Morts Dents Lames

Morts Dents Lames

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Livres
225 pages

Description

Morts Dents Lames est une collection de textes sanglants, dérangeants, morbides et violents. Tout ce que la littérature lissée du moment n'offre plus aux lecteurs en mal de sensations fortes.

Rangez vos couteaux et vos lames de rasoir, les auteurs de cette anthologie ont sorti les leurs pour vous découper des tranches de vies aux petits oignons. De l'inquisiteur pervers à l'anatomiste fou, du cannibale improbable au légiste pointilleux, de la fille innocente à l'adolescent complexé, la victime se cache parfois là où on ne l'attend pas.

19 nouvelles, 19 expériences de ce que la violence fait de mieux.


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Informations

Publié par
Date de parution 21 décembre 2012
Nombre de lectures 90
EAN13 9782917454183
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Morts Dents Lames

Hommage à la violence

  • Le Chef-d’Œuvre
  • Bio : Mathieu RIVERO
  • Le sang des cailles
  • Bio : Christian JANONNE
  • Biocarburant
  • Bio : Nolween EAWY
  • Les petits crayons rouges
  • Bio : Lilian BEZARD
  • Les frangins du 77
  • Bio : Yves-Daniel CROUZET
  • Ils
  • Bio : Clémence ROCHAT
  • Tic-tac
  • Bio : SIANA
  • annA
  • Bio : Vincent DE ROCHE-CLAIRMONT
  • Adelphe Ambroisie
  • Bio : Thomas SPOK
  • Entrez, dit-il
  • Bio : Gaëlle ÉTIENNE
  • Le Thriller of Mouton Gris
  • Bio : Christelle LAFONT
  • L’Homme à la Pelle
  • Bio : Jeff BALEK
  • AD 2010
  • Bio : Mathieu FLUXE
  • Poupée Larsen
  • Bio : Guillaume LEMAÎTRE
  • Le baiser de Simon Soavi
  • Bio : Florence FREGUIN-SCHNEIDER
  • La cité
  • Bio : Christian PERROT
  • Quelques grammes d’humanité...
  • Bio : Pénélope LABRUYÈRE
  • Sous sa peau
  • Postface

caruso

Nom : CARUSO

Prénom : Olivier

Âge : 34 ans

Matricule : Anatomie, une Histoire de l’Âme.

Signalement : Né à Paris en 1978, entre un aéroport et un
cerisier, Olivier Caruso a réussi à échapper à la vigilance des forces
de l’ordre. Tour à tour passager clandestin, vendeur à la sauvette,
marchand d’avenues, il se prélasse maintenant au soleil du Sud.

Casier :

« La Fée », AOC n°22, octobre 2011.

« L’Oasis » ̧ donnerdelavoix.fr

« Le Sourire du Dodo », Muséums, éditions Malpertuis, 2011.

« Aleph Zéro », Bifrost (à paraître).

« Les Quatre Saisons de la Baleine », Galaxie, septembre 2012 (Prix Alain Le Bussy).

– — Anatomie, une Histoire de l’Âme — –


Partie 1 : Poussière.

À la lumière de la lune, deux hommes ziguent et zaguent dans la rue sombre. Entre eux, le corps d’un vieillard traîne sur les pavés.

- J’aurais jamais cru qu’on se les brise autant avec le père Albert.

Regarde-le, pas une once de graisse sur sa carcasse, et pourtant j’ai jamais autant transpiré depuis ma nuit de noces !

- Chut, fait semblant de tenir une bonne poivrée !

Les deux gredins s’engagent dans une ruelle qui descend en pente douce vers la Seine. Ils croisent quelques hussards tout juste revenus de Russie, qui titubent sans les voir. Ils se faufilent sous un pont et laissent tomber le cadavre. Antoine, le plus grand des deux, soupire :

- Eh ben, il nous aura fait suer jusqu’au bout. Je crois qu’on mérite un peu plus que les dix sous qu’il trimballait dans sa poche.

D’un coup, il tire les guêtres du vieux et pousse le corps contre la pile du pont. Il s’y prend à plusieurs fois pour le faire tenir, plié en deux, face contre les pavés humides, fesses relevées.

- On a bien le droit à ça, tu crois pas, Yann ? Un peu de troufignasse sans devoir payer, c’est pas tous les jours.

