Mal parti

Mal parti

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Français
160 pages

Description

Deuxième moitié du XXe siècle, en province. Une famille française avec père mère grand-mère fille et fils. Tout tourne autour du fils aîné - qui a survécu contrairement au cadet tant aimé, mort si jeune.

Le père est cheminot et frustré d’en être resté là. Qu’à cela ne tienne, le fils fera le chemin que le père a manqué.

Difficile de réaliser les espérances paternelles quand on subit depuis toujours reproches, rebuffades, mépris. On ne parle pas de maltraitance -quelques gifles et alors ? N’était-ce pas quand même à lui, le bon à rien, de disparaître ?

Des années plus tard, la mort du père sera une délivrance. Après quelques écarts, quelques menues folies, le fils rentrera dans le rang : une femme et un travail dans l’Administration. Et surtout, il y a l’enfant qui s’annonce.

Par lui, il croit tenir sa revanche.

Mal parti est le roman d’une vie minuscule. La narratrice - la sœur, le dernier témoin - évoque avec justesse une époque, si proche et déjà révolue.

Monique Jouvancy vit à Clermont. Comédienne, elle a créé et anime la compagnie ’Lectures à la carte’, qui propose des lectures-spectacles de textes contemporains. A déjà publié, notamment chez HB éditions.


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Informations

Publié par
Date de parution 22 février 2017
Nombre de lectures 6
EAN13 9782283030684
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Image couverture
MONIQUE JOUVANCY
MAL PARTI
roman
 
 
 
Buchet/Chastel

« Peut-être le jeudi matin oui, peut-être à ces heures où rien ne le coupait encore de la nuit, du corps lâché, quand il traînait dans ce pyjama passé de couleur à rayures larges et fines où dominait le gris, un gris bleuâtre, épuisé marqué par un sommeil lourd qui avait tourné en grasse matinée, tandis que la petite était passée et repassée devant la porte entrebâillée de sa chambre, espérant son réveil car elle s’ennuyait déjà, c’est peut-être le jeudi oui que la vie lui allait. »

Chez ces gens-là… Ou le roman d’une famille française. Le père, la mère, la petite et la mémé. Tous autour de lui, le fils, le sujet principal qui, depuis si longtemps, est sur la mauvaise pente.

Monique Jouvancy anime la compagnie « Lectures à la carte », qui propose des lectures-spectacles de textes contemporains. Mal parti est son premier roman publié chez Buchet/Chastel.

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ISBN : 978-2-283-03068-4

« C’est le commencement qui est le pire, puis le milieu puis la fin ; à la fin, c’est la fin qui est le pire. »

 

Beckett, L’Innommable

I
 

Peut-être le jeudi matin oui, peut-être à ces heures où rien ne le coupait encore de la nuit, du corps lâché, quand il traînait dans ce pyjama passé de couleur à rayures larges et fines où dominait le gris, un gris bleuâtre, en coton gratté, genre de finette comme la chemise de nuit de la mémé mais plus souple et épuisé marqué par un sommeil lourd qui avait tourné en grasse matinée, bouche ouverte sur le traversin, tandis que la petite était passée et repassée devant la porte entrebâillée de sa chambre, espérant son réveil car elle s’ennuyait déjà, levée de bonne heure en même temps que la mère, elle n’avait pas de sommeil la petite, c’était comme ça depuis toujours, on le lui disait, on lui racontait les anecdotes d’elle bébé, bercée par les bras des uns des autres, s’y endormant mais se réveillant et pleurant dès qu’on la déposait dans son lit, c’est peut-être le jeudi matin oui que la vie lui allait.

La mère était partie aux commissions, inquiète déjà de les laisser seuls les deux, de laisser la petite plutôt, seule avec lui, et elle se pressait, entrait dans la boucherie pour les cervelles d’agneau ou les godiveaux, dans l’épicerie pour les poireaux ou les patates, des bintjes, il en restait peut-être elle ne savait plus mais les patates il en faut toujours, et puis chez Chomette pour les deux ficelles qui, fendues par le milieu et beurrées, feraient le déjeuner du jeudi, trempées dans les bols de café au lait, le grand bleu ébréché pour lui, le petit à pois rouges pour elle, elle ne le finissait jamais, pas de sommeil et pas d’appétit la petite, il fallait toujours qu’elle chipote, si lente qu’une peau à force en ridait la surface.

