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Nouvelles approches des textes littéraires maghrébins ou migrants

212 pages
On a tenté ici le pari de tourner le dos aux définitions de l'identité littéraire à partir d'espaces emblématiques statiques, pour partir de la notion de littératures " migrantes ", dans le sens, large, de littératures définissant leur identité, non à partir d'un espace donné, mais à partir de la tension, douloureuse ou désirante, entre deux espaces, dont aucun ne peut à lui tout seul prétendre à les définir.
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ITINÉRAIRES
CONTACTS & DE CULTURES
27 1999
volume 10 semestre

Nouvelles
textes

approches
littéraires

des

maghrébins

ou migrants

Travaux récents de jeunes chercheurs à l'Université Paris 13

Université Paris 13 Celltre d'études littéraires jrallcopJl0lles
L 'Harnlattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

et cOlnparées

L'Harnlattan Ine 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

COMITÉ DE RÉDACTION
Jacqueline ARNAUD (décédée), Jacqueline BLANCART, Charles BONN, Beïda CHIKHI, Claude FILTEAU, Jeanne-Lydie GORÉ, Michel GUERRERO, Jean-Louis JOUBERT, Fernando LAMBERT, Maximilien LAROCHE, Bernard LECHERBONNIER, Bernard MAGNIER, Bernard MOURALIS

SECRÉTARIAT

DE RÉDACTION

Centre d'études littéraires francophones et comparées. Université Paris-Nord, Avenue J.-B. Clément, 93430 VILLETANEUSE

RESPONSABLES

DE LA PUBLICATION

Charles BONN & Jean-Louis JOUBERT

COORDINATION

DE CE NUMÉRO

Charles BONN

DIFFUSION,

VENTE, ABONNEMENTS

Editions L'Harmattan, 7, rue de l'Ecole Polytechnique 75005 PARIS
@L'HéUmattan, 1999 ISSN : 1157-0342 ISBN: 2-7384-7890-5

Table des matières

Nouvelles approches des textes littéraires maghrébins et migrants Charles BONN, Université Paris 13
MIGRANCES

7 13

Nommer les Autres? Quelques catégories et mots utilisés par les critiques québécois pour désigner les écrivains venus d'ailleurs Véronique BONNET, Université Paris 13 Une littérature "naturelle" : le cas de la littérature "beur" Habiba SEBKHL University of Western Ontario, London (Canada) De la migration à la migrance, ou de l'intérêt de la psychanalyse pour les écritures féminines issues des immigrations Caroline QUIGNOLOT-EYSEL, Université Paris 13 RHIZOMES Nation et genre dans Nedjma de Kateb Yacine Vigdis OFTE, Université d'Oslo Rhizomes, corps et villes d'origine dans Talismano d'Abdelwahab Meddeb Andréa FLORES, Harvard University/Université américaine du Caire L'homme-texte dans l'écriture d'Abdelwahab Meddeb Najeh JEGHAM, Angers/Université Paris 13 DES REGISTRES n'ÉCRITURE PROBLÉMATIQUES Autour de l'autobiO'graphie maghrébine Mokhtar EL MAOUHAL, Université Paris 3 Assia Djebar ou l'autobiographie plurielle Hafid GAFAITL Texas Tech University L'Amour, La Fantasia d'Assia Djebar : de l'autobiographie à la fiction Najiba REGAIEG, Faculté des Lettres de Sousse Le roman algérien de langue francaise: à propos de l'ironie Valérie BENARD, Université Paris 13 Le graphisme comme procédé d'illusion chez Jean Sénac Rafika LASSEL, Université Paris .13

15 27

43 53 55 77 89 105 107 119 129 137 147

Nouvelles approches des textes littéraires maghrébins LECTURES ET RÉCEPTION

ou migrants

153

Personnages et récits doubles dans L'Inspecteur Ali de Driss Chraïbi Bernadette DEJEAN DE LA BATIE, Université de Melbourne L'inscription de l'antinomie dans un roman de Driss Chraibi : préliminaires de lecture Sarnia CHEDLY, Université Paris 13 Stratégie féminine et transformation spatiale: le cas de Muthna dans Le Livre du sang d'Abdelkébir Khatibi Lahsen BOUGDAL, Université Paris 13