- Fais ce que tu veux, mais fais-le vite, répond le compère. Je voudrais bien qu’on se carapate.

- Te bile pas, mon gars. On est bien tranquilles ici. Le monde est loin.

Antoine descend ses guêtres et se positionne derrière le cadavre retourné. Il chantonne distraitement :

Chantons Margot, nos amours,

Margot leste et bien tournée,

Que l’on peut baiser toujours,

Qui toujours est chiffonnée.

Soudain, Yann porte la main à sa poche, en tire un petit couteau.

- Je crois qu’il y a quelqu’un qui vient.

Les deux compères s’immobilisent. Pendant un moment, ils n’entendent rien d’autre que le lointain tapage des ivrognes. Puis un cliquetis se rapproche petit à petit. Ils distinguent le clac-clac-clac d’une canne sur le pavé. Antoine remonte son pantalon et chuchote :

- S’il s’amène par ici, on le chourine comme le père Albert !

Ses grandes mains montent devant lui, presque de leur propre volonté. Son compagnon lève son couteau, prêt à transpercer l’obscurité. Le claquement de la canne cesse d’un coup.- Messieurs, fait la voix de l’intrus dans l’obscurité du bord de Seine, poursuivez votre affaire avec le père Albert. Faites donc, je ne vous dérange point, j’espère ?

Un remugle d’égout s’exhale du fleuve. Le frottement sec d’une allumette résonne sous le pont. La lumière vacillante éclaire la main, la pipe, la barbiche noire du nouveau venu. Un éclat brille un instant dans ses yeux, puis l’allumette s’éteint. Ne reste que la lueur rougeoyante du tabac, comme un feu-follet flottant dans l’air.

Les deux malandrins se figent de surprise. La voix reprend :

- Vous irez au 125, rue de Coupeterre. Que vos petites têtes retiennent l’adresse. N’oubliez pas d’y emmener le père Albert, quand vous en aurez terminé avec ses fesses.

Le feu-follet s’éloigne. Clac-clac-clac fait la canne sur le pavé.

***

Dans la petite chambre derrière l’amphithéâtre du 125, rue de Coupeterre, chaque dépouille est une longue attente. Marie piaffe. Elle passe sa tête blonde par l’entrebâillement de la porte. Depuis trois jours que son père s’affaire au-dessus du cadavre du Cosaque, qu’il commente chacun de ses gestes ou présente aux spectateurs les organes comme un boutiquier vante sa marchandise, la petite fille attend les fournitures pour ses poupées.

- Les anciens croyaient au souffle de vie qui anime le corps. Chut, écoutez ! Écoutez la voix de Platon et Galien, nos illustres prédécesseurs : « L’âme est le principe actif de l’homme. Elle se subdivise en trois parties : la raison, les passions, et les vils appétits. Les appétits sont localisés dans l’abdomen, les passions dans le thorax, et la raison dans la tête. C’est ce dernier élément rationnel qui commande notre corps. » Chut, écoutez ! Je devrais être en train d’écrire la Somma qui me rendra célèbre au lieu de vous parler, alors vous pourriez au moins vous taire.

Un homme entre et donne une pièce à P’tit Jacques qui, la béquille coincée sous l’aisselle, lui tient la porte. Seule Marie remarque le nouveau venu quand il s’assoit dans les gradins et pose la canne. Les spectateurs ne font pas attention à lui. Certains partagent pâtés en croûte et bouteilles de vin. D’autres commentent vivement les pages d’une gazette qui évoque les déboires de la campagne de Russie. Tout en haut, quelques jeunes effrontés du quartier parlent de révolte contre l’Empire qui ruine la France par ses guerres incessantes. Au milieu du brouhaha, quelques-uns s’intéressent à la dissection en cours.

- Chut, écoutez ce que nous disent les Anciens. L’âme définit notre personnalité profonde, par-delà les contingences. Le corps est une matière fugace soumise aux aléas du temps, l’esprit seul est immuable. Chut. Nous allons commencer aujourd’hui la dissection de la tête, le foyer où brûlait un jour l’âme du défunt. Marie, viens là, j’ai besoin de toi. 

