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Mont Salvage

De
322 pages

A une époque que nous ne saurions préciser au juste, mais qui remonte au delà de Charlemagne, le roi Gabor régnait sur le pays des Jaccetans, une de ces curieuses contrées dont l’histoire et la géographie sont encore un peu nébuleuses.

Le royaume de Jaccetan n’en est pas moins un très beau pays, où l’hiver est plus doux que le nôtre, et où le soleil est plus chaud.

Le bon roi Gabor avait beaucoup de soucis, et, pour s’en distraire, il partait de temps en temps en expédition de chasse.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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Stella Blandy
Mont Salvage
I
SUR LES GRANDES-BLEUES. — LA RÉCEPTION DE L’AMI. — UNE PROMESSE ROYALE
A une époque que nous ne saurions préciser au juste , mais qui remonte au delà de Charlemagne, le roi Gabor régnait sur le pays des J accetans, une de ces curieuses
contrées dont l’histoire et la géographie sont enco re un peu nébuleuses. Le royaume de Jaccetan n’en est pas moins un très b eau pays, où l’hiver est plus doux que le nôtre, et où le soleil est plus chaud. Le bon roi Gabor avait beaucoup de soucis, et, pour s’en distraire, il partait de temps en temps en expédition de chasse. Il n’avait pas be soin de trop s’écarter de sa capitale Jacca : elle était située à dix lieues d’u ne chaîne de montagnes qui séparait le pays des Jaccetans d’une contrée plus septentrional e, soumise à un autre monarque. Les communications entre les deux royaumes étaient rares et difficiles, tant ce massif de rocs était formidable. Ces montagnes étaient si escarpées, si enchevêtrées de pics et d’abîmes, qu’on osait à peine explorer leurs premiers contreforts ; néanmoins elles offraient un bel horizon à l’œil, et les Jaccetans les nommaient lesGrandes-Bleues,cause de leur à belle teinte foncée se dessinant sur l’azur du ciel . C’était sur les premiers coteaux qui s’élevaient de la plaine que le roi Gabor aimait à chasser le daim, le chevreuil et le sanglier ; mais un jour il voulut pousser jusqu’au mont Salvage, qui n’avait jamais eu l’honneur de vo ir défiler les chasses royales sous ses futaies séculaires. Cette fantaisie décontenança les seigneurs qui suiv aient le roi et contraria jusqu’aux plus humbles piqueurs. Les premiers murmurèrent que lques observations au sujet des fourrés qui intercepteraient la poursuite, des fond rières où l’on enfoncerait, des ravins au fond desquels un élan mal calculé pourrait préci piter chevaux et cavaliers ; quant aux piqueurs, trop petits personnages pour oser éme ttre leur avis, ils jetèrent des regards attendris sur leurs chiens préférés, croyan t déjà les voir le flanc ouvert ou l’échine rompue par la dent des loups et des ours q ui, suivant les dires populaires, étaient les seuls hôtes du mont Salvage. Mais le ro i Gabor ne tint nul compte de ces objections respectueuses, ni de celles qui n’étaien t formulées que par des jeux de physionomie, et il dit : — En avant ! en s’affermissant sur sa selle. La course fut longue ; la chasse accidentée et rude , mais fructueuse. Quand une sonnerie de cor réunit tout le monde dans une clair ière pour le repas de midi, les valets de chiens avaient disposé en trophée sur des claies de branchages trois gros sangliers et un jeune isard. On déballa les vivres, que portaient des mules caparaçonnées de filets ornés de pompons, et le roi , toute étiquette étant rompue dans ces parties de chasse, invita les seigneurs de sa suite à dîner avec lui ; mais, laissant ses convives fêter le bon vin que des page s leur versaient, il les quitta bientôt pour s’aller promener tout seul dans la montagne. S on écuyer Philéas voulait l’accompagner.  — Non, non, lui dit le roi. Dis qu’on m’attende ic i jusqu’à ce que je revienne. Je veux aller tout seul jusqu’au haut du mont Salvage, pour voir si, comme on l’assure, d’autres montagnes se dressent derrière, aussi nomb reuses que les chênes de ses pentes.  — La montée sera longue et ardue, soupira Philéas en levant la tête vers la cime, qui apparaissait nue et rocailleuse au-dessus d’une ceinture de forêts. — Oui, fit le roi, et mon épée s’accrocherait à to us les buissons. Garde-la moi. Le fidèle écuyer reçut l’arme d’un air si anxieux q ue le roi Gabor ajouta en riant : — En cas de méchante rencontre, j’ai mon épieu et mon couteau de chasse. Philéas ne s’était pas trompé ; le roi mit plus de deux heures à atteindre, non pas la cime du mont Salvage, mais une assez grande élévati on au-dessus du niveau de sa forêt de chênes et de pins. De là il vit se déroule r devant lui une multitude d’autres
