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Un enfant est un don du ciel répétait ma grand-mère

De
442 pages

Un jeune homme handicapé nous conte sa vie à travers un dialogue imaginaire avec sa mère. Il exprime l’amour qu'ils se portent mutuellement; plongeant une plume aimante dans son intime condition humaine pour nous dire que la vie vaut le coup. L'humour se retient avec pudeur au fil des sentiments qu'il éprouve pour une jeune fille de son âge. Il s'expose à s'imaginer réunis, dans l'absolu de l'éternité. On voudrait le croire.


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Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-69654-0

 

© Edilivre, 2015

Dédicace

 

 

A Damiens, Jean, Louis,

Un enfant est un don du ciel répétait ma grand-mère

 

 

De

jerm@louret.com

à

elise@louret.com

Lise, ma chère fifille,

Je comprends que tu n’aies pu te déplacer pour les obsèques de ta maman. Il est vrai que ce n’eut pas été raisonnable de passer outre à ta condition de future mère, presque à terme ; prendre l’avion avec un gros ventre depuis Bamako via Paris avec les bagages eut été même dangereux pour toi et le bébé. Et puis ta petite Flora ? Sans sa mère…

Je me demande s’il n’y a pas quelque chose de maudit au royaume de notre famille ? Cette question me tourmente et me noie dans les larmes ; elle cloue mes doutes aux murs de ma solitude. C’est presque une obsession ! Elle m’insupporte et ternit ma joie de vivre, encore timide à remonter à la surface de mon quotidien. Pourtant, je peux t’assurer que rien ne me fera oublier ta chère maman, ni notre Yann chéri parti voilà déjà plus d’un an maintenant. Leur présence me manque si fort ! Je te supplie de ne pas pleurer plus encore sur la disparition de ta maman, son chagrin portait aussi les nôtres. Prisonnière de sa souffrance, elle se sentait clouée sur sa croix de douleur et de solitude. Elle se voyait incapable de changer le cours des choses ; de reprendre goût à la vie. Elle aurait donné la sienne, pour obtenir ce pouvoir. L’a-t’elle fait ? Dieu a-t-il voulu la rendre à son bébé, notre Yann, dont la mort, pourtant prévisible, l’avait profondément affligée ? Va savoir ! Demeure en moi ce doute parmi tous ceux qui tapissent le sol fuyant de ma mémoire.

Mais revenons au quotidien ! Ce que j’ai fabriqué pour faciliter la vie quotidienne et pratique de Yann reste disponible à la maison. Je te tiendrai informée de mes nouvelles avancées techniques pour améliorer le handicap des enfants blessés de la vie, que tu côtoyes au Mali. Sans devenir une obsession supplémentaire, ces recherches m’aident à soutenir la perte de ta chère maman et celle de Yann, sans compter le vide provocant de ton absence, Elise chérie. Enfin mes occupations me gardent-elle de devenir un vieil homme inutile…

Pourrai-je un jour venir vous visiter dans votre village ? Dans cette optique, je cherche à lier des liens avec des Associations maliennes ayant éventuellement besoin de matériel médical. Je crois pouvoir apporter à l’une d’elles ce qu’elle espère pour un de ses petits patients. Je me rendrai alors disponible, pour vous serrer dans mes bras. Promis juré ! Un peu de piste sub-saharienne me retendra la sangle abdominale…

Sur ce, laisse-moi te dire que je t’aime, ma fifille. Que nos larmes soient celles du bonheur de vivre tous ensemble, unis, si ce n’est par la pensée, la mémoire… Et l’Internet !

Mille bisous à Flora et salut à Paulo. Je t’embrasse.

Ton papa.

 

 

De

elise@louret.com

à

jerm@louret.com

Cher Papa,

Je sais la douleur d’une mère, maintenant. Maman est sûrement bien heureuse là haut, au paradis de nos êtres chers. Elle m’a tellement donné et moi si peu que je n’aurai de cesse de prier pour elle en pensant à tout ce qu’elle m’a appris. Elle est et restera ma Maman, même si son cœur est parti rejoindre celui de Yann, qu’elle a tant aimé d’un amour d’abnégation et d’abandon d’elle-même. Notre vie est ainsi faite et nous la prenons comme elle vient, avec les vicissitudes, les peines et les joies qui nous abordent. Nous sommes ses émotions, sinon rien ; c’est ce que je ressens, Papa.

