Mississippi blues

Mississippi blues

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Description

Rien ne va plus pour Kerkadek. Son traitement, à base de whisky breton et d’héroïne pure, est si puissant qu’il voit la jungle pousser dans sa chambre et des serpents multicolores s’enrouler autour des pales de son ventilateur. Mais une nuit de tempête, il reçoit la visite d’un Archange, qui lui apprend qu’il a été choisi pour une mission: retrouver le célèbre Bluesman Robert Johnson dans le delta du Mississippi avant qu'il ne vende son âme. C'est l'avenir de l'humanité qui est en jeu, lui explique l'Archange. Pour mener à bien sa mission, Kerkadek devra voyager dans le temps.


Dans cette aventure comico-fantastico-musicale, le Comte Kerkadek parcourra les États-Unis des années 80 jusqu’aux années 30, il fréquentera les guitar heroes et les stars du rock, il rencontrera les Blues Brothers, des trafiquants de drogue, des bandits chinois, des contrebandiers de la Prohibition, des hippies fumeurs de chanvre et beaucoup de Bluesmen. Il échappera à la police de plusieurs États, aux triades, au Ku Klux Klan et affrontera le plus grand ennemi qu’un auteur de roman puisse imaginer.


Mississippi Blues est un roman inclassable. Fantastique, antéchronologique, musical, c’est le cinquième roman du Comte, et son hommage au Blues.


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Informations

Publié par
Date de parution 10 mars 2016
Nombre de lectures 13
EAN13 9781910628621
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Mississippi blues

Comte Kerkadek

 

 

 

Couverture réalisée par Laura Potier © 2016

Table des matières

MISSISSIPPI  BLUES

L’éther

Chapitre 1. Il était une fois en des lieux très lointains

Chapitre 2. 1931, quelque part dans le Mississippi

Chapitre 3. Le prochain Déluge

Chapitre 4. Le retour du Diable

Chapitre 5. Petite histoire du Blues

Chapitre 6. La dernière chance de l’humanité

Ecce homo

Chapitre 7. La mission de l’archange Gabriel

Chapitre 8. Les Blues Brothers

Chapitre 9. Où l’on retrouve Kerkadek

Chapitre 10. Le voyage dans le temps

Lafayette, Indiana Novembre 1982

Chapitre 11. Lafayette, Indiana, Novembre 1982

San Francisco, Californie Juillet 1965

Chapitre 12. San Francisco, Californie, Juillet 1965

Monterey, Californie 16-18 Juin 1967

Chapitre 13. Monterey, Californie, 16-18 Juin 1967, Monterey Pop Festival

Mississippi Delta 1930

Chapitre 14. Clarksdale, Mississippi, Décembre 1930

Chapitre 15. Quelque part sur la route entre Lafayette, Indiana et Los Angeles, Californie, Décembre 1982

Chapitre 16. Robinsonville, Mississippi, Décembre 1930

Chapitre 17. Woodstock, New York, Août 1969

Chapitre 18. Helena, Arkansas, Décembre 1930

Chapitre 19. Crossroads, croisement des US Routes 49 et 61, près de Clarksdale, Mississippi, Janvier 1931

À propos de l’auteur Comte Kerkadek

MISSISSIPPI
BLUES

Roman

 

 

 

 

 

« Pour moi, jouer le blues était un moyen de
m’évader de l’alignement méticuleux des
portées, avec leurs mesures comme autant de
barreaux de prison et leurs notes entassées
derrière comme des détenus à la mine triste. »

 

Keith Richards

L’éther

Chapitre 1.
Il était une fois en des lieux très lointains

C’étaient des morts sans expérience. Lui était blanc et mince, vêtu d’un jean et d’un pull noir, avec de petites lunettes rondes qui lui donnaient cet air fiévreux. L’autre, un homme noir aux cheveux blancs et aux chemises colorées portées par-dessus la ceinture, promenait son regard sur son auditoire comme un baume apaisant.

Derrière eux, des ascenseurs silencieux glissaient du haut vers le bas, accrochant les lueurs filamenteuses qui jaillissaient des immenses fenêtres. L’Omniscient se pencha et contempla le spectacle des océans illimités. Sa silhouette se découpait dans la lumière irisée. Tous l’observaient sans un mot.

Tous les temps vivaient en Lui à tous les instants. Rien n’était oublié, tout était dans tout. De vivre avec ça, Il n’en pouvait plus. Il y avait des moments où sa colère envers le genre humain l’empêchait de respirer. À ces instants, il aurait voulu tous les tenir dans ses mains et les foudroyer. Mais si Lui perdait espoir, alors que deviendraient-ils ?