155

167

181

L'inscription du lecteur dans le prologue de La Nuit de l'erreur de Tahar Ben Jelloun Khalid ZEKRl, Université Paris 13 187 Le texte littéraire maghrébin de langue francaise comme atelier de créativité Isaac-Célestin TCHEHO, Université de Dschang (Cameroun) 195

Réception universitaire, politique et éditoriale de la littérature maghrébine de langue française Hakima BENNAIR, Université Paris 13 201
ANNEXE Thèses soutenues dans la Formation doctorale Etudes littéraires francophones et comparées à l'Université Paris 13 depuis 1988 Charles BONN, Université Paris 13

207

209

6

Nouvelles approches des textes littéraires maghrébins et migrants

Charles BONN, Université Paris 13

Les textes présentés dans ce numéro de la revue Itinéraires et contacts de cultures peuvent être lus comme un état présent de l'avancée théorique des jeunes chercheurs inscrits en thèse dans la Formation doctorale "Etudes littéraires francophones et comparées" de l'Université Paris 13, ou ayant fréquenté cette Formation tout en étant inscrits en thèse dans une autre université. La plupart d'entre eux ont soutenu leur thèse depuis peu de temps, et les autres sont sur le point de la soutenir dans un avenir très proche. Autant dire que ce recueil a la prétention de donner une image assez fidèle de l'actualité de la recherche sur les champs qu'il couvre. Les littératures maghrébines et migrantes ont toujours été le domaine littéraire le plus étudié dans cette Formation, même si on a consacré beaucoup d'efforts, pendant les douze années de ma direction, à diversifier les aires géographiques couvertes, pour utiliser au mieux le potentiel unique d'enseignants spécialisés dans toutes les littératures de la Francophonie qui s'y trouvaient réunis, et pour satisfaire également au contrat que notre habilitation nous imposait de respecter. Cette situation due à l'histoire de la recherche littéraire à l'université Paris 13, et particulièrement à l'impulsion donnée avant mon arrivée par la regrettée Jacqueline Arnaud, nous a conféré une spécificité certaine, et une sorte de position centrale pour les recherches littéraires maghrébines en France, à laquelle nous ne pourrions pas prétendre pour ce qui concerne les autres aires géographiques de la Francophonie. Cette position s'est vue de plus renforcée progressivement par le développement continu de conventions de recherche et d'enseignement partagé avec les universités du Maghreb, puis avec divers pays d'Europe dans le cadre d'un programme Erasmus longtemps animé par Beïda Chikhi, mais aussi avec l'INALCO et l'Ecole Normale Supérieure de Fontenay SaintCloud. Ces conventions ont fait de Villetaneuse le lieu de passage obligé des chercheurs de tous pays travaillant sur la littérature maghrébine. Il faut dire que l'Université Paris 13 est également le siège de la Coordination interna-