pics ; les uns hérissés de bois, les plus hauts coi ffés d’un bonnet de neige immuable ; tous si rapprochés que les gorges herbues qui les s éparaient ne paraissaient que de minces lignes vertes. Le bon Gabor admira ce panorama grandiose et les je ux des rayons solaires qui teignaient de rose et de reflets nacrés les neiges lointaines ; puis il se souvint à son tour de sa qualité de roi, qu’il avait prétendu oub lier au cours de cette promenade. Il songea que ces montagnes rendaient la frontière de son royaume inexpugnable, et il s’en réjouit, car il aimait son peuple et tra vaillait de tout son pouvoir à la prospérité de son pays. On lui avait appris dans sa jeunesse q ue les Grandes-Bleues s’étendaient d’une mer à l’autre, et que vers les d eux rivages la chaîne de montagnes s’abaissait de façon à laisser quelques passages pr aticables ; mais son royaume était situé derrière les contreforts les plus épais, la t radition l’assurait, et il venait de le vérifier lui-même. Il se prit donc à descendre avec plus de plaisir encore qu’il n’avait monté. L’air vif de ces hauteurs avait communiqué au roi G abor cette singulière gaieté qu’ont connue tous ceux qui ont gravi des montagnes ; il se sentait agile, léger ; le mouvement l’enivrait ; pour un peu il eût chanté en tournant autour des rochers de basalte ou de granit qui obstruaient la descente ; il y avait pourtant des passages difficiles dont il ne se défiait pas assez. Après a voir trébuché plusieurs fois, il dut se servir de son épieu comme d’un bâton, et en enfonce r le fer dans ce sol caillouteux pour y trouver un point d’appui à chacun de ses sau ts. Comme il allait se lancer sur une pente plus rapide que les autres, son épieu se brisa, et l’élan déjà pris précipita le promeneur le long d’une pente pierreuse qui s’arrêt ait heureusement dix pieds plus bas, sur une plate-forme bordée de genêts. La chute avait été si rapide que le roi fut un inst ant étourdi ; il revint vite à lui en sentant rouler sur son corps les cailloux que sa dé gringolade avait entraînés ; tout en se tâtant pour constater qu’il n’était pas blessé, mais seulement endolori, il rit beaucoup de cet incident, qui aurait fort compromis sa majesté s’il y avait eu des témoins. Par bonheur tous ses gens étaient encore l oin ; de cette plate-forme, au-dessous de laquelle s’élevaient les premières frond aisons de la forêt, le roi apercevait la clairière où il les avait laissés. Obéissant à s es ordres, les seigneurs de sa suite étaient encore attablés, et, à cette distance, ils apparaissaient si petits qu’on eût dit une fourmilière d’êtres microscopiques remuant sur quatre brins d’herbe. Cette chute avait fait dévier le roi Gabor de la di rection qu’il avait prise en montant, et il ne fut pas fâché d’avoir à s’en retourner par un nouveau chemin ; mais, avant de quitter la plate-forme, il voulut en faire le tour, se promettant d’y revenir avec Philéas. Il avait eu, en tombant, la sensation vague d’avoir fa it fuir quelque hôte sylvestre ; il lui avait semblé voir se glisser quelque chose de brun et entendre un pas furtif. Pourtant, depuis qu’il était debout, rien ne bougeait autour de lui ; pas un mouvement n’agitait l’épais fourré au-dessous de la baie de genêts. En faisant le tour de la plate-forme, le roi aperçut tout à coup une excavation dans le mass if de rochers ; elle était d’entrée un peu basse, et Gabor comprit que, chevreuil ou is ard, l’animal effrayé s’était tapi là. La grotte, à demi voilée de lierres pendants et de sedums échevelés, était profonde et, partant, assez sombre ; mais le roi n’hésita pa s à s’y engager. Il était pris du désir de rapporter quelque butin d e sa promenade, et de ne devoir qu’à son habileté la dernière pièce tuée dans cette chasse. La sécurité avec laquelle il avait parcouru la montagne l’enhardissait d’ailleur s. Bien qu’il regrettât d’être privé de son épieu, il se crut suffisamment armé de son cout eau de chasse ; il le tira et s’engagea sans crainte dans la pénombre de la grotte.
