Un papa ne pleure pas

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Depuis des années maintenant, j'ai besoin de répandre sur papier ce que j'ai vécu, ressenti au plus profond de mon âme, mais surtout ce que je vis encore à l'heure actuelle, la souffrance. Comme beaucoup d'hommes mariés, j'ai été père à une période de ma vie, et je suis ce que l'on appelle dorénavant un papange", un papa qui a perdu un enfant en bas âge, un petit ange donc. Mon fils est mort, il y a bien sûr quelques années maintenant, mais pour moi, c'est comme si c'était arrivé hier!" On connaissait F.-X. David pour ses incursions dans les registres sentimentaux et psychologiques avec, pour fil rouge, l'évocation de l'homosexualité masculine. Il compose aujourd'hui avec ce texte son récit le plus intimiste, le plus introspectif, qui met en scène les drames vécus par Matthieu qui, à force de répondre aux attentes des autres, s'est oublié et enferré dans une situation intolérable. Mensonges et secrets, violences et souffrances, incompréhension et folie, mort et deuil emprisonnent ainsi cet homme dans un carcan qu'il lui faudra briser... Roman aux pages étouffantes et aux thèmes forts, "Un papa ne pleure pas" dit, patiemment, prudemment, la renaissance d'un être qui apprend à vivre selon ses désirs.

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Date de parution 26 mars 2015
Nombre de lectures 229
EAN13 9782342035995
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0086€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Un papa ne pleure pas


Du même auteur



Nous irons ensemble,
Société des Écrivains, 2013

Mémoire trahie,
éditions Publibook, 2014

Pour l’amour de Blaise,
Société des Écrivains, 2015 François-Xavier David










Un papa ne pleure pas






















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Cet ouvrage a fait l’objet d’une première publication aux Éditions Publibook en 2015


« Qui n’est jamais tombé n’a pas une juste idée
de l’effort à faire pour se tenir debout. »
Multatuli


I.
Je ne suis qu’un papange



Je m’appelle Matthieu, j’ai trente-sept ans, je suis
divorcé, je vis maintenant dans la région de Cherbourg, j’ai
quitté l’armée où j’avais été infirmier… Je suis donc
reparti à zéro. Mes parents vivent depuis toujours également
en Normandie, près de Saint-Lô, avec mon frère Frédéric
et ma sœur Bérénice. Mon frère aîné, Sylvain, quant à lui,
vivait en Bretagne où il avait un travail dans une
administration. J’aime bien la Normandie où je n’y ai pas vu le
jour malgré tout, mais pour moi, il est clair que je veux
continuer à vivre ici. C’est ici que je suis maintenant, et je
n’en partirai certainement jamais.
Je n’aime pas les femmes. Voilà, c’est dit, mais est-ce
complètement vrai ? Non ! En fait, je n’aime pas faire
l’amour avec une femme. J’ai été conçu par des parents
avec cette tendance particulière à aimer exclusivement
l’homme. Oui, je suis homosexuel, mais malgré cette
situation, cela ne m’a pas empêché de me marier, et même
de divorcer. Finalement, je suis presque comme « tout le
monde », puisqu’encore de nos jours, pour être «
normal », il faut être comme tout le monde. La différence,
quelle que soit cette différence, est presque un handicap.
Depuis des années maintenant, j’ai besoin de répandre
sur papier ce que j’ai vécu, ressenti au plus profond de
mon âme, mais surtout ce que je vis encore à l’heure
actuelle, la souffrance.
Comme beaucoup d’hommes mariés, j’ai été père à une
période de ma vie, et je suis ce que l’on appelle
doréna9 1vant un « papange », un papa qui a perdu un enfant en bas
âge, un petit ange donc.
Mon fils est mort, il y a bien sûr quelques années
maintenant, mais pour moi, c’est comme si c’était arrivé hier !

1 Père ayant perdu un enfant avant ou après la maternité
(Wiktionnaire).
10


II.
On ne choisit pas sa famille



La famille. Ah ! « la famille ». Que ne faisons-nous pas
d’absurde au nom de la famille, au nom du nom de cette
famille, mais également au nom du « bien-pensant » ?
En 1910, Rudyard Kipling écrivit : « Tu seras un
homme mon fils ! ». Moi-même, me sachant gay, je devais
être un homme, ce qui voulait dire dans le langage correct
et acceptable de mes parents, me marier et avoir des
enfants. Il faut faire ce que l’on te dit, il faut faire comme ton
frère et ta sœur, il ne faut pas que l’on jase. Le «
qu’endira-t-on » n’a pas cours ici !
Sylvain, mon frère aîné, quant à lui, s’est marié. Mon
frère, cet hétéro assoiffé de filles, a donné le bon exemple,
et il fallait donc que je fisse pareil, même si lui aurait
préféré rester célibataire.
« On a assez d’un handicapé à la maison, on ne va pas
en plus avoir un pédé ! »
Ça, ça n’a jamais été dit, mais ça a été pensé tellement
fort que j’ai l’impression de l’avoir toujours entendu. Les
sous-entendus étaient toujours sans équivoque, difficile de
ne pas comprendre, à moins de le faire exprès.
L’homosexualité n’était pas un sujet tabou, non, c’était au
contraire un sujet terriblement critiqué, on se moquait des
« pédales ». Mon deuxième frère est malheureusement
handicapé, ça n’a jamais été simple tous les jours, ni pour
lui, ni pour nos parents, mais encore moins pour nous, les
11 trois autres enfants, car nous devions conjuguer nos loisirs
en fonction des humeurs quotidiennes de notre frère.
À la maison, je n’ai jamais osé parler de « ça », mon
homosexualité. Je n’ai jamais osé parler non plus de
« lui », mon copain. Il m’a fallu vivre avec « ça » en moi
et faire toujours comme si… « Adieu Éric, je t’aimais
bien, adieu Éric je t’aimais bien tu sais… », un peu
comme aurait pu le chanter le grand Jacques Brel, avec un
Moribond revu et corrigé, l’original étant sorti quant à lui
en juillet 1961, c’est déjà loin tout ça !
Alors il aura fallu, oui, il m’aura bien fallu trouver « la
femme » et surtout « l’épouse », pour le grand plaisir de
ma famille. Comment trouver celle qui fera l’affaire quand
on est incapable d’aimer une femme, comme on dit ?
J’étais incapable de draguer, incapable d’avoir des
sentiments amoureux pour quelque chose que je n’aimais pas
faire. Oui, je l’avoue, j’éprouve plus facilement des
sentiments amoureux avec des hommes qu’avec la seule et
unique femme que j’ai eue dans ma vie. Mais est-ce un
péché ?
Je n’ai donc jamais abordé le sujet avec ma famille,
surtout là où la religion était sans cesse présente. Je ne
pratiquais pas comme eux, là aussi j’étais différent de ma
famille. Je n’ai jamais transgressé ce que j’étais, je suis
comme je suis. « I am what I am », chantait Gloria Gaynor
en 1984.
J’ai été « fait » ainsi. L’erreur ne vient pas de moi, je
n’ai rien bousculé, ou alors si, j’ai bousculé mes attirances
en aimant une femme alors que je préférais les hommes.
Voilà, à la limite, ma seule et unique perversion. Et
encore, y a-t-il seulement là une once de perversion ? Je n’ai
fait de mal à personne pour y arriver, sauf à moi. C’est
certainement bien après que j’ai fait du mal à quelqu’un,
au moment du divorce, quand on a appris la vérité sur moi,
sur ma vie, sur mon « vice », comme diront certains. Mais
12 mon vice à moi, n’était-il pas de tenter d’aimer une
personne du sexe opposé à celui que je convoitais,
réellement ?
Oui, j’ai aimé des hommes, certains de passage, comme
d’autres hommes aiment des femmes aussi souvent que
leur envie se fait sentir. Mais est-ce pour autant plus mal
pour moi que si j’avais été un « homme à femmes » ?
Estce que le nombre d’hommes aimés est plus discutable que
si cela avait été des femmes ?
Si j’avais aimé bon nombre de femmes, on aurait parlé
de moi comme d’un étalon, d’un chaud lapin, d’un homme
à femmes, d’un Don Juan. Mais j’aime des hommes et je
deviens pervers, pédé, pédale, tante, folle, j’en passe et des
meilleurs. Mais ce n’est pas vrai, je n’ai pas eu tant
d’hommes que ça. J’ai eu Éric, puis après Éric, quelques
mecs d’une nuit, comme certains types aiment également
quelques filles d’un soir, une histoire sans lendemain, un
gars rencontré dans une soirée, mais rien de plus. Et
maintenant j’aime un homme, depuis des années c’est le même
et pour des années encore, je l’espère. Mais quel mal y
a-til à cela ?
Entre-temps, j’ai connu celle qui allait devenir ma
femme. Oh, ça s’est fait simplement. Elle était là, dans la
file d’attente d’un restaurant, nous nous sommes
rencontrés, nous avons discuté. Elle s’est accrochée à moi, je
n’ai pas vraiment résisté, j’ai certainement profité de
l’occasion, il le fallait bien. Il le fallait bien, oui !
Il fallait se marier. Il fallait se caser. Il fallait être père.
13


