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Un plan d'enfer

De
190 pages

Le rêve de Jaz? Que Flynn Turner, la rock star la plus canon du sytème solaire réalise qu'elle est la femme de sa vie. Sur un coup de caboche, elle conçoit un plan génialissime, une machination parfaite. Ou presque.


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UN PLAN D'ENFER

Camille AVRIL

 

À ma maman, la plus fervente des supportrices
et à Léa et Maud, mes premières et plus fidèles lectrices.

1

La vie est une calamité. Je sais, cette observation n’est ni inédite, ni franchement philosophique. Seulement, lorsqu’on trébuche sur les rebords de trottoirs, qu’on se foule les chevilles à tout bout de pré, qu’on glisse à la moindre trace sur le sol de gel, de crème glacée ou de peau de banane, il est tout à fait possible de déduire que le monde entier craint. Ma mauvaise fortune ne m’abandonne jamais. Elle m’est fidèle, m’accompagne chaque jour. Me poursuit. Sans relâche.

Aujourd’hui également. Mon réveil a sonné six heures en retard. SIX HEURES. SIX. Et ce, le jour de la présentation de mon projet à mes supérieurs, projet susceptible d’aboutir à une promotion très intéressante qui plus est. À mon grand dam, je fais partie de cette catégorie de personnes qui peuvent dormir des jours entiers quand rien ne les tire de leur sommeil. Si l’on tient compte de cela, je ne suis pas si malchanceuse : cet imbécile de réveil aurait pu ne pas sonner du tout. Ç’aurait été catastrophique. Pour le coup, c’était tout juste affreux. Assez affreux cependant pour que je doive bondir hors de mon lit tel le cabri (bien que les cabris n’aient pas de plumard, à ma connaissance). Je me suis précipitée dans ma salle de bains, ai sauté dans mes vêtements, puis dans ma voiture (un truc minuscule qui a à peine un coffre, et vert pomme, de surcroît). Cette bonne vieille guimbarde s’est rebellée au démarrage, mais avec un peu de bonne volonté, j’ai réussi à lui faire entendre raison. Son moteur a vrombi et le bolide a filé dans les rues de Bloomwell, cette ô combien merveilleuse ville polluée dans laquelle je réside. Malheureusement, avec ma guigne légendaire, je me suis illico retrouvée juste derrière un immense convoi exceptionnel. Quelle idée de faire circuler un tel engin à cette heure de la journée ! Il était... treize heures ! J’oubliais, personne ne circule durant l’heure du déjeuner. J’ai dû garder la vitesse de la tortue atteinte d’un cancer du poumon pendant au moins trois quarts d’heure alors que je ne dois parcourir qu’un tout petit kilomètre pour me rendre au boulot, c’est le comble. J’ai supporté ce périple sans trop insulter les autres automobilistes. Bien que j’en aie eu vachement envie.

Une fois arrivée sur place, je vous le donne en vingt-six mille, impossible de me garer sur le parking, il était complet. En fin de compte, j’aurais mieux fait de venir à pied, j’aurais été plus rapide, c’est certain. Au moment où cette pensée m’a traversé l’esprit, un type d’une quarantaine d’années à la barbe hirsute venait récupérer sa berline. J’étais sauvée ! Je me suis empressée de prendre sa place une fois qu’il l’a eu quittée puis suis sortie de ma voiture en trombe. Je me suis ensuite engouffrée dans l’ascenseur qui, par miracle, était déjà au rez-de-chaussée. Là, je suis tombée sur Mick, un grand rouquin un peu étrange dont je me suis toujours méfiée parce qu’il nourrit une passion sans borne pour les iguanes. Il en possède au moins cinq qui se baladent librement dans son appart’. Beurk ! Je lui ai adressé un vague « bonjour ». Le trajet à bord de cette boîte métallique m’a paru une éternité puisque je redoutais plus que tout la réaction de mon patron, Éric. Éric est un petit homme potelé (certes plus grand que moi, mais ce n’est pas bien difficile, je mesure un mètre cinquante-deux, autant dire que je suis naine) qui sort de ses gonds hyper facilement. Je n’ai jamais vu quelqu’un d’aussi lunatique, c’est incroyable. Le pire quand il est sur les nerfs, c’est qu’il rougit tellement qu’on serait en droit de croire qu’il va éclater dans l’instant qui suit.