Pardonne-moi de ne pas t’avoir joint plus tôt. Paulo s’en est chargé, il est vrai ! Mais j’aime aussi tapoter sur le clavier quand il s’agit de demander des nouvelles et de me raconter à toi. Pour te parler de nous. Ma vie au Mali avec mon ingénieur du froid ne me prive pas d’avoir trop chaud ; notre petite Flora, bien qu’assise dans son parc, en souffre aussi. Inévitablement. La bonne nouvelle du moment, évidemment déjà connue à Couëron est que j’ai mis au monde notre petit dernier, Jean. Notre deuxième enfant possède un ADN sain, disons… Normal par rapport à la mucoviscidose ! Fait avéré et vérifié scientifiquement. Un futur « Président », quoi ! Comme ils clament ici en roulant les « R ». Les analyses l’ont confirmé. Notre soulagement est bien réel. La nuit quand je me lève pour le biberon, mon cœur léger rougit mes yeux mouillés de joie, aussi visible que la croix du sud dans le ciel clairet ; lequel entre parenthèses, nous est tombé sur la tête hier. La saison des pluies revient.

Mais au village le bruit a couru l’oued que ce beau rejeton n’est pas de mon mari car notre médecin de brousse issu de la Faculté s’est laissé aller à des bavardages coutumiers, aussi traditionnels que confondants. Je n’ai pas apprécié et mon costaud non plus. Paulo a donc organisé une réunion sous le grand arbre à palabres, avec le chef du village. Un thème unique : Pourquoi notre « petit Jean » ne porte pas la maladie génétique ? De fait, il tenait absolument à repositionner son honneur de mâle mis à mal en place publique. J’étais d’accord ! La gentille et belle femme, scientifique de renom exerçant des recherches sur le génome humain dans un grand hôpital de Paris est revenue expliquer de façon claire et déterminante pourquoi les analyses effectuées nous assurent de notre fidélité conjointe. Juste quelques petits dessins explicites ; un jeu d’enfants, si j’ose dire ! La psychose dégonflée pour avoir été éclaircie, la vérité fut clamée. Acclamée, haut et fort !

Par ailleurs, je dois te dire que je suis profondément troublée par les circonstances du décès de Maman. En effet, peu de temps avant la mort de mon frère adoré, mon Yannou chéri, il m’avait transmis le fichier d’un manuscrit écrit « de sa main » au clavier de son ordinateur. Je n’ai pas fait plus que ça attention, sur le moment, à cette histoire qui me rappelait trop la sienne, la nôtre. Tu sais ce que c’est : on lit en travers, on se rappelle des anecdotes qui font rire et puis on passe à autre chose qui presse…

La semaine dernière, j’ai relu son roman. Aujourd’hui, par son caractère prémonitoire, elle m’apparaît extraordinaire, son histoire. Aussi, je t’adresse en pièce jointe le fichier « un don du ciel ». Je t’avoue qu’en le relisant j’en ai pleuré, tant cette mémoire a remué des souvenirs émouvants autant pénibles que joyeux de notre vie de famille ; du temps où nous vivions ensemble, tous les quatre, à Couëron. J’ai été heureuse avec Yann, tu sais. Nous nous aimions fort. Il avait un cœur d’or et un esprit d’une étrange force, incorporelle, céleste. Entre l’ange et le farfadet… Mon petit génie des sables de Pen Bron !

Mais je m’arrête, Papa… Je ne veux pas ouvrir nos cicatrices inutilement, ici. S’il te plait, lis ce texte invraisemblable et pourtant d’une fiction si extraordinairement proche de notre vécu. Sa vie romancée sous forme de dialogue avec Maman, à se demander si elle ne l’a pas lu avant de mourir. Je te dois cette vérité Papa. Pardonne-moi.

