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Michel Houellebecq

De
211 pages
Dans un chassé-croisé, ayant pour point de départ le plaisir du texte, Huysmans, Beigbeder, Constant, Freud, Fuentes et Loti rencontrent Houellebecq, qui ne ressort pas toujours indemne de la comparaison. L'écrivain des Particules élémentaires offre-t-il plus de jouissance à la lecture ou à la réflexion ? Le plaisir du texte serait-il le plaisir du rire et l'effet comique est-il toujours réussi ? Les héros: tendance fin de siècle ou utopistes invétérés ? Faire le pitre ou faire pitié ? Tout plutôt que le néant de l'anonymat, conclut l'auteur.
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MICHEL HOUELLEBECQ

Le plaisir du texte

@ L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-8079-2 EAN : 9782747580793

Sabine van WESEMAEL

MICHEL HOUELLEBECQ

Le plaisir du texte

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

Harmattan Konyvesbolt 1053 Budapest, Kossuth L. u. 14-16 HONGRŒ

L'Harmattan Italla Via Degli Artisti 15 10214 Torino ITALlli

Email de l' auteur
S.M.E. van W esemael@uva.nl

Remerciements Je tiens particulièrement à remercier Murielle Lucie Clément (Houellebecq, sperme et sang, L'Harmattan 2003) et dr. Jan van Luxemburg (Université d'Amsterdam) dont les patientes lectures et judicieux conseils m'ont soutenue dans l'élaboration de cet ouvrage.

Approches littéraires
Collection dirigée par Maguy Albet
M. M'RAIHI, Ismaïl Kadaré ou l'inspiration prométhéenne, 2004. Y. PENG, La Nation chez Alexandre Dumas, 2003. Valéria V ANGUELOV, MEMORABILIA, Récit des origines de l'œuvre de Michel Fardoulis-Lagrange, 2003. Murielle Lucie CLEMENT, Houellebecq, sperme et sang, 2003. Philippe NIOGRET, Figures de l'ironie dans A la recherche du

temps perdu de Marcel Proust, 2003.

A mes amours Thies, Mirre, Aranka et Annick

Table des matières Introduction: Le plaisir du texte Chapitre 1 : L'esprit fin de siècle Houellebecq, Beigbeder et les auteurs fin de siècle Chapitre 2 : Le prince des contre-utopistes Houellebecq et Constant Chapitre 3 : Le complexe de castration Houellebecq et Freud Chapitre 4 : Lanzarote, l'île où dorment les volcans Houellebecq et Fuentes Chapitre 5 : La tentation de l'Orient Houellebecq et Loti Conclusion: Le plaisir du texte, le plaisir du rire? Bibliographie 13 31

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Introduction Le plaisir du texte
Il y a un phénomène Houellebecq. L'attention consacrée, par les médias, à son dernier roman Plateforme, le prouve encore. Quotidiens, hebdomadaires et revues littéraires vouent de longs articles à ce quatrième roman de l'auteur qui est traduit dans de nombreuses langues et qui suscita de vives controverses. Certains y voient un pamphlet raciste, d'autres une satire bénigne de notre société capitaliste moderne. Les livres de Houellebecq se répandent dans le monde entier et les éditeurs étrangers sont prêts à payer d'énormes sommes pour les droits de traduction. Non seulement en France, mais aussi dans beaucoup d'autres pays on voue un véritable culte à l'auteur des Particules élémentaires qui, ne l'oublions pas, suscite également souvent des réactions de refus. Des journalistes l'interrogent sur sa vie, ses opinions et ses ambitions. Houellebecq se révèle à chaque fois un homme de peu de paroles, ce qui ne fait que profiter à sa réputation d'enfant terrible et d'âme tourmentée. Pour échapper à l'attention persistante des média, l'auteur s'est retiré en Irelande où il peut, en toute tranquillité, se consacrer à l'écriture de son cinquième roman qui s'intitulera probablement L'île. Les îles isolées au milieu de l'océan telles Lanzarote et Cuba n'arrêtent apparemment pas d'exercer une fascination profonde sur notre auteur. Houellebecq, sûrement, s'est inventé une stratégie commerciale impeccable: coqueter avec des tabous comme principe de marketing ou comment les scandales peuvent procurer à l'auteur moderne une place parmi les vedettes du firmament littéraire. Houellebecq jouit en effet d'une notorité de scandale. Son transfert récent chez Fayard fut un événement éditorial qui causa de vives réactions notamment de la part de Frédéric Beigbeder, éditeur chez Flammarion,

