Un été à Ajaccio

Un été à Ajaccio

-

Livres
302 pages

Description

À Ajaccio, Anna-Maria et ses amies coulent des jours tranquilles. La jeune femme, saisonnière dans une paillote, se voit offrir l'opportunité de devenir l'assistante d'un célèbre écrivain anglais venu écrire son dernier roman en Corse. Parfaitement bilingue et cultivée, elle obtient facilement cet emploi. Le romancier, un bel homme torturé par son passé, finit par l'attirer plus qu'elle ne l'aurait souhaité. De l'amitié à l'amour, il n'y a qu'un pas...
De lieux réels en lieux fictifs, Marina Quilichini nous fait voyager au fil de son roman entre l'Île de beauté et l'Angleterre.


Sujets

Informations

Publié par
Ajouté le 13 mai 2015
Nombre de lectures 6
EAN13 9782332903358
Licence : Tous droits réservés
Langue Français
Signaler un abus

Couverture

Image couverture

Copyright

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cet ouvrage a été composér Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-90333-4

 

© Edilivre, 2015

Dédicace

 

 

À mes amies, les sœurs D.

Chapitre 1

Il faisait très chaud cet été-là et le cours Napoléon était noir de monde. On disait que le tourisme se portait mal, mais Anna-Maria avait du mal à le croire, vu la foule qu’il y avait ! Elle marchait, accompagnée de ses amies Ghjulia et Lætitia, entre les vacanciers qui visitaient Ajaccio. Il y avait un groupe, venant de débarquer d’un navire de croisière, qui marchait au ralenti et cela les énervait prodigieusement ! Elles voulaient faire les boutiques en paix ! Toutes trois de même taille, avec les cheveux noirs descendant à mi-dos, elles passaient aisément pour des sœurs auprès de ceux qui ne les connaissaient pas. Anna-Maria avait les yeux verts et ses amies avaient les yeux noisette, c’était là leur seule différence. On disait qu’à force de se fréquenter, on finissait par se ressembler. Là, c’était le cas. Elles se connaissaient depuis le collège et ne s’étaient jamais quittées, même pour leurs études, qu’elles avaient faites à Corte. Corte, capitale historique de la Corse, où elles avaient passé de très belles années à faire plus la fête qu’à étudier, il faut bien l’avouer ! Elles avaient eu de nombreux petits copains, mais rarement quelque chose de sérieux, car elles trouvaient les hommes d’ici inintéressants. En ce moment, Ghjulia fréquentait un serveur saisonnier du nom de Joseph et Lætitia un jeune avocat nommé Paul. Paul était corse, mais il avait étudié à Paris et venait de revenir sur l’île. Seule Anna-Maria était encore célibataire. Celle-ci était difficile, du haut de ses vingt-cinq ans. Plus aucun homme ne trouvait grâce à ses yeux. Ses amies étaient complètement dépitées. Elle, qui était de loin la plus séductrice des trois et… la plus infidèle… semblait s’être mise au régime sec. Cela ne lui ressemblait pas du tout. En ce moment, elle travaillait dans une paillote le midi en renfort en tant que serveuse avec le beau Joseph. C’était elle qui avait fait l’entremetteuse entre Ghjulia et lui, elle était d’ailleurs plutôt fière d’elle sur ce coup-là !

– Non mais franchement, Anna-Maria, tu ne peux pas rester seule comme ça, jolie comme tu es ! s’exclama Lætitia, tellement fort que des gens se retournèrent vers elle.

Anna-Maria sourit et rougit, rétorquant qu’elle était très bien comme cela. Ses amies n’en croyaient rien : l’amour est le moteur de la vie.

– Regardez cette robe ! dit Anna-Maria en s’arrêtant devant une vitrine pour faire diversion. Elle est superbe !

C’était une jolie robe noire à fines bretelles, ornée de motifs asymétriques orange.

– Pas mal, elle devrait bien t’aller, viens, on entre dans la boutique !

