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Ton histoire n'est pas la mienne

De
144 pages
La polygamie est comme une encre indélébile ; la personne qui y renonce après l'avoir pratiquée reste marquée à vie.
Perçue comme une pratique des sociétés en voie de développement, la polygamie, en Afrique, résiste à la loi et épouse aujourd'hui des formes nouvelles inspirées de la modernité. Même dans les sociétés occidentales, où elle est proscrite, la polygamie de fait se trouve dissimulée dans des liens secrets qui révèlent l'insatisfaction naturelle de l'homme. Alors quelles alternatives ?
Avec le secours du théâtre, l'auteur nous invite à vivre autrement les travers de la polygamie.
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À Alicia Françoise Ovono, mon petit Cœur

Préface
La polygamie dans les sociétés africaines, hier, aujourd’hui et demain encore ! Du Malien Seydou Badian Kouyaté, dans Sous l’orage, à la Sénégalaise Mariama Bâ, avec Une si longue lettre, en passant par Trois prétendants... un mari, comédie du Camerounais G. Oyono Mbia, et bien d’autres auteurs encore, la polygamie - et ses effets sous-jacents - n’a cessé de préoccuper les écrivains africains. C’est au tour du Gabonais J. René Ovono Mendame d’apporter sa pierre à l’enrichissement de ce débat qui suscite des polémiques et déchaîne des passions. Défendue par les uns, combattue par d’autres, la polygamie défie le temps. Plus qu’un héritage culturel, voire religieux, cette pratique conjugale érigée en mode de vie, s’exerce au profit de l’homme. Le temps du mari est distribué entre ses femmes. Certaines coépouses habitent sous le même toit. D’autres vivent séparées et c’est l’homme qui fait la navette. Leurs querelles concourent, d’une certaine façon, à sa gloire. Et s’il offre un cadeau à l’une, il doit en offrir aussi à l’autre. Une sorte de « loi » de réciprocité l’astreint à l’impartialité et au devoir de disposer des moyens financiers et matériels conséquents pour satisfaire à leurs besoins. Ce n’est pas tout ! Pour paraître juste, le polygame doit sinon tempérer, du moins dissimuler l’amour qu’il éprouve plus pour l’une que pour l’autre épouse. Il s’efforce avec plus ou moins d’habileté de tenir son rôle. Alors, tant de défis font du polygame, s’il n’a le don de thaumaturge, un véritable équilibriste. Mais il faut bien dire que l’homme n’est pas seul à s’y engager. Elle-même, la femme, semble être complice de ce jeu qui, paradoxalement, la victimise. Ne serait-elle pas devenue le témoin d’une évolution de la tradition ? Car dans l’Afrique d’aujourd’hui, si la polygamie persiste tant, c’est moins pour avoir beaucoup d’enfants que, dans une société où le célibat

des femmes est parfois mal perçu, il s’agit d’assurer une certaine sécurité aux femmes, voire de manifester une autre manière de vivre. L’un des plus grands penseurs français de ce siècle, Jacques Attali, dans un livre précieux, Amours, n’inscrit-il pas la monogamie comme un simple moment de l’Histoire et comme le dernier grand interdit qui sera brisé au XXIe siècle ? Et si l’Afrique, dans ce débat, montrait déjà le chemin ? Évidemment, nul ne sait ni comment ni quand commence l’amour et, plus encore, l’amour polygame. Cet aléa interdit toute prédiction quant à l’avenir de ce régime problématique dans une Afrique ambiguë, en quête de modernité et respectueuse des traditions ancestrales. Avec talent, l’auteur montre ici que beaucoup d’hommes comme Mbélé et Essone, deux des héros de la pièce, basculent dans la polygamie sans s’en rendre compte, sans savoir ce qu’elle est, et même – c’est le pire – sans savoir si ce régime génère vraiment le bonheur tant espéré. Dans un style qui allie humour et sarcasme, ironie et tragédie, J. René Ovono Mendame, artisan de la langue pure et observateur perspicace des mœurs de nos sociétés en évolution, retisse, telle une araignée, dans ce premier volume la toile d’une problématique ancienne mais toujours actuelle dans une Afrique en pleine mutation. La langue est si propre et belle qu’elle augure d’une seconde partie qui s’annonce déjà pleine de rebondissements. Une comédie grave, plus réfléchie qu’on n’y croit. À ne pas manquer de lire !

