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Madame Lavallette - Nièce de Joséphine

De
360 pages

« .... Fais usage de ton esprit, et surtout de ton bon cœur, qui te dirigera mieux que tout le reste. Eh mon Dieu ! j’ai eu bien des peines dans ma vie ; non pas des mêmes que les tiennes, mais de bien dures aussi. J’en suis à craindre la vie ; elle me dégoûte, elle me désole, et il faut y rester ! et cependant, je ne manque pas de courage ; mais c’est le cœur qui m’a toujours fait mal....

De Paris, le 15 avril 1816. »

(Voir le fac-simile.

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Théophile Mercier
Madame Lavallette
Nièce de Joséphine
I
« .... Fais usage de ton esprit, et surtout de ton bon cœur, qui te dirigera mieux que tout le reste. Eh mon Dieu ! j’ai eu bien des peines dans ma vie ; non pas des mêmes que les tiennes, mais de bien dures aussi. J’en suis à craindre la vie ; elle me dégoûte, elle me désole, et il faut y rester ! et cependant, je ne manque pas de courage ; mais c’est le cœur qui m’a toujours fait mal.... De Paris, le 15 avril 1816. »
(Voir le fac-simile.)
Par ces traits d’une plume aussi exercée naguère au x vives images de l’esprit, que facile aux impulsions des sentiments aimables, Emil ie-Louise de Beauharnais, aujourd nui veuve du comte Lavallette, mort à Paris, au mois de mars 1830, Émilie, à jamais et l’honneur et l’orgueil de son sexe, expose et résume elle-même les tristes impressions de 1 sa vie, froissée par la douleur encore jusque dans le sein d’une douce et récente gloire . Et elle s’est peinte de sa propre main au frontispice de son histoire, presque à l’instant où la suprême infortune allait y imprimer son indélébile sceau... Qui ne voudrait pouvoir en retrancher les dernières pages ! Flavie G*** de Mos***, sa première amie, et toujour s celle du cœur, recevait dans l’intimité ces plaintifs épanchements de peines dont elle avait connu de bonne heure et toute l’étendue et les sources secrètes. Par là, ce s confidences d’un état si violent n’avaient suscité qu’avec trop de raison le pressentiment en elle de l’affreux et prochain avenir réservé à sa malheureuse amie, qui le subit encore dans ses inflexibles rigueurs, quoique dans le calme des sens. Des documents et des témoignages irrécusables, join ts, d’ailleurs, à des souvenirs privés et nombreux, où sont empreints, entre autres , les secrets ressorts d’un drame aussi terrible en son issue finale, qu’admirable en son dénoûment, guident ici la main qui, la première, à la fois s’exerce à saisir, à suivre, dans leur enchaînement et leur progression, les faits caractéristiques d’une des p lus belles vies contemporaines, et à dévoiler, dans la grandeur de l’action qui l’a cour onnée, l’héroïsme tout entier du dévouement conjugal : jalouse sans doute de livrer à l’histoire des matériaux intéressants et nouveaux pour elle, et qui, certes, la plupart, eussent échappé à ses investigatiens ; mais trop esclave de la vérité, surtout trop dirigée et par le coeur et par le sentiment du 2 devoir, pour s’essayer à sa tâche avec les officieux secours de la fiction . C’est donc sous ces auspices réunis que va se retra cer, dans son ensemble, l’image de cette même vie, dont l’héroïne vient de nuancer, en des couleurs si mélancoliques, le caractère prédominant : elle l’a éprouvée, en effet , bien moins, hélas ! par les jouissances de l’âme, que par les amertumes et les angoisses de la sensibilité, qui l’ont précipitée, à la fin, dans les plus profonds abîmes de l’infortune. La France développait un vaste spectacle de sang et de terreur, et 93 avait commencé, lorsqu’Émilie, née à Paris en 1780, entrait ainsi d ans l’âge de l’adolescence ; âge heureux, qui s’ouvre toujours si riant sur le chemi n de la vie, et qui, par une triste exception, devait lui en découvrir, dès l’abord, les aspérités. Arrachée à sa famille, sur qui les malheurs du temp s s’étaient appesantis, et, pour comble d’infortune, forcément abandonnée aux soins mercenaires, à la direction absolue d’une gouvernante dont la dureté et la tyrannie avaient succédé aux soins protecteurs de la nature, enfant unique, elle languissait sous l’ancien toit paternel, recluse dans quelque coin obscur et retiré. Pour elle, jamais la moindre de ces compensations si variées qui, dans la tendre jeunesse surtout, promptement tempèrent de cuisantes larmes, ou bien reproduisent, pour quelques instants du moins, ou l’épanouissement de la joie, ou l’oubli