Marie jette un dernier coup d’œil à l’homme à la barbiche puis s’avance et saisit un seau de métal près de la table de dissection. Sa robe est tachée de lymphe et de sang. Elle a horreur d’être au centre de l’amphithéâtre, au milieu des messieurs. Pourtant, elle ne proteste pas quand son père l’appelle. Plus tôt la dissection sera terminée, plus tôt elle pourra récupérer ce dont elle a besoin pour ses poupées. Elle a hâte de les montrer à P’tit Jacques.

- Écoutez donc. Voici ce que l’étude de l’anatomie nous apprend : le corps n’est qu’une machine immobile. L’âme seule nous donne notre individualité.

D’un coup de scalpel assuré, le professeur ouvre la tête du Cosaque en deux, de la pomme d’Adam au front. Il glisse un racloir dans l’entaille et écarte la peau d’un côté, puis de l’autre.

- Au sujet de l’âme, quelle meilleure source pourrions-nous consulter que la Bible ? Genèse, chapitre II, verset 7 : « Or Dieu avait formé l’homme de la poussière, et il avait soufflé dans ses narines une respiration de vie ; et l’homme fut fait en âme vivante. »

Marie passe sous la table de dissection. Elle sait ce qu’elle doit faire, elle a l’habitude. L’homme à la canne se racle la gorge. Il tient une pipe éteinte à la main. Le docteur continue :

- Nous savons que l’âme nous a été donnée par l’Éternel. Elle est un éclat de sa divine volonté. Comme nous l’a appris Platon, elle est supérieure au corps qui meurt et se décompose.

D’un geste sec, il arrache une oreille au cadavre, puis l’autre. Aussitôt, les méninges liquéfiées se déversent sur la table et coulent avec un bruit visqueux. Marie recueille le jus semblable à une morve claire. Une oreille tombe et elle l’empoche. Séchée au coin du poêle, elle fera un joli petit chapeau pour une de ses poupées.

- Aussi possédons-nous tous l’étincelle divine que les élans du corps ne peuvent corrompre. Nous sommes tous destinés au paradis. Quelle que soit la vie que nous menons sur cette Terre, notre âme parfaite rejoindra le royaume de Dieu. Notez bien cela. Un jour, tous les savants se référeront à mes travaux sur la question.

Le professeur saisit un marteau et un burin. Il en pose la pointe entre les arcades sourcilières. Le brouhaha dans l’amphithéâtre ne s’interrompt même pas lorsqu’il abat le marteau sur le crâne qui s’ouvre comme un fruit mûr. Un liquide blanc s’en écoule, tombe de la table et goutte sur la robe de Marie occupée à éponger le sol.

L’homme à la canne se racle la gorge à nouveau, plus fort cette fois-ci. Marie tourne la tête vers lui. Son allure et son visage le distinguent des clients habituels du théâtre de dissection. Sa veste et son gilet sont confectionnés dans une étoffe grise épaisse. Sa barbiche est bien taillée, droite comme un ‘i’sous ses lèvres. Ses yeux brillent d’intelligence.

- Professeur, il me semble qu’Aristote est oublié encore, qui en toutes choses surpassa son mentor. La voix est douce et profonde. Le ton laisse à peine discerner une pointe d’amusement. Le chahut dans l’amphithéâtre cesse instantanément. Toutes les têtes se tournent vers le père de Marie.

- Aristote, hem. Ce n’est pas le propos aujourd’hui. Continuons.

- Vous savez le propos du sage de Stagire, qui souvent prouva la justesse de ses dires.

Marie sort de sous la table. L’audience est silencieuse. Un des spectateurs tient un saucisson devant ses lèvres sans le manger, ses yeux passant du professeur à l’homme à la canne.

- Toutes les honnêtes gens de notre siècle savent qu’Aristote s’est trompé au sujet de l’âme, marmonne le chirurgien.

Un murmure traverse l’assistance. L’homme à la barbiche parcourt l’assemblée du regard, comme pour la prendre à témoin.

- À votre tour, écoutez la voix des Anciens, ce qu’Aristote, dans sa sagesse, soutient : l’âme invisible, le corps mortel, tous deux naissent ensemble, intimement liés, et disparaissent ensemble, quand s’abat la Faucheuse traîtresse. 

- C’est impossible. L’âme est divine. Elle ne peut mourir. Aristote s’est trompé.

- Prouvez-le. Si l’homme a reçu le feu divin, il doit montrer un stigmate en son corps fragile, après l’envol de l’âme, après que la mort vint : brûlure, cicatrice ou bien marque gracile. Rappelez-vous l’homme venu de Nazareth. Il avait annoncé qu’il ressusciterait. Rappelez-vous donc son noli me tangere.

