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Nous deux

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Livres
282 pages

Description

où L’ACTEUR COMPREND LA NÉCESSITÉ DE PASSER TOUT DS SUITE AU DERNIER CHAPITRE

L’Amour ?... C’est nous deux !

RIQUETTE.

Il n’y a pas trois façons de lire un volume ; mais il y en a deux :

1° Commencer par le commencement et aller ainsi, de page en page, jusqu’à la fin.

Cette façon est simple et logique. C’est la moins usitée.

2° Revenir à la première page, après avoir couru à la dernière, pour voir si « ça finit bien.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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Ajouté le 26 avril 2016
EAN13 9782346064045
Licence : Tous droits réservés
Langue Français
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À propos de Collection XIX

Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

Édités dans la meilleure qualité possible, eu égard au caractère patrimonial de ces fonds publiés au XIXe, les ebooks de Collection XIX sont proposés dans le format ePub3 pour rendre ces ouvrages accessibles au plus grand nombre, sur tous les supports de lecture.

Paul Bilhaud

Nous deux

Il a été tiré de cet ouvrage :
4 exemplaires sur papier du Japon,
10 exemplaires sur papier de Hollande.
Tous ces exemplaires sont numérotés
et signés par l’auteur.

CHAPITRE PREMIER

où L’ACTEUR COMPREND LA NÉCESSITÉ DE PASSER TOUT DS SUITE AU DERNIER CHAPITRE

L’Amour ?... C’est nous deux !

RIQUETTE.

Il n’y a pas trois façons de lire un volume ; mais il y en a deux :

1° Commencer par le commencement et aller ainsi, de page en page, jusqu’à la fin.

Cette façon est simple et logique. C’est la moins usitée.

2° Revenir à la première page, après avoir couru à la dernière, pour voir si « ça finit bien. »

Cette seconde manière est la plus couramment employée et elle a pour résultat fréquent d’empêcher la lecture d’un volume dès qu’il est constaté que « ça finit mal. »

Un auteur tant soit peu avisé devrait donc toujours rassurer le lecteur dès le premier chapitre.

Le seul moyen, pour cela, est de commencer par le dernier.

C’est ce que je vais faire.

 

CHAPITRE DERNIER

 

Que vous dire de plus ? Rien, sinon qu’ils sont très heureux, continuent à s’aimer et s’aimeront toujours.

 

FIN

 

 

Et, sans plus tarder, je commence l’histoire de Riquette et de Riques maintenant que je me suis assuré, pour qu’on la lise, une chance, si petite soit-elle.

CHAPITRE II

RIQUETTE ET RIQUET PEINTS PAR EUX-MÊMES

Si vous demandez à Riquet de vous faire le portrait de Riquette, il vous répondra :

  •  — Je l’aime.
  •  — Je l’aime, vous répondra Riquette, si vous lui demandez de vous faire le portrait de Riquet.

Ceci étant une histoire d’amour destinée aux amoureux, il était convenable et logique que la première déclaration des deux personnages fût une déclaration d’amour.

Vous venez de les entendre, vous devez donc savoir à quoi vous en tenir sur leur compte : Ils s’aiment.

CHAPITRE III

LES MÊMES PEINTS PAR L’AUTEUR

Et inutile de s’adresser à l’auteur pour obtenir des renseignements plus détaillés sur ses personnages. L’auteur n’ajoutera rien, par l’excellente raison que voici :

En matière de sentiment, il faut se garder de heurter les goûts et, s’il commettait l’imprudence d’avouer que Riquette est blonde — ou brune, l’auteur s’exposerait à la rendre immédiatement moins sympathique à son lecteur qui, lui, préfère peut-être les brunes — ou les blondes.

De même pour la lectrice, elle n’est certainement pas sans avoir une préférence marquée pour les bruns — ou les blonds, et s’intéresserait tout de suite moins à Riquet, si elle savait pertinemment qu’il fût blond — ou brun.

Et non seulement l’auteur s’abstiendra de dépeindre Riquette et Riquet, mais il est bien résolu à vous fournir à leur sujet le moins d’indications possible.

Quelle en serait d’ailleurs Futilité ?

Riquette et Riquet s’aiment, c’est là l’important. Que voudriez-vous savoir de plus ? Comment ils se sont connus ? Où ils se sont rencontrés ? S’ils sont mariés ? S’ils ne le sont pas ? S’ils demeurent ensemble ou s’ils habitent séparément ? Dans quel quartier ? A quel étage ? Quel est le prix de leur loyer ? Comment ils s’habillent ? Ce qu’ils mangent à leurs repas ? etc... etc...