des chagrins. Son père, le marquis de Beauharnais, frère aîné du comte de Beauharnais, général que son noble caractère porta depuis sur l’échafaud , avait suivi l’émigration pour se soustraire à un égal sort, trop mérité, en effet, p ar une fermeté courageuse, par non moins de noblesse de caractère, quoique dans des co njonctures et dans des vues politiques ou différentes ou opposées. Cousine germaine du marquis, son mari, et fille de la célèbre Fanny de Beauharnais, bel-esprit, agréable poëte, la mère d’Émilie, qui, jusque-là, n’avait garanti sa tête et conservé quelques débris d’une fortune disparue dan s le gouffre révolutionnaire, qu’en couvrant de la protection du divorce le titre alors si dangereusement suspect de femme d’émigré noble, gémissait maintenant sous les verro us de Sainte-Pélagie, une des prisons de l’époque assignées aux criminelles de lè se-nation promises à la hache du bourreau. C’était ainsi que devenaient inutiles, de vant les dictateurs de la France, tous les sacrifices consommés aux pieds sanglants de la statue de la liberté : vainement donc, la gorge sous le couteau, y étouffait-on, ou les mouvements de la conscience, ou la voix de l’honneur, ou le cri de la nature... même tous ces mouvements à la fois ! Enfin, entre autres personnes de Ja parenté d’Émili e, sa tante, l’épousé du comte, cette femme à qui, plus tard, la fortune fit partag er le trône Je plus resplendissant de gloire, Joséphine, au fond d’un cachot, subissait la même destinée, et se préparait au même coup. Cependant Émilie, en qui se prononçaient déjà tous les caractères de la beauté, marquait aussi, par des traits précoces, l’ensemble des qualités et des vertus aimables qu’elle porta dans le monde, sur une scène élevée c omme partout : ornement, relief protecteur de son bel âge, qui rehausse aujourd’hui, qui protégera, devant la postérité, cette couronne, éclatante parure de la maturité d’u ne vie qu’elle sent encore, mais, hélas ! qu’elle ignore... et pour toujours, peut-être ! La longue durée d’une oppression d’autant plus odie use qu’elle n’y opposait qu’une ferme égalité d’âme, mélange de douceur et de digni té, fit naître en elle le premier vif besoin d’intéresser à ses peines un être qui sût le s comprendre, qui les adoucît en les partageant. Ces rudes épreuves furent encore pour son âme la première et sévère école de cette patience forte, de cette stoïque résignation qui, surtout chez les femmes, elle l’a glorieusement prouvé, élèvent le courage au dernier terme de la vertu. Son isolement cessa, et plus tôt et avec plus de bo nheur qu’elle n’avait espéré. S’il n’en fut pas tout à fait ainsi de ces inconcevables rigueurs domestiques, au fond toujours les mêmes, du moins se pratiquèrent-elles, cette, fois, sans excès d’impudence ; ensuite, le penchant de son cœur la conduisit, selon son gré, à la possession d’une amie de libre choix, qu’elle eut bientôt discernée dans une famil le soustraite récemment alors aux fureurs de l’absolu pouvoir politique en d’autres contrées. Elle ne tarda point non plus à recueillir dans son sein tout l’intérêt empressé qu’inspiraient son mérite personnel, et ses touchants malheurs. Déjà c’est faire pressentir assez qu’elle en devint la fille adoptive ; mais un trait de sentiment seul le met en évidence : « ..... Jamais, non jamais, les bontés 3 qu’on y eut pour moi ne s’effaceront de ma mémoire.... » Ici, c’était, non la jeune fille, si naïve toujours dans les premiers élans de la reconnaissance, mais madame Lavallette écrivant sous la sanction et sous l’autorité du temps, comme par les inspirations de sa conscience et de ses souvenirs. Les annales de cette famille se rattachant aux premières époques de l’histoire d’Émilie par des actes et par des faits importants et répétés, une esquisse rapide des principales circonstances qui la concernent semble se placer na turellement ici comme un préliminaire indispensable.