Nouvelles approches des textes littéraires maghrébins

ou migrants

tionale des chercheurs sur les littératures maghrébines (CICLIM), laquelle gère depuis plus de dix ans la banque de données Limag, publie chaque seInestre un bulletin Études littéraires maghrébines, et anime depuis peu le site Limag (http://limag.lvnet-fr.com) sur Internet. Enfin, la collection "Etudes littéraires maghrébines" que je dirige aux éditions L'Harmattan, ainsi que plusieurs numéros de la revue Itinéraires et contacts de cultures consacrés à ces littératures confortent cette position par un nombre important de publications. Dans ces conditions, les chercheurs de cette université ou ceux qui y font de fréquents séjours, situés au carrefour de la plupart des recherches sur ce domaine, se trouvent dans une situation privilégiée pour évaluer l'actualité de la recherche sur les littératures maghrébines ou migrantes, et pour en proposer parfois des recadrages stimulants. Une partie non négligeable des textes présentés ici est ainsi le résultat d'un colloque organisé à Villetaneuse en décembre 1997 par ces jeunes chercheurs eux-mêmes, colloque suivi de plusieurs réunions de travail convoquées depuis par ces mêmes étudiants. Ces textes formant en quelque sorte le noyau théorique de l'ensemble, on les a complétés par d'autres, demandés à des chercheurs ayant de près ou de loin fréquenté cette Formation, et dont l'apport nous semblait enrichissant. On a pu ainsi constituer dans ce volume quatre ensembles de textes, dont le point commun est le renouvellement théorique plus ou moins grand qu'ils apportent aux études sur les littératures maghrébines ou migrantes. Comme souvent, les littératures émergentes qui nous préoccupent posent le problèlne de leur localisation, de leur identité. Car les définitions consacrées par aires géographiques montrent vite ici leur inadaptation. Les littératures francophones ne peuvent être définies à partir du seul espace géographique dont elles sont issues, ne serait-ce que parce que leur développement est inséparable de circuits d'édition et de reconnaissance qui sont souvent extérieurs à cet espace. Mais aussi parce que l'espace dans lequel ces textes prennent sens est nécessairement double, plus encore: mouvant. C'est pourquoi on a tenté ici le pari de tourner le dos aux définitions de l'identité littéraire dans des espaces emblématiques statiques, pour exploiter la notion de littératures "migrantes" : On entend par là dans une acception large, des littératures définissant leur identité, non à partir d'un espace délimité, mais à partir de la tension, douloureuse ou désirante, entre deux ou plusieurs espaces, dont aucun ne peut à lui tout seul prétendre à les définir. La "migrance" est ici non seulement celle des individus entre des lieux, mais surtout celle des formes, comme celle de la réception: celle dans laquelle le texte prend sens et signification. Suivant le lieu où elles sont lues, les littératures qui nous préoccupent ici prennent souvent une signification toute différente, et dès lors leur lecture aussi est mouvance, migration, "migrance" encore. Or c'est précisément parce qu'elles développent de ce fait un sens mouvant, adapté à la mutation politique comme à celle des représentations 8

Charles Bonn

du Inonde dans lequel nous vivons, que ces littératures ont une résonance toute particulière: plus que d'autres, elles nous aident à déchiffrer l'innommable de la modernité.

Migrances
On a placé volontairement en ouverture un texte ne portant pas explicitement sur des écrivains maghrébins: celui de Véronique Bonnet qui examine dans un autre espace quelques catégories et mots utilisés par les critiques québécois pour désigner les écrivains venus d'ailleurs: du Maghreb pour certains, mais aussi d'autres pays. Car c'est bien d'abord de perception qu'il s'agit dans la réception des écritures migrantes, et décaler le lieu, non seulement des textes mais encore de leurs lecteurs peut apporter un éclairage nouveau et aider les uns et les autres à sortir de clôtures géographiques et notionnelles trop confortables. Mais l'actualité littéraire nous offre un bon exemple de littérature inclassable par les localisations géographiques: plus encore que la littérature "maghrébine" désignée comme telle, la littérature "issue de l'émigration maghrébine" est un constant défi aux classificateurs. Les deux articles suivants en proposent des grilles de lecture visant à dépasser les traditionnnelles localisations géographiques ou culturelles: Habiba Sebkhi développe ainsi le concept de "littérature naturelle", cependant que Caroline Eysel examine l'apport de l'approche psychanalytique appliquée aux écritures féminines issues des immigrations.

Rhizomes
Cette déstabilisation des classements littéraires opérée, et la littérature issue de l'émigration nous y aura bien aidés, on peut à présent s'interroger davantage sur la production de l'identité par les textes et dans les textes. Identité du groupe ou de l'individu dont ces textes sont en partie l'expression, mais aussi identité du texte littéraire lui-même à travers son écriture. Car une littérature émergente se fonde elle-même à travers ses textes, et il était donc normal de commencer cette deuxième section en réexaminant avec Vigdis Ofte les mécanismes de cette dynamique dans le texte fondateur par excellence de cette littérature: Nedjma, de Kateb Yacine (1956). Même si ce texte est déjà l'objet de bien des travaux, l'article de Vigdis Ofte fait à la fois le point et nous propose une relecture stimulante. Celui d'Andrea Flores quant à lui s'applique à montrer dans un texte plus récent mais non moins complexe, Talismano d'Abdelwahab Meddeb, comment le brouillage et la redéfinition des identités à la fois s'opèrent surtout dans les procédés d'écriture. Elle utilise pour ce faire la théorisation de Gilles Deleuze qui se révèle ici féconde. Son travail sur la syntaxe elle-même de Meddeb est particulièrement novateur, comme l'est par ailleurs la réflexion de l'auteur traité lui-même, qui est 9

