Tu es Pierre

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Pierre, militaire à la retraite, fait connaissance, sur un site libertin, de Nuit de soie.
Séduit par l'écriture de cette femme dont la quête diffère de celles qui peuplent d'ordinaire cette sorte de site, Pierre se retrouve entraîné dans une spirale délicieuse faite d'échanges épistolaires et coquins via la toile. De la magie des mots qui opère entre ces deux êtres solitaires découle une évolution des sentiments pas si inattendue qu'il y paraît.
Entre amours anciennes et rêve virtuel, voici Pierre, militaire à la retraite et Nuit de soie, mélange de songes.

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Ajouté le 30 septembre 2014
Nombre de lectures 523
Langue Français
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TU ES PIERRE RoseLys DesDunes © Éditions Hélène Jacob, 2013. CollectionLittérature sentimentale. Tous droits réservés. ISBN : 979-10-91325-85-1
Chapitre 1 – Pierre
La cinquantaine épanouie, résolument célibataire et sans attaches depuis vingt-trois ans, Pierre vit à Vars, petite commune située à une vingtaine de kilomètres de Brive-la-Gaillarde.Militaire à la retraite depuis deux ans,physiquement attrayant avec ses yeux noisette, sa fossette au menton et ses cheveux qu’il porte résolument courts, il est inscrit à « Courir en Corrèze » et au stand de tir proche de son domicile. Depuis un an et demi, il est membre actif sur un site de rencontre où il entretient une correspondance ponctuelle avec diverses personnes, qu’il qualifie volontiers « d’amies ». Un questionnaire à remplir esquisse un portrait des intervenants sur ce site. Une boîte aux lettres permet d’échanger des mails. Il y a également un tchat instantané et un espace webcam mis à disposition des inscrits qui le désirent. Son pseudo ? Pierrafeu19. Étant fan de cette bande dessinée, le jeu de mots avec son prénom lui avait paru rigolo. Choix judicieux, qui lui a permis de mettre en guise d’avatar le Fred Pierrafeu de la BD, avec son bandana et sa tunique en peau de bête. Son album secret, que lui seul peut déverrouiller sur éventuelle demande coquine, renferme deux clichés qui ont été pris lors d’un marathon et sur lesquels il se trouve particulièrement avantagé par le marcel à dossard et le flottant rouge vif. Son message de présentation est sobre et ouvert à toute interprétation : Tout est « presque » possible… Pourquoi ne pas en discuter ? Cet hameçon lancé dans l’océan du site lui a déjà valu quelques bellesprises. En parfait militaire, il planifie la mission à remplir, étudiant les messages de ses correspondantes pour essayer d’en découvrir les travers et attraits. Les fiches de présentation aiguillent notre enquêteur en herbe. Jusqu’à présent, ces échanges épistolaires et leur étude minutieuse ont donné des résultats assez probants quant à la fiabilité et aux intentions des intéressées. Bien sûr, les photos placardées sur ce genre de site aident à se faire, assez vite, une idée relativement précise des intervenantes et de leur recherche. Il en a rencontré quelques-unes en vrai, de ces femmes, vivant avec elles de brèves histoires clairement et uniquement fondées sur le sexe. Pierrot est divorcé depuis vingt-trois ans. Sa vie sentimentale quasi inexistante n’a été traversée que d’aventures sensuelles déroulant leur pis-aller dans les pays où il était en
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mission et, depuis sa retraite, de ces passades explosives et ponctuelles qui lui vidaient le corps pour un temps. Le cœur en stand-by et les sens assouvis, tout ça lui allait très bien. Jusque-là. Il visite souvent la liste des nouvelles inscriptions et, ce jour-là, une photo harponne son regard. Une photo qui change de celles dont les pages féminines de ce site sont habituellement outrageusement encombrées. Une jupette courte, des bottes à lacets, un petit caraco dentelé et sexy. Des cheveux jusqu’aux reins, cette femme pose de dos, penchée en avant, un genou sur une chaise. Sa cambrure insolente attire. La grâce du geste figé impose des envies insensées. Pierre passe la flèche de la souris à la lisière du tissu en dentelle, frôle le liseré de chair au ras de la jupe, remonte sur les cheveux défaits. Sa fiche : NuitdeSoie, cinquante ans, demeurant à Angoulême (16000). Rien d’autre ! Son message de présentation dit : Bonjour, je suis sur ce site pour trouver un correspondant sympa et drôle. Les jeux de peaux ne sont pas à envisager dans le proche immédiat, je veux d’abord épistoler… Épistoler, certes, mais tant qu’à faire, autant que ce soit avec un homme à mon goût. Aloreuuuuuuuu, je le voudrais ayant passé la cinquantaine ou la frôlant de peu, pourvu, de préférence, d’une fossette au menton, d’un certain humour – pour ne pas dire d’un humour certain – et privilégiant les jeux de mots aux jeux de maux… Je ne tchatte pas, ne fais pas de caméra – n’insistez pas, non non – et ne réponds ni aux mâles pas polis ni aux messages genre SMS. Voilà, tout est dit ou presque… Amateurs pas mateurs à vos plumes… Pierre n’hésite pas une seconde, il clique sur « Envoyer un Email » et il écrit. Bonjour, quel plaisir de vous lire. De l’humour, de l’imagination, des finesses !! Manquerait plus que vous soyez mignonne ! Je m’appelle Pierre, je suis corrézien et j’adorerais faire votre connaissance. Tu parles, se dit-il, elle doit avoir une messagerie surchargée, cette fille ! Je n’ai aucune chance ! Le soir même, il avait une réponse. Bonjour, Pierre… Rire, disons que je suis jolie, c’est du moins ce que l’on me dit. Original, sympathique et bien tourné, votre message m’a, en plus, fait rire, ce qui est un avantage certain à mes yeux. J’avoue que je privilégie la correspondance à tout autre mode d’échange comme vous l’aurez sans doute compris en lisant ma fiche de présentation. Si correspondre avec moi vous tente, je vous confie mon adresse perso-secrète-de-la-mort-que-si-vous-la-communiquez-je-vous-maudis-jusqu’à-la-fin-de-vos-jours-et-même-après et nous essayons de nous amuser ensemble (en tout bien tout honneur bien entendu !). Pour faire clair, je ne suis
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pas une morte de faim (j’ai appris la signification de ce terme il y a peu sur ce site) et je ne suis pas non plus dans l’attente de LA rencontre qui va changer le cours de ma vie. Je cherche juste un correspondant aimant rire, coquiner et écrire. Donc, à vous de voir (ou pas !) – Nuit Même pas peur !répond-il dans la foulée.Oui je veux !!Voilà comment a commencé leur histoire.Leurs premiers pas avaient été hésitants, chacun essayant de prendre la dimension de l’être qui écrivait de l’autre côté du clavier. Après quelques échanges tâtonnants, la complicité était née, évidente, et Pierre s’était découvert une vraie passion pour ces échanges, ce jeu lui rappelant les messages qu’il envoyait à Lyson au début de leur mariage, quand il partait en mission pour plusieurs mois et qu’elle lui manquait si fort. Avec Nuit, il s’amuse comme un fou et il en est sûr, elle aussi. Ludiques au tout début, leurs échanges se sont petit à petit mués en agaceriessexitentespuis, au fur et à mesure de cette fréquentation, en histoires se terminant immanquablement par de fulgurantes jouissances fantasmées. Ils aiment l’un et l’autre s’agacer, se chercher, combiner les mots et en faire des bombes incendiaires qui les laissent souriants et excités. Il retourne, à ses uppercuts qui le foudroient sur place, des directs bien tournés, répondant à ses délires avec la même fougue, la même rudesse grivoise qu’elle. Auteur caméléon, elle passe
du romantique au trivial avec une aisance qui le laisse pantois. Il se découvre aussi. Espiègle, hardiment hard, il la suit sur la piste qu’elle trace, usant des mêmes ficelles pour transformer un mot anodin en friponnerie, en suggéré prégnant voire même en sex-toy virtuel. Elle agite les mots comme une muleta aux naseaux du taureau et lui fonce, sans réfléchir, dans leur pourpre. Certaines phrases plantées comme des banderilles dans les flancs, il ne compte plus les fois où il s’est retrouvé à satisfaire manuellement les désirs qu’elle lui a soufflés. Il sait l’effet, les effets que peuvent provoquer ces missives, et est bien conscient que replonger dans ce vertige provoque des dommages collatéraux dévastateurs dont il apprécie à l’avance la délicieuse torture. Ils s’envoient plusieurs messages par jour, mettant au point des scénarios inspirés de leurs diverses occupations. Une visite