Je dois te laisser. J’ai un rendez-vous chez le médecin ; Flora me fait un petit rhume.

A bientôt ! Je t’aime.

Attends ! Comment ne pas rajouter ce que Maman disait souvent à propos de Yann, « C’était écrit. »

Ta fifille Elise

 

 

L’océan battait en neige l’écume de mes souvenirs… Mes yeux ne se lassaient pas de contempler le visage de l’Eternité dont la blancheur diaphane voilait le bleu du ciel infini. Un bleu de repos incarné dans les ors solaires de l’Absolu. Etais-je bien mort ? Je n’en revenais pas ! Ou plutôt, si, hors des temps, futur présent et passé, je me sentais heureux, émerveillé, libre de me mouvoir. Mon âme ailée transportait mon être au-delà de toutes mes espérances du vivant, vers un pays que jamais, ô non jamais, je n’eus pensé atteindre. Le bonheur ! Enfin ce que je définissais comme étant cet état de légèreté du corps et de l’esprit, extasiés au cœur de la résonnance de mon être expatrié du monde des vivants. Je pensai en moi-même qu’il m’avait donc fallu souffrir autant pour être récompensé de la sorte après la mort ! Cette pensée induite par la dérision me laissait pourtant de marbre, froid et lisse comme un éclair laqué sortant du frigo.

Et pourtant ! Ma vie ne me laissa pas imaginer qu’il put y avoir un dessert au menu. Il faut dire que cette vie, je l’avais plutôt bouffée à la carte. Je veux dire que je ne l’avais pas vécue comme un autre, de la manière ordinaire, classique de la multitude des humains sur terre. J’étais né dans les choux et y étais resté ! Mon corps fut un corps de souffrances et de frustrations. Un corps d’handicapé physique qui m’enfermait dans la solitude, emporté au vent mauvais ; qui me cloisonnait dans mes nuits de pôle nord, éprouvantes et froides. Un corps qui me perdait dans des brumes et des brouillards épais, là où le regard de l’autre attrapait encore ma différence rien que d’y penser. Ce « là » ressemblait à ces refuges de randonnée où souvent mes parents me laissaient en garde dans mon fauteuil roulant, au bon air de la mélancolie que la lecture et les paysages de montagne rafraîchissaient merveilleusement. En ces lieux de repli sur moi, je libérais les colombes de ma paix intérieure, me regardant en face dans la neige poudreuse de mes rêves ; surtout les yeux fermés, inspirant profondément pour mieux shooter à l’oxygène mes évasions virtuelles. Voyage, voyage !

J’aimais plus que tout te retrouver dans mes rêves, Maman ; et danser avec toi, légers comme deux plumes au vent dans le rayonnement de l’infini. Même si j’aimais tes bons petits plats, c’est dans cet autre monde à moi que je trouvais parfois ce que je pensais alors, signifier le bonheur. Je m’y répandais avec délectation, déliant les mots des maux pour écrire les émotions qui pulsaient les élans de mon cœur solitaire.

Tu voles près de moi, maintenant, liée à jamais par ce cordon invisible de l’amour errant que jamais tu n’aurais voulu ni même pensé couper de notre vivant. Oui, comme avant sur terre dans la vie, nous partageons ces instants infimes et si précieux de l’Esprit que je concevais alors comme devant être l’Eternité.

Délivrance, mon fils bien aimé… Délivrance.

Je t’entends, Maman… Mais… Regarde… Le petit cimetière de Pen Bron, là en bas… Se retenant de se noyer dans les sables de la presqu’île, au large du brouhaha des vivants, il flotte endormi dans les sables ; solitaire dans l’air du temps. Les nuits venues, chantres, djinns et korrigans batifolent avec des trolls, dans les herbes folles du clos de pierres posées qui cernent ce sanctuaire dédié à la mémoire des oubliés de la vie ; enfants et mères défunts d’un temps démonté, impossible à reconstruire, à faire revivre. Un temps redevenu poussière d’étoile ; un temps épuisé dont l’univers retient le souffle dans l’éclat bleu de sa lumineuse mémoire.