M. G*** de Mos***, qui en était le chef, avait pris à bail de la nation, avec uu frère à lui, l’hôtel où logeait Émilie, dans la Chaussée-d’Antin , à Paris ; propriété confisquée par suite de l’émigration de son père, et dont l’entres ol avait été laissé en jouissance à sa mère, à titre purement gratuit. Français, et tous deux précédemment du nombre des p lus riches banquiers de l’Espagne, ils avaient été repoussés de ce pays par le contre-coup de l’acte le plus odieusement brutal de la révolution française, et étaient venus chercher un refuge dans leur patrie, qu’enfin ils revoyaient après une absence de trente années, et qu’ils s’étaient flattés de recouvrer un jour librement, mais alors possesseurs d’une opulence conquise sur le temps par d’honorables travaux. Charles IV, assure-t-on, à la nouvelle du supplice de Louis XVI, s’anéantit d’abord dans une immobilité qui ne parut qu’en rapport nécessair e avec son humeur naturellement molle et apathique ; mais tout à coup, comme honteu x de sa stupide torpeur, furieux à toute outrance, il s’agite, renverse autour de lui ce qui fait obstacle à sa destructive ardeur, et, pour dernier excès, frappe si violemmen t du poing sur une table de marbre, qu’elle se brise en mille éclats sous la véhémence de l’action. On ajoute, et c’est croyable, que du cri même des douleurs physiques de cet acte herculéen, se fulmina l’anathème au nom français qui bientôt souleva d’ardentes persécutions, et presque une sainte croisade contre tout indigène de France rési dant en Espagne sans s’y être fait naturaliser. Les deux frères se trouvaient à plein dans cette condition, plus spécialement pour eux et délicate et périlleuse. Trop riches, en effet, et trop ouvertement demeurés français pour n’avoir pas suscité contre eux les cupidités et les haines, déjà ils avaient subi plus d’un attentat à la personne et à la propriété, comme à d essein resté impuni, quand ils tranchèrent leur sort par un refus formel de se naturaliser espagnols. Et, d’ailleurs, cet orgueil du nom originel, ce cha rme entraînant des souvenirs du sol natal, seuls eussent suffi pour qu’ils ne balançass ent point ; car souscrire, à cette époque, aux conditions de la tolérance des Français sur Je territoire d’Espagne, c’est-à-dire au reniement absolu de leur pays, c’eût été, plus que jamais, pour les deux frères, se parjurer par l’hypocrite serment de proscrire de leur âme l’image de la patrie, l’amour et l’espoir de la liberté ; c’eût été se flétrir, en é change, sous les humiliations d’un joug chargé d’une double tyrannie, ombrageuse d’une part, de l’autre féroce. Enfin, telle était contre eux la complication des c onjonctures, qu’indépendamment encore de la perte de tout espoir d’un ordre de choses dorénavant tolérable aux Français en Espagne, M. G*** de Mos***, en particulier, avait à s’alarmer sur le sort éventuel de ses deux filles aînées, alors en France, et dans une pension anglaise à Rouen, que leur qualité d’étrangères, d’espagnoles surtout, pouvait compromettre gravement. Il fallait donc rompre avec un séjour désormais odieux ; et, fuyant en toute hâte une terre si hostile au nom français, abandonner avec c ourage aux chances de la séquestration politique , à une spoliation réelle e t complète en définitive, la partie immobilisée d’une grande fortune, dont à la fin les derniers débris devaient successivement disparaître dans les vicissitudes et les diverses commotions de la France, depuis le directoire jusqu’au consulat. Mais avant d’être amenée à ce point extrême, et bien que déchue d’une belle position, cette famille, au milieu des pénuries de toutes sortes en France, et de l’abaissement des grandes fortunes, était néanmoins riche encore, comparativement, par les capitaux et par l’or effectif qu’elle avait sauvés du naufrage. Ell e y jouissait dès lors d’une existence commode, indépendante, en un rang distingué ; tranq uille, du reste, sous l’abri que paraissait lui assurer, contre les orages politiques, le titre chèrement acheté de réfugiée
d’Espagne. A ces avantages de position, MM. G*** joignaient, outre l’esprit et le talent, le caractère prononcé de l’homme de bien au goût et aux dons de l’homme de société : de là des rapports multipliés et de hautes relations. Plus d’ardeur à ressaisir les occasions de la fortune ; plus d’empressement à profiter de ses ava nces ; en un mot, quelque peu d’humeur ambitieuse aisément les eût placés sur le grand théâtre des distinctions et des emplois ; mais ils ne semblaient se complaire dans les voies de la faveur, dans la possession du crédit, que pour en faciliter l’entré e, pour en accorder le partage à plus d’un illustre ingrat.