Ghjulia la prit par la main et l’entraîna dans le magasin. Fidèle à son habitude, Anna-Maria attrapa la taille 38 et alla directement à la caisse sans essayer. Elle avait horreur des cabines d’essayage. Elle essayerait la robe chez elle, dans son petit F2 coquet de la rue Fesch. Elle y vivait depuis deux ans et s’y trouvait très bien, malgré le fait qu’il y ait trois étages à monter à pied ! Un jour, elle deviendrait propriétaire, mais pour le moment, elle n’avait pas assez d’argent de côté et avec tout ce qu’elle dépensait, ce ne serait pas demain la veille !

– On va boire un coup au soleil à côté du casino ? demanda Lætitia. Je meurs de soif !

– Allons-y ! dirent en chœur Anna-Maria et Ghjulia.

– Attendez, je vais retirer des sous.

Lætitia s’arrêta à un distributeur et retira vingt euros, suivie par ses deux amies. Elles reprirent ensuite leur marche, passant devant la préfecture, puis arrivèrent sur la place de Gaulle, que les Ajacciens appelaient toujours la place du Diamant, par rapport à son ancien nom. Elles la traversèrent en diagonale pour prendre les escaliers qui menaient au front de mer. Une fois en bas, elles n’eurent que l’embarras du choix pour aller boire un verre, car il y avait plusieurs bars. Elles portèrent leur choix sur le moins fréquenté, pour être plus tranquilles. Un charmant serveur, tatoué de pied en cap, vint prendre leur commande.

– Bonjour ! Qu’est-ce que je vous sers ?

– Trois Coca Zéro et un cendrier, s’il vous plaît, commanda Lætitia pour toutes les trois.

– Ça marche !

Ghjulia regarda les fesses du serveur, qui s’éloignait, elle fut aussitôt réprimandée par Anna-Maria.

– Oh, ça va ! Je ne faisais que regarder !

– Tu es prise, je te signale.

– Comme si toi ça te dérangeait… se défendit-elle en riant.

– Ça, c’était l’autre moi.

– Ah ! Vous êtes plusieurs dans ta petite cervelle ? plaisanta Lætitia, déclenchant chez elles un fou rire.

Quand elles furent servies, elles sortirent leurs cigarettes et les allumèrent avec un briquet pour trois. Elles parlèrent de la pluie et du beau temps, critiquèrent les gens qui passaient devant elles… Elles restèrent ainsi à jacasser au soleil pendant près d’une heure.

– Bon, je rentre à la maison, annonça Anna-Maria en se levant et en embrassant ses amies.

– Nous aussi on va y aller, lui dit Lætitia.

– Oui, je dois voir Joseph avant qu’il ne reprenne son boulot… renchérit Ghjulia en souriant.

– Oh la coquine ! se moqua Anna-Maria en leur faisant un signe de la main.

Elle avait tellement mal aux pieds ! Faire la belle en talons, c’était une chose, mais ne pas avoir ensuite mal aux pieds en était une autre… Elle avait hâte de rentrer mettre ses tongs et prendre une bonne douche. Avec cette chaleur, elle se sentait toute poisseuse. Oh là là ! La descente pour arriver à la rue Fesch tombait à pic pour ses pauvres petits petons ! Elle serra les dents… La rue Fesch était bondée, on y circulait à peine et les touristes s’agglutinaient autour des magasins de souvenirs. Encore quelques mètres et elle serait chez elle… Voilà, elle y était. Elle enleva ses chaussures et monta les escaliers. Ceux-ci étaient sales, mais la douleur était trop forte, elle ressentit même une brûlure en posant les pieds par terre, tellement ils étaient échauffés ! Arrivée devant sa porte, elle chercha ses clés dans son immense sac et ouvrit la porte. Ouf ! Enfin chez elle !

– Home, sweet home !