Le petit « cling » qu’a produit l’ascenseur en se stoppant m’a donc noué l’estomac. J’ai trottiné (il est impoli de courir dans les couloirs, c’est bien connu) jusqu’à la salle de réunion. Sans que cela ne me surprenne le moins du monde, Éric m’a immédiatement aperçue de son bureau aux parois vitrées et m’a ordonné de rappliquer. Même si j’étais désespérée à l’idée de subir des remontrances après toutes les ardoises qui m’étaient tombées dessus plus tôt, je me suis exécutée. J’ai eu le droit au sermon du siècle, bien sûr. Il était écarlate. Après avoir agité ses petits bras dodus dans tous les sens, il a fini par se calmer. 

— Jasmine, a-t-il soupiré.

En effet, me transmettre le gène de la déveine quotidienne ne suffisait pas à mes chers parents, tous deux professeurs d’histoire à l’université de Bloomwell (quelle plaie !). Ils ont en plus de cela eu la brillante idée de me nommer Jasmine. Ils souhaitaient me donner un prénom oriental, sous prétexte qu’ils adulaient les contes des Mille et une Nuits. Si vous voulez mon avis, ce n’est pas une raison pour affubler son enfant d’un tel fardeau. Car pour moi-même ainsi que pour mes camarades de classe, tout au long de ma scolarité, Jasmine reste la nunuche que drague Aladin via son tapis volant dans le dessin animé signé Disney.

— Ce genre de comportement ne vous ressemble pas. Je suis bien placé pour savoir que vous êtes habituellement une employée modèle, me complimente Éric. Je fermerai donc les yeux cette fois. Mais faites bien attention, que cela ne se reproduise pas !

J’ai marmonné un vague « oui, oui » et ai pris la poudre d’endosquelette. Puis je m’en suis allée préparer ma présentation à la vitesse de la loupiote. De ce fait, j’étais même un peu en avance sur ce que j’avais prévu. Je suis donc passée aux WC, parce qu’une envie pressante en plein milieu de mon exposé aurait fait un peu tâche. Il est vrai que se tortiller dans tous les sens n’est pas vraiment conseillé dans cette situation. Et puis, je me voyais mal demander si je pouvais les quitter un instant parce que ma vessie était sur le point d’exploser. Je me suis retrouvée trois minutes plus tard face au miroir des toilettes pour dames, parée. J’ai regardé mon reflet droit dans les mirettes et lui ai adressé quelques mots d’encouragement.

— Ne t’inquiète pas, Jaz, tu peux le faire. Après tout, tu as travaillé d’arrache-pied sur ce projet, il n’y a aucune raison que tu foires.

Après ce petit discours à l’intention de ma propre personne, j’ai inspiré un grand coup et je suis sortie du coin pipi. Et c’est là que tout a dérapé.

Je n’aurais vraiment pas dû mettre mes talons hauts. Je voulais juste paraître jolie, parce que malgré tout ce qu’on peut blablater, l’apparence, dans ces cas-là, ça compte. Cependant, la présentation du projet compte évidemment bien plus que la façon dont on est vêtu. Dommage, puisque lorsque je suis entrée dans la pièce où était disposé tout le matériel nécessaire à mon exposé, j’ai trébuché. J’aurais pu simplement me vautrer et me coltiner l’humiliation du siècle, mais j’ai fait plus encore. En m’étalant, j’ai renversé le panneau que j’utilisais pour mes schémas, qui est lui-même tombé sur mes appareils. À présent, mon vidéoprojecteur et mon ordinateur sont littéralement bousillés. Les employeurs venus pour jauger mes capacités m’ont simplement débité que les dangers publics n’étaient pas les bienvenus et que, de toute manière, je n’avais plus de projet à leur présenter. Autant déblatérer que je suis foutrement déçue. J’ai travaillé tellement dur pour être en mesure d’obtenir ce poste, et tout ce que j’ai gagné, c’est la pire honte que j’aie jamais connue. À ce stade, je resterai au poste de stagiaire toute mon existence. Pour une fois que j’avais trouvé une filière intéressante dans le monde du commerce : la musique. Mon boulot, il faut l’admettre, est avant tout ce qui me permet de payer les factures. Seulement, j’avais pris du plaisir à élaborer cet exposé. Et j’ai tout fichu en l’air. En gros, pour rejoindre ce que je blablatais tout à l’heure, ma vie est minable.