qui dans une interview avec Alain Salles pour Le monde affirme: «Si le mouvement de l'industrie du livre doit prendre le chemin de celui du disque, alors c'est 'Bonjour tristesse' ». On dirait que l'auteur Houellebecq, de même que ses personnages, n'est plus séparé du marché. On ne peut, en effet, dénier un certain esprit mercantile à l'auteur d'Extension du domaine de la lutte. Le monde capitaliste qu'il y dénonce est aussi le sien; depuis la publication de son premier roman, Houellebecq est bel et bien entré dans le domaine de la lutte. La carrière littéraire de Houellebecq est marquée par des scandales que l'auteur s'est réjoui de provoquer luimême en ridiculisant les conventions littéraires et en se moquant ouvertement des opinions politiques et idéologiques supposées correctes (<< J'aime Staline », «Je suis contre l'avortement» et cetera). Ainsi, Philippe Gloaguen, directeur du Guide du Routard, est-il d'avis que Houellebecq écrit «des saloperies scandaleuses» qui ébranlent la réalité telle que nous, les lecteurs, nous voudrions la connaître. Tout de suite après la parution de Plateforme, Gloaguen fait circuler un communiqué dans lequel il affirme être fier que le Guide du Routard condamne sans ambages la prostitution en Thaïlande et accuse Houellebecq de médisance. Après une visite agréable à une maison de prostitution thaïe, le narrateur, Michel, jette en effet le guide dans la poubelle parce qu'il en juge la portée trop puritaine:
S'il se proposait dans son principe de préparer au voyage en Thaïlande, le Guide du Routard émettait en pratique les plus vives réserves, et se sentait obligé dès sa préface de dénoncer le tourisme sexuel, cet esclavage odieux. En somme ces routards étaient des grincheux, dont l'unique obj ectif était de gâcher jusqu'à la dernière petite joie des touristes, qu'ils haïssaient. [...] Des connards humanitaires protestants, voilà ce qu'ils étaient, eux et toute la « chouette bande de copains qui 14

les avaient aidés pour ce livre », dont les sales gueules s'étalaient complaisamment en quatrième de couverture. (57-58)

Michel préfère les scènes de cul de La firme de John Grisham. Ce n'est pas la première fois que les critiques chargent Houellebecq de diffamation. Les propriétaires d'un camping naturiste, 'L'Espace du Possible', intentèrent un procès à l'auteur des Particules élémentaires. Houellebecq qui, dans son second roman, se gausse de ce lieu de recréation basé sur la rage new-age, fut acquitté mais comme il convient à un auteur attentionné, il décida de changer le nom du camping dans la seconde édition de son roman: 'Le lieu du Changement'. Cette affaire permît à l'auteur de se profiler comme 'victime' de 'l'inquisition' moderne, un rôle qui lui convient à merveille et qui lui assure de nombreux adeptes parmi ceux désireux de secouer le monde littéraire en France. Comme Houellebecq l'affirme lui-même dans une interview avec Philippe Sollers ('Réponse aux imbéciles'), pas tout n'est objet de sa satire. Houellebecq s'attaque aux idéologies socio-politiques telles l'individualisme, le capitalisme et le libéralisme et il se plaît avant tout à démythifier les grands de ce monde: Mick Jagger (<< can get no satisI faction»), Brigitte Bardot, Philippe Sollers, Lionel Jospin et Jacques Chirac, toute l'élite culturelle et politique est ridiculisée. Ils dégringolent de leur piédestal afin que l'auteur agacé puisse prendre leur place puisque, quel auteur ose interpréter les théories post-structuralistes de Deleuze comme une légitimation intellectuelle du porno et admettre publiquement préférer Pif le chien à l' œuvre de Samuel Beckett? Lointaine est l'époque où Graham Greene fut forcé, à la suite d'un procès retentissant, de présenter ses excuses à Shirley Temple. Dans un compte rendu du film Wee Willie Winkie, il avait noté à son sujet: «Shirley Temple est une naine qui a elle-même un enfant de sept 15