La liste était longue :

Les guerres.

Les attentats-suicides.

Les massacres dans les écoles d’enfants.

Les enfants qui se font exploser dans les mosquées et les églises.

Les fous de Dieu qui abattent les inconnus dans la rue en riant.

Le meurtre absurde, l’infamie, glorifiées, érigées en culte de la mort de soi et des autres.

Et les pandémies, les cataclysmes, les famines, les terres et les océans ravagés. L’homme n’avait encore rien vu.

Que restait-il de sa Création ? Depuis le commencement il avait été écrit qu’un jour tout ceci finirait mal. Mais parmi ses plus proches, la rumeur courait qu’il pourrait avancer la date.

Il hésitait. Tout recommencer. Le cataclysme salvateur.

Le Déluge.

La première fois, c’était il y a bien longtemps.

Mais de leur sort Il se préoccupait toujours.

Plutôt que de prendre une décision précipitée, il avait convié ces deux hommes, l’homme blanc et l’homme noir. Contre l’avis de ses proches conseillers, lesquels abhorraient toute forme de procrastination et voulaient qu’il agisse enfin.

Et Il leur avait dit ceci :

— Vous êtes des exemples de courage et d’intelligence. Tous les deux, à votre manière, vous avez compris l’humanité.

Ils le regardaient sans comprendre.

— J’ai besoin de vous…ajouta t-il.

— Mais….

— Revenez me voir avec une idéequelque chose pour changer ça…finit-Il d’un grand geste englobant qui signifiait Tout.

— Le Déluge, et qu’on en finisse…dit une femme à tête de harpie.

— Je veux que ces souffrances cessent, dit-il en l’ignorant. Mais revenez vite, je commence à perdre foi dans les humains.

Chapitre 2.
1931, quelque part dans le Mississippi

Robert Johnson est né le 8 mai 1911 à Hazelhurst dans le Mississippi. À l’époque, l’État du Mississippi est le plus pauvre des États-Unis. Son économie, fondée sur la culture du coton et le travail des esclaves, a été profondément bouleversée par la guerre de Sécession. Si les esclaves noirs recouvrent la liberté en 1865, la vie n’est pas simple dans le Mississippi ségrégationniste. Toute occasion est bonne pour rappeler au noir qui est le véritable maître : arrestations arbitraires, lynchages arbitraires, jugements arbitraires, pauvreté généralisée.

Sa maman, Julia Major Dodds, aime avoir des enfants avec différents hommes, plus jeunes qu’elle de préférence. Elle est mariée à Charles Dodds, un homme relativement prospère mais qu’une dispute avec des propriétaires terriens blancs a forcé à quitter la belle ville d’Hazelhurst de façon précipitée afin d’éviter une punition arbitraire. Julia a dix enfants. Apparemment le père naturel de Robert Johnson n’est pas Charles Dodds, c’est un homme dix ans plus jeune que Julia, un certain Noah Johnson, dont on ne sait pas grand-chose si ce n’est qu’il n’hésita pas à coucher avec une honnête femme mariée. À l’âge de deux ans, Julia envoie Robert vivre à Memphis avec son père Charles Dodds. Quand il a huit ans, Robert quitte Memphis et rejoint sa mère qui habite à l’époque (nous sommes en 1919) dans le Mississippi Delta (delta du Mississippi, qui n’a rien à voir avec le delta du Mississippi, situé au sud de la Louisiane) vers Tunica et Robinsonville, où elle vit remariée avec un homme du nom de Dusty Willis. Elle a quarante-cinq ans à l’époque ; Dusty Willis est un beau mâle de vingt et un ans.

Selon le témoignage d’un de ses camarades de classe, Robert est souvent absent, ce qui laisse à penser que Robert a pu partager sa vie entre Tunica, dans le nord du Delta, et Memphis, dans le Tennessee. Selon le témoignage du même camarade de classe, Robert jouait bien de l’harmonica. En revanche, il n’est fait aucune mention de ses aptitudes à la guitare.

D’après Son House, célèbre musicien de Blues, Robert Johnson était un très bon joueur d’harmonica mais un très mauvais joueur de guitare.

Dans les années dix et vingt, le Blues c’est la vie. Et si l’harmonica, c’est beau, il n’y a pas de Blues sans guitare.

Robert adopte le nom de son père naturel et devient Robert Johnson. En février 1929, à l’âge de dix-huit ans, Robert épouse une jeune fille de seize ans, Virginia Travis, qui meurt en couches quelques mois plus tard. À l’époque, la rumeur veut qu’il s’agisse d’un châtiment divin : Robert est puni pour ses chansons mécréantes.