La mère sortie, la petite menait son train, ouvrait et refermait les portes du placard de cuisine, relisait un peu le dernier album de Nano et Nanette offert par la tante Alice, se risquait sur le balcon de la salle à manger, ce qui lui était interdit, s’ennuyait un moment devant le spectacle éternel des platanes de l’avenue dont le feuillage masquait les câbles du trolleybus, fermait les yeux pour deviner combien de personnes attendaient le prochain, les rouvrait pour vérifier son chiffre, si elle gagnait tout irait bien aujourd’hui, pas de papier rose dans la boîte aux lettres, elle rentrait et actionnait avec peine l’espagnolette de la porte-fenêtre dont les gonds regimbaient toujours. Revenue dans la cuisine, elle appuyait sur le gros bouton vert du poste Ducretet-Thomson. Des voix arrivaient dont elle faisait varier le volume jusqu’à ce qu’elle entende grincer le divan à ressorts de la petite chambre, alors elle le rejoignait dans les odeurs sures de nuit qui n’étaient pas encore celles, plus épaisses, de mangeaille, de beurre ranci qui lui feraient toujours escorte d’ici quelques années.

Et quand la mère rentrait elle les trouvait à rire, un rire qu’il lui fallait aussitôt couper séparer, elle le houspillait lui, encore à ricaner tu vas la laisser ta sœur espèce de grand dadais arrête de la taquiner, et ils se conformaient les deux au vouloir de la mère, il m’embête disait la petite, il m’a fait des chatouilles, et lui la repoussait j’ai rien fait c’est elle qui, mais oui bien sûr je vais te croire allez file à la cuisine.

Il mangeait la bouche toute pleine du pain frais trempé dans le café, aspirant bruyamment ce qui en dégouttait et il aurait voulu que la journée entière tienne dans ce bout de présent. La petite le regardait avec admiration, elle aurait désiré elle aussi engloutir passionnément la baguette beurrée, mais à peine entamée sa tartine lui faisait vite regret, comme le liquide beige tiédasse écœurant.

Et puis la matinée basculait déjà, à peine la dernière bouchée avalée, file te décrasser disait la mère, ça y était, le meilleur du jour était passé. Se laver, et n’oublie pas les oreilles, rassembler dans le cartable en cuir bouilli livre et cahier de maths avec les cinq exercices et problèmes qu’il aurait à résoudre, déjeuner fissa sous le regard de plomb du père qui rentrait à midi pile chaque jour, le dépôt de la gare se trouvait presque en face de chez eux, et partir au lycée où il passait tous les jeudis après-midi quand ce n’était pas aussi les dimanches, collé chaque semaine pour manquement au règlement, défaut de rendu des devoirs, comportement inadéquat ou incorrigible dissipation, petit imbécile tu nous gâcheras toujours la vie.

Chaque semaine les colles arrivaient sous forme d’imprimés roses dans la boîte aux lettres. Elles déclenchaient la furie du père, ses coups, gifles qui lui dévissaient la tête, plus rarement coups de ceinture dont l’effet retard soulageait moins sa rage, ou son mépris silencieux et glacé que subissait la famille entière. Qui subissait par contrecoup la colle du dimanche quand elle survenait, puisque le père décrétait alors que la sortie dominicale était annulée, pensant peut-être au début accroître la responsabilité du fils et le mortifier doublement, mais l’effet escompté ne s’était jamais produit, et l’annulation perdurait par simple habitude sans que personne ne s’en plaignît vraiment, car l’humeur maussade du père eût été plus incommode à supporter au-dehors.

 