III.
Éric



Il était né un 24 mars pour finir volontairement sa vie
un 17 avril ; c’était le cousin germain d’un copain de
classe, Richard, avec qui j’avais sympathisé. Mon frère
aîné était souvent avec Bertrand, l’un de ses frères plus
âgés, et nous, nous nous étions trouvés pour faire le
second duo. Lui était brun et terriblement réservé, pour ne
pas dire timide. Nous avions donc tous les matins la
possibilité de nous voir à l’école, ces écoles à classe unique où
la maîtresse dispensait ses cours à différentes sections, du
cours préparatoire au cours moyen deuxième année. Nous
étions tous dans la même salle. Richard était deux classes
en dessous de moi, j’avais un an d’avance et lui un de
retard, nous nous suivions quand même de très près.
Éric, son cousin, était blond comme les blés et
beaucoup plus déluré. Je l’avais rencontré un jour où nous
étions tous les deux avec Richard et que nous nous
promenions à bicyclette près de chez Éric. Il était dans la cour de
chez lui à s’ennuyer à cent sous de l’heure, nous lui avions
proposé de venir faire du vélo avec nous. Il n’avait pas
tardé à venir, nous étions donc partis tous les trois à
travers champs et marais.
C’est comme cela que j’ai rencontré Éric. À partir de
cet instant, nous ne nous étions plus quittés.
En fait, et je ne le savais pas, il vivait près de chez moi,
il était de toute évidence beaucoup plus proche
géographiquement que son cousin. Nous nous étions promis de nous
revoir et effectivement, dès le lendemain, il était chez moi,
15 devant le grillage de la barrière, à me demander si je
voulais bien me balader à vélo dans les chemins de la
campagne. Bien évidemment, j’acceptai. Je ne sais pas par
quel hasard, mais mes parents connaissaient son père.
À cette époque, il n’y avait pas de portables, nous
étions d’ailleurs bien loin d’en imaginer un jour
l’existence, même dans les films les plus fous on n’en
évoquait pas encore l’invention. Quand j’avais quelque
chose à dire à Éric, je disais à Maman que j’allais le voir,
il n’y avait jamais aucun problème avec elle, nous
habitions à quelques centaines de mètres en enjambant une
rivière derrière chez nous, c’était tellement rapide. Le
champ derrière chez nous à traverser, la rivière à enjamber
par le tronc d’arbre tombé sur l’autre berge, puis le champ
suivant et j’étais chez lui, ou presque. Je revenais
rapidement, quelques fois avec lui quand Maman l’invitait à
partager notre repas le midi, rarement le soir, parce qu’à
cette époque, si l’on parlait peu d’enlèvement d’enfants, il
2y avait quelques affaires qui traînaient quand même .
Nous étions très proches à l’époque, et malgré nos dix
ou onze ans, rien ne nous empêchait de nous voir quand
l’envie s’en faisait sentir. Un message, une balade, ou
même rester simplement ensemble et c’était fait, la rivière
était enjambée et nous étions à nouveau réunis.
Bien entendu, à cette époque il n’y avait rien d’intime,
pas encore. Ce fut un peu plus tard, mais guère beaucoup
plus, car c’est arrivé assez rapidement quand même. Je

2 L’affaire Patrick Henry est une affaire judiciaire française
concernant le meurtre de Philippe Bertrand, alors âgé de huit ans, par Patrick
Henry. Le procès de ce dernier fut également, par ricochet, celui de la
peine de mort en France. Le 30 janvier 1976, vers 12 h 30, à Troyes,
Patrick Henry enlève Philippe Bertrand, âgé de huit ans, à la sortie de
son école. Une heure plus tard, il appelle les parents de l’enfant à
partir d’une cabine téléphonique située à Bréviandes, dans la banlieue
sud de Troyes, et leur demande une rançon d’un million de francs
(Wikipédia).
16 pense qu’au début Éric recherchait ce frère qu’il n’avait
jamais eu, et moi, je remplaçais celui qui était si proche
mais si éloigné à la fois.
Éric était le seul fils d’une fratrie de quatre enfants. Il
n’avait pas connu sa mère et avait donc été élevé par son
père et ses trois sœurs aînées. Sa maman était décédée
alors qu’il était encore nourrisson. Partie au village à
cyclomoteur, elle avait été percutée par un chauffard à un
carrefour qui n’avait pas respecté le stop, déjà à cette
époque. Sa seule réponse face au drame : « J’étais pressé, et il
ne passe jamais personne par ici à cette heure-là ! » Mais à
cette heure-là, il y avait eu la maman d’Éric, qui se
dépêchait de rentrer pour le biberon du petit… Ce fils qu’elle
avait tant voulu pour rendre heureux son couvreur de mari.
Quand nous nous baladions à vélo, dans le coin, lors de
nos sorties, Éric s’arrêtait systématiquement au carrefour
pour un moment de recueillement intime. Il pensait
toujours à sa mère, cette maman qu’il n’avait pas connue. J’ai
toujours été curieux de tout, toujours envie de savoir.
Même encore maintenant, il n’est pas rare que je pose
certaines questions aux personnes que je rencontre. Ça peut
parfois paraître indiscret, il n’en est rien pourtant, je
m’intéresse seulement aux gens que j’apprécie et avec qui
je parle.
Je lui avais alors demandé si sa mère lui manquait, il
n’avait pas vraiment su me répondre.
— Je ne sais pas, tu sais, je ne l’ai pas connue. Mais
c’était ma mère quand même. Une mère, ça aime
forcément son enfant, alors je me dois de l’aimer tout autant.
Mais de là à dire qu’elle me manque, je ne sais pas du
tout. Je n’ai même pas son visage en mémoire, difficile
d’avoir un manque avec ça. Quelqu’un nous manque
vraiment quand on a au moins rencontré la personne et que
l’on s’en souvient, ce qui n’est pas mon cas. Je me suis
même rendu compte que je n’arrive même pas à penser à
17 elle en disant « Maman », pour moi c’est ma mère, ça va
te paraître dur, mais c’est pourtant la réalité. Je ne me
souviens même pas de ses bras, encore moins de ses bisous.
Quand les autres parlent de leur maman, l’image qui me
vient directement à la pensée, c’est le visage de mes
sœurs, celles qui m’ont élevé, et si j’insiste un peu pour
avoir une image plus réelle, c’est une photo sur papier
glacé, en noir et blanc où je ne distingue qu’à peine son
visage. Je viens souvent ici parce que je respecte ma mère,
son souvenir, elle m’a mis au monde, voilà !
« Voilà », était sa manière à lui de mettre fin à toute
conversation. Il m’était inutile de poser une nouvelle
question, il n’aurait jamais répondu. Mais toujours est-il qu’à
chaque fois que nous passions ici, nous nous arrêtions ;
d’ailleurs, pour lui, c’était le chemin qu’il empruntait pour
aller à son école dans la ville voisine et complètement à
l’opposé de la mienne. Donc tous les matins, il passait à
vélo à l’endroit même où sa maman avait été tuée des
années plus tôt.
Je ne sais pas si ce premier contact avec la mort, ou
surtout en la mémoire d’une personne, a construit quelque
chose en moi – le respect de la personne disparue, le
respect de la mort, des défunts, peut-être –, mais depuis cet
instant, la mort et moi sommes amis jusqu’au jour où je
l’épouserai pour toujours. Elle a su me donner des
rendezvous que je n’ai jamais manqués. J’ai toujours été présent
pour elle, à différents moments de ma vie. On va dire que
pour le moment nous sommes, elle et moi, en période de
longues fiançailles.
Éric était de ceux qui aimaient découvrir une quantité
de choses, quitte à se brûler les ailes. Il fallait qu’il sût,
mais il fallait également qu’il goûtât. Il n’avait peur de
rien, j’ai toujours mis ça sur le compte de son éducation. Il
n’avait jamais eu cette mère présente pour lui rappeler, le
18 mettre en garde de ce qui est bon ou pas, ce qui est
dangereux ou pas, ce qui est permis ou pas.
Son père était rarement présent en journée, il travaillait
vraiment beaucoup. Il avait été veuf très jeune avec quatre
enfants à élever, dont la plus âgée n’avait pas six ans, et
même si sa famille était du coin, il avait toujours été très
seul. Il ne s’était jamais remarié et avait consacré sa vie
entière à ses enfants. L’aînée et la seconde avaient pris le
rôle de leur mère au sein d’une grande maison, entretien
des lieux, préparation des repas, ménage, repassage et tout
ce que l’on devait faire dans une maison. La troisième plus
jeune n’avait que deux ans de plus qu’Éric, ce qui donnait
une charge de travail supplémentaire à leurs sœurs aînées.
Le père partait tôt, rentrait tard, fatigué, éreinté, voire
quelquefois aviné ! Les filles devaient gérer le quotidien
comme il se présentait.
J’allais parfois chez Éric. Je ne peux pas dire que la
maison n’était pas propre, non, mais il manquait de
quelque chose de féminin. Quand j’avais fait la connaissance
d’Éric, sa sœur aînée était déjà mariée et partie avec son
mari s’installer dans une maison qui, étrangement, se
situait tout près du carrefour où le drame avait eu lieu. Les
circonstances des rencontres avaient fait qu’Agnès avait
épousé le fils de cette bâtisse, dont les parents avaient
souvenir de l’accident ; c’était d’ailleurs le père qui avait
fait prévenir les secours par sa femme et était intervenu le
premier sur les lieux, constatant tout de suite le décès de la
maman d’Éric. Il restait donc à la maison Brigitte, sa
seconde sœur, qui elle avait déjà un fiancé.
Éric profitait bien de la situation et même si l’entente
dans la fratrie était bonne, il ne se privait pas de faire un
peu ce qu’il voulait. On lui laissait souvent tout passer,
sous prétexte qu’il était le petit dernier et qu’il n’avait pas
eu la chance de connaître sa maman. Il était aussi, et il
savait en jouer, le seul fils de la maisonnée.
19 Je n’avais pas du tout reçu la même éducation. J’étais le
second de quatre enfants également, mais nous avions
toujours quelqu’un à la maison pour nous remettre dans le
droit chemin, si nous avions le malheur de franchir la ligne
jaune. Ce qui, je dois l’admettre, ne fut jamais mon cas,
par contre Sylvain en abusa largement, jusqu’à parfois
avoir la venue de la maréchaussée à la maison. « Un vrai
mâle », dira un jour mon père. Faut-il faire donc des délits,
même mineurs, pour avoir bonne presse auprès de son
père ?
Frédéric, quant à lui, ne bougeait pas de la maison, il
3était atteint d’autisme infantile depuis l’enfance, et même
s’il marchait difficilement, il avait quand même
régulièrement des moments d’escapade dans la cour ou dans les
chemins aux alentours où ma mère, affolée, courait pour le
retrouver et le ramener à la maison dans son fauteuil.
Maman refusait de le laisser définitivement dans un centre
adapté. Quant à Bérénice, notre benjamine, elle est arrivée
beaucoup plus tard et je n’ai pratiquement pas connu ma
sœur au stade de l’enfance. Arrivée trop tard, et moi, parti
bien trop tôt.
Éric et moi passions notre temps à vélo, toute la région
à dix ou quinze kilomètres à la ronde n’avait plus de
secrets pour nous. Nous connaissions les moindres recoins,
les plus petits chemins qui pouvaient parfois prendre
naissance à l’orée d’un bois et finir dans un champ, perdus à
jamais dans l’herbe grasse. Ce devait certainement être le

