Mademoiselle de Sombreuil - Épisode de la Terreur

Mademoiselle de Sombreuil - Épisode de la Terreur

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Livres
156 pages

Description

LES révolutions ont ceci de particulier, que des plus sombres tableaux jaillissent les plus touchants épisodes. Les émotions vives produisent les grandes actions, et Dieu se plaît toujours à nous consoler des horreurs du crime par les magnificences de la vertu. La révolution française a fait plus que toute autre éclater cette vérité ; et si l’on a pu dire que jamais l’homme ne poussa le délire plus loin, nous devons ajouter que le dévouement ne s’est pas élevé plus haut.

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Date de parution 15 novembre 2016
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EAN13 9782346121298
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Langue Français

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ELLE M DE SOMBREUIL.
Lodoïx Enduran
Mademoiselle de Sombreuil
Épisode de la Terreur
I
LES révolutions ont ceci de particulier, que des pl us sombres tableaux jaillissent les plus touchants épisodes. Les émotions vives produis ent les grandes actions, et Dieu se plaît toujours à nous consoler des horreurs du c rime par les magnificences de la vertu. La révolution française a fait plus que toute autre éclater cette vérité ; et si l’on a pu dire que jamais l’homme ne poussa le délire plus loin, nous devons ajouter que le dévouement ne s’est pas élevé plus haut. Parmi ces actes de courage, de fermeté, de tendresse, d’héroïsme de toute nature, nous avons c hoisi un des traits les plus émouvants et les plus sublimes. Durant ces jours né fastes, mademoiselle de Sombreuil illustra la piété filiale plus que toutes les Antigone de l’antiquité. Je vais donc raconter son histoire, heureux si je puis, en attachant à ce récit, féconder en ceux qui liront ces pages cette vertu fondamentale dont Dieu déposa le premier germe dans les âmes. C’était aux plus mauvais jours de la tourmente qui pendant trois années heurta la France à tous les écueils. La commune de Paris, com posée de deux cent quatre-vingt-huit membres, pris dans les quarante-huit sections de la capitale, venait d’arracher à l’assemblée législative le décret portant la créati on d’un tribunal exceptionnel pour juger les crimes imaginaires du 10 août. A peine ce tribunal s’était-il constitué, que les délations et les emprisonnements se multiplièrent d ’une manière effrayante ; ces juges, dont les remords rongeaient incessamment le cœur, ne voyaient que menaçants fantômes et sourdes conspirations. Or, par une belle matinée du mois d’août 1792, un h omme aux cheveux blancs était assis sous un chèvre-feuille de l’hôtel des Invalid es. C’était une belle tête de vieillard sur laquelle les fatigues de la vie n’avaient creus é que de légers sillons. Son front était austère, tous ses traits respiraient une mâle fiert é, mélange heureux de loyauté et d’honneur. Cependant une cruelle inquiétude était a u fond de son âme. De temps à autre, il prêtait l’oreille aux bruits sinistres de la capitale, et alors sa tête retombait sur sa poitrine, un long soupir s’échappait de son cœur, une larme tremblait à sa paupière. A genoux devant lui, une jeune fille de vingt ans à peine tenait dans ses mains une de ses mains et suivait anxieuse la tristesse de so n front. Le vieillard était vêtu d’un riche costume militair e ; sur sa poitrine brillait la croix de Saint-Louis. C’était le gouverneur des Invalides, q ui portait le nom de Virot, marquis de 1 Sombreuil, l’un des plus glorieux de la noblesse française , et dont la persécution et le dévouement d’une femme devaient encore rehausser l’ éclat. Le général, originaire du Limousin, s’était distingué sous le dernier règne. Défenseur zélé de l’autel et du trône, il était à ce double titre haï des révoltés. Pouvai ent-ils oublier que le 14 juillet 1789, le gouverneur des Invalides avait refusé de leur livre r, sans un ordre du ministre, trente mille fusils enfermés dans les caves de l’hôtel ? A ses pieds, mademoiselle Elisa de Sombreuil, sa fi lle, vêtue d’une robe blanche et flottante que retenait au-dessus de la taille un la rge ruban bleu ; ses cheveux, partagés sur son front comme un double diadème, ret ombaient en longs anneaux sur ses épaules. Rien ne révélait en elle l’éclat de so n rang : belle de sa simplicité et aussi de son amour filial, tout sur son pâle visage trahi ssait une inquiétude contenue. « La mort !... » dit le vieux soldat, comme s’il po ursuivait une pensée secrète ; « qu’importe la mort à celui qui la rencontra si so uvent sur le champ de bataille. Mes cheveux ont blanchi, et je ne saurais me promettre de longs jours. Pourtant je ne voudrais pas mourir ainsi au milieu des fureurs pop ulaires sur l’échafaud d’une révolution.