Nouvelles approches des textes littéraires maghrébins

ou migrants

sans doute avec Abdelkebir Khatibi l'écrivain maghrébin ayant le plus aidé à repenser les définitions identitaires. C'est pourquoi l'œuvre de Meddeb est encore l'objet de l'article suivant, dans lequel Najeh Jegham montre comment l'être même se confond avec l'écriture dans toute l'œuvre de Meddeb, et s'inscrit ainsi également dans les traditions mystiques et philosophiques dont l'œuvre de cet auteur est un point de convergence.

Des registres d'écriture problématiques
Si l'écriture est en rapport si étroit avec l'identité multiple et problématique, elle pose aussi le problème de ses propres genres, de ses propres registres. Dès ses premiers textes, par exemple dans Nedjma déjà cité ici, cette littérature remettait en cause les genres à travers lesquels elle s'exprimait: ces derniers sont en effet une des marques les plus visibles de la généalogie d'une écriture, qui ne s'appartient pleinement à elle-même que si elle est capable de repenser ces genres pour se les approprier, quitte à en bousculer profondément les cadres comme les définitions. Nedjma subvertissait le genre romanesque par l'intrusion de l'oralité ou de l'épopée autant que par la destruction de la chronologie ou la multipliation des points de vues qu'on y relève le plus souvent. Mais comme dans toute littérature émergente, l'autobiographie est très présente dans les textes maghrébins, même si elle y apparaît parfois en rupture avec les pratiques sociales. Dès lors son statut et son rapport à l'élaboration littéraire seront à examiner. C'est ce que tente l'article de Mokhtar El Maouhal sur un plan théorique général. Hafid Gafaïti développe ensuite le registre de l"'autobiographie plurielle", que conteste pourtant Mokhtar El Maouhal, chez l'un des auteurs qui se sont le plus réclamés de ce genre, Assia Djebar. Or c'est aussi chez Assia Djebar que Najiba Regaïeg montre que, contrairement à l'idée communément admise, l'autobiographique est un registre impossible alors même que toujours présent. Ces trois articles développent ainsi, à travers des positions théoriques divergentes, un débat qui ne manquera pas d'être intéressant. Changeant de "registre problématique", Valérie Bénard s'interroge ensuite sur une autre absence: celle de l'ironie, même si l'humour ou la poléInique existent dans cette littérature. Son approche que certains contesteront sans doute appelle dans ce domaine à une rigueur théorique trop facilement oubliée parfois. Rafika Lassel enfin, seule à parler de poésie, l'éternelle oubliée des recherches sur les littératures maghrébines qui privilégient le plus souvent le roman, souligne l'utilisation du graphisme chez Jean Sénac.

Lectures et réception
On en arrive dans la quatrième partie à des lectures, soit sous des angles peu pratiqués jusqu'ici, soit de textes moins étudiés que d'autres chez des 10

Charles Bonn

grands auteurs, comme c'est le cas de La Civilisation, ma Mère! de Driss Chraïbi, où Sarnia Chedly fait une description narratologique de l'antinomie, cependant que Lahsen Bougdal étudie la transformation de l'espace dans Le Livre du sang d'Abdelkebir Khatibi à travers l'évolution du personnage de Muthna.
000

Khalid Zekri ensuite ouvre la lecture d'une œuvre récente de Tahar Ben Jelloun à l'esthétique de la réception en traquant l'inscription du lecteur dans le prologue de La Nuit de l'erreur. Il permet ainsi à Isaac-Célestin Tcheho, auteur de la thèse la plus récemment soutenue dans cette Formation, de proposer une fort originale et féconde globalisation de l'approche, montrant à la fois l'inscription des lecteurs et celle, jamais traitée jusqu'ici, du travail d'écriture présenté à partir de la notion d'ateliers de créativité chère à Anne Roche COlnmeà Abdelkebir Khatibi. Ces deux textes préparent ainsi la voie à la description de la réception proprement dite que fait pour finir Hakima Bennaïr, laquelle, en étudiant principalement la réception de l'œuvre de Kateb Yacine, nous permet de terminer ce recueil à la fois par une ouverture méthodologique, et par un retour à l'un des principaux textes fondateurs de cette littérature, comme également à une approche plus nourrie par l'histoire.