1Elle écrivait ainsi trois mois environ après l’évasion de M. Lavallette.
2raisons de la Au mois d’octobre 1828, il parut, dans une des liv Biographie contemporaine,li d’après des notesarticle sur madame Lavallette, entièrement étab  un fournies par l’auteur, à la sollicitation du rédacteur de cette biographie. M. Lavallette, dans ses Mémoires, publiés en 1831, ne donne que quelques traits généraux du personnel de sa femme, outre la relatio n circonstanciée des scènes intérieures de la Conciergerie jusqu’à l’évasion.(Note de l’auteur.)
3Extrait du recueil de la correspondance d’Émilie à Flavic. (Propriété de l’auteur.)
II
Si la position d’Émilie s’est dessinée suffisamment, elle se concevra sans effort la joie qui la saisit à la première vue d’hôtes venant peup ler sa triste solitude, et offrant à son attention, parmi cinq adolescents, trois jeunes fil les, déjà dans sa pensée active ses compagnes, autant d’amies. Ces hôtes bienvenus, cette famille inconnue, dont e ffectivement le premier aspect flattait les vœux secrets d’Émilie, en la comblant de joie, c’était celle de M. G*** de Mos***. Chez presque tous les hommes, presque à toutes les périodes de la vie, les épreuves de l’infortune augmentent ou suscitent le penchant à se rapprocher, à s’unir par les intimes affections de l’âme ; elles rendent plus ex pansive et plus attachante cette sympathie qui porte vers l’être souffrant : aussi par là un commun lien entoura-t-il d’abord ces aimables enfants ; ensuite le naturel, l’éducat ion, la même adolescence, heureux concours, eurent bientôt établi entre Émilie et les trois sœurs une réciprocité active de recherches, de soins prévenants, qui ne tarda pas à devenir celle même de l’étroite amitié. Dans ces rapports de chaque jour, Émilie mettait à découvert toute son âme ; cette âme telle que toujours elle fut, douce, tendre, sensible. Bien souvent son cœur, dans ses effusions, aimait à s’exagérer encore le sentiment et le prix des déférences, des empressements affectueux que chacun des membres de sa nouvelle famille, ainsi s’en exprimait-elle, lui marquait avec autant de justice que de libre abandon. Mais aussi est-il vrai que M. G*** de Mos*** se montrait envers elle prodigue, jusqu’à la témérité, d’une tendresse touchante, exercée sous l es yeux mêmes de ses propres enfants, ici pourtant religieux approbateurs d’un p artage vraiment mérité, qu’ils grossissaient encore à l’envi des affections unies et d’ami et de frère. « Ma petite Émilie », c’était ainsi que M. G*** de Mos*** avait coutume de désigner mademoiselle de Beauharnais, et de s’exprimer à elle-même. L’entendait-elle, pendant le cours de la journée, souvent des le matin de bonne heure, l’appeler à lui, dans-ses empressements à la revoir ; aussitôt ce nom d’amitié, cet appel magique d’une bouche qui semblait l’oracle de la bonté tendre, dérobait à son infortune, à ses souvenirs, à elle-même, l’enfant, émue, qui, confiante et vive de joi e, accourait d’un pas précipité pour s’asseoir au foyer paternel... Depuis, et sans cesse, elle y fut ramenée par sa pensée, si 1 soigneuse de tous les dignes souvenirs . Vers ce temps-là, une mélancolie continue, qui participait du fond de son caractère, ou plutôt une tristesse nuancée de douceur, de patienc e et de raison, était déjà sensiblement empreinte en elle, et l’accompagnait partout, souvent même dans les jeux les plus divertissants, si ce n’est toutefois dans les intimités de la famille G*** de Mos***, « où elle se sentait si bien ! » Cependant, loin d’en être déparée, au contraire, el le en recevait dans toute sa personne un charme indéfinissable, qui se prodiguait surtout dans l’expression douce de sa physionomie ; de naissantes grâces, en outre, s’y alliaient avec bonheur à la teinte par cela demi-vive d’une sensibilité exquise et réfléchie ; et déjà pouvait s’en présager cette beauté noblement séduisante, qui, à quelques années de là, libre en ses conquêtes, et loin encore des outrages d’un impitoyable fléau, avait engagé au coeur novice d’Émilie un cœur qui était fait pour elle, puisque là, du moins , il domina sans cesse par un de ces purs, mais indomptables souvenirs d’un premier et u nique amour... Qui n’aimera pas à en reconnaître l’objet dans cette homme, né d’aille urs pour tous les souvenirs dont s’honore la raison humaine, pour le plus auguste de tous, entre autres, et témoin cette