Bonaventure Mvé Ondo

Personnages 1. Essone, notable du village Ayéné, père de Thomas. 2. Amudzé, première femme d’Essone, stérile. 3. Zamsi, deuxième femme, mère de douze enfants. 4. Nto’o, l’aîné de Thomas, villageois. 5. Thomas, deuxième fils, médecin. 6. Titteh, sixième fils, collégien. 7. Mbélé, notable du village Bidum 8. Akoum, première femme de Mbélé. 9. Ekola, deuxième femme de Mbélé, mère de Bidzii. 10. Bidzii, fille de Mbélé 11. Mboui, veuve du village Bidum, belle-sœur de Mbélé. 12. Éyirmano, Equato guinéen, compagnon de Mboui, neveu à Ayéné. 13. Bekê, frère cadet de Bidzii.

Acte 1, Scène 1ère « La lettre » Un jour de vacances scolaires. Titteh, porteur d’une lettre de Thomas, son grand frère, étudiant en Fac de médecine à Libreville, arrive de grand matin à Ayéné. Nto’o, Titteh, Amudzé, Zamsi, Essone. La scène se déroule à Ayéné. Nto’o, raclant l’herbe à la pelle, s’écrie de joie à l’apparition de Titteh : C’est qui ça, Titteh ? Tu as dû quitter Matib avant le chant du coq ? Titteh, joyeux : Oui. Nto’o, surpris : Tout seul ? Titteh, d’un ton brave : Que m’arriverait-il ? Nto’o : Rien. Tu es maintenant un homme. (Il hèle.) Ha Nin’Amudzé1, Titteh est arrivé. Amudzé, joyeuse, dansotte en scandant les sobriquets de Titteh : « Cœur de mon ventre », « Epervier des cimes », « l’Etoile filante de mon firmament » est là (Elle étreint Titteh.)… Je vais manger du poisson, mon « martin pêcheur » est là ! As-tu la paix aux chairs2 ? Titteh, joyeux : Ça va bien, Nina. Amudzé, élogieuse : L’autre homme male3 a montré le corps ! Akiba4 ! Essone, fabriquant une hotte d’osiers dans son vestibule. Impatient, il pique une petite colère, puis blâme : Quand un fils arrive de loin, il salue d’abord son père... (Titteh vient
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Nina Amudzé. Comment vas-tu ? La chair est la métaphore du corps. 3 Pléonasme traduit à la lettre et servant à mettre quelqu’un en valeur. 4 Merci. 11

hâtivement étreindre son père affectueusement.) Et la santé ? Titteh : Ça va bien, Tita. (Retournant à la cuisine, il remet la lettre à Amudzé.) : C’est Thomas. On me l’a remise au collège. Amudzé, émue : Ha Zame5 ! Qu’y a-t-il ? Ouvre-la vite ! Beyok6, cette planète de malheurs et faits divers ! (Hélant le nom de son mari) Ha « Mon Ami7 ô » ! Viens vite ! « Fonkui »8 nous a écrit ? Essone, entrant hâtivement, s’en prend à Titteh, puis s’assied. Zamsi lui tend un bol de café et du manioc cramé : Vos maîtres vous enseignent même quoi à l’école ? Une lettre arrive de si loin et tu la remets aux femmes ? (Il arrache la lettre à Amudzé, feint de l’ouvrir avant de la tendre au jeune collégien.) Ouvre et lis nous-la ! Amudzé, s’emportant contre Essone : Pourquoi t’énervestu ? Les femmes mangent-elles du papier ? Alors, lis maintenant ! Essone, arrachant de nouveau la lettre à Titteh, la jette à Amudzé : Lis-la toi-même ! Amudzé, remet la lettre à Titteh en blâmant Essone : Tu aimes polémiquer de si grand matin… Nto’o, réprimandant ses parents : Ha Nina ! Toujours de petites querelles comme des enfants ! Pourquoi êtes-vous comme ça ? Zamsi : Demande-le à ton père, le roi du bavardage. (Sourire de Nto’o.)
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Dieu ! Libreville. 7 Surnom d’amour. Amudzé et Essone s’appellent ainsi depuis l’adolescence. 8 Petit surnom de tendresse souvent attribué aux enfants chéris. 12