Il regardait le livre le soir, qui montrait des avions, leurs entrailles dorées avec des sièges veloutés qui s’inclinaient jusqu’à devenir de vrais lits, on y voyait des petits enfants endormis serrant contre eux des ours en peluche sous des veilleuses apaisantes, les calots bleu marine couronnant les chignons blonds d’hôtesses longilignes souriantes qui offraient des boissons aux passagers élégants, tout un monde inconnu auquel il pourrait avoir accès. Si. Les photographies surgissaient du papier glacé noir, comme dans les livres de contes de fées qu’il n’avait jamais eus, jamais songé à désirer non plus. Dans la travée centrale, un jeune homme en uniforme incrusté de galons dorés souriait lui aussi et cette image l’aspirait. Ce pourrait être lui. Il n’était pas si difficile de l’imaginer dans ce costume. On le lui disait. À seize ans il dépassait déjà la taille du père. Lui aussi pourrait avoir de la prestance s’il se tenait droit, cessait de s’avachir, de ricaner bêtement. Ce jeune homme, ce pourrait être lui. Pour feuilleter le livre, il le posait sur la table de la cuisine recouverte d’une sorte de balatum vert moucheté, sous la lumière unique du globe opalescent. On s’installait pour lire, ce n’était pas simple, il fallait des préparations, ainsi le journal L’Espoir que le père lisait chaque soir, entièrement déplié sur la même table, et les manuels d’école posés bien sages et grandement ouverts à la bonne page, ou encore les deux exemplaires de la Bibliothèque verte à couverture toilée Michel Strogoff et Croc-Blanc, qui étaient siens, qu’il avait lus jusqu’à la fin et dont il avait relu certains passages à voix haute à la petite, se délectant de sa terreur quand il en arrivait au supplice du héros, à ses yeux brûlés. Ce livre était précieux, alors que ce n’était au fond qu’un catalogue, un produit de communication, même si le mot ne s’utilisait pas alors dans cette acception, oui un catalogue prestigieux d’Air France. Le livre était une porte. La porte. De sortie. Il rêvait sur les images. Il se laissait bercer par le merveilleux, l’existence irréelle entre ciel et terre, cela qui lui était presque aussi étranger que le monde interplanétaire, les premiers spoutniks qui faisaient alors les gros titres de L’Espoir. Mais le rêve n’allait pas au désir. Manquait l’aplomb, la force de franchir le fossé considérable entre le balatum vert moucheté et les pages glamour. Et puis c’est par le père que le livre était apparu, probable qu’il avait suivi les conseils du directeur de l’École professionnelle ou ceux du voisin de palier qui avait un bagage lui, et travaillait haut placé à la Chambre des métiers. Manquait l’argent aussi, se disait-il, le budget familial n’aurait pas pu suivre. Comment payer le séjour à Paris puisque c’était là-bas qu’il serait formé aux pratiques de ce métier dont il ne pouvait prononcer le nom, pas plus que ses parents qui n’avaient jamais étudié de langue étrangère, lui oui mais si peu : Steward, l’agencement des lettres dans ce mot imprononçable se cramponnait au livre, résistait au balatum vert moucheté de la table de cuisine, refusait, même au futur, de le nommer lui. Steward, à quoi bon désirer l’impossible ? Franchir les fossés appartenait au père. Il aurait su comment lui, quitte à grignoter le petit pécule du livret de Caisse d’Épargne, à travailler un peu plus tard le soir, à accepter que la mémé, qui était aussi la marraine du fils, donne chaque mois quelques billets sur sa pension d’« économiquement faible », quitte même à raccourcir les prochaines vacances auxquelles il tenait tant, depuis deux ans qu’il arrivait à emmener sa famille à la mer trois semaines en juillet. Il aurait su et pu, à condition de sentir chez son fils une volonté ferme enfin. Jusque-là tout ce qu’on avait pu lui proposer tournait au désastre, au début il faisait montre d’enthousiasme, on espérait, on se disait cette fois peut-être, mais non il finissait par suivre sa pente, la mauvaise, celle du cancre qu’il était, toujours tenté par la rigolade, par la dissipation avec les mauvais sujets. Alors.

On envoya pourtant dossier, photos, toutes les pièces demandées. Un mois plus tard une convocation arriva, la porte s’entrouvrait.

 

Au jour dit, la mère et le fils se rendraient à Paris. Ils prendraient l’Aquilon, face à face dans les deux coins fenêtre du compartiment aux banquettes de moleskine verte, huit places surmontées de quatre sous-verre verrouillés sur des photos en noir et blanc, le château de Chambord, un envol de canards sauvages, le lion de Belfort et Notre-Dame de Paris. Ils y demeureraient seuls jusqu’à la gare de Lyon-Perrache où un couple peu bavard serait leur seule compagnie jusqu’à Paris, la femme enfouie dans Le Chasseur français, l’homme crochetant compulsivement des laines de couleur dont il fabriquait de petits carrés, tu vas arrêter de les dévisager lui chuchoterait la mère avant de le signifier ensuite nombre de fois en lui tournant ses yeux comme elle savait. Alors il s’intéresserait aux cendriers chromés, au gros bouton de bakélite noire régulant le chauffage, aux rideaux plissés et à la porte coulissant avec le couloir, même si cet équipement lui était connu, la famille voyageant souvent et seulement en train pour cause de gratuité. Mais l’Aquilon, quand même ! Tout y était plus moderne et rutilant. Quant à la vitesse… ça défilait à toute berzingue derrière les vitres à manivelle et demain l’avion serait peut-être son quotidien, comme le futur se rapprochait ! L’Aquilon… ce nom faisait écho en lui à quelque chose d’obscur c’était quoi ? Lui revint tout à trac en mémoire Le chêne et le roseau, fable de La Fontaine apprise au cours moyen, qu’il avait récitée au père chaque soir plus d’une semaine durant, hésitant toujours à chaque mot ce qui agaçait le père qui refermait le grand cahier vert et lui en donnait un coup sur la tête tu reviendras quand tu la sauras par cœur.