ans ». Le cas Houellebecq montre que de nos jours le citoyen commun ne peut rien contre l'élite littéraire. Celui qui décide quand même d'intenter un procès à Houellebecq risque justement de donner un coup de main à cet auteur avide de publicité. Aussi, à part un propriétaire de camping et un imam, renonce-t-on généralement à entreprendre un procès contre les écrits' diffamatoires' de Houellebecq ; les opposants préfèrent le ranger dans la catégorie' cabaret moderne' ou bien l'aborder avec un dédain railleur telle proviseur de la mosquée de Paris, Dali Boubakeur, qui, par suite des propos de Houellebecq sur l'Islam (<< Quand on lit le coran on devient aussitôt dépressif. Dépressif! ») se contenta de proclamer: « Quand je vois aboyer un chien enragé, cela ne me touche pas. J'adopte la même attitude face à ce monsieur». Houellebecq coquète avec les tabous et savoure pleinement l'attention négative que cela lui procure: « Je trouve les libertins sympathiques mais aussi les catholiques réactionnaires. J'aime trop de gens et c'est pourquoi on me déteste ». Dans Rester vivant, l'auteur définit ainsi l'attitude que l'écrivain devrait adopter face à son public: « Lorsque vous susciterez chez les autres un mélange de pitié effrayée et de mépris, vous saurez que vous êtes sur la bonne voie. Vous pourrez commencer à écrire» (11). Houellebecq semble vouloir provoquer chez ses lecteurs une sorte de catharsis à l'envers. Il déchaîne ainsi aussi bien de la sympathie que des réactions de refus et c'est probablement la raison la plus importante pour laquelle il est difficile à déchiffrer. Il aime mystifier, soutient des paradoxes et ses propos sont souvent lardés d'ironie. Par conséquent on n'a point de prise sur ses convictions. Comment aborder une telle œuvre? Nous avons décidé de soumettre les écrits de Houellebecq à une approche intertextuelle. En confrontant Houellebecq à des auteurs et penseurs reconnus tels Huys16

mans, Constant, Freud, Fuentes et Loti nous espérons pouvoir élucider les traits particuliers de son écriture et de sa pensée. Une telle approche intertextuelle nous permettra également de porter un jugement sur les qualités intrinsèques de son œuvre. Le concept d'intertextualité, issu des recherches de Bakhtine sur le roman, n'entre dans le vocabulaire critique qu'à partir des années 70, avec Julia Kristeva. Nous ne prenons pas l'intertextualité au sens strict. A part les commentaires sommaires de Bruno sur Kafka, Proust et Baudelaire dans Les particules élémentaires et les pastiches des poèmes de Guillevic dans Lanzarote, les références littéraires sont peu nombreuses dans les romans de Houellebecq: ses héros lisent de préférence des best sellers américains. La tradition littéraire ne semble être pour Houellebecq rien d'autre qu'un divertissement: Prévert est un imbécile, Sollers un vieux coureur qui ne réussit à tringler que de vieilles putes appartenant aux milieux culturels et Proust un déséquilibré tout imbu de vieilles choses. Aux yeux de Houellebecq, la célébrité culturelle n'est aujourd'hui qu'un médiocre ersatz à la vraie gloire, la gloire médiatique. Mais, comme nous allons le constater, Houellebecq se moque non seulement des grands classiques de la littérature mais aussi de genres artistiques reconnus. Il veut bouleverser l'art traditionnel :
Je n'ai jamais réussi à accepter les cantates de Jean-Sébastien Bach, La répartition y est trop parfaite entre le silence et le bruit J'ai besoin de hurlements, d'un magma corrosif, d'une atmosphère d'attaque Qui puisse écarteler le silence et la nuit. (Poésies, 31)

Houellebecq désire innover le genre romanesque, inventer une articulation plus plate, plus concise et plus morne, con17