3 L’autisme infantile est un trouble du développement humain défini à
l’origine par Leo Kanner en 1943 comme « dérangements autistiques
du contact affectif », puis en 1944 sous l’appellation « autisme
infantile précoce ». Cette classification englobe aujourd’hui dans la notion
d’autisme infantile le syndrome de Kanner originel, variante a priori
la plus lourde, marquée par un repli sur soi sévère et très souvent un
retard mental associé significatif, mais aussi d’autres formes moins
lourdes, allant jusqu’à l’autisme dit « de haut niveau » (Wikipédia).
20 chemin qu’empruntaient les vaches ou les moutons pour
aller paître.
Un jour, alors que nous sortions comme tous les
samedis après-midi, nous allâmes à la plage. Ce n’était plus
vraiment l’époque, mais nous aimions bien prendre le frais
au bord des vagues et parler ensemble de tout et de rien,
de ce que nous ferions plus tard, ce qui nous plaisait, ou ne
nous plaisait pas. Nous avions une heure précise pour
rentrer, et nous attendions le dernier moment pour partir afin
de profiter au maximum des derniers instants, assis tous
les deux sur les gros blocs de granit rose qui servaient de
digue.
À vélo, comme toujours, au retour vers notre village
pris en sandwich entre le village principal et la côte où
nous étions, nous devions prendre une route qui longeait
une partie du marais. Sur le bord de cette route, nous
fûmes stoppés nets dans notre élan, je ne sais pas pourquoi
nous n’avons pas pris la poudre d’escampette d’ailleurs, ça
aurait été plus simple. Nous vîmes un pendu.
Effrayés tous les deux, nous restâmes un long moment
médusés face à cette ombre blanche, entre chien et loup,
qui filtrait au travers des arbres. Nous eûmes, je crois bien,
la peur de notre vie, surtout que nous connaissions bien
l’endroit et que nous avions l’habitude d’y voir passer pas
mal de personnes à pied. Tout était possible au demeurant.
Nous-mêmes, il nous arrivait de prendre ce chemin qui
menait, par les champs et les chemins, à la maison de son
cousin Richard.
Le courage n’étant pas vraiment là et afin d’éviter de
passer près du supposé pendu, nous décidâmes de
rebrous4ser chemin et de passer par la route du pont Bailey , ce

4 Le pont Bailey est un pont préfabriqué portatif, conçu primitivement
pour un usage militaire et permettant une portée maximale de soixante
mètres (Wikipédia).
21 qui, en réalité, nous faisait faire un détour d’au moins cinq
bons kilomètres. L’avantage pour Éric, c’était que nous
arrivions pratiquement à côté de chez lui, et donc à vol
d’oiseau, près de chez moi, mais à vélo, il me fallait
prendre la route ou les chemins, ce qui rallongeait encore
considérablement.
Nous nous arrêtâmes chez Éric pour rassurer ses sœurs,
son père également, et je demandai si Éric pouvait
m’accompagner chez moi pour donner la raison de mon
retard afin d’éviter les coups qu’aurait pu me donner mon
père.
Le lundi matin, en allant à l’école, je dus
obligatoirement repasser, seul, par ce chemin et forcément être
confronté alors à « notre » pendu. Je n’avais pas pensé un
seul instant que, en bord de route, avec le dimanche entre
les deux journées, il ne serait forcément plus là.
Une fois arrivé à hauteur de l’endroit concerné, je
compris alors que mon pendu n’était autre que le tronc d’un
arbre tout biscornu, qui était là avant bien entendu, mais
qui avait perdu l’écorce trop sèche et dont le tronc était à
vif, d’un blanc crème en rapport avec la couleur du bois
brut. La forme pouvait laisser effectivement penser à une
personne pendue. Depuis, cet endroit était devenu pour
nous, « la route du pendu ».
Nous connaissions aussi les endroits moins connus où il
nous arrivait parfois de voir des couples d’amoureux
s’étreindre, croyant être seuls alors que nous étions là à les
observer, nos premiers pas de voyeurs, et certainement les
derniers, trop surpris de l’effet que cela nous faisait à
chaque fois. Un jour, nous tombâmes pratiquement nez à nez
avec un couple en pleine action. Allongés sur une
couverture et voyant que nous étions là, l’homme et la femme
n’interrompirent absolument pas leurs ébats, bien au
contraire, ils nous regardèrent tous les deux, amusés par ce
qu’ils faisaient et allaient faire. On devait certainement
22 apporter un peu de piment à leur plaisir sexuel, cela dit,
nous ne restâmes pas, ils trouvèrent certainement des
épices ailleurs.
Nous devions avoir douze ou treize ans, peut-être un
peu plus, et ce fut après avoir vu cela, quelques jours plus
tard, que nous nous rapprochâmes et nous embrassâmes
pour la première fois. Nous avions l’un et l’autre compris
qu’aucun de nous n’était intéressé par ce spectacle. La
suite vint naturellement, au fil du temps, comme une
évidence.
J’avais mon petit copain, Éric aussi. Nous étions liés
par cet amour naissant.
Puis les années passèrent, toujours ensemble, toujours
unis l’un à l’autre, toujours amoureux. Pour suivre un
cycle de formation après le baccalauréat, j’allai à Caen. Ce
n’était pas vraiment loin mais assez pour que nous
fussions séparés pendant longtemps. Pour cette occasion,
Éric, qui n’avait pas continué ses études, trouva alors un
emploi à Caen comme agent hospitalier. Pour moi, pour
nous, il devenait évident que nous allions prendre une
colocation pendant les trois années que dureraient mes cours.
Un vrai bonheur.
Nous sortions assez régulièrement en ville et avions des
endroits assez habituels, où nous avions une foultitude de
copains comme nous. Nous étions ensemble, une petite
communauté où il était plus facile de s’exprimer sans
risquer la moindre réaction négative des personnes
étrangères au groupe. La vie pour nous avait vraiment un
sens, nous étions heureux, nous vivions pleinement ce que
nous faisions, nous avions des projets d’avenir plein la tête
que rien ne pouvait nous faire changer, jamais.
Afin d’éviter les déplacements à chaque période de
repos, vacances par exemple, et pour éviter de me rendre
chez mes parents chaque weekend, je prétextais des
révi23 sions ou des petits boulots saisonniers, ce qui me
permettait de rester avec Éric le plus possible. Lui, de son côté,
assurait régulièrement des gardes à l’hôpital, mais ça ne
durait pas plus d’une nuit, au pire, un weekend. Nous
étions vraiment toujours ensemble.
Avec Éric, dont j’étais follement amoureux, nous
attrapâmes une maladie, une maladie infantile en principe,
mais là assez tardivement, en l’occurrence les oreillons.
Oh, rien de vraiment impressionnant en soi, mais il est vrai
que les complications quand il y en a, peuvent être parfois
dramatiques, surtout chez les hommes, adultes de surcroît.
Alors pas vraiment d’inquiétude au début, on avait les
oreillons, on avait la « tronche » en poire, on rigolait, on
était malades et on avait mal mais on rigolait quand même,
tous les deux alités dans notre appartement de Caen. Éric
s’en sortit plutôt bien, quant à moi beaucoup moins.
J’attrapai ces complications énoncées, et sur les conseils
de notre médecin traitant, je me retrouvai avec les
testicules emballés tels des momies, et terriblement douloureux.
À peine dix jours après le début de la maladie, j’eus du
mal à marcher, descendre les escaliers devint un véritable
supplice. La douleur m’irradiait dans l’aine, le bas-ventre,
les cuisses, mais aussi jusque dans les reins et le dos.
J’avais l’impression qu’on m’arrachait les entrailles.
J’avais des frissons, des nausées et même des
vomissements. Éric téléphona alors au SAMU et je fus hospitalisé
de toute urgence. Le diagnostic tomba, j’avais une «
or5chite ourlienne bilatérale » et l’on me donna des
antalgiques, des anti-inflammatoires aussi. On
m’administra même des gammaglobulines mais rien n’y