L’anatomiste répète noli me tangere. Marie pose la main sur le coude de son père, mais il la repousse distraitement. À l’extérieur, on entend le cri lointain des ivrognes. Tous les regards convergent vers le professeur qui marmonne un moment avant de se reprendre.

- Le cours d’anatomie est suspendu pour aujourd’hui, dit le professeur d’une voix éteinte. Marie, souffle les chandelles. Messieurs, au revoir. 

Tandis que les spectateurs se lèvent et défilent vers la sortie, Marie sort une paire de ciseaux d’un repli de sa robe et coupe l’index du Cosaque entre deux phalanges. Voilà qui fera le nez crochu d’une de ses marionnettes.

Partie 2 : Noli me tangere.

- Noli me tangere, répète le docteur en frissonnant. Vous connaissez ??

Les deux ladres haussent les sourcils. Marie fait semblant de ne pas les voir. Elle retire la casserole du poêle qui s’éteint. Il ne reste plus beaucoup de charbon pour l’hiver.

- On a laissé le père Albert dans l’entrée, dit Antoine.

- Noli me tangere. Ne me touche pas.

- Je crois qu’il va vous plaire le père Albert.

- La phrase que prononce le Christ ressuscité, quand il rencontre Marie-Madeleine au jardin funéraire.

- Il paraît que vous avez besoin de gens comme le Père Albert. Intérêt professionnel, de ce que je comprends. Je peux sûrement vous en avoir d’autres. D’autres Père Albert, si vous voyez ce que je veux dire.

- Elle croit d’abord voir en lui un jardinier. Puis, elle se rend compte de son erreur et veut le toucher, mais le Christ l’arrête dans son geste.

- On reviendra, je sens qu’on va s’entendre, un vrai petit fromage pour vous et pour nous. Et puis, hem, vous avez une fille plutôt mignonne.

De derrière ses mèches blondes, presque blanches, Marie lance un regard féroce aux deux crapules. Yann ne parle pas. Il joue avec un objet dans sa poche. Antoine renifle, plonge un doigt dans la soupe claire et le lèche. Il reprend :

- On peut pas dire que ce soit très coquet chez vous. Ça rapporte pas trop votre affaire, hein ?

- Certains savants affirment que le Christ lui interdit le contact pour la protéger. Elle se brûlerait à son essence divine.

- Et en plus cette gamine à nourrir. Si vous voulez, je peux vous en débarrasser. C’est un cadeau que je vous fais. Et à elle aussi : ça lui évite une vie de misère.

- Noli me tangere. Comme l’acide pur ronge le métal. Si l’âme est de principe divin, elle doit laisser une brûlure, une cicatrice dans le corps qu’elle habite.

- Elle est un peu jeune, pas encore formée, mais bon, je pourrais quand même lui trouver une place. Il y a des tas de conscrits qui cherchent de la chair à Paris en ce moment. Et on les comprend. Un dernier petit plaisir avant de s’enfoncer dans le noir de la guerre, là-bas en Russie, comment pourrait-on refuser ça à nos jeunes patriotes ?

Marie se lève, saisit une chandelle qu’elle allume à un brandon. Elle ouvre la porte de sa chambre sous les gradins. Elle rejoint ses poupées.

- Et pourtant, dans toutes mes dissections, je n’en ai jamais trouvé trace.

- Bon, c’est pas tout ça. On est des hommes très occupés, hein Yann ? Depuis cette nuit, on est des négociants. Vous réfléchirez à ma proposition pour votre fille. Le vieil Albert qu’on a laissé dans l’entrée, ça fera, euh, vingt francs. Et en prime, je vous laisse la bouteille de gnôle qu’il avait dans son chapeau.

***

- Je peux te tenir la main ? demande P’tit Jacques.

Marie ne répond pas et serre sa poupée dans les bras. Le garçon la regarde en écoutant les grattements sous le plancher.

- Comment elle s’appelle ? 

- Louise, comme notre Impératrice. Elle est belle, hein ?