Tu es venue souvent prier en cet enclos, Maman. Ton amour prenait ces chemins de rêverie que seuls nous deux connaissions. Tu sais m’y rejoindre, maintenant. Après ma mort, non loin de là sur l’océan, tu as répandu mes cendres encore chaudes, un bras tendu sous la brise légère du crépuscule rouillé par un soleil rouge de mon dernier printemps. Rouge comme tes yeux fatigués de pleurer. Tu as voulu faire incinérer vive ma souffrance, pensant qu’ainsi plus jamais je ne reviendrais survivre à ma vie, terre à terre, qui n’en n’avait jamais vraiment été une pour moi au sens des autres, les gens normaux, les gens qui marchent et courent la campagne, les magasins, qui courent après le bus, qui courent après l’amour. « Hep, taxi ! »… Moi, pas connaître cette expression déconnectée de ma vie.

Nous aimions tous deux ces dunes élevées contre le vent propice aux vols de ces cerfs-volants multicolores qui malgré leurs fils à la patte, m’élevaient au plaisir imaginaire de survoler, planer et partir jouer au polochon sur les nuages ; et partir courir des cieux de liberté… Me mouvoir enfin un tant soit peu… Mais au moment où nous nous parlons tous deux, flottant quelque part entre les souvenirs de nos vies et cette Eternité sans âge, nous ne sommes plus…

Après ma disparition, je sais que tu ne pus ni sus m’oublier, Maman, tant mon existence a remué la plus intime cellule de tes entrailles. Ma mort prévisible, tu l’as refusée comme tu as toujours refusé la réalité définitive de mes handicaps, cherchant chaque jour, chaque nuit, la porte qui ouvrirait pour moi sur un avenir meilleur. Celui que tu me rêvais lorsque dans ton ventre tu m’appelais déjà « mon Bébé ». Je repense souvent à mon histoire dont le pivot central soudé profondément au terreau familial irriguait celle de notre famille. Ma venue au monde en écrivit, de fait, la tragédie.

Oh, non, mon Bébé ! Pas une tragédie, non… Seulement de la peur de manquer d’amour, seulement de la pitié à tuer dans le regard des autres… Que sais-je encore de ce trouble fête sans nom qui rampait comme un serpent à sonnettes au seuil de notre porte. Le malheur ! Hors de chez nous. Vade retro satanas !

Non, ne pleure pas, allez, oublie tout ça, Maman ! Viens, respire cet air iodé de ressac, écoute ce vague frémissement qui remonte au sable sec… Tu vois, c’est peut-être pour nourrir le souvenir de notre histoire que je reviens vers ces dunes parsemées d’oyats, jusqu’à ce petit cimetière marin où je sais retrouver ton sourire ou tes larmes… Je me souviens distinctement de mon existence, tu sais. Elle me passe souvent par la tête, images sur images soudées à mon fauteuil. Je peux en visionner le film à volonté ; écouter le chant de ce monde que j’ai traversé assis. Ecoute !

 

 

Je m’appelais Yann Louret. J’étais né à Nantes au printemps 1989, l’année du bicentenaire de la révolution française. Ma vie fut une illusion et ma mort une réalité survenue bien trop tôt pour tous ceux qui m’aimaient ; pour quiconque s’en tient à la statistique officielle. Cette mort, annoncée très tôt dans ma petite enfance, passa pour mes vingt printemps, avec fleurs et couronnes, silencieuse comme le néant. Incongrue ! A faire pleurer les bavards qui suivaient mon cortège funèbre. Mais, compréhensive à souhait, elle me délesta de mon corps déchu, laissant mon esprit au vent de l’Eternité, voguer à l’infini. Libre comme l’air ! Libre de te revoir, Maman ; de t’embrasser, de caresser des yeux ton visage, deviner ta tendresse effleurer ma peau.