Me voilà donc errant à travers la ville, abandonnée à mon triste sort. Je prendrais bien une glace, tiens. C’est vrai, quand on n’a pas le moral, une bonne glace bien calorique ne peut qu’être bénéfique. Je me demande même s’il n’y aurait pas, dans les crèmes glacées, un ingrédient secret ajouté dans le but de combattre le spleen. J’approche du marchand de glaces qui installe toujours sa roulotte au coin de la rue Jean Giraudoux, non loin de la foire de la ville (très célèbre dans les environs parce qu’elle reste ouverte jusque tard dans la nuit). Il vend également des gaufres et des crêpes. Le paradis. C’est un petit homme frêle et dégarni qui porte une paire de lunettes sur le bout de son nez (j’ai d’ailleurs toujours craint qu’elles ne tombent dans l’une de ses mixtures).

— Bonjour, je le salue.

Il m’adresse un grand sourire et un signe de main. J’ai le droit aux honneurs : je suis une habituée.

— Salut Mam’zelle ! J’peux faire quelque chose pour vous ?

— Un esquimau au chocolat blanc, s’il vous plaît.

Il fouille dans son mini-congélateur, sort ma commande et me la tend en m’adressant un clin d’œil.

— Voilà pour vous ! Ça fera trois euros, Mam’zelle.

Je le remercie et lui tends sa monnaie. Je m’apprête à partir quand quelque chose attire soudain mon attention. Une affiche, placardée sur sa grosse camionnette. Il s’agit d’une photo représentant quatre gus. Celui que l’on aperçoit au premier plan, micro à la main, est musclé et suuuublime. Un second joue de la guitare à sa droite et un troisième, à sa gauche, de la basse. Quant au dernier, il se tient derrière eux, en retrait, et fait mine de se déchaîner sur sa batterie. Je reconnaîtrais ces garçons entre mille. Et cela me rappelle une chose.

Ce soir, c’est le grand soir. Je vais ENFIN assister à une séance de dédicace des Tiny Mumbles. Je suis tellement impatiente ! Il faut avouer que j’ai toujours rêvé de les approcher. Les Tiny Mumbles sont le groupe de rock le plus génial de tout le système solaire. Ils sont mondialement connus. Ce qui fait qu’en ce jour, je vais vivre l’aventure la plus excitante de ma misérable existence. Parce qu’en plus d’être nulle, ma vie est carrément ennuyeuse. On pourrait penser que j’exagère quand je déblatère ce genre de machins, mais pas du tout. D’accord, je ne suis pas SDF, je n’ai pas eu une enfance difficile, je ne suis pas seule au monde et je suis en parfaite santé, donc je ne devrais pas me plaindre. Mais il ne m’arrive JAMAIS RIEN de palpitant. Chaque jour, c’est le même refrain.

Quand j’ai quitté ma bourgade natale pour la grande ville afin d’emménager dans cet appartement avec Sacha, ma super potesse, je n’aurais jamais cogité que la routine finirait par s’installer. Pourtant, à présent, les seuls moments où je quitte mon petit chez-moi, c’est pour bosser. Autant débiter que je ne sors quasiment plus. Le train-train quotidien a donc eu raison de moi et voilà que je ne fais plus rien d’un tant soit peu distrayant. Lorsque je m’en suis rendu compte, j’ai immédiatement décidé d’y remédier. Résultat : à dix-huit heures, Sacha et moi-même traînons nos guêtres jusqu’au tout nouveau Zénith de Bloomwell pour obtenir un autographe de nos idoles. Ils y ont organisé une séance de dédicace et vont même chanter deux ou trois petites chansons en concert privé avant leur grand live de demain. Et comme il faut que je sois absolument irrésistible pour l’occasion, je vais retourner ma garde-robe à la recherche d’une tenue époustouflante. Ils ne vont certes m’apercevoir que quelques secondes, mais au moins, je serai inoubliable. Je me hâte donc de regagner mon véhicule pour rejoindre mon appartement. Je monte les escaliers de l’immeuble quatre à quatre et m’enferme dans ma chambre pour commencer à me pomponner. Je déballe des tonnes de fringues sur mon plumard. Il y a tellement de tenues que je pourrais possiblement porter ! Néanmoins, après une petite demi-heure passée à farfouiller dans ma penderie, j’entends la porte d’entrée claquer.

