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Mérites obscurs

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232 pages

DANS la salle basse d’un petit pavillon situé au fond d’une cour de la rue de Ménilmontant, une femme de trente-cinq ans environ raccommodait des bardes.

Absorbée par son ouvrage, Mme Carrier ne levait même pas les yeux sur le jardin, moitié verger, moitié potager, qui s’étendait devant la maison et dont les arbres commençaient à se couvrir de feuilles.

Un rosier chargé de fleurs grimpait le long de la façade fraîchement recrépie sur laquelle se détachaient de petites persiennes vertes.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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À propos deCollection XIX
Collection XIXest éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Biliothèque nationale de France.
Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF,Collection XIX a pour amition de faire découvrir des textes class iques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse… Édités dans la meilleure qualité possile, eu égard au caractère patrimonial de ces e fonds puliés au XIX , les eooks deCollection XIX sont proposés dans le format ePu3 pour rendre ces ouvrages accessiles au plus grand nomre, sur tous les supports de lecture.
Tous deux revenaient ensemble à la maison.
Léon d' Avezan
Mérites obscurs
MA FILLE CHÉRIE A MA FILLE CHÉRIE
LÉON D’AVEZAN.
I
LA FAMILLE CARRIER
Dd d’une cour de la rue deANS la salle basse d’un petit pavillon situé au fon Ménilmontant, une femme de trente-cinq ans environ raccommodait des bardes. Absorbée par son ouvrage, Mme Carrier ne levait mêm e pas les yeux sur le jardin, moitié verger, moitié potager, qui s’étendait devan t la maison et dont les arbres commençaient à se couvrir de feuilles. Un rosier chargé de fleurs grimpait le long de la f açade fraîchement recrépie sur laquelle se détachaient de petites persiennes vertes. L’intérieur du pavillon ne démentait pas les promesses de l’extérieur ; il contenait peu de meubles, mais tout était d’une propreté hollandaise qui réjouissait l’œil. A quatre heures cinq, un coup de sonnette retentit. Mme Carrier alla ouvrir et trois enfants pénétrèrent dans la salle. Le plus jeune, un petit bonhomme de sept ans, sans même se débarrasser de son carton d’écolier, courut vers une assiette où s’éta laient trois belles tartines de raisiné ; mais sa sœur aînée, Marie-Louise, une fillette de douze ans, l’arrêta net : « Eh bien, Joseph, tu oublies donc qu’il faut laver tes mains. » En entendant ces mots, Joseph abandonna le raisiné. Marie-Louise l’emmena ainsi que sa sœur Nathalie, âgée d’environ neuf ans. On revint ensuite attaquer les tartines de raisiné qui disparurent jusqu’à la dernière miette. Le goûter fini, chacun se mit à la besogne : Joseph et Nathalie allèrent cueillir des légumes, les épluchèrent dans la cuisine et mirent la soupe en train. Marie-Louise s’assit auprès de sa mère et l’aida à raccommoder. La mère et la fille travaillaient sans parler et, s ur le visage habituellement grave de Mme Carrier, on remarquait une expression plus grave encore, presque triste. Au bout d’un quart d’heure, elle leva les yeux. « Marie-Louise, dit-elle, j’ai vu Mme Blanchet et t out est convenu entre nous : tu entreras chez elle après-demain pour commencer ton apprentissage. » La mère avait dit cela tout d’un trait et d’un ton presque sec, comme s’il s’agissait d’une chose indifférente. Il était difficile de deviner, sur le visage froid et sévère de Mme Carrier, si cette indifférence, si ce détachement n’étaient qu’apparents et ne recouvraient pas une émotion intérieure. Quant à Marie-Louise, elle savait que sa mère détestait les explosions de sensibilité ; aussi cacha-t-elle avec soin les sentiments que lui causait cette communication. Les deux femmes étaient retombées dans le silence e t, tout en tirant l’aiguille, elles réfléchissaient. Mme Carrier avait résolu de faire apprendre à Marie -Louise l’état de giletière qui permet aux ouvrières habiles de gagner de bonnes jo urnées, mais bien qu’elle eût pris sur Mme Blanchet toute sortes de renseignements, el le n’en éprouvait pas moins une certaine inquiétude à la pensée que sa fille allait cesser d’être sous son influence pour subir celle d’une étrangère. Il fallait que Marie-Louise eût un bon état : tout s’effaçait devant cette considération. La fillette réfléchissait de son côté et ce n’était pas sans une vague crainte qu’elle envisageait ce changement de vie. Malgré ses inquiétudes, Marie-Louise éprouvait une certaine satisfaction : elle savait qu’au bout de ses quatre années d’apprentissage, elle gagnerait sa vie, et cette pensée