5 Les hommes adultes contaminés par les oreillons contractent une
orchite (orchite ourlienne) dans 15 à 30 % des cas (0,2 % chez les
enfants). Celle-ci survient entre trois et dix jours après le gonflement
des ganglions du cou et de la mâchoire (parotidite).L’orchite peut
conduire à des cas de stérilité (25 % des cas pour les orchites
ourliennes)(Wikipédia).
24 fit. J’avais vraiment mal, très mal, beaucoup trop mal. On
finit même par m’administrer des opiacés ; j’étais bien, je
planais, je pissais même un peu de sang, ça me faisait rire,
mais c’était très grave. Tout augmenta de volume, c’était
brillant, c’était chaud, c’était terriblement impressionnant
et loin, vraiment loin d’être séduisant.
C’était stupide, mais je n’avertis personne, seul Éric
était au courant. Uniquement lui. J’étais à Caen pour mes
études d’infirmier, les parents étaient loin, enfin à
quelques kilomètres de Saint-Lô, donc assez loin pour ne pas
avoir à les avertir. Il n’était pas nécessaire qu’ils
apprissent que nous étions tous les deux malades, même s’ils
étaient au courant d’une colocation. Enfin ça, c’était la
version officielle, celle que l’on donnait à tout le monde.
Personne ne savait, pas même nos amis, c’était notre
intimité. Sur Caen, peu de nos proches connaissaient notre
adresse. D’ailleurs nous vivions cachés, ce n’était pas
quelque chose que l’on criait sur les toits. Il y a peu, c’était
encore puni d’être homosexuel, c’était une maladie
men6tale se trouvant dans le registre de l’OMS . En 1981, le
nouveau candidat à la présidence de la République voulut
légaliser tout ça. J’espérais secrètement qu’il gagnât les
élections. Au moins pour ça ! Le reste, je m’en foutais, je
ne m’intéressais pas à la politique ! Et finalement, il
gagna.
Puis je subis des examens de toutes sortes. Des prises
de sang à n’en plus finir, des hémocultures, des analyses
d’urine, et même une analyse de sperme qui lui était teinté,
jaunâtre, il paraît que c’était à cause du sang… J’attendis
les résultats sans trop d’inquiétude. Le personnel du ser-

6 OMS. L’Organisation mondiale de la santé (OMS), est une
institution spécialisée de l’Organisation des Nations unies (ONU) pour la
santé publique. Cette organisation dépend directement du Conseil
économique et social des Nations unies et son siège se situe à Genève,
en Suisse. L’OMS a été fondée le 7 avril 1948 (Wikipédia).
25 vice était catastrophé quant à la possibilité que je devinsse
stérile, mais bien entendu, ils ne savaient rien.
Dans le pire des cas, c’était donc la stérilité que l’on
allait m’annoncer, mais au moment de la maladie, il n’était
absolument pas envisageable que j’aie un jour ou l’autre
un enfant. Même si au fil du temps nous étions de plus en
plus visibles au grand jour, nous, les homosexuels
masculins, nous n’avions pas la possibilité d’avoir des enfants,
chose qui était encore possible pour les filles par différents
moyens, y compris tout à fait naturellement pour certaines.
Éric et ses débordements assez réguliers finirent par
entacher notre relation au bout de deux années de vie
commune ; la chose était différente quand nous étions
chacun chez nous, mais alors était-il fidèle à cette époque,
pas sûr non plus. Lors de la dernière année, celle où je
devais passer mes examens de fin d’études, la vie
ensemble passa pour sa première année en véritable colocation,
et se termina en seconde année en pénible cohabitation. Il
fallait bien faire avec.
Comme il fallait s’en douter, je n’obtins pas mon
diplôme d’État, car j’avais eu de grosses difficultés à me
concentrer, mais surtout à me consacrer à mes révisions.
Je n’avais pas les idées à ça, pas le moral, début de
dépression, bref, tout ce qu’il fallait pour ne pas pouvoir réviser.
Éric eut des aventures avec d’autres garçons, soit
rencontrés en ville, soit directement à l’hôpital, non
seulement au niveau du personnel, mais aussi au niveau
des patients. Il eut également l’audace de me raconter ses
exploits, ce que je ne pus supporter. Je préférai lui faire
comprendre que je ne pouvais plus partager cette façon de
vivre en couple, qui était contraire à mes principes.
Après mon départ chez mes parents, pour des vacances
bien méritées à la fin de mon cycle de ces trois années
d’études, Éric, qui avait loué l’appartement à son nom, le
liquida en un weekend. Il partit s’installer à Paris où il
26 trouva un travail équivalent et il logea sembla-t-il chez une
de ses tantes paternelles. De mon côté, je n’avais pas
remarqué qu’il avait tout préparé pour son départ, pas même
qu’il avait envisagé de partir.
Retournant le voir à Caen pour une semaine que nous
aurions passée ensemble afin de tenter de renouer le
dialogue, et pourquoi pas la vie à deux, j’eus la désagréable
surprise de trouver d’autres locataires en train
d’emménager. Mes affaires personnelles étaient stockées
dans la cave, je pus les récupérer puis remettre mon jeu de
clés à l’agence avant de repartir.
Je n’eus plus jamais de nouvelles de lui jusqu’à notre
rencontre peu de temps avant son décès.
Éric était décédé. Il s’était donné la mort par pendaison
chez sa tante en apprenant non seulement qu’il était
devenu séropositif, mais aussi que j’avais renoncé
définitivement à lui en me mariant. Ma venue chez son
père fut-elle le détonateur d’une dépression latente, c’est
fort possible. Ce fut sa tante de Paris qui m’en avertit alors
que j’avais essayé de le joindre à maintes reprises et qu’il
refusait systématiquement de me répondre. À mon dernier
appel, le 18 avril, elle m’annonça qu’il s’était pendu la
veille. N’y croyant pas, j’appelai sa sœur Brigitte, qui me
confirma, en pleurs, la triste nouvelle, la perte de son petit
frère.
27


IV.
Être père avant tout



Être père ! Voilà, le sujet fut lancé à peine cette femme
présentée à mes parents. Il fallait que je fusse père.
Procréer. Engendrer. Avoir des enfants. Des… Un serait déjà
bien, et tellement irréel dans un sens.
Quel manque de correction ! Nous étions à peine
arrivés, que déjà mon paternel parlait de petits-enfants. Nous
avait-on seulement demandé notre avis ? Ça ne devait pas
être un désir des grands-parents, si un enfant il devait y
avoir, ce serait notre volonté, et uniquement la nôtre.
Ma femme, qui semblait un peu excédée par la
situation, garda quand même son calme apparent, mais une fois
repartis, elle me donna son point de vue. Stresser un jeune
couple pour une grossesse désirée par autrui était le
meilleur moyen de lui bloquer les ovaires, d’après elle.
J’imaginai qu’elle allait profiter de cette occasion pour ne
pas avoir d’enfant tout de suite, mais il en fut autrement,
car elle fut finalement partante pour avoir très rapidement
un enfant. Et là, une fois de plus, on ne me demanda pas
mon avis. Je ne voulais pas d’enfant pour faire plaisir à
mes parents, mais je devais bien reconnaître que l’idée, si
j’avais pu en avoir un, m’aurait bien entendu enchanté. Ce
que je n’aimais pas, c’était la façon dont on nous pressait
pour en avoir un.
Le sujet tournait toujours autour de cette grossesse tant
attendue. « Est-ce que vous faites ce qu’il faut pour avoir
un enfant ? » « Vous êtes sûrs que vous vous y prenez
bien ? » Mon père frôlait gentiment la vulgarité et même si
29 ma mère le reprenait plus d’une fois, cela ne l’empêchait
pas de recommencer à nous ennuyer avec ça, même par
téléphone. Loin ou pas, nous y avions droit pratiquement
une fois par semaine. Au décroché du combiné, avant
même de dire bonjour, c’était : « Alors ? ».
Quand je savais qu’il devait appeler à une heure
convenue, j’avais déjà la hantise au sujet de la discussion qu’il
allait mener du début à la fin. « Il paraît que lorsque l’on
est stressé on a du mal à avoir un résultat satisfaisant ! »
C’était ce que j’avais trouvé comme excuse afin qu’il
arrêtât un peu, mais ça ne changea rien ; il se calma une
semaine mais le weekend suivant, il revint à la charge à
deux reprises, longuement. Il ajouta à ces demandes
pressantes, le fait qu’il prenait de l’âge et qu’il ne profiterait
pas de ses petits-enfants. On abordait presque la phase
chantage.
Je savais bien que je n’aurais pas d’enfant, mais je
n’avais pas vraiment envie de le faire savoir non plus. À
personne d’ailleurs. Si j’avais su qu’il allait être aussi
pénible, j’aurais tout avoué et je ne me serais même pas
marié.
30