Elle se jeta sur le canapé et alluma une cigarette. Son appartement était tout meublé Ikea et elle était fière du résultat : tous ses meubles étaient coordonnés en noir et blanc. Même sa kitchenette était assortie. Elle aimait son petit chez-elle, il lui ressemblait. Même le parfum à base d’ambre qu’elle utilisait pour son intérieur était coordonné à son propre parfum. Oui, elle était bien chez elle. Elle écrasa sa cigarette et se glissa sous la douche avec délectation. Elle lava ses cheveux et se fit un brushing, reprenant un coup de chaud avec le sèche-cheveux. Quand elle fut satisfaite du résultat, elle enfila une nuisette en satin rose pâle. Comme elle ne comptait pas sortir ce soir, autant se mettre à l’aise… Elle allait se faire un plateau-télé et peut-être qu’elle s’endormirait sur le canapé. Cela lui arrivait fréquemment. Il faut dire qu’il était si confortable !

Le lendemain matin, avant d’aller au travail, elle alla prendre un petit déjeuner là où elle avait bu un verre avec ses amies la veille et y lut le journal Corse Matin. Elle jeta un rapide coup d’œil aux nouvelles et à la rubrique nécrologique avant de se rendre à la page « Petites annonces offres d’emploi Ajaccio et sa région ». Elle voulait arrêter son travail à la paillote et cherchait un autre job. Son regard fut attiré par l’annonce d’un particulier :

« Écrivain anglais recherche secrétaire pour corrections et mise en page ».

Elle avait étudié l’anglais et était une littéraire. De plus, elle maîtrisait Word… Autant tenter le coup… Elle regarda l’heure. Dix heures. Une heure décente pour passer un coup de fil. Elle prit son portable et composa le numéro marqué sur l’annonce. Au bout de trois sonneries, quelqu’un décrocha.

– Allô ?

– Hi, I call for the…

– Je parle français, lui dit une voix à fort accent anglais.

Elle devint rouge comme une tomate. Cela commençait mal…

– Oh ! Pardon ! Bonjour, j’appelle pour l’annonce.

– Oui, vous avez des références ?

Aïe !

– Euh… Non, mais j’ai fait des études d’anglais et j’ai donné des cours de français… Je sais aussi me servir d’un logiciel de traitement de texte.

– D’accord, mais je cherchais plutôt une secrétaire expérimentée…

– Prenez-moi à l’essai, au moins…

– Humm… Où peut-on se rencontrer ?

Elle se sentait déjà soulagée, elle y était presque ! Elle lui donna rendez-vous à 15 heures, après son service, à la paillote où elle travaillait.

Elle s’imaginait un homme d’un certain âge, très « Anglais », habillé de façon un peu vieillotte, avec de grosses lunettes à double foyer. Cela serait sûrement agréable de travailler avec un homme instruit et ayant de l’expérience dans le domaine littéraire. Elle avait toujours rêvé de côtoyer ce milieu-là. Elle aimait les artistes. D’ailleurs, son ex-petit ami était un guitariste raté qui croyait que la gloire viendrait le chercher dans son home studio. Dommage, il avait vraiment du talent… Elle se souvenait avoir aimé l’entendre jouer à longueur de journée, jusqu’au jour où elle n’en put plus. Elle était partie ce jour-là sans se retourner. Elle avait laissé son ordinateur, sa guitare basse et plein de souvenirs. De toute façon, elle n’avait jamais été douée pour la basse, mais c’était un bel instrument, offert par son père, désormais décédé, et c’était cela qu’elle regrettait. Elle enfourna un croissant dans sa bouche, écrasa sa cigarette et se leva en direction du parking du Diamant pour y récupérer sa voiture, une Fiat 500 grise achetée d’occasion l’année précédente.