Papa avait fondé une famille avec toi, Maman. Vous aviez eu un premier enfant, une fille, Elise, mon aînée de trente six mois. Puis je vins comme un cadet de Gascogne troubler l’harmonie de votre vie aimante et paisible de français moyens. Mes vagissements et ma pétulance de bébé d’Evian remettant en cause un train-train bien installé. Pourtant, à peine monté sur la table à langer, je savais que ma différence appelait le regard ; Elise aussi. Elle fut la première à comprendre les altérations de ma posture de petit diable de frère. Entre nous, rien ne lui avait échappé de mon air fatigué ; ni de cette incapacité à soulever mon corps contre les barreaux du lit ou ceux du parc à jouer en bois blanc. Je la comprenais mal, elle comprenait tout de mon affection ; si bien, qu’elle venait souvent à moi me soulager de cette peine physique à me poster debout, à six mois déjà, puis neuf, enfin à quinze mois, et après… Après aussi, lorsque je toussais sec, sans arrêt, parfois à bout de souffle ; ou bien repu de mes biberons, des petits pots de compote et que des douleurs au ventre me poussaient à crier et suer de tout mon sel.

Tu t’affolas, soudain surprise, préoccupée, pleurant les mains jointes sur ton visage ; te sentant fautive de n’avoir vu à temps les manques à mon corps. Tu te disais m’avoir mal fabriqué. Cette idée que ton instinct de mère ait pu faillir te gifla comme une punition de Dieu. Elle te paralysa de frayeur et d’angoisse pour ne jamais plus te quitter. J’étais ton Bébé, ton petit d’homme, ta création, mais force te fut de constater ma différence. Quelle engeance ! Soufflais-tu parfois épuisée.

Non, mon Bébé… Oh, mon Dieu, je jure devant Vous et les Hommes que jamais, non, ô grand jamais, je n’ai eu de mépris pour ta différence…

Pardon, Maman, je ne voulais pas… Il n’empêche que la fin du monde tomba sur notre famille comme un coup de fourche. Défaite humiliante à nous embrocher tous quatre au fil de l’épée de vérité plantée à la frontière de l’humain, n’est-ce pas ? Cette nouvelle situation enferma notre bonheur sous la chape noire d’une réclusion à perpète, sans appel, sans rémission à notre douleur. Mais Maman, tu ne baissas pas les bras ; fondue d’espoir et d’une certitude selon laquelle, cela n’était pas possible, pas à nous, pas à moi !

Tu demandas un congé à la Fac de Nantes où, agrégée de Français, tu enseignais notre belle langue, vivante et subtile. Puis, tu allas battre la campagne, remuer ciel et terre pour m’assurer les soins nécessaires à la construction d’un avenir. Tu pris ma vie par la main pour l’emmener jour après jour au bureau des normes de l’Homme debout. Rien ne t’aurait permis d’accepter mon sort, l’inacceptable « tel quel » ! Plus tard, devenu adolescent, je te demandai bêtement pourquoi tu avais fait tout ça pour moi, tu me répondis, tout de go,

– Parce que tu le vaux bien, mon enfant !

– Mais je ne suis pas une Pub, Maman. Rétorquai-je.

– Il aurait peut-être mieux valu, tu ne crois pas ?

Tu t’arrêtas net, ajoutant fermement,

– Nous aurions assurément de meilleurs résultats sur ta guérison… Si la manne octroyée à la recherche médicale permettait de trouver définitivement le moyen de te rendre à toi…

Puis aussitôt, tu me pris dans tes bras comme tu pouvais et tu te serras contre moi…

– Pardon mon bébé, dis-tu d’une voix étranglée. Pardon… Enfin tu repris divinement, tu as du prix à mes yeux, jusqu’à pas de prix. Je t’aime ! Infiniment mon chéri. Tu pleurais.

Tu pleuras souvent, d’ailleurs ; cachée de mon regard et de ceux des autres. Mais moi, je ressentais le bonheur d’être ton fils, j’étais ton histoire, ton regard, ton sourire, ton paysage, ta vie. Tu répondais à mes espérances, toi Maman, inaltérable croyante des pouvoirs occultes du nombre d’or de la science exacte, ange Gabrielle annonciatrice de la bonne nouvelle qui me guérirait.