L’auteur n’estime pas ces détails indispensables à son récit. S’il n’est pas suffisamment intéressant par lui-même, quel intérêt ces détails ajouteraient-ils ? Aucun. Ils seraient plutôt nuisibles, en précisant trop, et il ne faut jamais préciser les histoires d’amour ; elles n’ont rien à y gagner et ne peuvent qu’y perdre.

Si nous nous plaisons aux contes de fées, c’est justement parce qu’ils restent vagues, mystérieux, et que nous ne savons jamais « où cela se passe ». Et comme on a raison de ne pas nous l’expliquer ! Les plus merveilleuses descriptions demeureraient tellement au-dessous de notre propre imagination !

En nous contant la Belle au bois dormant, pour nous la dépeindre on nous dit simplement : « Elle était belle. » Rien de plus. A nous d’imaginer sa beauté et, comme nous avons presque toujours une comparaison toute prête dans le cœur, « la Belle » devient aussitôt pour chacun de nous : « la plus Belle. »

Quant au bois dans lequel, depuis cent ans, dort cette Belle, on se garde bien de nous le décrire ; ce serait l’abîmer, en le faisant autre que nous souhaitons qu’il soit. Alors, selon les goûts ou les souvenirs de chacun, la Belle dort au milieu de la Forêt Noire, ou de la forêt de Compiègne, ou même tout simplement dans le coin d’un tout petit bois, grand comme la main, peu fréquenté, presque ignoré, qu’on préfère cependant à tous les autres, pour s’y être aventuré, un jour de printemps, non pas afin d’y chercher la Belle au bois dormant, mais pour s’y égarer avec sa belle, au bois, rêvant...

Aussi de Riquette et de Riquet l’auteur ne vous dira que ceci :

Vous voulez les connaître ? Ecoutez-les bavarder, rire et s’embrasser.

Bavardages, rires et baisers, toute leur histoire tient en ces trois mots que résume cet autre : l’Amour !

CHAPITRE IV

TOUT PETIT DIALOGUE

RIQUETTE

Avant de me connaître, mon Riquet, qu’est-ce que tu faisais ?

RIQUET

Je t’attendais. Et pendant que je t’attendais, qu’est-ce que tu faisais, toi ?

RIQUETTE

Oh ! je me dépêchais, pour ne pas être en retard !

CHAPITRE V

DE L’ART DE SE DÉBARRASSER D’UN VOISIN GÊNANT

  •  — Est-ce que c’est ici, monsieur l’employé ?
  •  — Oui, monsieur, mais dépêchez-vous de descendre, le train va repartir.

Et l’employé continua sa route, en criant le nom de la station avec une inintelligibilité qui est la caractéristique des conducteurs de train, dont la mission consiste surtout à renseigner les voyageurs.

Au milieu d’une nuit noire, Riquette et Riquet descendirent du wagon, montèrent dans la voiture qui les attendait devant la gare et se firent conduire chez eux.

Que ces deux mots « chez eux » ne fassent pas croire que Riquette et Riquet habitaient la province, non, et c’était la première fois qu’ils mettaient le pied dans cette ville où la meilleure chambre du meilleur hôtel de l’endroit avait été retenue d’avance. Mais, partout où ils étaient ensemble ils se trouvaient immédiatement « chez eux ». Et la chambre où ils entrèrent avait perdu déjà son caractère étranger et banal, par le seul fait qu’elle devait abriter Riquette et par le soin qu’avait pris Riquet de la faire préparer gaie, lumineuse, chaude, intime et toute embaumée du parfum des fleurs que préférait Riquette.

Voici comment l’idée de ce voyage leur était venue :

Deux jours auparavant, Riquette s’était écriée tout à coup :

  •  — Chéri, j’ai une idée !
  •  — Laquelle ?
  •  — Celle-ci : nous allons prendre un indicateur de chemins de fer et une épingle, nous ouvrirons l’indicateur au hasard, nous y piquerons l’épingle, en fermant les yeux, et nous irons passer quarante-huit heures dans la ville désignée par l’épingle sur l’indicateur.

Et voilà comment ils avaient choisi l’endroit où ils arrivaient ce soir.