Il marchait avec précaution et avec une expérience de chasseur. Bientôt il vit luire dans l’obscurité deux yeux qui ressemblaient à deux globes d’or en fusion ; une sorte de masse hérissée se mouvait lentement, et un souff le âpre, qui devenait de plus en plus fort, se faisait entendre. Le roi, tout brave qu’il était, revint sur ses pas, mais en faisant toujours face à l’animal, qu’il regrettait d’avoir dérangé. Il n’ét ait pas armé pour un combat corps à corps contre un ours, si c’en était un, et ne désir ait pas que celui-ci se crût obligé de reconduire son visiteur ; mais la rareté des relati ons sociales rendait peut-être les hôtes de ces forêts tout à fait pointilleux en mati ère d’étiquette : car pour chaque pas que le roi faisait en arrière, l’ours en faisait de ux en avant. Gabor parvint enfin à la plate-forme et se crut sauvé ; mais l’ours apparut presque aussitôt à l’entrée de la grotte ; il se dressa sur ses pieds de derrière, et parut attendre, d’un air profondément sournois, que son adversaire se décidât à l’offensi ve ou à la retraite. Ils étaient à six pas l’un de l’autre et se regarda ient fixement. Le roi serrait le manche de son couteau de chasse et ne savait à quoi se résoudre. L’attitude de l’animal l’intriguait. L’ours n’avait pas faim évid emment. Dans cette saison d’automne, il pouvait trouver du miel et des fruits dans la fo rêt, et, s’il était de goûts carnivores, des daims et des isards à foison. Cette sorte de cu riosité menaçante, qui cependant semblait mêlée de crainte, faisait croire au roi Ga bor que l’animal rencontrait un homme pour la première fois. Qu’y avait-il à faire ? S’enfoncer dans la forêt av ec un compagnon de cette taille et de cette endenture sur les talons n’était guère pru dent. L’attaquer tout de suite, c’était hasardeux. Appeler les chasseurs par la sonnerie de combien connue qui les groupait en chasse autour de leur roi n’était point chose pr aticable. Il leur aurait fallu plus d’une heure pour le rejoindre. L’ours, las peut-être de c ette incertitude, se mettait à grogner sourdement ; il pouvait s’élancer d’un bond sur son adversaire, qui aurait ainsi perdu le bénéfice de l’attaque. Mieux valait risquer cet exploit dont la réussite d evait être à jamais mémorable dans les fastes cynégétiques des Jaccetans. Le roi fondi t sur l’animal, le couteau levé. Le choc fut horrible, et la lutte très courte. Le bras armé de Gabor retomba inerte, saisi par une griffe puissante qui s’enfonçait dans ses m uscles ; un museau velu, armé de crocs d’ivoire, frôla la face du roi, qui se vit pe rdu. Il ferma ses yeux, devant lesquels passait une nuée d’éclairs. Un frisson courut par tout son être... Tout à coup, le museau de la bête féroce s’éloigna, sa griffe se retira sanglante, emportant avec elle presque toute la manche de l’ha bit de chasse, et quand le roi ouvrit les yeux, blême de son agonie commencée, il vit l’ours accroupi aux pieds d’un homme qui flattait son pelage de la main en lui dis ant : — Eh bien ! l’Ami, tu fais donc bonne garde ? L’ours laissait entendre une sorte de ronron joyeux en frottant sa grosse tête contre les jambes nues de cet homme, avec la satisfaction d’un animal domestique caressé par son maître. Ni l’un ni l’autre ne s’occupaient plus de Gabor, qui s’assit sur un quartier de roche à l’entrée de la grotte et qui dé noua sa ceinture de soie pour bander son bras droit, dont il souffrait cruellement. Il était d’une trempe d’âme assez forte pour ne pas se laisser absorber par la souffrance physique au point de perdre le sentiment de la situation. Quand l’essoufflement de la lutte fut passé et que les pu lsations de son cœur eurent repris leur cours normal, il regarda le groupe que formaie nt, à trois pas de lui, l’homme et l’ours, et il trouva que ce dernier n’était pas le plus féroce d’aspect. L’homme, de taille gigantesque, portait pour vêteme nt une sorte de sayon fait de
peaux d’agneaux cousues ensemble, le poil frisé en dessus ; ses sandales de bois étaient maintenues par des bandelettes rouges qui s e croisaient sur ses jambes nues ; un petit chapeau de feutre sans rebord et finissant en pointe emboîtait sa tête et s’attachait sous son menton par une fine courroie d e cuir ; une masse de longs cheveux blonds, qui se répandaient sur ses épaules, sortait de cette coiffure inusitée. D’un ton plus clair, et semblable à l’ambre le plus pâle, deux longues moustaches tombaient de chaque côté de la bouche de cet homme, qui portait la tête haute et raide, et dont les yeux glauques avaient des lueurs étranges ; quand il se baissait pour caresser l’ours, la hache d’acier pendue à sa ceint ure de cuir frôlait la courte lance qu’il tenait de la main droite, et les deux armes, en se heurtant, faisaient entendre un tintement-métallique. Le roi Gabor n’avait jamais vu d’homme aussi grand et aussi blond, et il ne pensait pas qu’il s’en trouvât si près de ses États. Il sav ait par tradition que les races du Nord, qui ont si souvent parcouru le Midi, y avaient éton né les populations par leur stature gigantesque et leur férocité. A considérer cet homm e, il songea à ces contes de géants dont les mères crédules de son pays effrayai ent encore leurs petits enfants, en faisant avec de l’histoire la légende, comme cela s e pratique en tous lieux ; mais il ne comprenait pas pourquoi cet être sauvage ne daignai t ni le regarder ni lui adresser la parole après l’avoir sauvé d’un péril imminent. Ce n’était pas timidité de la part de cet homme ; sa pose témoignait plutôt d’une sorte de di gnité farouche. Il y avait peut-être là un désir bizarre de manifester sa puissance sur les bêtes féroces de la forêt : car, après avoir longtemps caressé l’ours, cet homme lui dit :
Eh bien ! l’Ami, tu fais donc bonne garde ?