au magasin de bricolage devient l’occasion d’une histoire avec un des vendeurs, un feuilleton que l’on commence et que l’autre continue. Ils tissent ainsi tout un assortiment de costumes où ils se glissent à loisir. Passent entre leurs doigts la boulangère et son petit mitron, la contrôleuse des impôts et le contribuable, la dame de compagnie et le joli laquais. Chacune de leurs visites dans ce monde virtuel de jeux de prises et d’emboîtements explore à l’envi une époque, un lieu, une situation. Et comme ils se complètent bien ! Un vrai miracle ! Les histoires évoluent, prennent des chemins détournés, mais aboutissent invariablement sur une clairière pleine de soleil. Que c’est bon ! Et puis, ils
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se font rire et c’est magnifique. Parfois, l’un comme l’autre éprouvent le besoin de se confier et affleurent alors, sous les mots, les êtres et leur vécu grisâtre. Mais en général, le réel s’estompe rapidement et bascule rapidement dans les virevoltes sexy, voir dans l’outrageusementVoici presque un mois osé. que dure ce petit jeu et ils ont échangé soixante-dix messages ! Il a même laissé tomber ses va-et-vient sur le site coquin, n’y retournant qu’épisodiquement pour répondre, succinctement, aux messages déposés par d’autres. Au fil du temps, les confidences se mêlant aux coquineries, ils s’apprennent. Nuitdesoie, divorcée depuis deux ans, vit en Charente. Sa vie présente menaçant de suivre les mêmes voies pas drôles que sa vie passée, elle s’est inscrite sur ce site libertin comme on se jette à l’eau sans savoir nager, se lançant une sorte de défi ! Mais, lui écrit-elle, un jour de confession, mises à part les correspondances avec quelquesjolies plumesdu site, elle n’a rencontré personne depuis… depuis qu’elle a arrêté de compter le temps. Et comme si révéler son vrai prénom équivalait à la mettre à nu, elle signe toujours Nuit. Depuis quelque temps, ses messages se sont espacés. Ils sont devenus moins incendiaires et plus irréguliers. Elle attend parfois deux jours avant de lui répondre. Elle attend… C’est du moins, l’idée que Pierre s’en fait. Il essaye de ne plus y penser, mais en vain ! Il essaye de lui chercher des excuses, mais ne lui en trouve aucune ! Il retourne sur le site libertin. Tout y est devenu fadasse. Les messages qu’on lui laisse semblent grotesques et toutes les photos qu’il mate sont vulgaires. Il est dépité. Il va espionner et regarde à quand remonte la dernière connexion de Nuitdesoie. Deux jours ! Il échafaude une tripotée d’hypothèses pour colmater son manque. Il l’imagine malade, mais elle l’aurait prévenu. Accidentée ? Il pense souvent au pire. Amoureuse ? Et si elle était amoureuse ? Pourquoi cette pensée le percute-t-elle ? L’attachement qu’il voue à cette femme esquissée a subi une étrange mutation, lui semble-t-il, depuis le début de leurs échanges. Le coquinement virtuel, sous la poussée lente et subtile des confidences mêlées à la régularité quasi journalière des messages, a cédé, faisant place à un état d’esprit proche de l’amour naissant. Pierre ressent pour Nuit une attirance qui prend sa source bien au-delà des mots. Et cela le laisse perplexe. Fragilisé par l’arrêt brutal de toute correspondance et par l’évidente réalité du peu qu’il sait de Nuit, il se sent comme un amoureux à qui on aurait posé un lapin. Il ne sait pas où elle habite vraiment, il ne connaît que son pseudo. Il devient irritable, ne comprenant pas comment elle peut le laisser mariner comme ça ! Curieusement, il ressent cette absence comme une trahison ! Elle l’a planté… Alors, dans un sursaut d’orgueil ridicule – il s’en rend compte à présent – Pierre lui envoie