— Pourquoi parler ainsi, mon père ? d’où vous vien nent ces funestes idées ?  — N’entends-tu pas comme un bruit de menaces dans l’air ? ne sens-tu pas comme une odeur de sang qui monte vers le ciel ? Le s insensés ! ils ont voulu donner au peuple la liberté sans réserve, ils ont démuselé le lion ! qu’ils prennent garde : nous d’abord, eux ensuite. — Dieu nous sauvera, murmura la jeune fille.  — Enfant, de temps à autre il faut au monde de ces terribles spectacles qui l’effraient ! Dans le siècle dernier ce fut le tour de l’Angleterre ; dans celui-ci c’est le er nôtre. Louis XVI, vois-tu, est le Charles I de la France. Oh ! mon père, penseriez-vous qu’ils en vinssent ju sque-là ?  — N’ont-ils pas bien commencé ? Le petit-fils de s aint Louis et de Henri IV, le roi, en prison ; Marie-Antoinette d’Autriche, fille des empereurs, noble et trop courageuse femme, en prison ; toute la famille royale enfermée dans les sombres murs du temple, sous cette porte de fer qu’on n’ouvrira que pour le s conduire devant des scélérats masqués du nom de juges, et de là... » La tête de monsieur de Sombreuil était retombée pen sive ; en songeant aux malheurs de son maître, il oubliait ses dangers. Il reprit d’une voix amère : « L’assemblée législative !... infâme trahison... r ecevoir le roi dans son sein sous prétexte de l’arracher au péril ! le forcer à assis ter à sa déchéance, à son déshonneur !... O ma fille, que d’humiliations pour la France surtout ! Monsieur de Provence et le comte d’Artois condamnés à mort, et par qui ?... L’avenir est bien sombre, Elisa ; voici déjà que notre famille se dis perse. Charles, votre frère, a bien fait en prenant le parti de l’émigration. Peut-il y avoi r une patrie où l’on n’a pour concitoyens que des bourreaux ?... Mais vous, mon e nfant, que deviendrez-vous si je succombe ? Moi, dit-elle avec résignation, je mourrai aussi. — Infortunée ! est-ce, là l’avenir que je rêvais p our vous ?... Je me souviens encore des paroles de mon épouse à son dernier soupir : « Gardez-la bien, me dit-elle ; la fille qui n’a plus de mère a besoin de la retrouver deux fois dans les soins paternels. » J’ai bien tenu jusqu’à ce jour ma promesse à la. mourant e, et cette idée de vous laisser orpheline dans cet affreux moment est pour moi comm e une anticipation de la mort.... — Pourquoi toujours ce triste mot dans votre bouch e et dans votre pensée ? » reprit la jeune fille d’une voix caressante et qu’elle che rchait vainement à rendre sûre. « Rien ne peut, ce me semble, vous faire supposer q u’on songe à vous. Que voulez-vous qu’ils fassent d’un vieillard et d’un enfant ? Est-ce que nous pouvons conspirer, nous ? est-ce que nous y avons songé ? Croyez-vous que les invalides se laisseront enlever leur gouverneur, leur père ? Mais il faudra it passer sur leur corps pour arriver jusqu’à lui ! — Tais toi, ne parle pas des invalides ; ce sont e ux qui me livreront à mes ennemis. Est-ce que chacun n’a pas été toujours trahi par le s siens ? Déjà... C’est assez, ma fille, rentrons ; je crains que l’air du matin ne te rende malade. » Le gouverneur arrêta sur ses lèvres la confidence p rête à lui échapper ; il voulut épargner à sa fille une douleur de plus. Mais il n’ était que trop vrai qu’au sein même de l’hôtel des Invalides s’était formée une conjura tion de délateurs. Comme il arrive souvent, la fidélité s’était laissée intimider par la trahison, et rien n’était venu encore balancer d’odieuses calomnies. Aussi, quand monsieu r de Sombreuil et sa fille traversèrent la cour, le général ne put s’empêcher de remarquer sur le visage de ses ennemis un air de triomphe qui lui donna froid au c œur, tandis que ses amis
détournaient la vue.
1marquis de Sombreuil, maréchal-de-champ, avait brillé dans nos armes par sa Le bravoure et ses talents militaires. Il était chargé du commandement de la place de Lille en Flandre lorsqu’il fut appelé au gouvernement de l’hôtel royal des Invalides.