Pour finir cette présentation rapide, qu'on me permette d'y ajouter une petite note personnelle. On aura compris en lisant les lignes qui précèdent qu'il s'agit pour moi aussi, dans ces pages, d'un bilan: celui de douze ans de direction de cette Formation. L'Université Lyon 2 que je rejoindrai en octobre 1999 ne me confiera certainement pas une nouvelle responsabilité de cette importance, et d'ailleurs je ne le souhaite pas. Il faut savoir tourner la page et regarder ailleurs, pour ne pas sombrer dans l'autorépétition stérile. Du moins aurai-je légué à mes successeurs au CELFC une Formation dont la reconnaissance ne fait plus de doute: il ne me reste plus qu'à leur souhaiter bon vent!

Il

MIGRA NCES

Nommer les Autres? Quelques catégories et mots utilisés par les critiques québécois pour désigner les écrivains venus d'ailleurs
Véronique BONNET, Université Paris 13

"Comment définir clairement ce que tu es ? Es-tu quelqu'un dont on puisse dire précisément: elle est ainsi, de telle région, son origine est celle-là? Faut-il croire que tu n'es rien de dicible ?". Marie N'Diaye, En famille.

Les écrivains venus d'ailleurs: de l'invisibilité à la visibilité
En 1986, Robert Berrouët-Oriol signalait le quasi silence de l'institution littéraire québécoise lors de la parution de l'essai de Jean Jonassaint Le Pouvoir des maux, les mots du pouvoir consacré aux romanciers haïtiens de la diaspora 1. Douze ans plus tard, ces voix venues d'ailleurs se sont frayé une place non négligeable au sein de l'institution littéraire. Plusieurs prix littérai-

res ont couronné l'œuvre d'écrivains nés hors du Québec 2. Critique journalistique et critique savante se penchent de plus en plus sur ces textes qui sollicitent un appareil terminologique et des concepts exploratoires nouveaux ou qui, symétriquement, mobilisent à des fins analytiques des concepts qui leur préexistent: ainsi en est-il du concept de "transculturation"3.
l "L'effet d'exil", Vice Versa n° 16, Montréal, octobre-novembre 1986, pp. 20-21. 2 Passages d'Émile Ollivier a reçu, en 1991, le Grand Prix du livre de Montréal, Le Pavillon des miroirs de Sergio Kokis a obtenu, en 1994, le Grand Prix du livre de Montréal, le Prix de l'Académie des lettres du Québec, en 1995, le prix Québec-Paris et le Prix Desjardins. En 1996, Ying Chen était finaliste du Prix du Gouverneur Général pour L'Ingratitude, elle a obtenu le prix Québec-Paris. 3 U[...] le sens exact et créateur de transculturation selon son 'inventeur' F. Ortiz, est clair et doit être réhabilité: la transculturation est un ensemble de transmutations constantes; elle est créatrice et jamais achevée; elle est irréversible. Elle est toujours un processus dans le-

Nouvelles approches des textes littéraires maghrébins

ou migrants

Par ailleurs, si l'on convient que "la détermination la plus décisive du statut social de la littérature émane de son rôle dans la formation obligatoire dispensée par les programmes scolaires [et qu'] en ce sens, la littérature est bien ce qui s'enseigne"\ si l'on admet que l'école constitue un appareil transmettant une image normative de la littérature, posant un modèle de culture "légitime" qui joue un rôle signifiant dans le fonctionnement du champ littéraire, force est de constater que les écrivains venus d'ailleurs accèdent, par le biais de leur entrée dans les manuels scolaires, à une consécration, sinon à une forme de canonisation. Après une timide insertion dans le

manuel de Bouvier et Roy 5 où, dans la section "Ruptures et pluralismes",
figurent un extrait de Comment faire l'amour avec un Nègre sans se fatiguer de Dany Laferrière intitulé "La Drague" et un extrait d'Addolarata de Marco Micone intitulé "Mes langues", ils apparaissent de manière plus franche tant
dans l'Anthologie de la littérature québécoise
6