Chanter des chansons mécréantes, passer des chœurs des Églises baptistes à la vie errante de joueur de Blues, c’est « vendre son âme au Diable », « selling your soul to the Devil ».

On retrouve Robert Johnson à Martinsville. Il a fait un enfant à une jeune femme du nom de Vergie Mae Smith. Il épouse une autre femme en mai 1931, Caletta Craft. Robert et Caletta s’établissent à Clarksdale dans le Mississippi en 1932. Comme Virginia Travis, Caletta meurt en couches, et Robert Johnson disparaît sur la route une fois pour toutes. Il sera musicien, vagabond, chanteur itinérant.  

Toujours selon le témoignage de Son House, témoignage ambigu mais que recoupent d’autres témoignages, Robert Johnson revint un jour de 1931 complètement transformé. Non seulement Robert joue de la guitare merveilleusement, mais sa technique est si extraordinaire qu’elle est jugée miraculeuse.

De nos jours, nombreux sont les musiciens qui considèrent Robert Johnson comme le plus grand Bluesman de tous les temps. Tous le voient comme l’un des plus grands guitaristes, voire le plus grand guitariste qui ait jamais vécu.

Eric Clapton l’adule. Il a composé un album entier consacré à sa mémoire. Certains disent qu’il est la plus grande influence musicale du vingtième siècle. La première fois que Keith Richards écouta un disque de Robert Johnson, il fut persuadé qu’il y avait deux guitares, et pas une. Personne n’a jamais entendu une technique aussi extraordinaire. Or, ce que l’humanité ne comprend pas est miraculeux.

* * *

Une nuit d’hiver 1931, une silhouette avance sur la route. En s’approchant, on aperçoit un homme avec un chapeau sur la tête qui tient une guitare de la main droite. Les contours s’estompent en raison de l’obscurité. Puis les nuages s’écartent et la lune éclaire son visage. Il est jeune et beau. Dans ses yeux, on lit une immense lassitude.

Il n’y a pas beaucoup de vent dans le delta du Mississippi. Le jour, les méandres du fleuve se rident avec une langueur qui semble communicative à tous les habitants des plaines cotonnières.

Comme il n’y a pas beaucoup de vent dans le delta, les nuages qui survolent les centaines de méandres du Mississippi évoquent un temps immobile, ce qui donne tout loisir aux habitants du delta de s’occuper des choses importantes : le banjo, l’harmonica, la guitare, le Blues, l’église, la famille, le poulet grillé et le whisky. Si ce n’est qu’à cette heure-ci, les habitants du delta dorment, et qu’un homme seul marche sur la route éclairée (ou pas) par la lune.

Cet homme avec son chapeau sur la tête n’a pas l’air d’un vagabond. Sa situation de joueur itinérant contraste avec sa tenue de dandy élégant, les couleurs chatoyantes de son costume disparaissant dans un temps révolu qui n’existe aujourd’hui qu’en noir et blanc.

La couleur ne sera inventée dans le Vieux Sud qu’en 1939 avec « Autant en emporte le vent », premier film fait avec une technique révolutionnaire à l’époque, le technicolor, et film qui s’intéresse au sort des gens de couleur.

Si l’on s’éloigne, la silhouette de l’homme s’estompe avant de réapparaître brièvement car un nuage libère la lune. Il est blafard, mais ses traits ne trahissent aucune angoisse. Il vient de perdre sa femme quelques mois plus tôt. Il n’a que vingt ans même s’il en fait facilement cinq de plus. Son visage est longiligne, fin, très beau, on aurait pu dire d’une jolie coloration caramel si la couleur avait été inventée. Mais nous sommes en 1931, huit ans avant la sortie de « Autant en emporte le vent » en technicolor, et seulement quelques mois après la grande crise de 1929, qui aurait ruiné la population noire du Mississippi s’ils n’avaient été déjà si pauvres.

Ce qui étonne, rayon de lune permettant, c’est la forme et la longueur des doigts de l’homme qui s’avance sur la route. Ils sont fins et longs. Et d’une souplesse qui surprend l’œil, des doigts arachnéens, dira-t-on.

Robert Johnson a un gros problème. S’il joue bien de l’harmonica, c’est un piètre joueur de guitare.

La guitare, héritière du banjo, est l’instrument roi du Blues. Il sait qu’il doit maîtriser la guitare s’il veut devenir plus qu’un simple Bluesman des routes. Il a demandé à Isaiah Zinnerman[Note_1] : « Uncle Ike, c’est mieux, non ? ». La réponse muette, cet œil qui fait trois tours sur lui-même… À ces moments, il voudrait mourir.