Essone, à Zamsi : « Tu prépares, je ne fais que manger9». Nto’o : Écoutons d’abord ! Vous reprendrez vos querelles plus tard. Amudzé, inquiète : Ha Zame10, mon pauvre enfant ! Que lui est-il arrivé, seul, si loin ? Titteh, ouvrant l’enveloppe, sort la lettre avec, à l’intérieur, la photo de Thomas en compagnie de ses condisciples. Une jeune Européenne lui tient le bras. Agréablement ému, Titteh s’exclame : Héé, Thomas avec une Blanche ! (D’un ton emphatique.) Mon frère ! Zamsi, lui arrachant la photo : Je veux voir mon petit roi. (Pensive, elle observe la photo, la main sous le menton.) : Pitié ! A qui pense-t-il ? Je suis sûre qu’il pense à moi. Essone, arrachant la photo à Zamsi, réplique : Tu mens. Il ne pense pas à toi. Il pense à son père. (Souriant, observe la photo, puis lance.) Moi-même tout craché. L’école est vraiment jalouse. Elle m’a volé mon enfant. Amudzé, prenant la photo : Fais voir ! (Elle tourne, puis retourne la photo vers la porte. Titteh vient à ses côtés.) Plus d’yeux pour distinguer les images. Où est-il ? Titteh, souriant, lance à Amudzé: Toi aussi, Nina ! Tu ne reconnais plus ton fils ? Amudzé, à Titteh : Moque-toi bien de moi. Demain, tu me rejoindras. (S’exclamant de joie.) Eyié ! Je vois un adulte. Tsah ! « Mon Ami » a raison : « Fonkui » n’a rien de ses mères…
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Expression usuelle signifie qu’Amudzé incarne le bavardage, Essone ne fait que l’imiter. 10 Mon Dieu ! 13

Essone, souriant : Vous pensez qu’il porte mon nom pour rien ? (Il reprend la photo, puis l’observe encore.) Titteh (commence à lire la lettre.) : Il dit que… Essone, sévère : Es-tu « malade de la tête11 » ? Ne vois-tu pas que j’admire encore le petit Essone ? (Commentant la photo) Mon viéh12 ! Regarde les yeux, le nez, comme moimême ! Amudzé, installant une marmite au feu, réplique ironiquement : Tu as un sosie. Pousse alors un cri de joie ! Zamsi, d’un geste de la main interrompt Titteh, puis hèle sa coépouse : Ha Nan’Amudzé, viens d’abord ! Amudzé, se frappant les mains pour se débarrasser de la cendre : Ha « Mamién13» mon oreille est là-bas. Commencez la lecture ! J’apprête le café de ton homme. Zamsi, provocatrice : Laisse ça ! N’es-tu pas fatiguée, comme moi, de servir sans être servie ? Amudzé, plaintive : La femme ne vient sur terre que pour souffrir à servir l’homme toute l’éternité. Je ne sais qui m’expulsera de ce monde injuste. (Elle s’assied en face d’Essone.) Essone, répliquant : Personne ne vous appelle sur terre et personne ne vous y retiendra si vous vouliez la quitter. D’ailleurs, les hommes vivraient mieux sans vous… Amudzé, critique : Peux-tu vivre sans femme, toi ? Nto’o, exaspéré, blâme Amudzé : Ha Nina !
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Es-tu fou ? Cette expression habituelle semble situer l’origine de la folie dans l’intellect. 12 Mon vieux ! 13 « Moi-même », nom de belle-fille attribué par la première épouse à sa co-épouse selon la tradition. 14