(Section "société pluraliste et

littérature métisse") que dans le manuel Littérature québécoise - Des origines à nosjours 7("La littérature migrante", "L'essai: la culture en question"). L'anthologie Écrivains contemporains du Québec 8 contient des textes de Naïm Kattan, de Marco Micone et d'Émile Ollivier. Le Panorama de la litté-

rature québécoise contemporaine9 propose également un chapitre intitulé
"Les néo-québécois", consacré à une étude de l'essai "néo-québécois". Même constatation en ce qui concerne la littérature québécoise telle que présentée à un plus vaste public francophone: l'ouvrage Littérature du Québec, publié par les éditions Edicef / Aupelf, comporte un chapitre intitulé "Écritures
migrantes" 10.

quel on donne quelque chose en échange de ce que l'on reçoit: les deux parties de l'équation s'en trouvent modifiées. Il en émerge une réalité nouvelle, qui n'est pas une mosaïque de caractères, mais un phénomène nouveau, original et indépendant." "Transculturation : naissance d'un mot", Métamorphoses d'une utopie, Montréal/Paris, Presses de la Sorbonne Nouvelle / Éditions Triptyque, 1992, p. 47. 4 Denis Saint-Jacques, "Les pratiques littéraires des acteurs sociaux" in La recherche littéraire - Objets et méthodes, Montréal, XYZ Éditeur, 1993, p. 79. Énoncé qui constitue un prolongement de l'affirmation de Barthes: "La littérature, c'est ce qui s'enseigne, un point c'est tout". "Réflexions sur un manuel", Le bruissement de la langue, Paris, Seuil, 1984, p. 49. Barthes parlait de la littérature française assimilée à l'histoire littéraire, démarche qui semble aussi prévaloir au Québec. 5 Luc Bouvier, Max Roy, La Littérature québécoise du..xx: siècle, Montréal, Guérin, 1996. 6 Laurin Michel, avec la collaboration de Michel Forest, Anthologie de la littérature québécoise, Montréal, Les Éditions CEC, 1996.

7 Heinz Weinmann,Roger Chamberland(sous la directionde), Littératurequébécoise- Des
origines à nos jours, Montréal, Hurtebise HMH, 1996. 8 Lise Gauvin, Gaston Miron [sous la direction de], Écrivains contemporains du Québec, Montréal, l'Hexagone/Typo, 1998. (première édition 1989). 9 Réginald Hamel (sous la direction de), Panorama de la littérature québécoise contemporaine, Montréal, Guérin, 1997. Maximilien Laroche, "Les néo-québécois", pp. 612-628. 10 Littérature du Québec, sous la direction de Yannick Resch, Paris, Edicef/ Aupelf, colI. Universités francophones, 1994. 16

Véronique Bonnet

Afin de contextualiser notre propos, rappelons quelques éléments concernant la construction de l'ensemble "littérature québécoise" : le terme apparaît dans la revue Parti Pris (1963-1966): "Notre littérature s'appellera québécoise ou ne s'appellera pas" affirme Laurent Girouard 11; certains membres de la revue nourrissent leur réflexion des écrits d'Albert Memmi, de Franz Fanon et de Jacques Berque. On passe ainsi d'une littérature canadienne française à une littérature définie comme québécoise. Parallèlement, la langue française et la culture constituent le point central du nationalisme québécois. Les littératures acadiennes et franco-ontarienne se distinguent alors de la littérature québécoise, leurs producteurs ne souhaitant pas, pour la plupart, être assimilés à ce nouvel ensemble. La constitution de l'ensemble "littérature québécoise" répond donc, mutatis mutandis, à des préoccupations fort proches de celles des pays post-coloniaux: affirmation d'une identité ethnique et surtout linguistique, volonté de se démarquer, stylistiquement et thématiquement, de la littérature française, constitution d'un patrimoine culturel en lequel les Québécois pourront se reconnaître. Émerge donc une littérature du "nous". En une décennie, le paysage littéraire québécois s'est considérablement modifié et diversifié. Des tendances esquissées dans les années soixante-dix, plus activement à l'œuvre dans les années quatre-vingt, se sont confirmées et affermies. Restent cependant des questions terminologiques, méthodologiques, voire éthiques, inhérentes au traitement et à la constitution même de ce sous-corpus produit par les écrivains migrants à propos duquel il convient de mentionner qu'il relève lui aussi d'une construction et, plus encore, d'une construction ouverte, qu'il constitue un objet qui est loin de faire l'unanimité quant à sa gestion. Le champ d'investigation critique est donc fort vaste. Nous le restreindrons à quelques aspects taxinomiques en tentant de répondre aux questions suivantes: quels sont aujourd'hui les termes désignant les écrivains du Québec nés hors du Québec? En vertu de quelle histoire, de quelle tradition socio-politique s'effectuent les nominations? Comment réagissent les écrivains concernés face aux différentes catégorisations? Deux termes retiendront principalement notre attention: les écrivains dits "ethniques" et les "néo-québécois"12.