— Jaz ! me hèle la voix de Sacha en provenance du salon.

Jaz, c’est mon petit surnom perso. C’est ainsi que me nomment mes poteaux et j’en suis bien aise. Je me distingue, grâce à cela, de cette pimbêche raide dingue d’un paysan du désert qui a pour seul atout une lampe enchantée, lampe qui ressemble d’ailleurs davantage à une théière, mais passons.

— Jaz, dépêche-toi, il va être l’heure de déguerpir, me crie la copine.

Fichtre ! Et moi qui gambergeais que j’avais encore au moins un petit quart d’heure devant moi ! Bon, tant pis, je n’ai plus qu’à garder la tenue que je porte à présent, c’est-à-dire une jupe en jean relativement courte et un débardeur noir plutôt simple mais moulant, détail qui n’est pas à négliger.

De toute façon, je suis certaine que je ne taperai jamais dans l’œil de Flynn, et ce, même si j’avais le temps de trouver la tenue parfaite. Flynn Turner, le chanteur des Tiny Mumbles, est celui des quatre membres du groupe que je préfère. Il est grand, brun, musclé et dispose d’une paire d’yeux d’un vert incroyable. Je le vénère depuis des millénaires. Seulement, les stars du rock sont des individus franchement difficiles à approcher. Peut-être aurai-je la chance d’échanger deux ou trois mots avec lui ce soir. Ce serait meeeeeeeeeerveilleux.

— Jaz, tu vas bouger ton ravissant fessier, oui ou non ? s’impatiente la copine.

— Ça va, ça va, j’arrive !

J’attrape mon sac à mimine sur mon bureau et quitte ma chambre après avoir jeté un dernier regard au miroir accroché au-dessus de ma commode. Il me semble que je ne m’en sors pas trop mal pour une nana qui n’a pas eu le temps de se préparer, sans vouloir me vanter.

— Oh, non ! se désole Sacha en me voyant débouler. Tu as décidé d’embarquer ton fourre-tout.

— Hé ! Cette sacoche est tout ce qu’il y a de plus pratique, je m’indigne.

Elle soupire, mais ne cherche pas à riposter. Quand je vois le genre de sac qu’elle emporte (le genre lilliputien), je pige le pourquoi de cette réflexion. Perso, il m’est littéralement IMPOSSIBLE de me balader avec un machin aussi minuscule : j’ai toujours dix trillions de bidules à fourrer à l’intérieur et mon bazar ne rentrerait vraiment pas dans une mini-pochette comme celle que trimballe Sacha.

— Tu n’as rien oublié ? Ellie nous attend en-bas de l’immeuble, m’informe-t-elle.

Ellie est la sœur de Sacha. Pourtant, elles ne se ressemblent pas vraiment. L’une est très mince, aux traits fins, au visage émacié, et arbore une longue chevelure auburn tandis que l’autre est roulée comme un mannequin en maillot de bain, élancée, rayonnante et blonde comme les blés. En vérité, j’ai toujours envié Sacha et sa beauté étincelante. Les types lévitent autour de ma bougresse de copine à la manière de l’insecte volatile.

Soyons limpides, je ne suis pas laide, je suis même jolie, pas de fausse modestie. Disons que je suis un brin… banale. J’ai les cheveux très noirs, coupés au carré, je suis plutôt mince et ma poitrine se trouve être d’une taille tout à fait correcte sans pourtant virer à la paire d’obus. Ma seule particularité, à peu de choses près ? Je suis haute comme trois cerises. Et autant vous blablater qu’à côté d’un canon comme Sacha (qui a des jambes interminables), je passe limite inaperçue. Mon principal atout ? Des yeux d’un bleu pâle plutôt étonnants (d’après les rapports extérieurs) qui me donnent un regard un brin angélique. Bon, je ne suis pas la seule jouvencelle de la terre à arborer des iris de couleur bleue alors je ne considère pas que ça fasse de moi quelqu’un d’exceptionnel. Du moins physiquement, parce qu’en revanche, ma beauté intérieure surpasse tout ce qu’on peut imaginer. (Je plaisante !) (Ou presque !)