– Sur terre les anges ont un sexe, avançais-tu, péremptoire !

Et mon cœur t’appelait comme pour te guérir de ces maux qui te soumettaient à l’épreuve inconsolable d’une culpabilité maladive.

Murés dans votre bloc de confiance, toi et Papa êtes montés aux cœurs pensants et agissants des plus grands hôpitaux. Vous avez pénétré les officines des Laboratoires de Recherches, forcé les visites dans les cabinets de grands pontes, professeurs spécialisés dans ces maladies dites orphelines et inguérissables. Vous vous êtes assis sur les plateaux de télévision et avez témoigné aux oreilles du grand public compatissant. Vous avez gravi les échelons les plus pointus menant aux plateformes de la thérapie génique, avez couru aux fesses du progrès scientifique jusqu’en Californie pour me modeler une plastique de mobilité idoine. Mon quotidien aussi extraordinaire qu’il fut pour un enfant n’en fut pas pour autant des plus enviables. Rien ne marcha pour moi. Finalement, j’ai roulé ma bosse, à la force de mes bras chétifs, cahin-caha entre les murs calfeutrés aux angles de notre maison distribuée de plain pied. Cette petite villa, Papa l’avait achetée pour nous en pensant d’abord à moi. Moi, qui étais le centre de toutes les attentions, le thème majeur et incontournable des choix de vie précautionneux de notre famille.

Normal, principe de précaution obligeait !

Ô Maman ! Je me souviens. Tu mettais tes pas dans mes roues dès qu’une toute petite lucarne s’ouvrait sur la campagne d’une guérison possible. « Allons enfants ! » Chacune de ces lueurs saisies à bras le cœur, allumait la mèche de l’espoir qui finissait, après une déception de plus, par n’avoir été qu’un emballement. Tu revenais à chaque fois déçue, mais, résolue, infatigable, convaincue par ton amour. Tu ouvrais à nouveau, de toute la force de ton humanité faite femme, la porte insolente et rétive de ma case départ. Du coup, moi aussi, je me crochais à ton blues, pagayant sur mon bateau à roues, revenu de mon cœur de pirate, tronqué, jambes de bois flotté… Si tout semblait tomber à l’eau, tu me portais toujours comme si je devais respirer encore ton souffle qui nourrissait si généreusement la vie en moi, hors de cette eau brassée d’obscures troubles à mon corps défendu.

Les grandes espérances des promesses coûteuses nous les avons aspirées, avalées, digérées, crues comme des gourmandises apéritives, prometteuses d’un repas de noces avec une vie de bonheur à la clé. Comme si je savais ce qu’était le bonheur ! Mais pour le moins y croyais-je, pour le convoiter inlassablement jours et nuits, couché ou assis à le regarder leurrer le cristal de tes yeux. Tes yeux d’émeraude, Maman ; lumineux, sensibles et figés sur l’épair de l’espoir ! « Stop, vos papiers, s’il vous plait, qu’attendez-vous de vos yeux doux roulés dans l’espérance, hein ? » Semblait questionner ta conscience.

Chaque pas, sur ce chemin qui m’appelait à l’homme debout, m’était souffrance aphone autant que joie gourde à la conquête sur moi-même. Chaque respiration juchait une satisfaction de l’effort acquis sur cette déambulation heurtée. Celle-ci glissait des deux mains mon corps lourd de refus vers l’étirement impossible de l’oiseau rare que je restais ; pris dans la marée noire de la fatalité génique. Séances de charlatanisme onctueux de saint chrême sur les fonts baptismaux de la crédulité vous affalèrent dans le scepticisme. Potions magiques de druides déterrés de d’en la forêt de Brocéliande vous désenchantèrent à la serpette. Quarts d’heures stériles de spécialistes ampoulés de dollars flambant le neuf en portefeuille ruinèrent vos espérances en jeux de dupes. Mêmes les hôpitaux de science fiction américains perchés sur le toit du monde médical, ne suffirent pas à soutenir mon défi de marcher et de respirer à pleins poumons sans tousser. La connaissance scientifique baissait les bras là où mon espérance ne levait pas le petit riquiqui de mes orteils. Je demeurais statique, roulé dans la farine de belles paroles, voué à la décrépitude. Le mauvais sort tenait le pavé au seuil de notre porte.