  •  — Ah ! je suis chez moil s’écria Riquette, en pénétrant dans la chambre. Des fleurs !... Ohl c’est gentil !
  •  — Tu ne t’en doutais pas ?
  •  — Non... mais j’en étais sûre.

Je ferai grâce au lecteur de la description de la chambre ; il importe moins d’en connaître l’état de lieux que d’en savoir l’impression produite sur Riquette. Or puisque, dès son entrée, elle s’était écriée : « Des fleurs ! » la chambre se trouve dès lors admirablement décrite : c’était une chambre où il y avait des fleurs.

Revenons vite à nos deux amoureux que nous allons certainement retrouver jasant, riant, heureux !... Eh ! bien, pas du tout ; ils sont muets, immobiles, atterrés, car ils viennent de faire deux découvertes terribles : la première c’est que les cloisons de leur chambre sont d’un mince ! d’un mince !... et la seconde c’est qu’ils ont un voisin qui n’est pas encore couché et qui se promène chez lui, faisant du bruit, parlant tout seul, un voisin enfin qui a toutes les apparences de quelqu’un ne semblant guère avoir envie de dormir et ne paraissant pas disposé du tout à se coucher de bonne heure.

Et pour des amoureux prêts à se coucher tout de suite, sinon à dormir immédiatement, ce voisin éveillé, à travers cette cloison mince, c’était d’un gênant !

  •  — Il n’y a qu’une chose à faire, dit Riquette, changer de chambre.
  •  — Absolument, dit Riquet ; attends-moi un instant, je reviens.

Cinq minutes après, il revenait, en effet, mais pas vite, pas fier !

  •  — Eh bien ? demanda Riquette.
  •  — Eh bien, ma pauvre chérie, tout se met contre nous, il n’y a plus une seule chambre de libre !
  •  — Oh ! Voyons ! Ce n’est pas possible.
  •  — C’est que tu ne sais pas ? demain on inaugure le buste d’un grand homme de la ville, et ce soir, naturellement, tous les hôtels sont bondés.
  •  — Ah ! mais il nous ennuie, le grand homme de la ville, fit Riquette.
  •  — Quand je pense, ajouta Riquet, qu’on n’inaugure peut-être demain qu’un seul buste dans toute la France, et il faut que nous tombions dessus ! Crois-tu que c’est pas de chance ?

Et, en disant cela, il avait l’air si désolé, si contrit que Riquette oublia sa propre contrariété pour le consoler.

  •  — Que veux-tu, mon chéri, fit-elle avec une gentille philosophie de circonstance, ce qui nous arrive là c’est pas de chance, j’en conviens, mais enfin il y en a de plus malheureux que nous et nous serions vraiment trop heureux si nous l’étions trop tout le temps.
  •  — Adorable bon petit cœur, va ! murmura-t-il, en l’embrassant, mais tout bas à cause du voisin.

Elle se dégagea et commença à se déshabiller rapidement, en disant :

  •  — D’abord moi, j’ai très, très fatiguée, ce soir, et je serai ravie de m’endormir de bonne heure.
  •  — Chère menteuse !
  •  — Eh bien, tu vas voir ! Une fois dans le dodo, toc ! Riquette ferme ses nœils et elle dort.
  •  — Ce que j’admire en toi, dit Riquet attendri, c’est que, quoi qu’il arrive, tu trouves toujours le moyen d’être de bonne humeur.
  •  — Le moyen est à la portée de tout le monde, car en quoi consiste la bonne humeur ? A n’avoir de préférence pour aucun ennui. C’est pourquoi le voisin peut rester éveillé toute la nuit, moi, ça m’est égal, puisque je dormirai.
  •  — Tu l’entends, cet animal-là, dit Riquet, il continue à se promener et à parler tout seul !
  •  — Attends, dit Riquette, je vais lui répondre.

Et, se tournant vers la cloison, elle esquissa un joli petit pied de nez en disant : « Tiens, le voisin, voilà pour toi ! »

Puis, revenant vers Riquet, elle ajouta :

  •  — Seulement, il faut absolument trouver un moyen de nous débarrasser de lui pour demain soir.
  •  — Ah ! oui, par exemple ! Nous allons chercher ensemble, une fois couchés.
  •  — Alors couchons-nous vite, vite !
  •  — C’est égal, murmura Riquet, tu diras ce que tu voudras, c’est tout de même de la malechance.
  •  — Peuh ! dit Riquette qui avait fini de se déshabiller, la malechance, voilà ce que j’en fais, moi, je saute par-dessus... et dans le lit !