Les écrivains "ethniques"
Cette catégorie est en voie d'extinction dans le discours critique contemporain du Québec, mais elle fait encore quelques apparitions. Ainsi Clément Moisan parle-t-il d'écrivains "d'origine ethnique" au Canada et au Québec 13.
Il Laurent Girouard, "Notre littérature de colonie", Revue Parti Pris, décembre 1963, p. 19. 12 Nous n'interrogerons pas, dans le cadre de cet article, les notions de littérature migrante et d'écrivains migrants. 13 Clément Moisan, "La littérature dans la société multilingue et multiculturelle du Canada et du Québec", Québec-Canada - Cultures et littératures immigrées, Neue Romania n° 18, 17

Nouvelles approches des textes littéraires maghrébins

ou migrants

Ces derniers sont à distinguer, selon lui, des écrivains canadiens de langue anglaise et des écrivains québécois, considérés ipso facto comme francophones. Les apories de cette construction catégorielle sont assez flagrantes: l'ethnie, au sens large et abstrait, ne constitue pas un en soi qui permet de former un ensemble: c'est un projet culturel et une conception politique de l'identité. Il existe aussi un processus de délimitation qui s'exerce de l'extérieur pour imposer des limites à un groupe et le confiner à l'intérieur de celles-ci, en l'occurrence par un appareil critique obéissant à un modèle de société : celui du projet politique québécois fondé, entre autres, sur la notion de communauté culturelle. Il paraît hasardeux de parler d'écrivains ethniques sans préciser à quelle ethnie ils sont censés appartenir. Symétriquement, la notion d'écrivain québécois ne peut, sans questionnements préalables, être confondue totalement avec celle d'écrivain francophone puisque Mordecai RichIer se dit québécois avant d'être canadien 14 - Québécois farouchement anglophone, certes, dans la mesure où l'écrivain a refusé de s'exprimer en français lors d'une émission de télévision -. L'unique finalité de cette catégorie semble donc avoir pour but de distinguer les écrivains dits ethniques, qui n'appartiennent pas aux deux peuples dits fondateurs 15 : les Canadiens anglais et les Québécois (anciens Canadiens français) pour mieux faire apparaître la spécificité de la production littéraire des "ethniques". "L'appellation "groupe ethnique" à laquelle j'ai souvent fait allusion [précise Clément Moisan] mérite une explication. Il s'agit d'une communauté de personnes qui partagent un héritage COlnmun,un sens de l'appartenance à une langue et à une culture. Ainsi peuton identifier à Montréal et à Toronto, les minorités grecque, chinoise, italienne, écossaise, haïtienne, chilienne et autres, et dans l'Ouest, l'importante