— C’est bien, l’Ami ! va-t’en... par ici... va ! L’ours obéit comme un chien et disparut vers les ha uteurs du mont Salvage. Son maître alla se placer sur la plate-forme, croisa se s bras sur sa poitrine et se mit à regarder au loin vers la clairière où les chasseurs faisaient halte. De temps en temps, il frappait du pied et haussait les épaules en seco uant d’un air de colère sa longue chevelure. Le roi Gabor, qui l’observait tout en reprenant ses esprits, se crut enfin assez dispos
pour se remettre en route ; mais il haïssait trop l ’ingratitude pour s’esquiver de la plate-forme sans adresser ses remerciements à celui qui l ’avait secouru, dût-il en être mal accueilli. Il détacha de son cou sa chaîne d’or, à laquelle pendaient cinq grosses perles, alla droit à l’homme, lui toucha le bras po ur l’obliger à se retourner, et, sans être déconcerté par le regard hautain qui tomba sur lui, il lui dit avec une dignité vraiment royale :  — Consentirez-vous à accepter, non pas certes un p résent, mais un souvenir de celui auquel vous venez de sauver la vie ? L’homme ne décroisa pas les bras :  — De l’or ! répondit-il en toisant d’un regard iro nique sa tunique usée, ses pieds nus ; de l’or, à quoi bon, et qu’en ferais-je ? Ce que je souhaiterais de vous, vous ne voudriez et ne pourriez peut-être pas me l’accorder ; et savez-vous ce que je me demandais en regardant vos amis qui festoient là-ba s ?... C’est si je n’ai pas mal fait de vous secourir. Vous allez livrer le secret de ma retraite, amener cette cohue dorée dans ma montagne, et cela par ma faute : je n’avais qu’à laisser faire l’Ami... Mais, pour être devenu un sauvage, on ne cesse pas d’être un homme, et c’est l’instinct humain et non ma volonté qui m’a fait terrasser l’A mi. Allez, parlez ; revenez avec votre bande hanter mes futaies et mes rochers. Il n e me restera qu’à m’enfuir plus loin, qu’à chercher un refuge près des nids d’aigles, der rière les abîmes que l’isard n’ose franchir. Partez, vous dis-je, afin que je n’exprim e pas plus longtemps devant vous le honteux regret d’une bonne action. Pendant qu’il parlait ainsi d’un ton menaçant, de g rosses larmes jaillissaient de ses yeux ; il les laissait couler sans les essuyer, et sa physionomie gardait, malgré cet attendrissement, toute sa rigidité. — N’espérez pas, lui dit le roi, que je vous quitt e ainsi. Vous m’avez obligé, je vous vois malheureux ; sans pouvoir jamais m’acquitter e nvers vous, je veux savoir s’il ne m’est pas possible d’alléger votre peine. Que craig nez-vous ? Que les chasses royales n’envahissent votre solitude ? — Oui, c’est ce que je redoute.  — Eh bien ! je vous jure que le mont Salvage sera à jamais respecté, non seulement par les chasses royales, mais par celles des seigneurs. Vous pouvez vous fier à ma parole. — Qui êtes-vous donc ? lui demanda l’homme en recu lant d’un pas. Le roi allait se nommer, mais il retint cet élan de franchise. Cet inconnu parlait facilement la langue du pays, mais avec un accent r ude, avec des intonations sifflantes, évidemment étrangères. L’importance qu’ il mettait à se cacher pouvait tenir à de mauvais desseins, qu’il serait bon de pénétrer si c’était possible : il répondit donc :  — Je suis le premier écuyer du roi et son grand ve neur ; vous voyez que la préservation de votre territoire m’est chose aisée. Je m’appelle Philéas. Et vous, comment vous nommerai-je ?  — Sigvald, dit l’homme. Quant à mes qualité et pro fession, je suis bûcheron et vannier. J’abats des chênes, des pins, et je tresse des paniers ; mais, plus heureux que vous, je n’ai pas de maître.