La faible lueur de la fin d’après-midi pénètre dans la chambre d’un hôtel abandonné de la rue de Coupeterre. Les rayons de soleil découpent la forme de deux enfants assis sur le lit, une poupée entre eux. Le nez est un index de Cosaque, la tête un crâne d’enfant en partie recouvert de peau tannée, le corps un estomac empaillé. Les bras sont constitués de cubitus brisés en deux, les jambes de deux morceaux d’intestins plongés dans le mercure et remplis de vieux tissus.

Pour coller l’index, Marie a utilisé la gelée qui subsiste au fond de la grande marmite lorsque son père fait bouillir les squelettes.

- Oui, elle est très belle. Qu’est-ce qu’elle fait de ses journées ?

- Que tu es bête, P’tit Jacques ! Elle passe son temps à essayer des nouvelles robes bien sûr. Le soir, elle va au bal avec l’Empereur Napoléon. Elle danse toute la nuit.

Les deux enfants sont assis sur le lit éventré. Marie fait voler la poupée, monte un bras puis l’autre, comme une marionnette. La robe se soulève, flotte un instant. P’tit Jacques se bouche le nez et recule sur le lit.

- Ouh, elle sent pas bon !

- Ne raconte pas n’importe quoi. Louise sent très bon. C’est une Impératrice. C’est toi qui pues.

- Beurk. Elle est toute moisie.

- Non, c’est toi qui pues, c’est toi qui pues, sale boiteux qui pue.

Marie lance sa poupée à la tête de P’tit Jacques. Poc, fait le choc des crânes. P’tit Jacques se débat dans les intestins, estomac, cubitus et balance le pantin désarticulé sur le sol poussiéreux.

Marie passe la tête sous le lit éventré et tâtonne à la recherche d’une autre de ses créations. Sa main tombe sur une forme ronde, velue. Un élan de douleur, comme une aiguille, lui transperce le doigt. Des rats s’enfuient dans toutes les directions. Avec un cri d’effroi, Marie saute du lit et s’élance vers la porte. Elle tourne la poignée, une fois, deux fois, trois fois, pousse et tire, tape du poing sur le bois.

Derrière la porte fermée, un gloussement.

« Les amoureux ! Les amoureux ! Les amoureux crottés !

Le bancroche et la fille du sorcier, ils se sont embrassés.

Le bancroche et la fille du sorcier, ils ont fait un bébé.

Le bancroche, c’est sa béquille qu’il lui met.

La fille du sorcier, c’est un monstre qu’elle va chier. »

Derrière la porte fermée, les filles du boucher éclatent de rire.

- Si vous voulez qu’on vous ouvre, il faut vous embrasser. On vous regarde par le poquet ! 

- Vas-y bancroche, mets-lui une bonne langue de bœuf, grogne l’aînée.

***

Le gaillard a vu juste, se dit le professeur en buvant un verre d’eau- de-vie. Pas facile pour un anatomiste sans diplôme de joindre les deux bouts. D’abord, il faut acheter les « objets d’étude » et ce n’est pas une mince affaire. Les cadavres des guillotinés sont recousus et revendus aux facultés de médecine. Les soldats inconnus morts au champ d’honneur, les indigents, les disgraciés de l’Empire finissent eux aussi sous le scalpel des grands messieurs de la rue des Écoles. Il ne reste plus au professeur qu’à traiter avec les filous du quartier pour pouvoir lui aussi exercer son art.

- Marie, sors de ta chambre. Viens remettre du charbon dans le poêle. Une dissection s’étale toujours sur trois jours. On commence par l’abdomen, dont les organes sont sujets à la corruption. Puis, le thorax, cœur et poumon. Enfin, la tête et les membres. Deux cadavres par semaine, un pour la dissection publique, un autre pour l’écriture de la Somma, sur le modèle de Galien, soit une dépense de trente à cinquante francs, à laquelle il faut adjoindre les seringues, les couteaux, et les produits mercuriels. Et ce n’est pas tout : s’y ajoutent également les chandelles, le papier et les plumes, le loyer du petit amphithéâtre et des chambres, le charbon et la nourriture pour lui et sa fille Marie.

- Marie ! Mes doigts tremblent et je dois encore finir la planche de la glande pinéale. 

Le professeur n’a pas d’étudiants, seulement des curieux qui viennent assister à la dissection comme on va à la comédie, puis sortent en bâillant et vont voir les filles du quartier. Ils ne veulent pas payer plus que le prix d’une place au pigeonnier du théâtre le plus miteux des boulevards parisiens.