Il revoyait la petite qui aimait les histoires écouter bouche bée l’épopée du grand chêne, dont elle retenait les mots fabuleux : Tout vous est Aquilon, mon front au Caucase pareil, les royaumes du vent, du bout de l’horizon, le plus terrible des enfants que le Nord eût portés jusque-là dans ses flancs, leurs coups épouvantables, l’empire des morts, et si leur sens précis se dérobait, elle en retenait les rimes et pressentait dans l’histoire opaque une prédiction qui se dessinait, traçant l’histoire de ces deux-là, le père en chêne déraciné et le fils obstiné, le plus terrible des enfants, en roseau survivant. Le grand cahier vert recelait des contes magiques, effrayants, qui entrouvraient le royaume des morts.

À l’arrivée ils étaient montés dans un minibus pour se rendre à Orly dans les bureaux d’Air France où une hôtesse à calot semblable à celles du livre les avait reçus. Elle avait conduit le fils au long d’un couloir où il reconnaissait sur des photos les nouveaux avions à réaction, des appareils qui dépassaient les neuf cents kilomètres à l’heure ça il l’avait retenu, des Boeing 707 et des Caravelle. Un ascenseur silencieux les avait emportés dans les étages puis l’hôtesse l’avait introduit dans un bureau moquetté où se déroulerait l’entretien, où tout capoterait. On lui poserait des questions pour tester un peu ses connaissances en géographie, il devrait nommer quelques capitales, c’était facile, mais dans ses réponses ce qui se jugerait c’était surtout son élocution, sa façon de tourner les phrases et d’être à l’aise avec l’oral, toutes choses qui lui faisaient défaut. D’autant qu’il parlait avec des tournures et un accent du terroir qui le ferait prendre parfois, plus tard, pour un Québécois, un accent tel que l’entretien en serait abrégé pour cause de fou rire. Lui redescendrait content, ça va j’ai répondu, ils parlaient pointu mais j’ai su.

Pendant quelques mois le livre porterait malgré tout des espoirs. Et puis on se résignerait. Il y avait eu toute l’enfance, longue, pour se faire à la défaite.

 

Le petit frère, il n’en avait pas vraiment souvenir, sa mort ayant sidéré la famille lorsque lui-même n’avait que deux ans et demi. Quant à la petite, arrivée quatre ans plus tard elle ne le connaissait que par ses deux apparences, celles sous lesquelles il s’était transmué et figé dès sa mort : un bébé chauve et grave encadré pendu sur la tapisserie à fleurs roses stylisées de la chambre des parents, et l’ange en plâtre blanc, ange réduit au seul buste, tête bouclée posée sur deux ailes à bouts bleutés, qui trônait sur la dalle de la tombe familiale. Apparences disparates qu’il avait du mal à faire coïncider tant la première, si commune, s’effaçait devant l’exemplarité de l’autre, et c’est bien l’ange qui l’emportait et s’inscrivait dans la fabrication de sa mémoire, comme dans celle de la petite, d’autant que le mot revenait toujours dans la glose des adultes qui ne manquaient pas de citer les mérites qui eussent été siens, si seulement… et leurs voix s’effondraient. Plus tard, au plus fort des cris du père ou dans son silence mauvais, dans les soupirs de la mère, à certaines œillades, il se figurerait le plus obscur de leurs pensées : qu’ils aient eu à choisir entre les deux fils, ce n’est pas lui qui vivrait.

 

On le voyait parfois revenir de l’école avant l’heure de sortie, plié en deux, appuyé au bras d’un copain de classe désigné par le maître pour le raccompagner, c’était souvent le petit Raynaud qui habitait dans la même rue, on disait c’est son spasme, on savait, c’était dans le ventre, c’étaient les nerfs qui se nouaient, le docteur avait donné un remède qui détendait en quelques heures la pelote embrouillée des boyaux. L’ange était mort ainsi, parti du ventre, invagination avait dit l’hôpital, et depuis le moindre désordre des entrailles engendrait toujours de l’effervescence, la mémé aussitôt infusait de la sauge, brûlait des feuilles d’eucalyptus, purifier l’atmosphère ne ferait pas de mal. La mère passait la main sur son front, moitié caresse moitié prise de température, le soir elle lui donnait à manger au lit, bouillon de vermicelle et biscotte tartinée de confiture d’abricots, du léger. Le père entrouvrait la porte de la petite chambre et du seuil lançait Bon, c’est passé ? La petite se faufilait, intimidée par ces manières inhabituelles, ces égards, mais on la houspillait, laisse ton frère dormir.