çue pour peindre l'indifférence et le néant qui seraient symptomatiques de l'âme contemporaine. A cet effet, Houellebecq s'est inspiré surtout des genres de la paralittérature tels le récit de voyage, le roman utopique et la science-fiction. Il offre, en effet, un mélange nouveau. Par ailleurs, comme beaucoup de ses collègues actuels, il doit beaucoup à la pornographie. Catherine Millet, Frédéric Beigbeder, Virginie Despentes, parmi d'autres, dénoncent, comme lui, une certaine conception mécanique de la sexualité en nous confrontant avec des scènes sexuelles hautement standardisées qui illustrent à quel point la frontière entre érotisme et pornographie peut devenir floue en littérature. Nous y reviendrons dans notre conclusion. Houellebecq cherche à intégrer les différents modes de discours. A titre d'exemple, nous signalons que son premier texte portait sur H.P. Lovecraft et que son œuvre ultérieure est presque partout imprégnée des idées de cet auteur américain de science-fiction. Chez Houellebecq, comme chez Lovecraft, une haine absolue de la vie, aggravée d'un dégoût particulier pour le monde moderne préexiste à toute littérature:
Le monde est une souffrance déployée. À son origine, il y a un nœud de souffrance. Toute existence est une expansion, et un écrasement. Toutes les choses souffrent, jusqu'à ce qu'elles soient. Le néant vibre de douleur, jusqu'à parvenir à l'être: dans un abject paroxysme. [...] Aller jusqu'au fond du gouffre de l'absence d'amour. Cultiver la haine de soi. Haine de soi, mépris des autres. Haine des autres, mépris de soi. Tout mélanger. Faire la synthèse. Dans le tumulte de la vie, être toujours perdant. L'univers comme une discothèque. Accumuler des frustrations en grand nombre. Apprendre à devenir poète, c'est désapprendre à vivre. [...] Développez en vous un profond ressentiment à l'égard de la vie. Ce ressentiment est nécessaire à toute création artistique véritable. (Rester vivant, 10-11) 18

La science-fiction fonctionne chez Houellebecq, comme chez Lovecraft, comme échappatoire à la réalité quotidienne. Elle est avant tout une critique du présent. Houellebecq utilise des thèmes, motifs et situations de sciencefiction. Les particules élémentaires, par exemple, fourmille d'explications scientifiques concernant la manipulation génétique. Surtout à la fin du roman, l'auteur bascule du côté du discours, voire de l'article scientifique. Houellebecq y stipule que pour lutter contre la tendance irréversible au déclin, il n'est qu'un seul recours: la science. Dans Rester vivant, il explique à ce propos:
L'Occident, pour moi, est une entité qui disparaît, mais sa disparition est plutôt une bonne chose. Son rôle historique est fini. Cela ne veut pas dire que je sache ce qui va en résulter. Je décris une phase du déclin, mais sans percevoir ce déclin comme tragique. C'est juste tragique pour les individus, pas pour I'histoire de I'humanité. Parallèlement à ce déclin, l'influence technique reste vive, car la science est une chose puissante et intelligente, et intéressante en soi. À mon avis, l'Occident ne produit plus rien d'intéressant que sa science depuis bien longtemps. (11-12)