Parfois, il fait bouillir un corps dans les sels alcalins pour en dissoudre les chairs. Il essaie de revendre le squelette blanchi à des savants ou des collectionneurs, mais n’en tire que quelques francs : il manque toujours un tibia, un doigt ou une côte, et il ne comprend pas pourquoi.

Le professeur vide les dernières gouttes de la bouteille. Hier, les deux malandrins lui ont soutiré dix francs supplémentaires. « Vous, vous êtes sûr que votre âme rejoindra Dieu au Paradis, avait dit le plus grand des deux. Mais nous, on voudrait prendre un peu de bon temps sur cette Terre. On vous sera redevable, on soufflera rien aux argousins. »

- Marie ! Viens ici tout de suite, petite ingrate !

S’il ne trouve pas d’argent, le professeur devra laisser Marie à Paris et suivre l’Empereur en Russie. Partir à l’Est, dans le gouffre noir de la guerre, parmi le bruit des cavalcades, le rugissement des canons étouffés par la poussière, et la peur dans les yeux mourants des soldats. Il a déjà connu cela, lorsqu’il marchait au milieu la troupe du consul, sur les routes d’Italie. Dans un coin de la pièce, sa trousse de chirurgien-barbier est recouverte d’une croûte épaisse de moisissure. Chirurgien-barbier, l’occupation la plus vile pour un docteur. 

- Marie ! Tu vas voir si je t’attrape ! Tu vas passer un sale quart d’heure.

Il se souvient du petit pécule qu’il avait amassé en Italie, deux cents francs, une fortune. De quoi graisser quelques pattes chez les vieux rats de la faculté, et obtenir qu’ils se réunissent pour signer son diplôme. C’était le seul moyen de devenir docteur, serment d’Hippocrate, robe noire et tout le décorum en sus. Seulement voilà, à son retour d’Italie, il a trouvé une surprise. Il a dû payer vingt cinq francs pour la venue d’une sage-femme, une vieille folle radoteuse qui ne jurait que par le bain de jasmin. Puis trente-cinq pour un médecin. Et lorsque cela n’a servi à rien, il a laissé un homme le convaincre d’acheter un cercueil en chêne, pour près de cent francs. Il se souvient encore comme Marie était silencieuse, éveillée, souriante, minuscule dans ses bras pendant qu’on mettait en terre le cadavre disséqué de sa mère.

On frappe à la porte, coups secs et durs comme ceux d’une canne sur l’huis. Le médecin va ouvrir, mais il n’y a personne dans la rue.

***

Par le trou de la serrure, la cadette des filles du boucher aperçoit le lit défoncé, le dossier d’une chaise et un cadre brisé sur le mur. Elle ne voit pas les deux amoureux dans la demi-obscurité de la chambre. Elle est sur le point de se relever lorsqu’un mouvement attire son attention.

Du lit, une figure se soulève lentement, le visage blanc, les bras ballant, un fantôme qui flotte dans l’air, se trémousse un instant, vire à gauche, puis à droite, et brusquement, pointe son nez crochu vers la cadette. À travers le trou de la serrure, le spectre lui retourne son regard en grimaçant. Un gémissement sourd, comme celui des bœufs agonisant, bourdonne dans la pièce.

- Qu’est-ce que c’est ? demande la benjamine.

Sa sœur ne voit presque plus rien dans la chambre sombre, tout juste le visage blafard qui renvoie la dernière lueur du jour. Elle reste figée, l’œil collé à la serrure. Le geignement cesse et le fantôme murmure :

Écoutez ce que j’ai à vous dire : le corps est une matière fugace soumise aux aléas du temps, l’esprit seul est immuable.

- Qu’est qui s’passe ? L’aînée rentre la tête dans son cou et lève les bras.

- Maintenant ! fait une voix à l’intérieur.

Un éclair blanc surgit du trou, transperce l’œil de la cadette. La douleur lui traverse le crâne de part en part. Elle tombe en arrière, les deux mains sur son orbite humide. Le sang s’écoule entre ses doigts.

Les trois sœurs hurlent. Elles dévalent les escaliers. L’aînée débouche dans la rue. Elle s’appuie au mur pour reprendre ses esprits lorsque le spectre tombe du ciel et lui griffe le visage de son appendice crochu.