V.
À toi mon fils



Nous rêvions de soleil, de cocotiers et de lagons, de
sable chaud blanc ou noir, de vagues et de pirogues. Nous
rêvions de tout ça à la fois, rêves impossibles à ce moment
précis.
Moi, te tenant solidement dans mes bras, tremblant à la
moindre de mes propres respirations, je pensais
sincèrement que c’était toi qui respirais.
Toi, blotti au creux de mon cou, petit enfant endormi,
caressé par les rayons d’un soleil morne d’une Normandie
beaucoup trop froide pour tes cheveux noirs de jais.
Comme le temps passait trop doucement dans cette
pièce avec toi mon enfant. J’aurais voulu nous transporter
au loin, là-bas, dans nos rêves insensés. Je t’aimais
tellement. J’avais peur aussi de te réveiller, tu dormais si bien,
si bien et si profondément.
Nos derniers instants ensemble, c’était hier, tu avais du
mal à fermer les yeux, à dormir dans ce nouveau petit lit,
dans cette nouvelle chambre. Avec tes pleurs, délicats et à
peine perceptibles, j’avais associé une gourmandise
imaginaire, si petit et déjà une légende. Tu ne devais
logiquement pas avoir faim, ce n’était pas l’heure. C’était
pourtant ça, tu voulais encore un peu de ce bon lait que tu
aimais tant.
Pour ne pas réveiller ta mère, je te pris dans mes bras et
nous descendîmes à la cuisine. Tu avais gagné, ton sourire
jusqu’aux oreilles me prouvait que tu étais heureux de me
31 voir, heureux d’être avec moi, ces moments volés que
nous partagions tous les deux si souvent. Tu me regardas
préparer ton biberon pour l’engloutir en me regardant
toujours, le sourire au coin des lèvres, mais aussi au plus
profond de tes yeux si noirs. C’était donc si bon ?
Puis nous gazouillâmes un peu ensemble au milieu de
ces cartons de déménagement, dans ce canapé d’angle où
finalement, je te fabriquai un endroit de fortune où tu pus
te reposer à nouveau. Au bout d’une bonne heure, vers les
quatre heures du matin à peine, je te laissai te rendormir,
et je remontai dans la couche conjugale, sans grande
envie, sans aucun espoir et surtout par obligation.
Ce ne fut que quelques heures plus tard que je me levai
à nouveau. Je descendis pour ne pas réveiller ta mère, qui
devait certainement encore dormir. Nous étions fâchés,
terriblement fâchés depuis quelque temps déjà et en
instance de divorce, une première fois. Comment partager la
couche d’une personne avec qui nous ne partageons déjà
plus rien ? Difficile. Nous n’avions pas d’autre solution,
un seul lit ou alors le tien. On se force, on fait semblant,
on fait paraître aussi pour les autres, histoire qu’ils n’y
voient rien, ou pas grand-chose en tous les cas. Faire
semblant, faire comme si, cela elle savait faire également, tout
comme moi. Il fallait surtout empêcher la propagation du
« qu’en-dira-t-on ».
Je rabattis la porte de la salle où tu dormais
apparemment encore bien, je ne fis pas de bruit, je pris mon petit
déjeuner dans la cuisine et ce fut qu’à son lever, à elle, ta
« mère », que nous rentrâmes dans la salle, car elle
n’aurait jamais déjeuné dans la cuisine.
Elle s’assit près de l’angle du canapé et je lui fis
remarquer que tu étais là, emmailloté dans la couverture et que
tu devais probablement dormir encore un peu.
32 Avec sa délicatesse habituelle, elle décida de te
réveiller en te secouant, comme on le ferait avec le tronc d’un
prunier pour faire tomber les fruits mûrs. Tu ne fis pas le
moindre mouvement. Tu ne pouvais pas bouger. Tu ne
pouvais plus bouger. Ta petite vie s’en était allée. Tu
n’étais plus qu’un corps sans vie, sans souffle, sans
sourire, le visage bleui par le manque d’oxygène évident.
Je me souviens avoir été pétrifié d’horreur. Suspendu
par ton bras à la main droite de ta mère, elle te tenait et
demandait ce que tu avais « encore ». Je regardai partout
autour de moi, sans savoir ce que je cherchais, sans savoir
quoi faire, perdu chez moi. Bien que je me tinsse à moins
d’un mètre de notre téléphone, je courus frapper à la porte
de nos voisins directs, nos maisons étant mitoyennes.
J’étais médusé, incapable de réfléchir, incapable d’appeler
les secours, incapable de venir en aide à mon fils alors que
moi, son père, j’étais infirmier. Alors je frappai, frappai et
frappai encore à leur porte, alors qu’un bouton de sonnerie
était juste à côté sur le mur, il était trop tôt pour un
dimanche.
Une dame que nous ne connaissions pas du tout
apparut, enceinte comme on dit jusqu’aux yeux. Nous avions
emménagé si peu de temps auparavant – la veille ou
l’avant-veille, je ne sais plus trop –, nous étions encore
dans le désordre et loin de toute préoccupation d’un
voisinage proche ou moins proche.
Tout bascula si vite, trop vite même. Ce furent
justement ces voisins qui appelèrent les pompiers. Nous étions
totalement anéantis. Je la voyais elle, ta mère, qui
paraissait dans le même état que moi. Je n’osais m’approcher
d’elle, nous ne nous étions pas adressé la parole depuis si
longtemps. La veille, elle s’était saoulée avec les alcools
trouvés dans les cartons non déballés encore. Ivre, elle
était même allée jusqu’à vomir sur la moquette de la
chambre.
33 Des rideaux d’autres voisins bougèrent aux fenêtres,
des portes s’ouvrirent, et les pompiers, dans un fracas de
klaxons tonitruants, arrivèrent enfin. Même si l’on sait
qu’ils viennent toujours rapidement, c’est toujours trop
long. Quand bien même ils seraient mitoyens de notre
maison, leur intervention paraîtrait une éternité. Dans un
moment comme celui-là, une minute semble durer plus
d’une heure.
Ils investirent le rez-de-chaussée de notre maison,
toujours au milieu de ce foutoir de cartons entassés. Ils firent
un maximum de place dans un minimum d’espace et puis
aussitôt après, ils fermèrent la porte de la salle où se
trouvait mon petit bout de chou. Le matériel près d’eux, ils
commencèrent leur travail de réanimation.
Comme j’y avais cru, j’aurais pu prier le « bon Dieu »,
même si j’avais à ce moment-là le sentiment qu’il
m’abandonnait. Je commençai par regarder par la porte
vitrée, épiant son petit pied, sa petite main, mais un
pompier placé devant la porte m’en empêcha. Je ne voyais pas
bien mon fils allongé sur les coussins du canapé d’angle,
là où nous l’avions trouvé, là où je l’avais couché dans la
nuit, là où je pensais qu’il allait bien dormir. Son petit
corps nu, avec seulement sa couche, des électrodes
branchées sur son petit torse, des câbles et des fils de partout,
connectés à des machines qui se mettaient en marche. Des
voyants de toutes les couleurs clignotaient. Ils essayèrent
de l’intuber, comme je l’avais si souvent vu le faire par
des collègues médecins chez des patients aux urgences,
mais là, c’était sur mon fils qu’ils faisaient ça. La situation
était tellement différente et pourtant tellement identique
aux autres fois. Je comprenais tous les gestes qui étaient
faits, tous ceux qui allaient être faits et ceux qu’il ne fallait
pas faire, mais je ne voulais surtout pas comprendre. Je ne
distinguais tout cela qu’au travers des mouvements de ces
pompiers qui allaient et venaient dans la pièce.
34 Des personnes qui passaient par là, sur la route toute
proche et que nous ne connaissions pas encore,
s’arrêtèrent pour nous soutenir. Inconnues d’abord, elles
seraient par la suite des amies, plus tard, beaucoup plus
tard. Une dame était plus proche encore, elle vint à nous,
très rapidement. Elle avait, elle aussi, perdu sa petite fille
quelques mois auparavant. Sa fille, elle en parlait encore
comme si elle avait été là la veille au soir, un souvenir
indélébile à jamais gravé en sa mémoire maternelle, celle
d’une vraie mère, parce qu’elle était mère, elle…
Et j’avais vraiment le sentiment que mon bébé se battait
pour vivre, la vie à laquelle il devait certainement
s’accrocher, c’était cette vie que je n’avais pas pu lui
donner et là, je ne pouvais rien faire, je ne pouvais pas l’aider,
seulement l’encourager au plus profond de moi. À présent,
c’étaient les secondes qui étaient devenues des heures
interminables. Au terme d’un très long moment, la double
porte s’ouvrit enfin. Le brancard poussé par les sauveteurs
se dirigea au-dehors de la villa, puis rapidement vers le
véhicule de secours garé dans l’allée devant l’entrée du
garage.
Les pompiers, le médecin et les deux infirmiers sur
place ne me regardaient pas vraiment, ils avaient tous un
œil vigilant sur mon petit bonhomme, sur la machine qui
l’aidait à respirer, et sur d’autres machines, une pour le
cœur, une autre pour ses constantes probablement. Je
demandai, je les suppliai de me donner des nouvelles sur son
état de santé qui me préoccupait :
— On a quelque chose, on a un espoir, on l’emmène
aux urgences pédiatriques, suivez-nous !
Il ne fallait pas me le dire deux fois, mais comment
conduire dans cet état ?
Ce fut cette maman, endeuillée par la mort de sa fille en
bas âge, qui nous emmena dans sa grosse voiture, et nous
35 suivîmes tant bien que mal le véhicule rouge qui roulait
plus vite que nous. Toutes sirènes hurlantes, ils arrivèrent
forcément bien avant nous. Perdu que j’étais, en pleurs
depuis notre départ, je cherchai désespérément où ils
étaient, l’espoir de le voir encore, l’espoir de voir son petit
sourire me regarder avec ses yeux coquins. Mais je ne le
trouvais pas.
Je ne me souviens pas de notre arrivée à l’hôpital, je me
souviens juste des instants beaucoup trop longs à attendre
une information sur l’état de santé de mon petit bout
d’homme ! En chemin, nous étions quatre, cette femme,
une amie de cette dame et nous deux, sa mère et moi.
Pourtant, pendant l’attente, dans les couloirs, nous étions
tous isolés l’un de l’autre, même si nous ne formions
qu’un, cherchant qui un visage, qui un petit bout de lui,
qui un petit peu d’espoir, qui un réconfort qui tardait tant à
venir.
Puis, je vis une infirmière, ou peut-être une
puéricultrice, cette femme brune d’une trentaine d’années
environ, toute de blanc vêtue, grande, élancée, avec une
sorte de polaire blanche que l’on met en cette saison
encore fraîche dans cette région souvent grise et venteuse,
pluvieuse même. Mais aujourd’hui, le temps était
insolemment au beau fixe. Cette infirmière tenait mon fils dans
ses bras, comme un tout petit bébé qu’il n’était plus
vraiment. Elle prenait si bien soin de lui qu’on aurait pu la
croire empreinte d’un instinct maternel inné. Tous les
espoirs permis prirent subitement rendez-vous avec moi.
Elle était de l’autre côté de la cour intérieure, dans une
pièce avec certainement des médecins, des manipulateurs
en radiologie aussi, ils devaient probablement lui
prodiguer quelques examens pour connaître enfin la raison
de son si profond sommeil.
Alors, après de longues, très longues, trop longues
minutes d’attente, elle revint vers moi. Je la voyais, mon fils
36 toujours dans ses bras, toujours attentionnée, toujours
prudente pour qu’il n’attrapât pas froid, il lui fallait faire
attention. Puis elle sortit de la pièce où elle se trouvait
depuis un bon moment maintenant. Elle traversa cette cour
grise et étroite, puis gravit les quelques marches de ce petit
escalier qui menait à nous, franchit la porte battante, passa
sans même me regarder, sans faire aucunement attention à
moi, moi, son père qui attendait là le moindre des sourires
de mon bébé, son doux et beau regard. Mais il dormait
encore, emmitouflé dans une petite couverture blanche. À
cet instant-là, j’aurais donné ma vie pour lui faire un bisou
contre un de ses regards charmeurs.
Alors cette femme, je l’interpellai, assez décontenancé
que j’étais de la voir franchir mon mur d’impatience,
d’angoisse et de pleurs sans même faire cas de ma
présence.
— Madame, s’il vous plaît, comment va mon fils ?
— Je n’ai jamais fait de miracle, on m’a donné un
cadavre, je vous rendrai un cadavre !