 

Ils n’avaient pas porté plainte. Monsieur Bouchet était connu, on savait son penchant pour le litron qu’il cachait sous le bureau de la salle de classe, c’était commode, et il en sifflait de bonnes rasades à chaque récréation. Mais jamais il n’avait entraîné là-dedans les gamins, les cours moyens deuxième année. Non c’était bien lui, sorti le dernier, alors que le maître ne pouvant plus attendre saisissait sa fillette par le goulot, c’était lui qui s’était figé pour le regarder. Et l’autre en rigolant dit eh bien quoi tu en veux, alors lui moitié surprise moitié bravade attrapa la bouteille et s’en enfila une puis deux gorgées avant que le maître la lui reprenne, tu veux mon pied aux fesses allez file. Deux gorgées suffisantes pour qu’il rentre un peu pompette, parlant fort, et la mère avait dit viens un peu par là toi, elle lui avait reniflé l’haleine avant de s’affaisser sur une chaise, il ne manquait plus que ça.

Le soir elle en avait fait le récit au père, qui l’avait saisi d’une main par le boutonnage de sa blouse, et sommé de s’expliquer : c’est pas moi c’est Monsieur Bouchet qui m’a donné à boire… Il n’en avait pas moins reçu sa raclée, mais quand même il y avait eu de longues palabres le soir entre les parents, que faire, un instituteur, c’était une honte… alors que dans toute l’école un concours de dessins était organisé pour condamner les méfaits de l’alcoolisme, et qu’on voyait fleurir sur les murs de la ville des affiches où deux fillettes l’une rose l’autre bleue, toutes deux souriantes, représentant la Santé et la Sobriété, se tenaient par la main dans la nouvelle campagne de prévention menée par le ministère de la Santé publique. Mais non, on ne s’était pas résolu à entamer une démarche contre le maître ou contre l’école, la sacro-sainte école que le père portait au pinacle, non la faute en revenait au fils qui suivait encore ses mauvais penchants, jamais on n’en tirerait rien de bon.

 

La petite ne l’avait pas reconnu quand le tailleur l’avait fait défiler devant elle et la mère. Fière allure, il porte bien le costume madame, votre fiston. Il l’intimidait, grandi d’un coup, d’une autre stature dans le pantalon long bleu marine à fines rayures commandé pour sa communion solennelle, un homme presque. Elle avait été soulagée de le voir réajuster les bretelles de son short en tweed, à la fin de l’essayage. Une fête dont il était le centre ça ne s’était jamais vu, on allait l’équiper d’un brassard, chapelet et missel avec images saintes, mais ça il s’en contrefichait, non ce qui importait, ce qui marquait le rite de passage chez les grands, c’était la montre-bracelet qu’il allait recevoir, offerte par la mémé, et surtout ce premier pantalon long après quoi il ne reviendrait plus à ces shorts en lainage, qui grattaient et le gardaient en enfance. L’effervescence qui s’ensuivrait et changerait les parents en organisateurs affairés, excités, il n’en était pas vraiment le centre, non, ce qui les occupait c’était l’événement, qui cassait l’ordinaire des jours : cette communion, celle de la petite des années plus tard seraient sans doute les seuls grands repas qu’ils agenceraient. Il s’agissait d’être à la hauteur, de ne pas défaillir. Alors.

Il y aurait de longs préparatifs, qui allait-on inviter, fâchés comme on était avec une bonne partie de la famille. Et pour le repas, comment faire le bon choix, il faudrait des entrées chaudes après les hors-d’œuvre, obligé, un poisson avant la viande, ça se faisait, mais avec quelle sauce, la mère n’était pas un as en cuisine, une béarnaise peut-être, non ? Le rosbif en croûte elle le commanderait chez le boucher, et au dessert, de la glace, tutti frutti, que le pâtissier apporterait à domicile, dans une boîte métallique consignée. Pas au chocolat non, tu ne vois donc pas tout ce qu’on fait pour toi, tu vas réclamer en plus, allez ôte-toi de là.

Tout ce qu’on lui demandait à lui, c’était de se faire oublier, de se tenir un peu, qu’il n’aille pas s’avachir sur le prie-Dieu à l’église, qu’il défile en chantant moins faux que d’habitude, ou alors à mi-voix, qu’il n’aille pas se faire remarquer, redresse-toi t’as compris !