Personne ne prend Robert au sérieux. À l’époque, il ignore qu’il deviendra celui que les mélomanes blancs du Blues revival appelleront la plus grande influence musicale du vingtième siècle.

Robert ne se fait pas à son sort. Être Bluesman, c’est sa destinée. Il en rêve toutes les nuits. Rien ni personne ne peut se mettre en travers de sa route.

Le voici qui approche de l’intersection de la Route 49 et de la Route61. Il n’est pas loin de Clarksdale. Les deux routes se coupent à angle droit au milieu de la vallée. Robert regarde vers l’Ouest, il regarde vers l’Est. Puis il tombe à genoux, se prend la tête entre les mains. On entend des sanglots. Robert pleure :

Ayez pitié, Seigneur, maintenant sauvez le pauvre Bob, s’il vous plaît.

Robert reste à genoux. Il répète, mais d’une voix plus plaintive, presque résignée :

Ayez pitié, Seigneur, sauvez le pauvre Bob…S’il vous plaît.

Une voiture noire passe sur la Route 61, ralentit à peine et le dépasse sans même le voir.

Encore vingt minutes et Robert aperçoit au loin une silhouette qui avance. Et plus la silhouette s’approche, plus Robert se rend compte que l’individu était en réalité plus loin qu’il ne l’avait d’abord cru. Mais alors, comment est-ce possible ? se dit Robert. Cet individu est énorme, et très noir. Robert aime bien les femmes à la peau plus claire, et il ne juge pas les hommes en fonction de la couleur de leur peau, mais pourtant, même par nuit noire, même dans un monde d’un passé révolu en noir et blanc, cet homme se distingue par sa peau couleur d’ébène.

Dans la nuit noire (car les nuages viennent une nouvelle fois de se glisser entre Robert et la lune et les étoiles), il ne voit rien. Il sait qu’il est encore vivant en sentant la fraîcheur du vent et le bruissement des plants de coton tout autour de lui.

Arrivé à hauteur de Robert, l’homme s’immobilise. Il le regarde sans un mot. Robert hésite à engager la conversation, mais ce silence devient de plus en plus oppressant. Enfin, c’est Robert qui se lance :

— Qui…qui êtes-vous ?

— À ton avis ?

— Je…Je ne sais pas.

— Tu trembles. Tu as peur ?

— Ou…Oui.

— Que veux-tu ?

— Je…Je ne sais pas.

— Si, tu sais. Tu n’es pas là par hasard. Qui es-tu ?

— Je…Je.

— Tu es un Bluesman qui ne sait pas jouer le Blues.

— Mais…

— Ne réponds pas. Tu as le choix. Maintenant, écoute…

Il se tourne et baisse le ton. Nous sommes trop loin et ne pouvons rien entendre, si ce n’est la voix de l’homme immense, mélodieuse, et douce, presque féminine.

Les deux hommes parlent pendant une minute ou deux. Puis l’homme énorme se saisit de la guitare que Robert tient toujours de la main droite, et il se met à jouer quelques notes. Il sort une septième corde, la tend le long du manche entre les frettes. Après quoi il accorde la guitare, lui tend et s’en va.

Cette nuit-là une légende est née.

Chapitre 3.
Le prochain Déluge

Ils ne supportaient pas ce temps éternel, monocorde, permanent comme des nuages qui s’immobilisent. Et surtout, l’absence de musique était cruelle. La harpe, c’était beau, mais seulement au début. Tous deux aimaient la musique. Tous deux aimaient le Blues.

Et du Blues, ils avaient beau en chercher, ils n’en trouvaient pas.

Alors, bien que dépassés par l’ampleur et la nature de la mission qu’Il leur avait confié, ils s’enivrèrent de travail.

Ils parlèrent avec des historiens, des philosophes, des théologiens, des sémiologues, des historiens des civilisations, des historiens de l’art, des géographes, des démographes, des sismologues, des mathématiciens, des physiciens, des écologistes, mais aussi des militaires, des médecins, des polémologues, des artistes, des écrivains, des musiciens. Ils passèrent un temps indéterminé à élaborer des théories, allant des plus simples aux plus complexes, des plus complexes aux plus simples, partant d’intuitions qu’ils cherchaient à valider par des chiffres, parfois nées d’une pluralité de chiffres qu’ils vérifiaient grâce à une intuition.