laisait à sa fierté. Tous ceux qui travaillent pour vivre connaissent la profonde jouissance, l’orgueil si légitime que donne le premier argent gagné, et Mari e-Louise, sans l’avoir éprouvé, en devinait la douceur. C’est qu’elle n’avait eu que l’exemple du travail. Chez les Carrier, on ne répétait pas du matin au soir aux enfants : « Il faut travailler ; ne perdez pas une minute ; occupez-vous ; ne soyez pas paresseux. » On ne leur disait rien, mais le père, mécanicien ajusteur, levé à cinq heures tous les matins, partait pour l’usine après avoir mangé sa soupe, et n’en revenait que le soir à sept heures, ayant gagné sa vie et celle de sa famille. La mère, pendant ses premières années de ménage, av ait continué son métier de piqueuse à la machine ; la naissance de ses trois e nfants, les soins qu’ils réclamaient l’avaient obligée à cesser ; mais elle se levait un quart d’heure avant son mari et tous ses instants était occupés par le ménage, la préparatio n des aliments, l’entretien des vêtements et le blanchissage du linge de toute la m aisonnée. S’il lui restait dans la journée une ou deux heures de liberté, elle les employait à faire des cahiers de papier à cigarettes, menu travail qui lui rapportait encore une certaine somme au bout de l’année. La vue de ce labeur incessant était pour les enfants la meilleure des écoles. La soupe mise en train, Joseph et Nathalie était rentrés dans la salle basse. « Nathalie, dit Mme Carrier, il faut mettre le couvert, et toi, Joseph, apprends ta leçon pour demain. » Les deux enfants obéirent immédiatement. Marie-Louise se leva. « Où vas-tu ? lui demanda sa mère.  — Je vais, comme tous les samedis, préparer le lin ge de rechange pour chacun de nous demain matin. — C’est inutile. Nathalie s’en chargera. Il faut qu’elle en prenne l’habitude puisque, à partir de lundi, tu ne seras de retour qu’à sept heures, et que tu ne pourras plus t’occuper de ces détails.  — Loulou s’en va, s’écria Joseph en laissant tombe r son livre, tant était grande sa stupéfaction. — Elle ne s’en va pas tout à fait, répondit Mme Carrier, mais elle ira en apprentissage pour savoir un métier qui lui permette de gagner sa vie plus tard. Elle partira le matin avec son père et ne rentrera de chez sa patronne que le soir à sept heures. » Joseph savait bien que, pour manger, pour se vêtir, il faut de l’argent ; que, pour avoir de l’argent, il faut travailler, et que c’était dans ce but que son papa quittait la maison tous les matins. Mais à l’idée que Loulou, sa sœur Loulo u qui le grondait bien quelquefois, mais le gâtait et le câlinait encore davantage, à allait aussi partir, et qu’il la verrait à peine une heure le soir, à celte idée, Joseph se mit à pleurer à chaudes larmes. Marie-Louise, touchée de son chagrin, sentait l’émotion la gagner à son tour. « Allons, dit Mme Carrier à Joseph, il n’y a pas là de quoi pleurer. Essuie tes yeux et apprends ta leçon. Dans la vie, mon petit, il faut savoir souffrir. »
Joseph se mil à pleurer à chaudes larmes.
Le pauvre enfant obéit, mais de son cœur gonflé s’é chappait de temps à autre un sanglot ; enfin peu à peu, il se calma et s’absorba , dans la lecture de son livre jusqu’à l’arrivée de son père. Jean Carrier était un homme de trente-cinq ans environ, de taille moyenne, aux bras solides et nerveux ; sa physionomie respirait la bonté. Quand il entra, les trois enfants se précipitèrent vers lui et se suspendirent à son cou. Les caresses toutes spontanées qu’ils prodiguaient à leur père ne ressemblaient en rien au baiser respectueux et presque solennel que leur mère avait reçu au retour de l’école. « Allons, s’écria Jean en riant, vous allez m’étouf fer. Laissez-moi aller me laver les mains et retirer mon bourgeron. » Pendant sa courte absence, la bonne soupe fumante fut trempée, servie, et l’on se mit à table avec autant de plaisir que d’appétit. « Tout de même, dit Carrier quand il eut fini, voilà une soupe qui ferait revenir un mort, il n’y a qu’ici qu’on mange de la soupe comme ça. C ’est l’espoir de la trouver le soir qui me soutient dans mon travail à l’usine. » Et il s’en servit une seconde assiettée. « Décidément, il fait bon vivre, poursuivit-il quand on a une bonne santé, un bon état, une brave femme, des enfants sages. » Il avala un verre de vin et se servit une copieuse ration d’un succulent ragoût de poitrine de mouton que sa femme avait fait réchauffer. Tout à coup Carrier se frappa le front. « Ah ! mais, s’écria-t-il, où avais-je la tête ? J’ ai une nouvelle à vous annoncer. M. Cardot, mon patron, désire que j’aille, de demain en huit, examiner une machine nouvelle qu’il fait installer, il veut la faire démonter devant moi par l’ingénieur, qui sera chez lui ce jour-la, et il m’a demandé d’amener mes enfants. Ma rie-Louise visitera l’usine et fera connaissance avec Mlle Henriette, la fille aînée de mon patron, qui est du même âge qu’elle. » Le repas achevé, Joseph, avant d’aller se coucher, embrassa tout le monde. En arrivant devant Marie-Louise, il se jeta à son c ou, la couvrit de baisers et de caresses.