Elle roulait en écoutant Bruce Springsteen à fond et se disant qu’elle allait travailler à l’heure où d’autres allaient à la plage… Il fallait bien manger… Si seulement son entretien de cet après-midi donnait quelque chose ! Elle partirait de la paillote en disant « Ciao « à Dumè, qui ne pensait qu’à lui pincer les fesses et à se frotter contre elle.

Elle se gara sur le petit parking en terre et descendit pour prendre son service. Elle n’était vraiment pas motivée…

– Salut beauté, lui lança Dumè avec son sourire de faux lover.

– Bonjour.

Il la prit dans ses bras et l’embrassa lentement sur les deux joues. C’était un petit homme chauve et bedonnant dont le t-shirt remontait toujours, laissant de temps à autre apparaître son nombril.

– Tiens, salut Anna-Maria, lui dit Joseph en lui faisant la bise une fois que Dumè l’eût lâchée.

Elle fut soulagée qu’il arrive, car elle détestait au plus haut point toute forme de contact avec son patron. Elle finit de faire le tour des employés pour leur dire bonjour et se mit au travail. Il y avait déjà pas mal de monde qui buvait un coup, vu la chaleur qui régnait sur la plage. Le soleil cognait déjà dur et l’ombre des canisses n’était pas de trop. Il y avait aussi un ventilateur de fortune derrière le bar pour rafraîchir un peu les serveurs.

Anna-Maria travailla beaucoup ce jour-là. Normal, on était samedi, le week-end il y avait toujours plus de monde. Tant mieux, car comme ça la journée passait vite. Elle en avait marre de voir passer des pizzas et des salades en veux-tu en voilà. Ce métier n’était vraiment pas fait pour elle.

– Anna-Maria, il y a quelqu’un qui te demande, vint la prévenir sa collègue Maëva.

– OK, merci.

Elle regarda sa montre. Il était quinze heures pile. Ce devait être l’écrivain anglais ! Pourvu que cela marche avec lui ! Maëva lui indiqua la table où il se trouvait et elle alla le rejoindre. Quelle ne fut pas sa surprise quand elle se retrouva face à un homme d’une quarantaine d’années et non un vieillard ! Il se leva à son arrivée.

– Bonjour, je suis Peter Ashbury, se présenta-t-il en lui serrant la main.

– Anna-Maria Poli, bonjour M. Ashbury.

– Asseyez-vous, Miss Poli. Vous buvez quelque chose ?

– Merci. Euh… Un café, s’il vous plaît.

Il leva la main, commanda un café et une pression. Il était très beau, se dit-elle. Blond, plutôt mince, il portait un pantalon et une chemise en lin blancs. Ses yeux étaient cachés derrière des lunettes de soleil ; elle aurait été curieuse d’en savoir la couleur, mais elle n’était pas là pour ça !

– Vous m’avez dit au téléphone que vous n’aviez pas de références… C’est embêtant…

– M. Ashbury… Je vous assure que cet emploi est fait pour moi !

– Alors, je vous laisse me convaincre…

– Déjà, je parle anglais quasiment couramment.

Good.

– Ensuite, j’ai donné pendant des années des cours de français à domicile en soutien scolaire et je suis apte à faire toutes sortes de corrections.

– Vous m’avez dit savoir utiliser Word.

– Oui, je le maîtrise totalement, mentit-elle un peu.

Elle savait se servir de Word, mais de là à le maîtriser totalement… Elle se sentait devenir toute rouge et elle commençait à avoir les mains moites. Il hocha la tête et se racla la gorge.

– Bien. Je vous prends à l’essai, Miss Poli, lui annonça-t-il.

– Oh ! Merci M. Ashbury ! Merci ! s’exclama-t-elle.

– Appelez-moi Peter.

– Appelez-moi « Anna-Maria ».

– Je préfère « Miss Poli », si cela ne vous dérange pas.

– Non, bien sûr.

Il enleva ses lunettes pour les essuyer, révélant de magnifiques yeux bleus. Un employeur aussi beau allait la changer de Dumè…

– Quand pouvez-vous commencer, Miss Poli ?