Mon existence se cognait chaque jour que Dieu faisait, à un mur indestructible de réclusion tagué « handicapé ». Je n’arrivais pas à savoir si ce mur était déclaré mitoyen, frais d’entretien partagés ; ni laquelle des deux faces tomberait la première sous les yeux de l’autre pour engager la démolition définitive. En attendant l’inespéré, la providence, la bonne volonté, le déluge : plus proche de moi, un sourire, une attention particulière ou un dialogue, harmonisaient la grisaille. En attendant, mon souci filait droit devant. Il allait glaner, prenant timidement la tangente à travers les champs du système d’aide sociale. Chacun pour tous sur le papier et Dieu pour soi dans les cœurs. Ni vu ni connu de l’autre. En cette attente, c’est vrai, je me sentais amer.

Alors, toi Maman, tu finis par te rendre à l’attention toute particulière de Dieu en personne. Pas de main morte, non ! Mains jointes, cachant tes larmes et tes lèvres tremblantes, tu allumais ta foi avec des prières sans nom de ces mots désarticulés du vivant. Tu t’élevais à la divine comédie du Ciel empli de certitudes, de plénitude et béatitude enluminées au du croire de l’espérance. Un an avant que l’arme d’Hast fauche mon être, avant que mon âme s’engouffre dans un courant d’air frais de l’Eternité, Papa et Toi vous avez entrepris avec moi le voyage de ma vie, une de mes idées insensées d’un pèlerinage de la dernière chance. La chance ! Tu croyais plus à elle qu’au bon Dieu, c’est utile de le rappeler, considérant ton athéisme latent, à l’époque. Je marmonne encore en mon for intérieur que je ne savais pas de quoi je parlais. La chance, moi pas connaître, pas vue, pas prise, pas surprise ! Et Dieu, Lui, Il n’avait pas dû me reconnaître à la naissance. Tu ne crois pas !

Ben…

Ce grand chemin déstocka de mes réserves d’optimisme une de mes plus grandes et rares joies sur cette terre. J’en ai savouré quand même, vas ! De nous trois, Maman, tu étais la seule à croire sincèrement que cette folle tentative offrait mon être à l’onction de la grâce. Je le sais, maintenant que je peux tout savoir de tout d’avant et d’après ma mort ; même du bon Dieu que j’aime à titiller quand je reviens survoler les ères du temps de ce monde de mon vivant, planant par delà l’onde marine de l’océan atlantique aux rives blondes de notre Sud-Bretagne. J’y reviens jouer souvent des coudes, à l’attrape-moi avec les cerfs-volants de Pen Bron, caravelles spatiales de mes rêveries d’antan, voyages oniriques dans ce temps que je ne connais plus et qui s’étire expansé dans l’univers où se contracte la noirceur engloutie de ma mémoire.

Vues du ciel, ces terres se griment toujours de tatouages aux couleurs d’ardoises en reliefs à des murs drapés de blanc. Tâches essaimées sur le littoral entre des roches brunes assaillies de ressacs écumeux et des croissants de sable frisant les vagues dentellières. Rien ne bouge la nuit mais tout s’agite le jour. Ce monde n’est plus le mien. L’avait-il été, d’ailleurs ? Mais, errant dans mon Eternité, je m’en fous ! Je vole comme bon me semble avec ce battement d’ailes d’un ange, aussi instantanément que d’y penser. Ce don d’ubiquité me révèle une ineffable jouissance de l’esprit. Ainsi, par extraordinaire, les pyramides du Caire et les Montagnes Rocheuses s’unissent en un seul regard sur un décor de bord de Loire ou de Bourgogne, à souhait, s’agissant seulement d’y penser. Inouï ! Magique ! Solaire ! Seule l’impression folle d’une liberté chérie d’aller, fouette les voiles bleus de mon âme ; avec la sensation divine d’exister en toute propriété d’un univers qui m’appartient en tout et pour tout au gré de l’Esprit régnant.