Les trois enfants se précipitèrent vers lui.
« Assez, assez, dit Carrier, tu finiras par la manger, ta pauvre sœur.  — Ah ! c’est que je ne l’aurai plus dans la journé e, il faut que je me rattrape le soir. Surtout, Loulou, n’oublie pas de venir m’embrasser lundi matin avant de partir, même si je suis endormi. Tu le promets, n’est-ce pas ? » Et Joseph, qui avait encore bien envie de pleurer, fit appel à toute son énergie et quitta la salle avec Nathalie, sans avoir versé une larme. « Où vas-tu donc, lundi matin ? » demanda Carrier à sa fille. Sa femme le mit au courant des arrangements pris avec Mme Blanchet pour le surlendemain. « Diable ! dit Carrier, si tôt que cela ! Je croyais que tu aurais encore quinze jours de répit. Rappelle-toi, ma petite, qu’à cinq heures et demie, il faudra être prête à m’accompagner. — Sois tranquille, père, je serai prête. — Sais-tu que, maintenant, tu n’es plus une petite fille, reprit Jean. Tu vas commencer à être un peu livrée à toi-même, chez des étrangers qui ne seront peut-être pas toujours justes. Si tu as de bonnes camarades, il faut t’attendre aussi à en avoir de mauvaises,
des hypocrites, des menteuses qui essaieront de te jouer de méchants tours, de te faire du tort auprès de ta maîtresse d’atelier. Il ne faudra jamais leur rendre la pareille. Tu es une Carrier, et tu dois toujours agir franchement, loyalement, sans traîtrise, mais il ne faut pas non plus accepter, sans te défendre, les mauvais procédés. Et puis, il faudra prendre sur toi de ne pas avoir l’air triste. On se moquera it de toi. Je sais bien que tu auras du chagrin en commençant, parce qu’ici la vie était plus douce que chez des étrangers.... » Carrier, tout en voulant donner du courage à sa fille, sentait l’émotion le gagner peu à peu. Il attira l’enfant vers lui, l’assit sur ses genoux, et reprit d’une voix qu’il s’efforçait de raffermir : « Tu sais, ma Loulou, je te recommande aussi d’avoir toujours confiance en nous ; si tu avais de trop gros ennuis, ne crains pas de nous le dire, à ta mère et à moi ; n’oublie jamais que nous serons toujours là pour te protéger et pour t’aimer. » Sous l’influence de ces paroles, les larmes que Mar ie-Louise avait contenues toute l’après-midi, s’échappèrent de ses yeux ; elle se serrait contre son père en l’embrassant de toutes ses forces. Ah ça ! mais, qu’est-ce qu’il y a ? dit Carrier, véritablement inquiet de cette explosion. Si ça te faisait trop de chagrin, mon enfant, on pourrait attendre encore. — Non, papa, répondit Marie-Louise en s’essuyant les yeux, je ne veux pas attendre. Je désire entrer en apprentissage parce que je tiens à gagner ma vie le plus tôt possible. Seulement, je pleure parce que tu me dis des choses si bonnes, si bonnes, qui me prouvent que tu m’aimes bien, alors.... » L’enfant n’acheva pas ; ses larmes redoublèrent et, de nouveau, elle se serra contre son père. « C’est-à-dire, interrompit Mme Carrier, en s’adressant à son mari, qu’avec toutes tes phrases, tu lui enlèves tout son courage. — Au contraire, s’écria Marie-Louise, papa m’en donne en me disant tout cela. Je me sens plus forte, parce que je sens qu’il m’aime, qu ’il me protège, et quand il me parle comme tout à l’heure, pour lui faire plaisir, il me semble que je soulèverais des montagnes. Et puis, j’avais des larmes plein la poi trine, je ne pouvais plus les garder, j’aurais étouffé. Maintenant, c’est fini.  — Elle a raison, cette petite, dit Carrier ; de te mps à autre il faut se décharger. Toi, ajouta-t-il en s’adressant à sa femme, tu concentre s tout, tes joies et tes tristesses ; tu n’en parles à personne. Tout le monde ne te ressemble pas. Moi, je suis comme Marie-Louise, il faut que ça sorte. Mais assez de larmes, parlons d’autre chose : as-tu fait les préparatifs nécessaires pour la partie de demain ? — Oui », répondit Mme Carrier en étouffant un soupir. Elle alla tirer d’une armoire un plat où s’étalaient un superbe morceau de veau et u n saucisson, puis une assiette qui contenait un gros morceau de gruyère. Carrier contempla les victuailles en se frottant les mains. « Hein, dit-il à sa fille, en voilà, deux belles pi èces ! On mettra demain cela dans un panier. Nous partirons de bonne heure, à la fraîche, et nous irons manger nos provisions du côté de Nogent. Les enfants prendront l’air toute la journée, et nous aussi. » Mme Carrier étouffa un second soupir et alla resserrer les deux plats. Jean se leva et, après avoir embrassé une dernière fois sa fille, il se dirigea vers sa chambre, en recommandant à sa femme de ne pas veiller trop tard.