– Dès lundi, si vous voulez.

Elle n’avait aucun préavis à donner à Dumè, elle n’était pas déclarée ! Elle n’allait pas lui faire de cadeau, à cette espèce d’obsédé !

– OK pour lundi, ça me va très bien. Tenez, voici ma carte. Je n’habite pas loin, vous devriez trouver assez facilement.

Elle regarda sa carte. Il habitait dans une résidence cossue des Sanguinaires… Il devait être très riche… Peut-être était-il connu chez lui. Il faudrait qu’elle lance une recherche Google tout à l’heure, si elle y pensait.

– Je vous attends à neuf heures lundi, histoire de voir les différentes formalités. Les autres jours, ce sera dix heures ou dix heures et demie.

Cet homme l’impressionnait, il était si froid… Il n’était pas Anglais pour rien.

– D’accord, lundi à neuf heures chez vous.

Il se leva et elle fit de même. Elle remarqua alors qu’il était très grand, il la dépassait de plus d’une tête. Il prit son numéro de téléphone, puis lui serra la main avant de partir. Elle le regarda s’éloigner, le cœur gonflé de joie à l’idée de faire un travail qui enfin lui correspondait. Elle avait envie de danser et de crier de bonheur ! Elle ne le fit pas, bien sûr.

– Dumè, cria-t-elle, il faut que je te parle !

– J’arrive, chérie. Qu’est-ce qu’il y a ?

Elle mit les deux mains sur ses hanches et afficha un charmant sourire.

– Je t’annonce que demain, c’est mon dernier jour chez toi !

– Quoi ?

– Oui, tu as bien entendu. Je démissionne.

– Tu ne peux pas me faire ça ! Pas en pleine saison ! s’exclama-t-il en fronçant les sourcils.

– Je vais me gêner, tiens ! J’ai trouvé un autre job.

Dumè fit ce qu’il put pour la dissuader, mais voyant qu’il n’y arrivait pas, il lui signifia que ce n’était pas la peine qu’elle revienne le lendemain. Il alla ouvrir le tiroir-caisse et lui donna ce qu’il lui devait en espèces. Il faisait la gueule, mais elle s’en fichait ! Joseph regardait la scène du coin de l’œil et les autres serveurs aussi. Ils n’étaient pas habitués à voir quelqu’un parler à Dumè comme cela, mais auraient bien voulu en faire autant de temps en temps.

– Sans rancune Dumè, lança-t-elle en partant.

Elle se sentait légère et avait l’impression de respirer pour la première fois depuis des mois. Sa vie prenait une nouvelle tournure. Il lui fallait cependant faire ses preuves auprès de Peter Ashbury, mais elle restait confiante.

– Alors ? Il est comment ton nouveau boss ? demanda Ghjulia. Il est mignon ?

– Ghjulia ! Tu ne penseras donc toujours qu’à ça !

– Allez… Déride-toi un peu !

– Il est plus que mignon : c’est vraiment un beau mec !

– Il a quel âge ? interrogea Lætitia.

– Une quarantaine d’années…

– Humm… Un homme d’âge mûr…

Ses amies savaient qu’elle avait toujours eu un faible pour les hommes jeunes, ce qui écartait Peter Ashbury du rang des potentiels prétendants d’Anna-Maria.

Elles étaient réunies chez la jeune femme devant une bonne bière et écoutaient Dalida sur la chaîne Hi-Fi du salon. Elles aimaient ses chansons, même si celles-ci étaient souvent très tristes.

– Joseph m’a dit que Dumè ne s’était pas remis de ton départ, lui transmit Ghjulia.

– Grand bien lui fasse !

– C’est un gros dégueulasse de toute façon, ajouta Lætitia.

– Il ira peloter qui il veut, mais moi, c’est fini, affirma Anna-Maria.