Enfin, avant de tirer ma révérence et dire merci mon Dieu, par avance, histoire de croire encore, il y eut ma retraite en cette Abbaye de la Pierre Qui Vire. Lieu de sérénité, loti chez les morvandiaux dans un silence d’outre-tombe spirituel. Cette dernière sortie du château familial, la der des ders, fut ton va-tout, ta chasse à l’espère, Maman. Celle d’une croyante de la dernière chance, fraîchement convertie, qui manquait de trébucher et se noyer dans le marais de ses doutes. Tu t’abandonnais à l’abnégation pour ton enfant dont tu pensais parfois, désespérée, qu’il ne pourrait rien en tirer de ton amour infini. Je crois que tu te perdais dans le désespoir de vouloir à tout prix faire de moi un jeune homme comme les autres. Mais je fus autre parmi les autres et le restai toute ma vie.

N’empêche que tu m’adorais ! J’étais le sujet-miroir de toutes tes attentions ; tes joies, tes peines. Rien n’avait plus d’importance à tes yeux de mère que ton Bébé chéri, ce petit d’homme que tu jugeais devoir protéger des agressions comme de l’indifférence des autres ; ces gens normaux, ces gens de cœur et ceux trop attentifs à leur propre cœur, ces cœurs fermés aux autres sur eux-mêmes. Tu redoublais d’attentions pour moi, jusqu’à m’en gêner par un favoritisme caractérisé, éhonté, voire injuste vis-à-vis d’Elise et de Papa. Oh, bien sûr, dès mon plus jeune âge, j’en profitai ! Être le petit dernier et en sus handicapé moteur reconnu, ça vous ouvre les portes à des gâteries aussi futiles qu’inconsidérées. Allô, Maman bobo !

oui, et alors ?

 

 

Je me souviens de ta grossesse, Maman ; ces nuits et ces jours heureux de la promesse d’un jour, celui de ma venue au monde. Tu aimais caresser ton ventre. Tes mains curieuses chatouillaient mon petit corps jusqu’à me faire pédaler dans ma poche étanche et souple. Tes chansonnettes du matin au lever, elles me promettaient des beaux jours. J’adorais Mozart quand tu écoutais sa musique. Calée dans le grand sofa du salon, tu lisais « J’attends un enfant » de Laurence Pernoud. Chéri rentrait le soir et venait près de toi, Maman,

– Bonsoir, mon amour.

– Bonsoir Chéri.

– Comment va notre poussin ce soir ?

– Il a bougé tout l’après midi… Tiens, mets ta main… Là ! Tu sens ?

– Ouah, le petit Louret s’encanaille ! Donne-moi tes lèvres, Cybèle, ma déesse mère…

Et ces cliquetis sur ton ventre ! L’eau de la douche tombait comme la pluie sur les toits, venant caresser ton ventre rondouillard. Le bruissement liquide glissait sur ta peau laissant échapper des borborygmes aqueux d’un débit musical à me noyer dans le clapot d’un orchestre cancan. J’aurai dansé ! Cette musique émettait les notes fraîches d’une partition de jeux d’eau. Et moi, je me pelotonnais comme un jeune chaton craintif curieux de connaître le goût du bouchon, les jeux de la ficelle et le plaisir de la fraîcheur, si d’aventure tu avalais quelques gouttes. Les échographies chez le radiologue furent des moments d’étonnement, autant pour moi que pour toi, Maman. Je sentais rouler grassement la douchette d’investigation, tandis que tu visionnais sur l’écran les transformations de mon être-fœtus. Je devenais de jour en jour le plus appétissant des plats au menu de ta féminité. « Mon Bébé », jubilais-tu. Du gratin !