Après avoir établi une liste mentale de tout ce que je devais emmener, j’en arrive à la conclusion que j’ai tout ce qu’il me faut.

— Non, je ne pense pas. Je suis parée, je déclare.

— Parfait. Allons-y.

Nous quittons donc l’appartement après avoir vérifié une dernière fois si nous n’avions pas zappé une quelconque bagatelle, par le truchement du hasard.

— Bus ou métro ? s’enquiert Ellie lorsque nous la rejoignons sur le trottoir.

Il semblerait que la jouvencelle nous ait attendues impatiemment. C’est probablement la raison pour laquelle elle ne prend même pas la peine de nous saluer. Nous ne nous déplaçons pas en voiture à cette heure-ci, rien ne sert d’aller nous fourrer dans les embouteillages. Le bus et le métro ont leurs propres voies de circulation, voilà l’avantage.

— Bus, je réponds. Ce sera sans doute un peu moins rapide, mais bien plus confortable.

Elle acquiesce du chef, approuvant visiblement cette décision.

— Et également plus cher, ronchonne Sacha.

Sa frangine et moi ne lui prêtons aucune attention et filons vers l’arrêt le plus proche. De l’autre flanc, si nous commençons à considérer ses jérémiades, nous ne sommes pas sorties de la guinguette. Bientôt, nous pourrions la confondre avec Greg, son frangin. C’est le type le plus radin que j’aie jamais rencontré. Il ne cèderait même pas une miette de pain à une fourmi, c’est vous dire à quelle virgule il est généreux. La potesse nous emboîte le pas en ronchonnant. Elle exagère, la différence de prix n’est pas si astronomique. Et puis, c’est un grand jour ! Nous allons pouvoir nous approcher des quatre garçons les plus épatants de toute la galaxie : Zip Lewis, Twist Powell, Cal Taylor et, bien évidemment, Flynn Turner. Ils occupent d’ailleurs tellement mon esprit que le trajet jusqu’au Zénith me paraît méga court. Du coup, quand Sacha me signale que nous sommes arrivées à destination, je sursaute telle la furie. Elle me réprimande, comme à son habitude. Vieille rabat-joie. Nous descendons du bus, excitées à l’idée de nous retrouver face aux célèbres Tiny Mumbles.

— Tu crois qu’ils voudront bien me dédicacer ma chaussette gauche ? s’inquiète Ellie.

Cette nana est un poil déséquilibrée. Au final, on s’y habitue. Sacha et moi l’ignorons royalement. Elle ne s’en plaint pas. Nous arrivons bientôt sur la place qui se trouve juste à l’entrée de ce fameux Zénith, inauguré il y a peu de temps. Je considère l’endroit, n’ayant jamais assisté à un quelconque événement dans le coin. Nom d’un colibri antillais ! La place en question est bondée ! Mais... c’est impossible ! Il est tout juste dix-sept heures. Je sais que de nombreux fans sont prêts à arriver en avance, mais jamais je n’aurais cru que la file d’attente serait aussi ÉNORME. Ah, j’ai été si naïve ! Les groupies sont toujours prêtes à faire des folies. Attendre cinquante ans plantées là telles des épouvantails, c’est dans leurs cordes, fastoche. Après tout, les Tiny Mumbles ont un succès fou. Bon sang ! Pourquoi ne nous sommes-nous pas méfiées ? Et dire que cette séance de dédicace n’est censée durer qu’une heure, pas une minute de plus. JAMAIS nous ne réussirons à entrer avant dix-neuf heures. Quelle barbe !

— Sapristi ! Vous avez vu ce monde ? s’exclame Ellie.

— Il faudrait être aveugle pour louper cette foule, raille Sacha.

— Mon mariage avec Flynn vient d’être fortement compromis, je me lamente.

— Comme si tu avais eu la moindre chance, rétorque ma potesse favorite.

Bien sûr, elle a fichtrement raison. Mais rêver n’a jamais tué personne, si ? Ellie se marre.