Elle alla chercher son ordinateur portable qu’elle venait de s’acheter, qu’elle installa sur ses genoux. Ses amies lui demandèrent ce qu’elle comptait faire avec, ce à quoi elle répondit qu’elle allait chercher sur Google des infos à propos de son patron. Elle tapa « Peter Ashbury » et lança la recherche.

– Ça y est !

– Donne, je vais lire, s’exclama Lætitia en prenant l’ordinateur des mains de son amie.

– Vas-y ! Tu attends quoi ? demanda Ghjulia, impatiente.

– Alors… Peter William Ashbury, né le douze octobre mille neuf cent soixante-dix…

– Il est Balance… remarqua Anna-Maria.

– Romancier à succès… Plusieurs best-sellers, dont Le Vol de la cigogne noire. Tiens, je l’ai lu ! C’est un super polar !

– Continue, s’impatienta Anna-Maria.

– Marié à Petula Jones-Smith… Divorcé l’année dernière…

– Un cœur brisé, ça ne pouvait tomber que sur toi ! dit Ghjulia en riant, dévoilant ses dents blanches.

Petula Jones-Smith était une actrice anglaise qui avait joué dans l’adaptation d’un de ses romans au cinéma, elle était très connue et très belle : un visage de porcelaine, des yeux couleur de l’océan et de beaux cheveux roux. Une vraie madone de Botticelli ! Elle eut un pincement au cœur de jalousie. Être si belle ne devrait pas être permis !

– Mais c’est un top model ! s’exclama Lætitia en voyant les photos de Peter Ashbury sur le Net.

– Fais voir, demanda Ghjulia en tournant l’écran vers elle.

– Oui, c’est un beau mec, admit Anna-Maria, tout en se disant qu’il était encore mieux en vrai que sur les photos.

Elles continuèrent à déblatérer sur Peter Ashbury, mais Anna-Maria décrocha et se perdit dans ses pensées. Elle imaginait son nouveau travail. Elle se voyait derrière un ordinateur en train d’écrire tandis que Peter Ashbury sirotait une tasse de thé. Un véritable cliché que l’Anglais qui buvait du thé ! Par cette chaleur, il buvait plutôt une pression, comme tout à l’heure à la paillote ! Ses amies la tirèrent de sa rêverie en lui demandant où elles allaient sortir ce soir. Elles se mirent d’accord sur « L’Entracte », la boîte du casino, qui était à deux pas. Anna-Maria fixa ses pieds et se dit qu’elle allait encore les faire souffrir avec des chaussures à talons sexy mais vraiment pas confortables ! Pourquoi les tongs n’étaient-elles pas considérées comme des chaussures ultra-féminines ? Il faut croire que tout ce qui est sexy est tout sauf agréable à porter.

– Il faut que je me change, annonça-t-elle.

– Mais tu es très bien comme ça ! lui dit Lætitia.

– Non, je vais mettre la robe que j’ai achetée hier.

– Pas mal comme idée, confirma Ghjulia. Elle te va ?

– Comme un gant !

Elle fila en vitesse dans sa chambre et enfila la fameuse robe avant de mettre ses sandales à talons compensés orange. Elle attacha ses cheveux avec une pince noire et regarda le reflet que lui renvoyait le miroir. Pas mal.

– Je suis prête !

– Superbe, hein Lætitia ?

– C’est clair. On y go ?

Elles sortirent de l’appartement et descendirent prudemment les marches de l’immeuble avant de se mettre en route pour « L’Entracte ».

Une fois arrivées, elles furent installées à un box et prirent une bouteille de champagne, comme à leur habitude. Lætitia était la seule à avoir envie de danser, Ghjulia et Anna-Maria n’aimaient pas cela. Elles n’étaient pas là depuis une demi-heure qu’Anna-Maria donna un violent coup de coude à Ghjulia : elle venait de voir Peter Ashbury.

– Aïe !

– Regarde là-bas, au bar, le grand blond, c’est Peter Ashbury ! s’exclama Anna-Maria.