Ces mots-là, ses mots-là à elle, ceux qu’elle avait osé
me lancer au visage comme une gifle, ils sont en moi pour
toujours. Je les perçois à chaque fois en moi dès l’instant
où je pense à mon fils.
Mon fils était mort. Il était vraiment mort. Autant une
fois découvert dans son canapé, j’avais été aussitôt
persuadé qu’il était mort, autant j’avais chassé cette vision de
mon esprit et avais rapproché celle-ci aux seuls mots des
pompiers : « On a quelque chose, on a un espoir ». Je
m’étais persuadé qu’il s’était finalement rendormi, comme
37 7une hypersomnie idiopathique , où finalement mon enfant
dormait trop profondément.
Elle n’avait jamais fait de miracle ! C’était donc ça la
cause de son profond sommeil. On lui avait donné un
cadavre, elle me rendrait un cadavre ! Quand je pense
encore maintenant à mon fils, ce sont les seuls mots que
j’entends, les seuls mots qui me reviennent en mémoire.
Ce pourrait être des gazouillis, des rires, peut-être même
des pleurs, la vie quoi. Mais non, ce n’étaient que ces
mots-là, cruels, déplacés, assassins que j’avais entendus,
que j’entends encore et que j’entendrai certainement
encore jusqu’à mon dernier souffle. J’avais l’impression que
l’on avait fait mourir mon fils une seconde fois. Elle
n’avait jamais fait de miracle ! On lui avait donné un
cadavre, elle me rendrait un cadavre ! J’entendais ces mots
constamment, j’avais vraiment l’impression de devenir
fou, ces mots résonnaient en moi, Elle n’avait jamais fait
de miracle… On lui avait donné un cadavre… de
miracle… un cadavre !
On dit que, lorsque l’on voit la mort de très près, quand
elle surgit pour vous emmener avec elle, on voit défiler sa
propre vie sur un écran de souvenirs aussi rapides que
l’éclair dans un ciel d’orage. Ce n’était que son passé à lui
que j’avais vu à ce moment-là, au moment des paroles
qu’elle m’avait lancées, mon si petit enfant, son si petit
passé de dix mois et trois jours d’existence.

7 L’hypersomnie est un trouble neurologique caractérisé par un
sommeil profond ou excessif. L’hypersomnie idiopathique est une maladie
rare (Wikipédia).
38


VI.
Et l’enfant tant attendu arriva enfin !



Alors, dans un couple sans enfant depuis des années,
l’espoir grandissait tous les mois en attendant le jour où la
bonne nouvelle arriverait enfin. Il y avait bien des années
déjà que je ne me faisais plus d’illusions, j’en connaissais
bien évidemment la raison, mais je n’avais jamais osé
l’avouer. L’avouer aurait été finalement admettre de dire
comment et dans quelles circonstances j’avais eu cette
maladie qui m’avait rendu irrémédiablement stérile.
C’était stupide, je le savais bien. J’aurais pu attraper cette
maladie sans pour autant avouer ma relation avec Éric.
Mais j’avais eu peur, tout simplement peur que l’on sût
tout sur moi, j’avais si peur de déplaire, mais peur aussi
que l’on me rejetât et finalement me retrouver seul, à
jamais loin des miens. Peur aussi de tout ce que l’on
entendait sur les agressions, les bastons, les viols, mais
aussi les tortures et les meurtres commis contre des
homo8sexuels, comme l’assassinat de Matthew Shepard le
12 octobre 1998. J’avais déjà accepté de me marier, non
pas pour moi, mais plus pour faire plaisir à mes parents et
surtout pour qu’ils me laissassent enfin tranquille avec ça.
J’étais finalement prêt à tirer un trait définitif sur la vie qui
était mienne, sur mes rêves de vie avec un compagnon, ma
vie, ma propre vie, tout simplement ! J’allais me plonger
dans la vie choisie par cette sainte famille, cette vie qui