La distance qui nous sépare de la salle de concert a réussi à faire retomber mon excitation. Pour une fois que je fais un bidule qui sort un poil de l’ordinaire, c’est loupé. Quelle poisse ! Finalement, nous aurions peut-être dû prendre le métro. Boarf ! Ce n’est pas comme si quelques minutes faisaient la différence. L’heure tourne, la séance a l’air d’avoir débuté, même si la file d’attente avance à une allure proprement infime. À dix-huit heures trente, nous avons parcouru environ cinq mètres et je commence à gamberger que rester ici à espérer un miracle est grotesque. C’est alors que j’aperçois un camion se garer près de l’immense bâtiment. Quand je vois deux ou trois hommes en descendre chargés de caisses, je tilte illico. Je sais EXACTEMENT quoi fabriquer pour approcher les Tiny Mumbles. Et plus particulièrement Flynn, alias la huitième merveille du monde. Cette perspective me réjouit tant que j’en reste figée sur place.

— Jaz, que fiches-tu ? Avance ! me houspille Sacha.

— Je ne viens plus, je lâche.

— Pardon ? s’étonne-t-elle. Tu es malade ? Tu as de la fièvre ? Tu t’es cogné la tête ? Oui, c’est ça tu dois t’être cogné la tête, te connaissant, c’est tout à fait probable.

— Mon cerveau vient de pondre une idée éblouissante, je lui déclare.

Elle cligne des yeux, incrédule.

— Qu’est-ce que tu racontes ?

— Tu sais que mon plus grand rêve est de rencontrer Flynn, n’est-ce pas ?

La potesse ne semble pas du tout saisir ce que je lui blablate.

— Si tu veux le voir, la meilleure chose à faire est d’entrer dans cette fichue salle de concert, Jaz !

Je me frappe le front, désespérée. Elle ne pige que couac. Pourquoi est-ce que je me la coltine comme copine, déjà ?

— Non, je ne te parle pas de le voir mais d’avoir une discussion avec lui ! Ce serait vraiment trop dément ! Rien que d’y penser, j’en ai des frissons.

— D’accord, ce serait ultra géant, peut-être réussiras-tu à lui arracher quelques mots lorsqu’il signera ton album, en fin de compte. Mais en quoi cela t’empêche-t-il de nous suivre à l’intérieur ? m’interroge-t-elle, complètement paumée.

Ellie, qui paraît aussi perplexe que sa frangine, me décoche une œillade intriguée.

— Je compte entrer. Mais de l’autre côté.

Les copines me fixent, visiblement toujours à côté de la plaque.

— J’ai un plan, j’annonce.

— Je crains le pire, se désole Sacha.

— Soit attentive, je te montre. Tu vois ce que je vois là ?

Son regard suit mon index.

— Oui.

— Et maintenant ? Tu penses à ce que je pense ?

— Oh, non... soupire-t-elle.

Je dois le faire. Si je n’essaie pas, je le regretterai durant le reste de ma vie morne et sans intérêt.

— Oh, si !

2

— C’est sans moi, décrète-t-elle.

Quel rabat-joie ! Je n’y crois pas une seconde. Ma machination est pourtant des plus parfaites, je suis pratiquement sûre de pouvoir la mener à bien. Un peu d’intelligence, une dose de discrétion, quelques gouttes de chance et hop ! le tour est joué ! Sacha reste cependant totalement impassible. La connaissant, elle ne voudra certainement pas que j’entraîne Ellie dans mon judicieux stratagème. TANT PIS ! On ne peut réellement compter que sur soi-même, c’est bien connu. De toute façon, ce n’est pas comme si j’avais besoin d’elles pour mener mon opération à bien. Je saurai me débrouiller sans leur aide.

— Tu le regretteras, je certifie. Ne viens surtout pas te plaindre quand je serai la femme de Flynn tandis que toi, tu resteras Mademoiselle Rien-du-tout.

— C’est ça, se moque Sacha. N’oublie pas de m’inviter à ton mariage, surtout. Vipère !

— Je n’y manquerai pas.