En un clin d’œil elle disparut sous les draps, qui probablement devaient être un peu frisquets car elle se mit, en grelottant, à réciter, d’une voix lamentable, le Petit Savoyard de Guiraud :

J’ai froid, vous qui passez daignez me réchauffer !

  •  — Madame désire une boule ? répondit Riquet. Voilà !

Et, en un second clin d’oeil, Riquet fut près de Riquette, en boule.

Et pendant qu’ils cherchaient tous les deux la manière de se débarrasser de lui, le voisin se promenait toujours !...

A quelle heure exactement Riquette et Riquet s’endormirent-ils ? Je l’ignore, mais ils s’endormirent en même temps, ce qui leur fut une consolation car, pour eux, s’endormir en même temps c’était commencer à rêver ensemble.

Le lendemain matin, quand ils s’éveillèrent, il faisait grand jour, le ciel était bleu, la chambre sentait bon, Riquette était jolie, et le voisin ne se promenait plus !

A leur air enchanté, il était facile de deviner qu’ils avaient dû trouver le moyen cherché d’exproprier leur gêneur. Seulement, ils ne le confièrent à personne, voilà pourquoi je ne peux pas encore vous le faire connaître.

Lorsqu’arriva l’heure du déjeuner, ils étaient levés, habillés, prêts à se mettre à table.

D’habitude, ils prenaient leurs repas, soit dans leur chambre, soit au restaurant, à une table séparée, mais cette fois-ci ce fut à la grande table de l’hôtel qu’ils allèrent s’installer avec tout le monde.

Avant de pénétrer dans la salle à manger, Riquet avait eu un court entretien avec le patron de l’hôtel.

Dès qu’il fut assis à table, à côté de Riquette, il lui dit tout bas :

  •  — Tiens, c’est le monsieur qui est presque en face de nous, à gauche, entre la dame en rouge et le vieux trop décoré.
  •  — Bien, dit-elle. Et nous devons l’avoir encore ce soir pour voisin ?
  •  — Oui, il ne part qu’après-demain.
  •  — Alors nous n’avons pas le droit d’hésiter.

Puis ils se mirent à parler plus haut et à causer de choses insignifiantes.

Mais bientôt il se produisit un fait absolument extraordinaire.

Lorsque Riquette se trouvait en public avec Riquet, elle ne regardait que lui et ne voyait plus personne. En ce moment, c’était tout le contraire, elle ne semblait pas voir Riquet et regardait à chaque instant un autre monsieur, le monsieur qui lui avait été désigné, entre la dame en rouge et le vieux trop décoré.

Un homme n’est jamais longtemps à s’apercevoir de l’attention que lui accorde une femme, aussi le monsieur regardé par Riquette remarqua bientôt qu’une femme le regardait. Il en résulta immédiatement chez lui. changement d’allures, bien amusant pour un observateur.

D’abord, il se redressa sur sa chaise, où il improvisa une attitude plus noble ; puis, il modifia sa façon de se nourrir : il atténua le gros appétit qu’il semblait avoir, pour manger avec moins d’empressement matériel, plus de détachement, de distinction, de vaporeux dans l’alimentation. A côté de cela, une préoccupation constante de ne pas être naturel et simple dans la manière de se servir, de rompre son pain, d’interpeller le garçon, de verser à boire à sa voisine ou de demander du sel à son voisin. Enfin le petit manège habituel d’un homme qui, l’instant d’avant, ne songeait pas à plaire, et a cru remarquer tout d’un coup qu’il plaisait.

Cela dura ainsi jusqu’à la fin du déjeuner.

En se levant de table, le monsieur cambra la taille, bomba la poitrine et demeura une minute immobile, absorbé, songeur. Cela pouvait être pris aussi bien comme la réflexion de quelqu’un accablé d’occupations graves que pour la recherche d’une occupation par un homme qui n’avait que des loisirs.

Il se dirigea vers la porte, en tirant machinalement de sa poche un paquet de cigarettes, mais il refléchit sans doute, car il fit vivement disparaître les cigarettes et dit d’une voix assez haute :

  •  — Garçon ? donnez-moi des cigares !

Il en choisit un, le plus gros, et sortit, pour aller fumer dans le jardin de l’hôtel.