Ces théories, elles sont déjà oubliées, parce que rien n’est enregistré, ni noté, ni archivé dans ce monde qui suit son cours comme un fleuve qui jamais ne change d’apparence.

Après un temps indéterminé mais fort long, les deux hommes n’étaient pas arrivés à la moindre conclusion. C’est là que le hasard s’en mêla.

Ce jour-là, ils marchaient sous les interminables arcades, bercés par la musique féerique des oiseaux et le bruissement des feuillages.

Ils virent deux corbeaux qui volaient côte à côte dans un horizon doré tournant à l’orangé au loin, aux confins de l’éternité.

C’est alors qu’ils entendirent un air. Cela venait de loin, mais surtout, ce n’était pas de la harpe. Quand la harpe était mélodieuse, prévisible, cette musique était imprévisible, lancinante. Désespérément humaine.

C’était du Blues.

Lui aimait Bob Dylan, Les Beatles, les Rolling Stones. L’autre, l’homme noir aux cheveux blancs, c’était plutôt Tracy Chapman, Johnny Clegg, ou les « Musiques du monde ». Mais tous deux aimaient le Blues.

L’homme jouait assis sur un banc. Posée sur ses jambes croisées, une Gibson des années trente. De sa main droite, il faisait du finger picking[Note_2] ; de sa main gauche, un bottleneck slide[Note_3].

Avec sa salopette, son chapeau rejeté en arrière, l’homme était habillé comme dans une région rurale des années trente. Il avait l’apparence physique de l’âge qu’il avait en mourant, cinquante-deux ans. Ce qu’ils remarquèrent aussi, c’est qu’il était aveugle. Ils savaient bien que le temps pressait, qu’ils n’avaient pas l’éternité, mais c’était la première fois qu’ils écoutaient de la vraie musique, et ils s’assirent sur le banc à ses côtés. En fermant les yeux, ils découvrirent aussitôt un paysage de champs de coton frémissant au vent, des fleurs blanches et brillantes qui se balançaient à la surface comme la crête argentée des vagues.

I went to the crossroads, fell down on my knees
I went to the crossroads, fell down on my knees
Asked the Lord above, “Have mercy, now save poor Bob, if you please”[Note_4]

L’homme plus âgé se pencha vers le noir aveugle habillé comme dans les années trente, et lui dit doucement de son accent chantant :

— Bonjour, mon ami, ça va ?

— Ouais, mec, ouais, ça va…

— Excusez-moi, qui êtes-vous ?

And went to the crossroad, mama, I looked east and west
And went to the crossroad, mama, I looked east and west

Le chanteur posa sa guitare et de sa main lui toucha le bras, remonta jusqu’à l’épaule, effleurant les broderies de la chemise blanche portée par-dessus la ceinture.

Willie Brown ! dit-il en souriant et en tendant la main.

— Willie Brown ?

Il lui serra la main. Willie leur expliqua qu’il avait joué avec Charley Patton, Son House, Robert Johnson.

Ces noms ne leur disaient pas grand-chose. Willie leur raconta la longue histoire du Blues, à sa façon, de sa naissance à Dockery Farms jusqu’au Chicago Blues, dont il avait connu les débuts. La suite, il ne la connaissait pas, puisqu’il était mort.

L’avantage de cette vie dans l’Au-delà, c’est que le facteur temps avait totalement disparu. Les deux hommes eurent donc la patience d’écouter la narration non structurée, non linéaire, de celui qui avait vécu ce qu’il racontait.

Puis ils lui racontèrent comment le monde après 1952 avait changé. Willie Brown se sentit tellement déprimé par leurs histoires qu’il se mit à pleurer.

C’est quand l’homme blanc demanda à Willie ce qui à son avis était la cause des malheurs du monde qu’ils comprirent enfin.

Willie Brown n’eut pas la moindre hésitation :

But it’s the devil, boys! It’s the devil.

Le Diable.

Lucifer. Belzébuth. Satan. Le prince des ténèbres.

Le Diable. Comment ne pas y avoir pensé ? C’était évident. Depuis que l’humanité ignorait le Diable, il s’en donnait à cœur joie.

À la fin de la journée, ils demandaient une nouvelle audience.

Avec Lui.

Chapitre 4.
Le retour du Diable

— Le Diable n’a pas disparu à la Renaissance. Il est toujours là. L’ignorer ne l’a pas rendu moins dangereux. Bien au contraire...

L’homme noir aux cheveux blancs parlait depuis dix minutes. Sa voix chantante magnétisait les anges :

— Depuis le Seizième siècle, le Diable fait des pactes.

— Des pactes ?

— Oui, avec des hommes influençables.