Et tout avait à peu près fonctionné. En avançant dans l’allée il tenait le cierge bien droit, attention à la cire surtout, qu’elle ne coule pas sur ton costume, il avait repéré de loin la famille, installée au troisième rang, endimanchée tant et plus, la petite avec deux rubans blancs montés en choux sur des barrettes, la mémé en chapeau à voilette, la mère en robe à damiers, sac à main et gants blancs, anxieuse guettant son fils, de quel côté allait venir l’accroc, le père encravaté tenant à la main une paire de gants beurre frais dont il n’avait pas l’usage, il avait reconnu aussi la tante paternelle, sa tatan Alice toujours un peu excentrique qui, pour compenser peut-être la sagesse de son tailleur gris souris, arborait des chaussures vernies ornées sur le dessus de deux énormes nœuds rouge vif qui ne passaient pas inaperçus. Avant le repas il avait eu droit à la séance chez le photographe où il avait su prendre un air pénétré quasi mystique, de qui vient d’être visité par l’Esprit. Et à la fin du repas, l’oncle qui offrait des cigarettes blondes aux dames lui en avait offert aussi, allez fumes-en une c’est des douces. Il l’avait prise sous le regard du père qui faisait un peu le nez en roulant son tabac bleu, mais il n’avait pas aimé ce goût sucré qui chatouillait à peine sa gorge, il préférait les brunes qu’il fumait en cachette quand le grand Fournier lui en filait.

Cela se gâta durant les vêpres. Ils devaient prononcer chacun à leur tour la formule Je renonce à Satan, à ses pompes, à ses œuvres, et je me donne à Jésus-Christ pour toujours. Sa langue avait fourché. Était-ce torpeur de l’après-repas, malice irrépressible, ou lapsus dû aux chaussures extravagantes de sa tante, toujours est-il qu’on avait entendu je renonce à Tatan, à ses pompes… et les autres communiants avaient dû réprimer leurs rires sous le regard sévère du prêtre.

En sortant de l’église, le père le rejoignit sur le trottoir et siffla entre ses dents petit saligaud va, il est dit que tu nous feras toujours honte !

 

Bien que souvent menacé de trouver ses chaussures vides au matin de Noël, le cas ne s’était jamais produit. Cette année-là, il convoitait une Dyna Panhard téléguidée, celle-là même, bleu glacier, qui trônait dans la vitrine du magasin de jouets rue de la République. Le grand Fournier qui crânait dans la cour la possédait déjà, ayant toujours tout avant tout le monde. Au matin il avait tout de suite vu que la grande boîte enrubannée, trop plate, ne pouvait contenir la voiture. Bon. Une fois débarrassé du papier rouge qui l’emballait, le paquet dévoila le coffret numéro trois d’un jeu de construction Meccano. De quoi monter et faire fonctionner une grue, réduite pour l’heure en une multitude de pièces métalliques bleues et rouges perforées, de petite visserie, roues et cordons enroulés, alors t’es content dis-le.

Et le père qui voulait ranger ce jour-là sa hargne, s’adoucir, c’était pas tous les jours la Noël bon sang, avait vite fini par s’impatienter devant la mauvaise grâce du fils qui, d’abord pris au jeu, se montrait incapable d’assembler correctement les morceaux malgré ses conseils, tu le vois le dessin sur la notice, oui, alors qu’est-ce que tu fabriques, mais non pas comme ça, tu mets la charrue avant les bœufs, allez laisse tu m’agaces je vais la monter et regarde-moi un peu si tu veux y arriver après ! Une fois assemblée par le père, c’est vrai qu’elle avait belle allure, cette grue, mais au lieu de jouer avec, maintenant que le montage était terminé, il avait dû passer l’après-midi à la démonter pour tenter de la remonter sous le regard tout de colère contenue du père, s’empêchant de rien dire, juste à la fin devant le résultat navrant, eh bien une grue ça ?, un dinosaure à la rigueur, et encore en y mettant du sien… Regarde ta sœur, il ne lui a pas fallu longtemps à elle pour comprendre comment marchait son tricotin ! Allez range-moi cette boîte t’es vraiment bon à rien !

Il la ressortait parfois de l’armoire, rêvassait un peu en tripotant les pièces, commençait la lecture de la notice, mais bien vite l’accumulation des étapes à franchir avant de devenir grutier l’accablait et il renonçait. Pourtant, au long d’un jeudi sans colle, il avait eu l’idée d’agencer autrement plaques et vis et il en était résulté une sorte de table, un rayonnage et deux chaises miniatures, sous les yeux ébahis de la petite qui avait aussitôt installé sa dînette sur ces meubles de poupée. Au retour du père le soir, elle lui avait annoncé le prodige, pensant le faire content… raté !