8 er Matthew Shepard, né le 1 décembre 1976 à Casper (Wyoming) et
mort le 12 octobre 1998 à Fort Collins (Colorado), est un étudiant
américain, torturé et assassiné par deux jeunes gens, à l’âge de vingt et
un ans, en raison de son homosexualité (Wikipédia).
39 allait devenir la mienne par contrainte. On m’aurait
condamné à perpétuité, c’eut été la même chose, mais au
moins, j’allais être en paix, dans l’enfer d’une vie
conjugale non désirée… Mais en paix avec ma famille.
Puis vint le jour où, affecté en Polynésie française pour
quelque deux années, elle m’annonça subitement qu’elle
était enceinte. Enfin ! J’allais être père. Irréel. Je n’en
revenais pas ! Bien entendu, c’était inespéré en tout point.
J’allais avoir un enfant alors qu’il était évident que je
n’aurais certainement jamais pu en avoir si je ne m’étais
pas marié. J’allais également rendre heureux mes parents,
qui attendaient ça depuis pratiquement ma propre
naissance. N’est-ce pas stupide quelque part d’avoir des
enfants pour qu’ils aient à leur tour des enfants ? Un
besoin irrésistible de continuité, de transmettre, de prolonger,
presque une survie.
Pourtant, à l’instant même où j’appris que j’allais être
enfin père, j’eus une pensée pour Éric, une envie urgente
de le voir, de rire avec lui, de parler de cet enfant qui allait
naître alors que tous les résultats que nous attendions tous
les deux lors de mon hospitalisation étaient tombés sans
grande surprise : j’étais totalement stérile,
irrémédiablement stérile et c’était absolument irréversible. Pourtant,
j’allais être papa !
Quelques jours après cette annonce qu’elle m’avait
faite, j’allai voir un médecin, autre que notre médecin de
famille, et je demandai de subir à nouveau un
spermogramme. Avec l’ordonnance, j’allai au laboratoire retirer
le matériel nécessaire et revins le lendemain matin avec
les échantillons demandés. Les résultats furent identiques
à ceux pratiqués à Caen, j’étais toujours stérile. Bien
entendu, je n’en soufflai pas mot à ma femme.
C’est incroyable comme les films se firent rapidement
dans mes pensées quand j’échafaudai toutes les
possibilités. Si je lui annonçais que j’étais stérile, elle pourrait
40 avorter après avoir avoué être allée se faire féconder par
un homme de passage. Cette histoire nous aurait menés
droit au divorce. Bien entendu, il y avait la possibilité
qu’elle en informât mes parents, ce qui aurait été un aveu
de son infidélité. Elle aurait eu la possibilité de ne rien leur
dire, dans ce cas, j’aurais subi la même pression parentale
pour un remariage afin d’avoir un enfant, un enfant à tout
prix. J’avais surtout la possibilité de ne rien lui dire,
d’accueillir cet enfant et d’en finir avec cette histoire, et
pourquoi pas divorcer au bout de quelques années, mais en
étant quand même père d’un enfant !
Alors cet enfant qui allait naître n’était donc pas le
mien. Je l’acceptai pourtant comme s’il l’était. Il n’était
pas utile d’en parler, à personne, j’allais garder ce secret
pour moi, et rien que pour moi, pour toujours. Inutile
d’avertir la mère, et encore moins mes parents. Ils allaient
l’avoir cet enfant, ce petit-fils ou cette petite-fille qui
porterait alors à son tour ce lourd fardeau familial, « donner la
vie et transmettre ce nom que je portais et me devais de
transmettre ». J’allais lui confier ce nom à cet enfant, ce
nom pour lequel on m’ennuyait depuis des années sur la
possible descendance à venir.
Finalement, je m’amusai de tout cela. Qu’est-ce qui
avait été le plus difficile, alors ? Apprendre que j’allais
être père alors que je ne pouvais absolument pas procréer,
ou apprendre finalement que j’avais été cocu ? Ni l’un, ni
l’autre.
Quant à elle, elle m’avait menti indubitablement, mais
de mon côté, j’avais en quelque sorte également menti.
Menti sur mes sentiments ? On ne peut pas dire que l’on
mente sur ses propres sentiments. Une femme peut
effectivement faire semblant, simuler un plaisir inexistant, pour
un homme c’est déjà beaucoup plus compliqué. Il y a
forcément quelque chose de visible. J’avais vécu avec cette
femme, je l’avais forcément aimée, mais peut-on aimer
41 autant quand on n’aime pas physiquement ? Je ne sais pas.
Une profonde amitié, oui peut-être, et encore.
Quand on est entraîné dans le mensonge, enfin,
j’emploie le mot mensonge mais ce n’en est pas un, c’est
déjà plus aisé de continuer. Pour moi, mentir, c’est refuser
de dire la vérité. Par contre la vérité, on ne me l’avait
jamais demandée donc je n’avais jamais refusé de la donner,
sauf à l’annonce du divorce. Ou un peu avant. Quand elle
m’avait demandé de lui avouer s’il y avait quelqu’un
d’autre, là, je n’avais pas menti, j’avais dit une fois de plus
la stricte vérité, je ne partais pas pour quelqu’un d’autre, je
partais parce que je ne la supportais plus du tout et je
voulais enfin vivre ma vie, seul. Par contre, je me qualifie
comme quelqu’un qui ne sait pas mentir, même si je ne dis
pas forcément la vérité, tant qu’on ne me la demande pas.
Pourtant, l’idée d’avoir un bébé m’avait quand même
envahi de bonheur. Être père pour un « type comme moi »,
qui ne devait à la base pas procréer, d’après ce qu’une
certaine femme connue beaucoup plus tard dira de moi,
c’était une aubaine, une véritable aubaine, une chance
inespérée.
Mais alors qui était donc son père, le père biologique de
cet enfant qui allait naître, puis vivre sous mon toit et donc
forcément, porter mon nom ? Le savoir m’importait peu,
ce qui était le plus préoccupant était de savoir si lui, de son
côté, était au courant ou pas. Ma démarche alors ? Ne rien
dire, laisser venir et constater, puis agir éventuellement.
J’avais quelqu’un, ici en Polynésie, qui avait fait le travail
pour moi. Je n’allais tout de même pas porter la chose
devant les tribunaux et réclamer justice. Il avait couché avec
ma femme, ce qui pour moi était une occasion inespérée,
car je n’avais pas eu à le faire. Puis il lui avait fait un
enfant, probablement sans même le savoir, et j’étais prêt à le
bénir pour cette bonne action qui m’était médicalement
impossible d’accomplir !
42 Alors oui, je l’acceptai cet enfant à naître, et avant
même d’en parler autour de moi, je savais qu’elle, elle
serait enchantée par ma joie d’être enfin père. Oui…
enchantée.
Les semaines passèrent, aussi rapidement qu’une
course d’escargots vers un beurre persillé, pour avoir notre
premier contact visuel avec notre bébé. Le temps
paraissait long tant on était dans la joie d’une naissance
annoncée, mais qui était pour le moment totalement
virtuelle, juste supposée, attendue, rêvée…
Je me mis à penser qu’il pourrait être métis, un mélange
entre elle et un homme de cette île, un petit
demiPolynésien, mais je me dis qu’elle avait certainement évité
de faire une chose pareille pour me tromper encore plus
sur l’origine adultérine de sa conception. Elle avait
forcément « choisi » un amant de la métropole, ou installé
définitivement en Polynésie, ou alors comme moi, un
militaire affecté pour un temps donné en outre-mer, bref, un
collègue de travail, on en voyait tant en dehors.
Je passais souvent devant les magasins spécialisés en
puériculture quand j’allais au travail, et j’avais une voiture
de fonction pour mes déplacements jusqu’à l’hôpital, mais
ces magasins-là n’étaient pas si nombreux à Papeete, le
choix était vite fait. Je faisais souvent un détour afin de
rêver un peu, en solitaire, à ce que serait cet enfant pour
moi, celui qui ne serait pas la chair de ma chair, ni le sang
de mon sang, mais mon fils quand même et sans conteste.
Mon enfant, leur petit-fils, celui qui aurait sa propre
place au sein de cette étonnante famille, pour eux, serait
forcément un garçon. Il serait le fruit lui aussi de ma chair,
sans aucun doute, mais encore plus le fruit de mon espoir.
Et l’espoir n’était-il pas une partie de moi ? Alors oui, il
avait forcément sa place en moi ce petit d’homme
inconnu !
43 Nous préparâmes sa venue tout doucettement, et
achetâmes tout ce dont un bébé pouvait avoir besoin. Du body
aux couches, des petits ensembles aux manteaux pour
rentrer au pays, nous allions revenir en Normandie, là où il
faisait beaucoup moins chaud qu’en Polynésie. Tout, nous
cherchâmes tout, et le plus beau, parce qu’il serait
forcément le plus beau bébé du monde, parce que le nôtre, il
l’était déjà. Il était déjà « mon bébé ».
*
Avec sa mère, nous allâmes à la maternité de l’hôpital
de Saint-Lô dès notre retour en Normandie. Nous vîmes le
médecin qui la suivait avant la grossesse, à l’époque où
nous nous posions encore la question de savoir si nous
aurions un jour un bébé ou pas. Nous devions justement
faire les examens afin de déterminer s’il y avait stérilité ou
pas à notre retour de Polynésie, mais la grossesse s’était
annoncée avant, ce qui avait tout arrêté bien entendu en
matière de recherches.
Titouan naquit un dimanche, jour de fête des Pères.
Quel plus beau cadeau pour un père qu’un fils né un jour
comme celui-là ? Le dimanche 21 juin, bébé choisit de
voir le jour comme un clin d’œil à cet amour paternel que
j’allais lui apporter pendant toutes ces années à venir.
Jusqu’à maintenant encore. Jusqu’à la fin de mes jours, j’en
suis persuadé.
Je vins rendre visite à Titouan à la maternité,
accompagné par mes parents et ma sœur, qui étaient venus pour
l’occasion. Une grande fête allait être donnée, avec le
prêtre bien entendu, même si je n’étais pas trop pour, mais il
fallait une fois de plus me soumettre à la pression familiale
tenace et à la religion. Il fallait faire honneur. Mon frère
aîné n’avait eu que deux filles et son épouse ne voulait
plus d’enfant, Titouan était donc le seul petit-fils tant
attendu pour le moment. En quelque sorte, c’était lui « le
Sauveur » de la famille.
44 9Nous le vîmes, là, dans son petit berceau de plexiglas
transparent. Ma femme n’avait pas l’air heureuse de cette
naissance, elle n’était pas distante avec notre fils, non,
mais elle paraissait ne pas vouloir s’attacher à cet enfant
qu’elle avait décidé, semblait-il, de nous confier, comme
un dû à la famille. Elle semblait s’être sacrifiée, elle avait
accompli sa tâche au sein de notre « dynastie ».
J’avais rarement vu une mère se détacher autant de son
nouveau-né. Il faut que j’avoue aussi que je n’étais pas un
spécialiste en la matière, mais j’avais déjà vu des mères
venant d’avoir un bébé, notamment ma belle-sœur. Se
sentait-elle coupable de quelque chose, était-elle
impressionnée par la présence de mes parents et la perspective
d’une cérémonie religieuse aussi rapide qu’imprévue, dont
elle ne partageait pas non plus l’idée ? Elle semblait
tellement résignée. J’eus subitement un doute, sa culpabilité
allait-elle ressurgir, allait-elle avouer, allait-elle prévenir le
vrai père ? Je me posai tant et tant de questions que
finalement, je renonçai à chercher à comprendre. Je mis sa
réaction sur le compte d’une dépression postnatale, un
baby blues précoce peut-être avant son retour à la maison !
Mes parents allaient rester à Cherbourg avec nous une
dizaine de jours environ. Avant ces dix jours, Titouan
serait alors baptisé, comme on le faisait depuis toujours dans
la famille de mon père. Les parents de mes parents, puis
leurs parents encore, et ce depuis des générations. Le bébé
tout fraîchement né, à peine rentré à la maison, fut aussitôt
baptisé, afin qu’il fît partie des membres du corps du
Christ, peuple de Dieu.