– Où ça ? demanda Ghjulia, qui sans ses lunettes n’y voyait pas très bien de loin.

– Au bar, à droite !

– Merde ! Je le vois pas bien, regarde, toi, Lætitia.

– Il est vraiment pas mal ! dit cette dernière en se tordant le cou pour le voir.

– Arrête ! C’est mon boss maintenant.

– Un boss comme ça, on en voudrait tous les jours, rétorqua Lætitia.

Elles la poussèrent à aller lui parler, mais Anna-Maria n’osait pas l’aborder. Elle ne savait pas pourquoi, elle était impressionnée par cet homme.

– Bon, ça suffit, lui dit Ghjulia, maintenant tu y vas et tu lui offres un verre, si lui ne t’en offre pas un.

– Oui, mais s’il ne lui offre pas un verre, c’est soit un radin, soit un mal élevé !

– Lætitia !

Pour Lætitia, il allait de soi qu’un homme ayant de bonnes manières invitait toujours une jeune femme à boire un verre dans ce genre de circonstance.

– Lève-toi et vas-y, insista Ghjulia.

– Hey ! C’est mon boss, pas un mec que je veux draguer !

– On sait comment ça commence, mais jamais comment ça finit ! Regarde Paul et moi : j’étais sa cliente… fit remarquer Lætitia.

En effet, Lætitia avait eu recours aux services de Paul pour une histoire de harcèlement sur son précédent lieu de travail. Elle travaillait dans une boutique de prêt-à-porter masculin et son employeur lui avait fait des avances avec insistance, allant jusqu’à la coincer dans une cabine d’essayage. Grâce à Paul, elle avait touché des dommages et intérêts conséquents, qui avaient fait beaucoup de bien à son porte-monnaie ! Il l’avait invitée à prendre un verre au sortir de l’audience et de là était née leur idylle–Bon, arrête de faire ta mijaurée et va le voir, s’énerva Ghjulia en la poussant.

– Ça va, j’y vais…

N’écoutant que son courage, Anna-Maria se leva et se fraya un chemin dans la boîte jusqu’au bar pour y retrouver Peter Ashbury. Elle se sentait devenir toute rose. Si seulement elle avait eu le temps de boire un peu, cela serait passé comme une lettre à la poste. Le problème, c’était cet homme, il était trop impressionnant avec son air froid et arrogant. Il était pourtant tout ce qu’il y avait de plus correct… Il ne lui avait pas mal parlé lors de l’entretien, il l’avait même mise à l’aise. Alors, qu’avait-elle ?

– Bonsoir Peter !

Il se tourna de trois-quarts vers elle, posant son verre de whisky sur le bar.

– Tiens, Miss Poli !

– Vous fréquentez aussi cet endroit ?

– Cela m’arrive, oui. Je vous offre un verre ?

– Volontiers, une coupe de champagne s’il vous plaît.

Il fit signe au barman et passa commande. À ce moment-là, elle fut bousculée par un groupe de trois personnes qui venaient d’arriver et tentaient d’accéder au bar. Elle se retrouva quasiment collée à l’écrivain. Elle rougit encore un peu plus, gênée par ce contact impromptu. Elle réussit à se donner une contenance grâce à l’arrivée de sa coupe.

– Santé !

– Santé, Miss Poli.

Ils trinquèrent en se regardant dans les yeux, mais ils étaient si près l’un de l’autre qu’elle eut l’impression de se noyer dans ses yeux d’un bleu très pâle, presque délavé. Elle dut se ressaisir, car elle sentait qu’elle le regardait avec un air de merlan frit. Lui, l’observait d’un air narquois. Pourvu qu’il ne lui fasse pas de remarque, car il n’y avait aucun trou de souris où se cacher !

– Il y a du monde ce soir, dit-elle pour dire quelque chose.