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ce message : Je pars trois jours et je ne pourrais pas me connecter avant mon retour. @plus, bisous, Pierre. Non, mais hoooo ! C’est qui, qui pisse après les murs ? s’est-il dit en se remontant le pantalon jusqu’aux dessous-de-bras. Ça, c’était lundi… Et là, on est mardi et déjà, il n’en peut plus, le Pierrot. Alors, pour parachever son nouveau statut de commandant en chef de sa vie personnelle et couper court à tous les scénarios catastrophe échafaudés par son cerveau en manque, il endosse son costume de sportif. Il ouvre sa messagerie, on ne sait jamais, hausse les épaules quand le néant s’affiche,je m’en fous de toute façon, alors,enfile un flottant et un marcel et part dompter sa frustration sur les chemins de Corrèze. Rien à battre des merveilles qui l’entourent. Il regarde ses pieds qui martèlent la terre, les crampons arrachant hargneusement les petits cailloux des chemins de traverse qu’il emprunte. Il court ! Pour ne pas rester chez lui et ouvrir toutes les cinq minutes cette putain de messagerie. Il court ! Pour essayer d’oublier la toile où il s’englue. Il court et revient épuisé, en nage… il s’assied devant son ordi avant même sa douche, ouvre la messagerie… jure un bon coup, va à la douche, expulse son trop-plein de dépit d’une poigne de fer et repart… faire ses courses, boire un verre au café du bourg. Il va discuter avec sa voisine du bout du chemin, qui n’a pour passion que ses rosiers. Mais parler oïdium et pucerons quand on a en tête des mots et des images épineuses n’est qu’un palliatif. Alors, il revient chez lui, va d’un pas désinvolte vers l’écran qui le nargue de son œil hypnotique… clique sur « messagerie », sans prendre la peine de s’asseoir… Dans le petit carré de droite apparaît le minuscule chiffre un,qui lui donne déjà des extrasystoles ; il ouvre sa messagerie : Nuitdesoie vous a envoyé un message. Il se laisse alors choir sur son siège… ouvre… et lit :Bonjour Pierre. Comment allez-vous ?Son souffle revient, son cœur ne se calme pas pour autant…
Bonjour Pierre. Comment allez-vous ? Bon, vous ne lirez pas ce message avant mercredi, donc, si j’ai bien compris ? J’espère vous manquer comme vous allez me manquer ! Êtes-vous fâché ? Juste un petit courrier de votre part ! Pas de longue missive, pas de description de jeux de peaux… Chui bleue… En plus, ici, il fait un temps exécrable et j’aurais aimé que vous me parliez, j’sais pas moi, de sable chaud, de dunes mouvantes, d’herbes folles jouant avec le vent… Pfffffffffff, dépitée je suis… j’m’en va, voilà. Je sors, comme une princesse, en haussant les zépaules de dépit (oui, chui comme ça !!!) Vous noterez que je prends quand même la peine de mettre ma police favorite ainsi que le douze en taille de texte pour que vous lisiez bien ma dépitation. Ça alors, c’est tout elle ! Sans aucune explication quant à ces deux jours sans nouvelles,
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elle réussit à balayer, d’un message léger genre plumeau sur poussière, toute la rancune que Pierre a en stock ! Elle réussit à lui tirer un sourire, encore. Et il est là, béat. Il ne lui en veut plus, il a oublié ses tourments. Il retrouve son entrain, sa bonne humeur, se savonne le crâne des deux mains, de contentement. Elle est revenue. Mais comme un idiot, il s’est enferré lui-même en lui disant qu’il partait pour trois jours. Répondre à son message aujourd’hui serait se trahir. Il l’imagine derrière son écran, un sourcil relevé, murmurant dans un sourire : « j’en étais sûre ! » Et rien que ça…, ça lui fout les boules. Son orgueil de mâle se rebiffe. Alors, pour se calmer d’elle, il ouvre son dossier Nuitdesoie. Les mots s’affichent : N’essailleriez-vous (pinaise, ça fait cinq minutes que je bataille avec l’orthographe de ce mot alambiqué… je jette l’éponge) pas de noyer le poisson, là ? Si…, je le sens bien comme ça !! Et si cela me plaît, à moi, de vous savoir dur et gêné de cet état ? Dans sa missive précédente, il lui avait avoué l’état pitoyable dans lequel il se trouvait suite à la lecture d’un de ses fulgurants messages – alors qu’il était prétendumentà son bureau, mensonge éhonté pour éviter le mot « retraité ». Il continue sa lecture : Ce week-end qui n’en a pas fini m’a apporté quelques couleurs. Je suis allée au Grand Crohot, une bonne heure de route par ce samedi de canicule. La plage et l’océan sont souverains contre la mélancolie. J’ai pensé à vos mots en laissant le soleil pénétrer chaque pore de ma peau, le vent me caresser de ses mille petites langues salines… Pierre, vous étiez à mes côtés sur le sable blond et je soupirais d’aise. Je vous guettais derrière l’écran de mes lunettes de soleil et suivais avec plaisir l’évolution de vos envies. Vos yeux sur ma bouche imaginant les mille délices qu’ils