Sur ces bonnes paroles, je tourne les talons et me dirige vers le véhicule que j’ai entraperçu. En m’approchant, je suis ravie de voir que mes soupçons se confirment : il s’agit bel et bien d’un camion de matériel. Ils préparent sans doute la salle pour leur concert qui aura lieu ici demain.

Malheureusement, je n’ai pu obtenir aucune place : tout est complet. Les seuls billets encore disponibles coûtent une véritable FORTUNE. Et comme mon salaire ne me permet pas de commettre ce genre de folie (je ne roule pas vraiment sur l’or), j’ai dû me résigner et me priver de ce plaisir. Je vois une autre raison pour faire ce que je m’apprête à faire.

Ce camion est pour moi une véritable chance. Surtout que j’y distingue d’énormes caisses qui seraient très certainement capables de contenir un être humain. Bon, peut-être pas un être humain normal, mais une lilliputienne comme moi, oui. Je me cache derrière une poubelle sur le trottoir et attends que les trois hommes qui s’occupent de décharger l’engin se carapatent à l’intérieur du bâtiment. Voilà. J’y suis. C’est le moment. Si je réussis à me planquer dans une malle, je pourrai à coup sûr rencontrer le groupe de rock le plus extraordinaire de la galaxie. Autant vous le dégoiser tout de go, ça me fiche la pression !

Je considère rapidement les vigiles postés devant la seconde entrée à une vingtaine de mètres d’ici, mais ils ne semblent pas me remarquer, trop occupés à surveiller une bande de filles qui traînent un peu trop près d’eux, l’air envieux. Je me précipite dans le véhicule à la vitesse de la loupiote et me jette dans un énorme coffre à roulettes. Malheureusement, il est rempli de fils électriques et autres machins super gênants qui m’empêchent de me calfeutrer. Du coup, je balance au fond du camion tout ce que je peux. Je me positionne de façon à pouvoir refermer la malle sur moi. Ma respiration est saccadée, je suis agrippée à ma sacoche comme si ma vie en dépendait, sans raison apparente.

Franchement, je suis un génie. Je n’ai même pas besoin de me mesurer aux agents de sécurité, ce sont les employés-même du Zénith qui vont me faire pénétrer dans les coulisses. Quelle veine ! Je sens bientôt le coffre se soulever et je suis secouée telle le prunier. Ma caboche souffre d’ailleurs le martyr, mais je ne peux en aucun cas me plaindre, je risquerais de me faire pincer. Après au moins un millénaire et demi, je sens que les types qui me portaient déposent la malle sur le sol. Parfait. Je dois être à l’intérieur, comme je l’espérais. Dans quelques minutes, je pourrai rencontrer les garçons les plus cool de la planète. Youpi !

— Hé, Franck, y’a encore des trucs dans l’camion ? j’entends crier une voix masculine.

— Non, j’crois que c’est tout, répond une autre. Jim devrait passer tout vérifier d’ici cinq minutes de toute façon.

— Parfait ! Bon, ben j’rentre chez moi, alors. À demain, Benny.

— Ouais, passe le bonjour à Liz et aux enfants.

— Ce sera fait.

Je perçois des bruits de pas, puis une porte claque. Je tends l’esgourde pour vérifier que je suis seule. R.A.S ! C’est parti. Je pose mes deux paluches à plat contre la partie supérieure de la malle et pousse. Tiens, je ne réussis pas à la soulever. J’essaye à nouveau, en y mettant plus de force cette fois. Rien à faire. Zut ! Mais que se passe-t-il ? Attendez... Et si... Si jamais tout le matériel était entreposé dans cette pièce, et que ceux qui sont chargés de tout emmener ici avaient... je ne sais pas moi... placé une caisse ou un objet lourd pile sur le coffre dans lequel je me suis planquée ? Bon sang, quelle barbe ! J’en ai vraiment ras-le-canotier d’avoir la poisse à tout bout de pâture. Et si je restais enfermée là-dedans jusqu’au concert qui a lieu demain ?! BIGRE ! Ce serait ATROCE ! Imaginez un peu que je meure de faim. Ou de soif. Ou pire : si j’étouffais ? Si je manquais d’air, là, dans ma malle ? Mon Dieu ! Je vais trépasser seule ici, si ça se trouve. NON, je refuse ! Niet ! Je préfère encore aller passer la nuit en prison.