– En effet, on est vraiment… serrés…

Elle nota qu’elle était toujours contre lui, alors qu’elle avait la place de reculer un peu. Elle ne savait plus où se mettre.

– Qu’est-ce qui vous a fait choisir la Corse pour écrire votre nouveau roman ? demanda-t-elle pour changer de conversation.

– Sa beauté, ses paysages si variés… Je suis un amoureux de la nature, elle m’inspire… De chez moi, on voit la mer, j’aime son caractère changeant : parfois calme, parfois déchaînée.

– C’est une belle réponse. Vous vivez où en Angleterre ? À Londres ?

– Oui, j’y passe la plupart de mon temps, quand je ne voyage pas.

– Le climat est moins clément que le nôtre, j’imagine.

– Il faut aimer la pluie et le brouillard…

Elle se souvenait d’un voyage linguistique qu’elle avait fait à Londres étant adolescente, il faisait froid et il pleuvait tout le temps, mais cela avait son charme quand on n’y était pas habitué. Elle avait aimé cette ville, son histoire… Big Ben, l’amiral Nelson, Buckingham Palace…

– J’ai beaucoup aimé Londres, c’est une ville très intéressante.

– Ainsi donc, vous connaissez Londres ?

– Je n’y suis allée qu’une fois, il y a longtemps…

– Si nous travaillons ensemble, vous serez peut-être amenée à y retourner. Vous n’avez aucune obligation familiale ou autre ?

– Non, pas du tout ! Je serais enchantée de revoir Londres.

– Ce n’est pas… Comment dites-vous, déjà ? « Tombé dans l’oreille d’un sourd », c’est ça ?

– Oui, c’est ça.

Elle se rendit compte qu’elle avait littéralement sifflé sa coupe de champagne quand il lui en proposa une autre.

– Je ne voudrais pas abuser…

– Je vais prendre un autre verre, vous n’allez pas me laisser boire seul ?

– Vu sous cet angle… Je veux bien.

Elle commençait à se sentir à l’aise : les effets de l’alcool… Avec modération, cela pouvait avoir du bon dans ce genre de situation.

– Alors, Miss Poli, parlez-moi un peu de vous… Êtes-vous mariée, fiancée… ?

– Moi ? Grand Dieu, non ! Je suis libre comme l’air !

Elle dut dire cela un peu brusquement, car Peter Ashbury se mit à rire. Elle ajouta qu’elle n’avait rien contre les hommes, mais que ses précédentes histoires n’avaient pas mené à grand-chose. Elle allait lui raconter sa vie si elle continuait comme cela ! Il fallait qu’elle se calme.

– Moi non plus je ne suis pas heureux en amour…

– Dans ce cas, nous devrions aller à côté. Au casino…

– Pardon ?

– Oui, il y a un dicton qui dit « Heureux au jeu, malheureux en amour ».

– Ah, d’accord… Vous voulez qu’on aille jouer ?

– Oh, non ! Je ne disais pas ça pour y aller ! dit-elle, gênée.

Il avala son whisky cul sec et l’entraîna en la prenant par la main. Elle se retrouva devant une machine à sous avant d’avoir pu dire ouf ! Il lui sembla que l’alcool faisait aussi de l’effet à Peter Ashbury… il avait l’air… différent.

– Miss Poli… dit-il en lui mettant une pièce dans la main et l’invitant à jouer.

– Je ne suis pas sûre de pouvoir…

– … Gagner ? Ce n’est pas grave, jouons pour… le « fun » !

– Dans ce cas, essayons !

Elle prit la pièce et la mit dans la machine. Elle perdit, bien sûr. Il lui en redonna une autre. Elle perdit encore, et ainsi de suite. Elle fut prise comme lui par la fièvre du jeu, car ils continuèrent encore et encore.

– Dernière pièce, Miss Poli.

– Déjà ? Sainte Vierge, j’ai dépensé toutes vos pièces !

– Je l’ai bien voulu. Allez, go on !

– OK.