lui infligeraient. Taquine, j’humidifie mes lèvres, je vous vois frissonner et devine votre émoi naissant au bombé d’un tissu censé dérober, mais qui dévoile, au final. Vos yeux, sur mon cou que je ploie en arrière, pour offrir, là encore… Hooooooo oui !! Vos lèvres envolées frôlent mon menton, la naissance de mes cheveux, le creux de mon oreille et vous… vous… ! Vos yeux, sur mes seins nus… Votre bouche s’arrondit, mes tétons ont éclos et vous voudriez les déguster, les mordiller comme un petit fruit nouveau. Quelle diabolique envie… Mon nombril offre son asile à vos pupilles, petit colimaçon ombré d’un creux subtil… Votre langue taquine y ferait bien son nid…
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Et puis, ouiiiiiiiiiiiiii, avec cette lenteur insupportable, insupportablement torturante, vous… hoooooooooooo… vous écarteriez, tissu prison, plissure de peau, petit bouton… Hooooooooooo… Gardez-moi en vie… ouiiiiiiiiii… Je le veux… léchez-moiiiiiiiiiiiii, lààààààààààà ! Doucement, insupportable plume puis calame dardé… Frissonnez-moi d’aise, tétez-moi de soupirs, je veux mourir par vous et renaître et mourir… Et puis renaître encore au printemps de vos soins… Je meurs, reins cambrés pour vous échapper, mains crispées sur votre tête pour vous retenir… Je ne sais pas… Je ne sais plus… Je meurs… La magie opère à nouveau. Il bande !!
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Son mariage avait duré sept ans. Militaire, toujours en mission, sa femme avait fini par se lasser de ses absences répétées et infiniment longues, si longues. Pourtant, comme ils s’étaient aimés.
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Chapitre 2 – Lyson
À vingt ans, Pierre avait embrassé la carrière de militaire pour devenir « Le » sauveur du monde. Le cœur en bandoulière et la fleur au fusil, il se contentait de filles faciles, de celles que l’on appelle filles à soldats,justement. Il tirait son coup, sortait sa tune, payait et s’en allait, tranquillou pépère pour quelque temps, de ce côté-là du moins. e Cantonné au 126 RI de Brive-la-Gaillarde, il roulait sa caisse, un soir de juin, aux Foires Franches installées Place de la Guierle. Avec cinq de ses copains troufions, il avançait dans la foule compacte, heurtant des corps en dérive, en évitant d’autres. Faisant une pause au stand « Tir à la carabine, on gagne à tous les coups » pour y perdre et son temps et ses pépettes, levant le nez vers les grandes roues qui déployaient leurs nacelles comme des paons leurs ocelles. Rigolant bêtement quand un de ses potes, d’un coup de coude discret, lui signalait une bonne en approche. Alors qu’il badait devant un stand de peluches dignes de la nursery de Gulliver au pays de Lilliput,elle fut! Au milieu d’un groupe faisant le pied de grue devant un étalage de gourmandises, croquant une pomme d’amour et, inconsciemment, les tripes de plein de mâles déambulant par là,elle était. Dans le désordre bruyant de la fête, il ne voyait plus qu’elle. Ève et son fruit défendu, un petit bout de croquant au coin de la bouche, grain de beauté vermeil qu’il aurait bien léché. Et elle ne l’avait même pas vu. Et lui qui ne voyait plus qu’elle! Extirpé du nirvana par un coup de coude dans les côtes, il avait retrouvé, brutalement, la fête et ses tumultes. Les cris dans les manèges, les hurlements aigus, la musique barbare pulsant des comme tam-tams, les encouragements clamés dans les micros et tissant, folle toile, un réseau impalpable attirant les chalands. Il avait retrouvé les yeux de ses copains qui avaient, eux aussi, repéré la superbe. Il les détesta, tout à coup, et il savait pourquoi. Le groupe de gourmands se détache du stand, qui avec des gaufres grandes comme des feuilles A4 couvertes de chantilly, qui avec des chichis dans un sachet graisseux, qui avec des nougats aux couleurs d’aquarelles. Encadrant cette femme comme une centurie, ils reprennent leur route, engloutissant fritures et bonbons. Stoppée dans son cheminement par la dégustation délicate de son fruit vernissé, la toute belle est isolée du groupe. — Lyson ! s’écria un des centurions. Lyson ! Son prénom avait survolé le tohu-bohu, lettres en ruban atterrissant dans sa seule
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