Quelques minutes plus tard, les hurlements des filles du boucher retentissent encore dans le quartier. Le médecin est toujours sur le seuil de sa porte, plongé dans ses pensées. Il a vu sa fille manipuler une de ses poupées par la fenêtre de l’hôtel. Il a aperçu le visage blanc de la marionnette voler dans l’obscurité, pantin grotesque suspendu au pantalon du cosaque. Lorsque Marie s’arrête devant lui, une paire de ciseaux sanglants à la main, le médecin lui sourit.

- Je crois que je ne verrai pas les steppes russes, ma fille. 

Partie 3. L’Impératrice.

Le médecin remonte le col de son nouveau costume. Hier, il a fait forte impression quand il est allé acheter un énorme jarret. Le boucher, qui, il y a quelques semaines, avait déboulé dans la cuisine, son plus grand couteau à la main, lui donne maintenant du « monsieur » et du « cher docteur. » Le médecin sourit devant son miroir tout neuf. La petite querelle de voisinage est effacée. Il a suffi de peu pour que le boucher oublie sa fureur. Un peu de tord-boyaux et la promesse d’un petit pactole. Avec de l’argent tout peut s’arranger, œil pour œil, franc pour franc.

- Asseyez-vous mon voisin. Asseyez-vous et laissez-moi vous débarrasser de votre outil de travail. Marie m’a raconté. La pauvre enfant, vous auriez dû voir, elle était bouleversée. Tellement peinée de ce qu’elle a fait. Croyez bien qu’elle regrette son geste. Si elle ne dormait pas dans sa petite chambre, elle vous le dirait elle même. Tout cela, ce sont des enfantillages, mais nous, nous sommes des adultes, nous savons quel est notre intérêt. 

Trois verres d’alcool et la moitié des bénéfices sur les trois premiers spectacles que le médecin venait d’imaginer. Le boucher est rentré chez lui, le cœur léger, sans autre pensée pour l’orbite creuse de sa cadette. Pas étonnant que Judas Iscariote ait trahi le Christ pour trente deniers, quand un père renie la douleur de sa fille pour bien moins que ça.

Le docteur ajuste son gilet. Il sort de sa poche une montre à gousset rutilante. Elle est en bronze, mais il espère que les gens du quartier s’y trompent. De toute façon, ce n’est pas bien grave. Un jour, il en aura une en or et il habitera de l’autre côté de la Seine. Si les spectateurs continuent à remplir les caisses du petit théâtre de la rue de Coupeterre, cela ne devrait plus tarder.

- Plus qu’une demi-heure avant la séance et on ne m’a toujours pas amené d’Albert, marmonne-t-il.

Dans le miroir, il aperçoit la robe de communiante pliée sur une chaise.

- Marie, viens chercher ton costume. Je t’ai déjà dit de ne pas le laisser traîner. Imagine que quelqu’un le voie : je n’aurais plus qu’à aller me faire tuer en Russie. C’est ça que tu veux ?

Marie sort de sa chambre, silencieuse. Elle prend la robe trop grande pour elle et lève les yeux vers son père :

- Hier, un fil a craqué.

- Je t’ai déjà dit de tout vérifier avant chaque spectacle. Combien de fois dois-je te le répéter ?

- J’avais vérifié papa. Juré, j’avais vérifié. Mais on sait jamais avec ces fils de soie. Ils sont trop fragiles papa.

- Tu veux quoi à la place ? Des cordes de marine ? Un beau spectacle que ça ferait. Tu veux qu’on soit découverts et que je sois envoyé aux galères ? Tu serais bien tranquille comme ça.

- Non papa.

- Bon, je demanderai des Albert moins lourds s’il le faut. Va te préparer maintenant.

Quelqu’un frappe à la porte. Le docteur se lève.

- Voilà le père Albert. Dès qu’il sera sur la table, tu pourras coudre les fils de soie aux tendons, comme je te l’ai appris. Allez, file.

Il ouvre la porte. Sur le seuil, l’homme à la barbiche allume sa pipe. Le docteur a un instant de surprise.

- L’entrée des spectateurs est de l’autre côté. Il faut tourner au coin de la rue.

- Croyez-moi, monsieur, je connais votre spectacle. Nombreuses fois ai-je assisté à vos miracles. Conviez-moi en votre humble demeure ; ce soir, c’est vous et non vos morts-vivants que je viens voir.