 

Le père l’avait inscrit au certificat, on ne sait jamais, que risquait-on ? Il était entré en cinquième mais de justesse, une année désastreuse, pire que les précédentes, le père convoqué chaque quinzaine, mortifié d’entendre toujours les mêmes remontrances et se soulageant sur le fils en rentrant, pas de cris mais quelques termes bien sentis qu’il lui crachait entre les dents, l’ayant saisi par sa blouse grise qu’il tournait dans son poing jusqu’à l’immobiliser, petit abruti petit crétin. Et le soir à la mère, si encore il était bête mais non, tous les professeurs le disent il ne fait le pitre que pour amuser les autres, qu’est-ce qu’on a fait pour mériter ça gémissait la mère.

À un point près il l’avait obtenu, le certificat, même s’il n’avait pas su combien on peut faire de kilos de farine avec le blé d’un champ de deux virgule trois hectares qui produit vingt-trois hectolitres par hectare, sachant qu’un double décalitre pèse quinze kilogrammes et que cent kilogrammes de blé donnent quatre-vingt-cinq kilogrammes de farine. Mais il avait une bonne orthographe et la dictée avait rattrapé le calcul, comme ses réponses aux questions techniques sur le principe du moteur à explosion ou les éléments essentiels d’une voiture automobile. La réussite à l’examen ne compensait pas l’année désastreuse mais qu’est-ce qui aurait pu compenser le désastre auquel le père assimilait son fils ?

 

Pendant les vacances on l’expédiait quelques jours chez un grand-oncle à la campagne. Ce n’était pas une ferme, l’oncle était maréchal-ferrant, mais dans ce trou perdu aucun chrétien ne vivait sans basse-cour : une dizaine de poules pour les œufs et la viande du dimanche, quelques lapins timides tapis au fond de clapiers odorants, et le cochon phœnix qui, pour succomber chaque début novembre, renaissait au printemps sous le sempiternel nom de Totoche. Totoche fournisseur de toutes sortes de charcuteries, prisées par l’oncle qui ne crachait pas non plus sur le vin aigrelet vendangé maison. Il y avait eu une chèvre du temps de la tante mais l’oncle n’avait pas la patience pour la traite et tout le tintouin que la fabrication des fromages occasionnait. Depuis l’histoire de Monsieur Bouchet on se méfiait et le père désormais faisait chaque fois des recommandations à l’oncle : le vin, pas question, juste un doigt aux repas pour rosir l’eau et c’est tout !

On l’amenait au train, un vieux train à vapeur qui desservait toutes les gares de la ligne secondaire et qui le mettait deux bonnes heures plus tard à soixante kilomètres de chez lui, à la gare du bourg où un autocar à nez carré le conduirait chez l’oncle, chez les cagnats comme disait le père qui s’était toujours un peu gaussé de l’ascendance maternelle de son épouse et pour qui la vie dans la grande ville représentait une avancée majeure dans l’échelle sociale. Il y était bien. Personne pour lui regarder le derrière des oreilles, lui dire comment se tenir à table ou le sommer de réciter ses leçons. Pourvu qu’il donne la pâtée à Totoche, qu’il remplisse chaque soir la brouette de pissenlits et d’un peu de trèfle pour les lapins béliers, qu’il ramasse sous les pins du terrain communal quelques babets bien secs pour lancer la flambée du soir, l’oncle était content. Ils partageaient la soupe et le saucisson grisâtre, un délice, sans assiettes sur la table de bois cirée de crasse. Il restait toujours un peu de la pogne du dimanche, cette brioche au sucre sur laquelle ils étalaient généreusement la confiture de vieux garçon que l’oncle fabriquait avec les fruits du petit jardin et un bon peu d’eau-de-vie.

Mais au retour qu’en faire ? Il restait encore deux bons mois de vacances, on ne pouvait tout de même pas l’enfermer. Lui aurait bien suivi dans les rues les mauvais sujets du quartier. Se mêler aux plus grands lui plaisait, des mauvaises façons qui traînaient dans les cours ricanaient sans raison, des galapiats, des zazous comme disait la mémé, qui ne tarderaient pas à tourner blousons noirs. Alors dès ses douze ans on l’enverrait pour un mois en colonie, une colonie SNCF en Vendée d’où il revenait noir de peau, les cheveux jaunes décolorés de sel et de soleil, grandi de plusieurs centimètres et pas peu fier d’avoir vu la mer, lui, appris à nager, brillé au volley-ball, joué La Farce de Maître Pathelin, ah ça quand il s’agit de farce on peut te faire confiance, et connu des moniteurs vachement sympas, comment tu parles, et la valise s’ouvrait sur les trésors qu’il rapportait, il n’avait oublié personne, bouquet de minous pour la mémé, cendrier Bon souvenir de Telgruc pour le père, et pour la mère un petit mouchoir bordé de dentelle, t’as tout dépensé alors ?, tandis que la petite considérait son frère et le voyait en gloire et n’en revenait pas de tous ces coquillages qu’il avait ramassés pour elle et dont elle ferait des colliers dans les journées sans fin de l’été. Lui parti, la famille se recomposait autrement, il y avait des rires, le père s’assouplissait, faisait des plaisanteries, apprenait des chansons à la petite, c’est toi ma p’tite folie, l’emmenait avec lui à la pêche à la truite, au marché, choisis des bonbons ma poulette, on se détendait on respirait, il n’y avait plus à crier, plus à punir, on allait promener au bord de l’eau avec la mémé qui avait cuit son gâteau de Savoie qu’on dégusterait chez elle au retour.