gratitude immuable d’un peuple tout entier, dont il ne protégea l’indépendance et les prospérités qu’au risque d’une couronne, reprise bi entôt par cette main de fer qui les saisissait toutes, et toutes les dispensait à son gré ? Trop visiblement la pente était rapide entre ces af fections de tristesse, chaque jour progressives, et l’état mélancolique proprement caractérisé ; Émilie franchit la distance, et sans retour, dès que de nouvelles peines, cette fois inconsolables, eurent en foule ranimé l’impulsion primitive. Mais, dans aucune occasion, dans aucun moment, nulle part enfin l’action, d’ailleurs tout inoffensive, de ses habitudes mélancoliques, ne manifesta qu’elle pût dériver, même de fort loin, de l’humeur chagrine et bizarre d’une âme se dévorant soi-même dans l’éternel désir d’un bien qui lui échappe sans cesse. L’organisation de la sensibilité en elle, prise dan s l’image même qu’elle en a développée main-, tes fois, explique assez la puiss ance interne, irrésistible qui, par les épreuves de l’évasion, l’entraîna d’abord à l’extrême limite de l’existence intellectuelle et sentimentale : c’était comme un balancement sans cesse actif, disait-elle, des affections opposées de la peine et du plaisir, tour à tour se réveillant l’une par l’autre avec la même soudaineté ; c’était l’attrait des impressions agré ables combattu par l’effroi du retour infaillible d’impressions contraires. De là pouvait se concevoir cette sorte de neutralité, d indifférence dolente d’une âme en elle-même si active, si impressionnable, où, dans tous les cas, le sentiment des peines devait agir avec énergie, et dominer continuement ; mais son sens intime seul pouvait juger à quelle perturb ation, à quel péril l’exposerait la rupture violente de cet état d’équilibre d’une facu lté si déviée de sa propre nature, et si battue d’agitations contraires... Pour un grand devoir, madame Lavallette, sans hésiter, la brusqua cette rupture, forte d’un courage qu’animai t encore, loin qu’il s’en amortît, la pleine prescience qui pourtant éclairait l’abîme où il courait s’éteindre : or, l’immensité du 2 sacrifice en dit toute la gloire . Communément, ainsi qu’Émilie le fut, on n’est point aux épreuves de la vie ni si jeune, ni surtout au même degré d’intensité. Déjà quel tissu de pensées accablantes ! Un père, une mère tendrement aimés, dont l’un, fugitif, errant sur le sol étranger, peut-être dénué de toutes choses, sans amis, sans consolation, désespéré ; et l’autre, d’une complexion si délicate, gémissant dans un affreux cachot et sous le coup d’une mort terrible... et puis elle, arrachée à ses affections naturelles ; isolée sur la terre, et distraite de ses amères pensées uniquement par les brutalités d’une subalte rne odieuse ; contrainte enfin, par trop de motifs divers, à la douleur de comparer avec sa nouvelle situation les avantages du rang, ceux de la fortune et tant d’autres presti ges, aujourd’hui disparus, qui avaient entouré son enfance... c’en était assez déjà pour t roubler l’oeuvre inachevée de la nature, que cet assemblage de traits pénétrants, d’ ailleurs si bien envenimés par l’imagination. Malheureusement ce n’était point tou t : Émilie avait encore à gémir de n’être pas aimée de sa mère avec toute l’effusion q u’appelait sa tendresse et qu’elle ambitionnait avec ardeur. Mais le bien que le cœur désire avec force, il l’espère et sans découragement, même sans lassitude : aussi espérait -elle. La seule pensée que le supplice de l’échafaud pouvait lui ravir à la fois et cette mère pourtant chérie et l’espoir de gagner enfin ses tendres attachements à force d’amo ur, soulevait aussitôt dans son esprit épouvanté le sanglant tableau de ce supplice même, auquel succédait toujours un long anéantissement. Maintes fois elle a redit qu’e lle eût succombé à la violence de semblables crises, pour peu que son isolement se fût prolongé. Les consolations de ses nouveaux amis lui prêtèrent assez de force pour repousser ces effroyables fantômes jusqu’au jour fortuné qui lui rendit sa mère. Mais, hélas ! ses pieux efforts pour échauffer un cœur toujours froid devant elle se consumèrent, avec son espoir, en une oeuvre inutile, qui fut celle de toute sa vie : constance remarquable d’une