus haut!
Répugnance d’Apolline.
UMPEAU(pendant qu’Apolline, quand même, se hisse et ose…):
Oh, mon fils peintetdélavé !
Étoiles quitombezcomme des poignards,
Conduiseznos pas
Vers la résurrection !
Il pouffe.
Montrez-nous le chemin, étoiles,
Qui conduitàvous.
Et toi,vieille nuit
Oùl’on ne saitplus fourrer ses bras,
Donne-nous l’abattage
Etl’épilogue !
SENTIER(sa couronne tombe, les linges aunssi :udité horrible. Il lèveun
sceptre) :
Gare àvous !
Venezembrasser ma bouche.
Toi et toi, et toi, et tous,
Vous m’avez tourné latête,
Vous m’avezappelé roi
Comme on appelleun chien
Qu’on chasse d’entre ses jambes…
Parce qu’ilvous fait tomber(Il rit.)
Eh bien moi, jevous feraitomber
Duhautdevosv!ies assemblées
Je suis le roi des révolutions.
Rasez-moi,
J’ai besoin d’être beau
Pour me marier
Avec elle(Il désigne la «fiancée »).
Ah, j’ai faitsou?s moi
Mais j’ai peur, savez-vous !

6 6

JEAN GILLIBERT:THÉATRE

Jeveuxmourir de ma mortà moi.
Je neveuxplus êtrevotre mort.
Pipi sous moi!
C’estla peur qui ne m’oublie pas,
La grande peur qui ne me quitte plus.
Rasez-moi commeun grand menuisier
Avecun blaireauet une lame…
Etje regarderaivotre regard
Sous la mousse qui fondra comme neige.
Rasez-moi, je serai grand.
Jouez-moi le rite de mes dernières royautés.
Jevous promets d’en finir.
Pourquoitremblez-vous ?
Croyez-vous que jevais mourir ?
Ils saisissent brusquement les poignets de Sentier, le rassoient avecviolence ;
Sereine, derrière lui, lui prend la tête et l’immobilise.
SEREINE:– Approchez-vous :comme deuxbarques… qui se heurtentde
front.
SENTIER(se débattant):– Oui, le grand jeudes peines perdues !
APOLLINE:– La grand-messe des bonnes manières!… Sors le rasoir.
On rase l’Idiot: la barbe et les aisselles… comme s’il avait cinquante ans.
UMPEAU:– Il estjaune commeun métis.
APOLLINE:– Il fautlui lire letestament.
UMPEAU:– C’estça, letestament! Sereine, prends letestamentetlis-le-lui,
bien sombre, à coups de fouet!
Sereineva chercherun long papier enroulé, taché de sang, qu’elle déroule.
SEREINE(elle lit) :– Ne pas confondre les morts avec la mortde l’Autre, sous
peine que le ciel ne devienne orphelin etn’avance seul… dans le suicide…(Elle
interrompt sa lecture. Puis, à part:)Cette grande idée des hommes, nouste la
refusons.
A Sentier:
Quandtuauras seize ans, nouste prendronston sexe… Maintenant!
Le rasoir tenupar Umpeaului coupe le sexe.
UMPEAU:– La fêteva commencer.(Il jette le sexe auloin.)Ainsitupourras
devenirvieux,trèsvieux… Jumeauéternel detoi-même.
APOLLINE:– Regarde,tambour battant, ce sein qui net’a pas nourri. Mets
tes lèvres sur mes croûtes sanieuses, et tète.
SENTIER:– Amazone ausein brûlé.
UMPEAU:– Reprends, Sereine!
SEREINE:
Tun’auras de nous ni l’ennui
Ni le marasme!
Les trois personnages s’affairent, puis sont repris par levide.
SEREINE:(elle reprend sa litanie, comme psalmodiée)