 

Eh oui, l’attirerait longtemps tout ce que réprouvait le père, les galapiats plus vieux que lui, sans heure, qu’il voyait hanter les rues jusque tard le soir, et qui savaient trafiquer pour mieux les faire crier des cyclomoteurs d’avant-guerre repeints rouge sang, ou même, pour le fils du boucher une Vespa 150 vert métallique qu’il enfourchait Gauloise aux lèvres et banane gominée sur la tête, à la Vince Taylor. Et qu’ils ne remarquent même pas ce gosse qui badait devant eux augmentait leur prestige. Lui, faute de moteur rugissant, se contenterait de fabriquer pour son vélo, une hirondelle Manufrance héritage du grand-père, une sorte de plaquette en carton fort, fixée aux rayons de la roue arrière au moyen d’une pince à linge et dont le bruit imitait, se figurait-il, celui d’un moteur à deux temps, et cela le rendait lui aussi glorieux un moment. Les cheveux, il le voyait bien, commençaient à se porter assez longs dans le cou, plaqués sur la nuque, tandis que sur le dessus ils gonflaient en coque, et il rêvait de leur donner ce mouvement. Impossible, la longueur manquait, le père l’emmenant avec lui un samedi après-midi sur trois chez le coiffeur du quartier auquel il faisait toujours les mêmes recommandations : surtout bien dégagé derrière les oreilles et sur la nuque, que ce soit propre ! Coupe peu seyante à celui que la nature a doté d’oreilles vastes et quelque peu décollées.

Il s’élançait sur le large trottoir de l’avenue qui séparait leur quartier du centre-ville, slalomait d’abord entre les platanes puis fonçait à toute berzingue dans la descente jusqu’au square. Le vélo pétaradait, se changeait en moto, il fallait courber la tête, incliner l’engin dans les virages, trop parfois et alors c’était la chute qui griffait genoux et cuisses, les incrustant de gravillons noirs que la mère au retour extirperait en soupirant, avant d’arroser le tout d’alcool à quatre-vingt-dix degrés puis de mercurochrome. Une fois c’est le coude qui stopperait la chute, si violemment que le bras semblerait articulé à contresens, alors le père, impressionné, ne ferait ni une ni deux, et porterait son gamin jusque chez le rebouteux. Qui avait déjà remis l’entorse de la mémé, son lumbago, ainsi que diverses foulures. Il savait. Même s’il faisait ça pour l’amour de l’art, personne ne partait sans lui laisser un litre de marc ou un paquet de tabac. Et il retournerait le bras sans s’y prendre à deux fois, d’un coup l’articulation retrouverait ses marques, pas l’enfant qui après un long hurlement, tournerait de l’œil, dans les pommes aux bras du père, jusque chez eux, où un verre du quinquina fabriqué maison le remettrait. Mais le coude enflé, noirci, de plus en plus douloureux, révélerait quelques jours plus tard une fracture qu’il faudrait bien réduire et plâtrer. C’était le bras droit, plus question d’écrire, il allait échapper aux devoirs pour un bon mois, et gagner une semaine de convalescence tranquille à la maison, cela le consolait un peu de ce qu’il avait eu à subir. Mais il n’échapperait pas aux leçons à apprendre, puisque à la demande du père, un élève de sa classe passerait un jour sur deux les lui apporter. Ce fut le petit Raynaud. Il habitait un immeuble neuf construit autour d’une cour dans laquelle il installait parfois un castelet et mettait en scène des histoires fabuleuses en manipulant tout un tas de marionnettes de sa fabrication devant les gamins du quartier. Un après-midi de vacances, la petite avait eu la permission d’accompagner son frère ; elle assista, éblouie, au spectacle, ce fut une révélation, et de ce jour le petit Raynaud, sans s’en douter, devint pour elle magicien, enchanteur doté de talents occultes. Elle le lui révélerait des années plus tard, à Paris où il débutait dans le milieu théâtral, quand il deviendrait son amoureux. Il serait tout ému en l’écoutant raconter cette première rencontre dont il n’avait pas souvenir, et l’aura dont elle l’avait alors paré.