9 Plexiglas : Le poly (méthacrylate de méthyle) est un polymère
thermoplastique transparent obtenu par polyaddition, dont le monomère
est le méthacrylate de méthyle (MMA). Ce polymère est plus connu
sous son premier nom commercial de Plexiglas (nom déposé). Il est
également vendu sous les noms commerciaux Lucite, Crystalite,
Perspex ou Nudec (Wikipédia).
45 Ah, Dieu ! Il était certainement au courant, lui, que
Titouan n’était pas mon fils, mais alors l’accepterait-il
comme un enfant catholique malgré tout ? L’avenir me le
dirait certainement. Mais lui, Dieu, m’avait-il déjà accepté
pour ce que j’étais ou ce que je paraissais être aux yeux de
tous ? Je n’étais pas ce mari idéal, je n’étais pas ce croyant
non plus, et je n’étais pas non plus cet homme dont mon
père avait si fièrement évoqué la virilité auprès de son
entourage ! Usurpateur ? Peut-être ! Mais j’étais moi.
J’avais rempli mon contrat de moralité face à mon
paternel ! Être son fils, être l’homme de la famille quand il ne
serait plus là, je m’étais marié comme il l’avait si souvent
souhaité, j’avais même maintenant un enfant, un fils.
Alors que demander de plus, qu’exiger de plus ?
Ce que moi, je demandais à ce Dieu, c’était de me
laisser aimer cet enfant comme mon propre fils, que je
n’aurais certainement jamais pu avoir. Et ça, pour moi,
c’était déjà un véritable cadeau de Dieu, je sus donc qu’il
m’avait accepté et avait accepté cet enfant.
À peine la cérémonie de baptême fut-elle terminée que
déjà l’on parla de sa communion. On avait pourtant le
temps d’y penser, elle n’allait pas intervenir avant ses onze
ou douze ans. Pour le moment, il n’avait pas encore dix
jours.
Titouan n’aura donc jamais onze ou douze ans, mais je
vivrai ses anniversaires avec autant de souffrance que le
jour de son décès. Je ne sors plus de chez moi le jour de la
fête de la Musique, qui est devenue pour moi une des
journées les plus difficiles de l’année à vivre, avec celle de
la date anniversaire de son décès.
Le lendemain de sa naissance, avec mon père, nous
allâmes le déclarer à l’état civil de la mairie. Bien entendu,
il portait les prénoms que nous avions choisis, Titouan,
Fabrice et Claude. Fabrice, pour le prénom de mon père, et
Claude, pour celui du père de ma femme.
46 De son côté, mon père fit les démarches nécessaires
pour contacter le prêtre local, et faire en sorte que tout fût
prêt pour la cérémonie. Nous n’avions pas beaucoup de
membres de la famille présents sur Saint-Lô et sa région.
Mon frère Sylvain nous rejoignit depuis Saint-Malo, il
n’avait pas pu venir avec nos parents à cause de ses
obligations professionnelles. Il était accompagné d’Eulalia,
son épouse, et de leurs filles, Isolina et Inès.
Titouan rentra chez nous au bout du quatrième jour, on
ne restait pas longtemps dans les maternités quand tout
allait bien. Un fils à la maison, mon fils.
Au septième jour, après les journées de préparatifs
intensifs et stressants, la cérémonie du baptême arrivait à
grands pas. Sylvain était arrivé avec Eulalia et les filles, la
famille était donc au complet. Un oncle paternel avait fait
également le déplacement depuis Paris, où il vivait depuis
toujours, ainsi qu’un frère de ma mère, avec conjoints et
enfants de chaque côté. Nous nous retrouvâmes à une
vingtaine de personnes avec des amis proches de Saint-Lô
bien entendu, et de Cherbourg, où j’avais été affecté, et
également des amis revenus eux aussi de Polynésie.
Ma femme n’avait pas été élevée dans la foi, mais elle
était catholique par sa mère, qui elle était catholique par
ses deux parents pratiquants, son père quant à lui étant
athée. Elle n’avait jamais participé à toutes ces cérémonies
religieuses alors que moi, finalement, même en n’étant pas
vraiment pratiquant, je les connaissais et les appréciais.
Elle était anxieuse, je lui demandai ce qui pouvait
éventuellement provoquer cet état, mais elle fut incapable de
me donner une seule raison valable.
Le baptême allait commencer. Mon frère aîné et la
sœur de ma femme étaient le parrain et la marraine.
Sylvain porta mon fils vers les fonts baptismaux et la sœur de
ma femme le porta au-dessus afin qu’il reçût l’eau bénite
47 sur le front. Titouan, surpris, pleura un tout petit peu, mais
il était encore bien petit pour pouvoir crier vraiment.
Ma femme, qui devait logiquement être présente, avait
quitté l’église où nous étions tous réunis pour cette
occasion. Elle ne revint que près de deux heures plus tard, sans
que nous ne sussions où elle était allée. Elle ne donna
aucune explication, ni à moi, ni à ma mère qui la pressa de
s’expliquer.
À part cet incident inexpliqué, tout se déroula plutôt
bien, le jour dit, puis les deux jours après, jusqu’au départ
des miens pour Saint-Lô. Mes parents, mon frère et sa
famille ne pouvaient pas rester plus longtemps, je les
accompagnai jusque dans la rue où ils partirent tous
ensemble, pratiquement en convoi vers Saint-Lô.
À mon retour à l’appartement, ma femme n’avait pas
nourri mon fils comme elle était logiquement supposée le
faire, d’où le fait qu’elle était restée dans l’appartement.
Titouan pleurait tellement que j’en avais les larmes aux
yeux.
L’enfer allait commencer.
48


VII.
Aux portes de l’enfer



Au retour de ma famille chez elle, une fois leur séjour
parmi nous terminé, Titouan fut très vite la bête noire de
sa mère, enfin de celle qui aurait pu prétendre à l’être
réellement un jour. Au début, ce fut une série de brimades en
tout genre, des lazzis, des quolibets, des insultes, des
moqueries au sujet de son physique alors que c’était un enfant
vraiment très beau. Il ne ressemblait pas du tout à sa mère,
et forcément n’avait rien de moi, c’était peut-être ce qui
l’énervait. S’il avait eu quelques traits maternels, elle
n’aurait peut-être pas eu à craindre la vérité. Mais là, il
devait certainement tant ressembler à son père, qu’elle
avait peur que le pot aux roses fût découvert. Mais tout ce
qui concernait Titouan était sujet à la haine chez cette
femme. Inqualifiable, je ne peux pas dire quel était son
niveau d’instinct maternel ou même intellectuel à ce
moment-là. Il fallait qu’elle fût tombée bien bas pour agir de
la sorte avec un enfant qui n’avait pas encore un mois et
donc forcément, quel que fût son âge, sans aucune
défense…
Quand je lui demandai des explications au sujet de ces
insultes envers notre fils, elle me lança à la figure qu’elle
savait tout sur moi. Elle savait que j’avais été un ami très
proche d’Éric et que nous avions même vécu ensemble, et
intimement. Quand j’exigeai qu’elle me dît d’où elle tenait
cette information, que finalement je n’avais pas démentie,
elle me laissa sous-entendre que ma cousine maternelle
avait vendu la mèche. Il n’y avait effectivement qu’elle
49 qui pouvait connaître la vérité. C’était auprès d’elle que je
m’étais confié un soir à Caen, quand nous nous
promenions aux abords du château avec Éric justement, et
qu’elle était venue passer la semaine de Pâques avec moi
par surprise. La surprise fut telle que je lui avais tout
révélé. Elle était la rebelle de la famille et donc je n’avais eu
aucun mal à lui demander de tenir tout ça secret. J’étais
loin de penser qu’elle conjuguait « rebelle » avec «
provocation ».
J’appelai donc rapidement Nathalie. Elle me confirma
qu’elle lui en avait effectivement touché un mot, sans trop
de détails. À la question « Pourquoi ? », elle m’avait
répondu qu’elle l’avait fait parce qu’elle n’aimait pas ma
femme, qui avait toujours eu cet air hautain avec tout le
monde. Elle n’avait pas mesuré le mal qu’elle avait alors
fait et les dégâts qu’elle allait provoquer sans le savoir. Je
l’informai de la situation, la naissance de Titouan, ma
stérilité. Elle en fut peinée. Je compris aussitôt l’absence de
ma femme à la cérémonie du baptême, mais je ne savais
toujours pas où elle était allée.
Ma femme essayait de faire passer notre enfant pour un
intrus. Un intrus qu’elle avait pourtant désiré, en tous les
cas qu’elle avait porté, mais comme on désire encore de
nos jours un animal pour la fête de Noël et que l’on jette la
veille d’un départ en vacances sur le bord d’une route. On
attache son chien à un arbre en ayant pris bien soin d’avoir
utilisé une chaîne suffisamment courte pour que l’agonie
soit encore plus douloureuse, et surtout beaucoup plus
longue.
Ça faisait certainement bien sur les lignes du
curriculum vitæ de sa vie, surtout devant tous ces gens en
admiration d’avoir enfin eu un enfant tant désiré après tant
d’années sans succès. Quelle femme courageuse ! Oui, il
fallait certainement une sacrée dose de courage pour
maltraiter un enfant, si petit, mais quand bien même il n’aurait
50