Les particules élémentaires se termine par un fantasme de toute-puissance. Michel appelle la naissance de l'homme nouveau, du nouvel Adam, doué de pouvoirs para-normaux. Comme Lovecraft dans beaucoup de ses romans, Houellebecq insiste sur la nature essentiellement périphérique de l'être humain. Houellebecq s'inscrit ainsi dans la lignée des auteurs de hard science qui essaient de développer des fictions crédibles à partir des données scientifiques du moment. Nous reviendrons amplement sur cet emprunt à la science-fiction au chapitre 2. On a reproché à Houellebecq de placer comme horizon l'anéantissement factuel de l'humanité. Houellebecq se plaît à relativiser l'humanité, à lui donner le statut d'une possibilité parmi d'autres, sans
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pour autant croire nécessairement que ce qu'il décrit va advenir. Tout au plus on saisit chez lui une envie de retourner à un monde moins matérialiste dominé par le matriarcat :
Pour la vingtième fois en quinze jours, j'ai tenté d'être terrorisé par les perspectives offertes par le clonage humain. Il faut dire que ça part mal, avec la photo de cette brave brebis écossaise (qui en plus, on a pu le constater au journal de TF 1, bêle avec une stupéfiante normalité). Si le but recherché était de nous faire peur, il aurait été plus simple de cloner des araignées. J'essaie d'imaginer une vingtaine d'individus disséminés à la surface de la planète, porteurs du même code génétique que le mien. Je suis troublé, c'est vrai (d'ailleurs même Bill Clinton est troublé, c'est dire) ; mais terrorisé, non, pas exactement. Est-ce que j'en serais venu à ricaner de mon code génétique? Pas ça non plus. Décidément, troublé est le mot. Quelques articles plus loin, je me rends compte que le problème n'est pas là. Contrairement à ce qu'on répète bêtement, il est faux de prétendre que' les deux sexes pourront se reproduire séparément'. Pour l'instant la femme reste, comme le souligne avec pertinence Le Figaro, 'incontournable' . L'homme par contre, c'est vrai, ne sert à peu près plus à rien. (Rester vivant, 90)

Houellebecq doit donc beaucoup à la science-fiction et, plus particulièrement, à Lovecraft, mais pour nous, l'intertextualité, condition de tout texte, ne se réduit pas uniquement à un problème de sources et d'influences. Nous ignorons si Houellebecq a lu les auteurs avec lesquels nous avons l'intention de le confronter et il n'est donc pas question d'influence directe. Nous rangeons sous l'étiquette 'intertextualité' tous les rapports possibles entre deux ou plusieurs textes. Avec Barthes nous envisageons la littérature comme un réseau à mille entrées. Dans S/Z Barthes affirme que l'intertextualité peut modifier notre appréhension des textes littéraires. Elle engage à repenser notre mode de compréhension des textes littéraires, à envisager la littéra20

ture comme un espace ou un réseau, une bibliothèque si l'on veut, où chaque texte transforme les autres qui le modifient en retour. Le texte est pluriel et par conséquent il faut que la lecture soit elle aussi plurielle:
Interpréter un texte, ce n'est pas lui donner un sens (plus ou moins fondé, plus ou moins libre), c'est au contraire apprécier de quel pluriel il est fait. Posons d'abord l'image d'un pluriel triomphant, que ne vient appauvrir aucune contrainte de représentation. Dans ce texte idéal, les réseaux sont multiples et jouent entre eux, sans qu'aucun puisse coiffer les autres; ce texte est une galaxie de signifiants, non une structure de signifiés; il n'a pas de commencement; il est réversible; on y accède par plusieurs entrées dont aucune ne peut être à coup sûr déclarée principale [...] de ce texte absolument pluriel, les systèmes de sens peuvent s'emparer, mais leur nombre n'est jamais clos, ayant pour mesure l'infmi du langage.!

Selon Barthes, il existe donc un plaisir de l'intertexte fondé sur la liberté d'établir des parcours dans une littérature résolument posée comme un texte infini.2 Dans Le plaisir du texte, il explique qu'A la recherche du temps perdu de Marcel Proust constitue pour lui l'œuvre matrice qui régit toutes ses lectures:
Lisant un texte rapporté par Stendhal (mais qui n'est pas de lui), j'y retrouve Proust par un détail minuscule. L'évêque de Lescars désigne la nièce de son grand vicaire par une série d'apostrophes précieuses (ma petite nièce, ma petite amie, ma jolie brune, ah petite friande!) qui ressuscitent en moi les adresses des deux courrières du Grand Hôtel de Balbec, Marie Geneste et Céleste Albaret, au narrateur (Oh! petit diable aux cheveux de geai, ô profonde malice! Ah jeunesse! Ah jolie peau!). Ailleurs, mais de la même façon, dans Flaubert, ce sont les pommiers nonnands en fleurs que je lis à partir de Proust. Je savoure le règne des formules, le renversement des origines,
!
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R. Barthes, 8/Z, Seuil, Paris, 1970, pp. 11-12.
R. Barthes, Le Plaisir du texte, Seuil, Paris, 1973, pp. 28-29.

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