— AU SECOURS ! je beugle. Aidez-moi ! Je suis coincée !

Je capte illico des éclats de voix provenant sans doute du couloir. Trois centièmes de secondes plus tard, une porte s’ouvre à la volée.

— Qu’est-ce qu’il y a, Jim ?

— J’ai cru entendre quelqu’un appeler à l’aide, explique un type, d’un ton hyper grave.

— Appeler à l’aide ? Tu es sérieux ? Mais qui pourrait s’introduire ici ? C’est impossible !

Nom d’un alligator lobotomisé ! Ils seraient capables de se trisser sans vérifier, en plus ! Ma respiration se fait saccadée et je suis à la limite de suffoquer, rien qu’en y songeant. Dire qu’il y a dix millièmes de seconde, je respirais parfaitement bien. Maintenant, l’atmosphère me paraît écrasante. Ou alors ce n’est pas une impression et j’ai sifflé tout l’oxygène que contenait la malle. MAMAN !

— Je suis là ! je m’écrie. Au secours !

— Tu vois, j’ai pas rêvé, débite le dénommé Jim.

De peur que son comparse ne conteste encore une fois, j’insiste.

— S’il vous plaît, laissez-moi sortir !

— Mais comment se fait-il qu’il y ait quelqu’un là-dedans ? s’étonne l’autre, perplexe.

Ils se rapprochent et j’ois l’un d’eux bouger les objets qui me retenaient captive. Malheureusement, maintenant, je vais avoir des comptes à rendre. Je sens que mes plans vont être légèrement contrecarrés. Le coffre s’ouvre.

— Qu’est-ce qu’une gamine comme toi fout là-dedans ? aboie Jim.

Il est très grand. Le genre de type qui fait presque trois mètres cinquante à vue d’œil. Une longue barbe noire lui orne le menton mais il n’a pas un poil sur le caillou. La moitié de ses dents sont jaunes et de travers. Il fait flipper. Il m’attrape par le bras et me fait sortir de la malle de force. Je prends bien soin d’attraper mon sac avant qu’il ne m’emporte à l’autre bout de la salle. Il est obligé de zigzaguer entre les différents coffres et cartons qui sont entreposés ici et qui remplissent littéralement la pièce.

— Vous me faites mal, je piaille.

Il me balade si aisément que j’en ai la chair de poule. Mes pieds ne touchent presque plus le sol. Je sais que je ne pèse pas bien lourd, mais quand même. J’ai le sentiment d’être une poupée de chiffon.

— Tu es une de ces groupies écervelées, n’est-ce pas ? Tu es venue pour ces quatre mecs qui viennent de débarquer ?

Ouh ! Quelle perspicacité, Jim.

— Non, pas du tout ! je nie, bien que ce soit manifeste.

— Très bien. Nick, appelle les agents de sécurité.

Ledit Nick est beaucoup plus petit, mince. Il est chevelu à l’inverse de son compère et arbore un énorme collier imitation or du genre bling-bling. Il sort un talkie-walkie de sa poche gauche et le porte à ses lèvres.

— Kévin, on a une intruse à l’endroit où on stocke le matos. Cette petite maligne s’est planquée dans une caisse.

Je tente de filer mais Jim me tient toujours fermement. Fichtre, quelle guigne ! Il faut que je trouve un moyen de m’éclipser. L’appareil dans la paluche de Nick se met à grésiller.

— Schrlchhhshhrrrrrgg... OK, Nick, j’envoie trois agents sur les lieux.

Flûte et double flûte ! Je suis cuite. Oh ! Je ne peux pas laisser passer une chance pareille, quand même. Je souhaite rencontrer les Tiny Mumbles depuis des lanternes, et aujourd’hui, je suis à un doigt de réussir. La question est : que suis-je prête à faire pour arriver à mes fins ? Nom d’un marsouin tibétain, je crois que je suis capable de tout. Certes, je n’irais pas jusqu’à l’assassinat, ni l’enlèvement, ni la torture, ni... Bon, d’accord, pas tout, mais presque. Par exemple, je peux sans aucun problème mordre l’avant-bras de ce cher Jim pour qu’il me lâche. Ce dont je ne me prive pas.

— AOUUUTCH !!!!!!!