Berlin, Institut fur Romanische Philologie der Freien Universitat, édité par Peter Klaus, 1997. 14 "En lisant à peu près tout ce que RichIer, polémiste, a écrit sur le Québec, j'ai découvert à I11agrande surprise qu'il se dit Québécois avant d'être Canadien" précise Donald Smith que l'on ne peut soupçonner d'adulation envers Mordecai RichIer. "Donald Smith, D'une nation à l'autre", entretien avec André Vanasse, Lettres québécoises, printemps 1998, p. 8. Trevor Hodge écrit également: "RichIer appartient à la classe des écrivains québécois juifs de langue anglaise établis rue Saint-Urbain. Le problème étant que, parmi les personnalités littéraires, il est le seul dans sa catégorie, ce qui ne le rend pas très utile", cité par Nadia Khouri in Qui a peur de Mordecai' RichIer? Montréal, Les Éditions Balzac, colI. Le Vif du sujet, 1995. 15 En ce qui concerne la question des peuples fondateurs, nous renvoyons à l'analyse de Julien Bauer: "Chaque État a sa propre mythologie liée à ses origines, pour créer un idéal auquel puissent se référer tous les citoyens. [...] Au Canada, le mythe a trait à ce que l'on appelait autrefois les "races fondatrices", devenues, de nos jours, les "peuples fondateurs". Ceux-ci, en l'occurrence les Canadiens français et les Canadiens anglais, sont les descendants des colons venus respectivement de France et des îles Britanniques. Tous les autres groupes, qu'ils soient arrivés avant, comme les Amérindiens ou les Inuits, ou après les fondateurs, comme les multiples vagues d'immigrants viennent s'y ajouter". Les Minorités au Québec, Montréal, Boréal, colI. Express, 1994, p. 15. 18

Véronique Bonnet

communauté ukrainienne"16. Bien que l'auteur précise que l'identité est une question "fluide et concrète" et qu'il fasse appel au concept "d'ethnicisation" pour désigner les modifications à l'œuvre aussi bien dans les groupes dominants (la société d'accueil) que dans les minorités ethniques en situation de rencontre des cultures, la barrière entre un ou des "nous" majoritaire (s) et des "nous" minoritaires perdure. Dès lors, toute production littéraire, indépendamment de la personnalité propre de son producteur, de sa formation, sera jugée à l'aune du discours qu'elle tient sur cette situation d'ethnicité ou de rencontres d'ethnicités. Partant du réel, la méthode en vient tout naturellement à faire l'impasse sur ce que le texte lui-même, en tant que voix singulière, a à nous dire. "En plus d'une sorte d'exotisme qui gagne les écrivains québécois eux-mêmes, ces derniers écrivains témoignent d'une écriture nouvelle qui ne laisse indifférents ni les lecteurs ni les auteurs du Québec"1? Les uns sont donc supposés rêver les autres sous la forme d'un exotisme au sens non ségalénien du terme, les autres semblent assurés d'une bonne réception. Dans ce cadre-là, la littérature nationale n'aurait plus vraiment raison d'être: il y aurait autant de littératures que de groupes ethniques. Québécois et "néo-Québécois" se partageraient alors le champ littéraire équitablement. Pourtant, en recoupant l'article de Clément Moisan avec sa contribution au Panorama de la littérature québécoise, on constate que parmi les "quelques représentants (tes)" illustrant les figures les plus marquantes de la poésie québécoise des années 1967à 1996 18, 'apparaît aucun écrivain "ethnique", ce qui conduit à poser le n problème en d'autres termes: faut-il que chaque communauté prenne en charge la constitution d'anthologies, de manuels et de panoramas illustrant sa propre littérature? Suffit-il de constater, ainsi que le fait l'éditeur du Panorama, que "l'importance des Néo-Québécois a modifié l'importance du tissu social (des pures laines)" pour assurer aux premiers une légitimité? Dans le champ de la critique, l'introduction du terme "néo-québécois" comme catégorie générique tend à déplacer le phénomène du morcellement littéraire.

Les écrivains "néo-québécois" : une terminologie de l'ambiguïté
Le terme "néo-québécois" est issu du terme "néo-canadien" que le Grand Robert de 1994 définit ainsi: "Immigrant, européen ou non, installé au Canada", soit un groupe humain considéré sans distinction d'origine, de langue, d'appartenance ethnique et culturelle. Adjectif et substantif, le vocable "néo-québécois" figure dans le Dictionnaire du Français Plus à l'usage des francophones d'Amérique du Nord: il désigne ce qui est "relatif ou pro16 Clément Moisan, "La littérature dans la société multilingue et multiculturelle du Canada et du Québec", Op. cil., p. 13. 17 Ibidem, p. 22. 18 "Trente ans de poésie québécoise", Panorama de la littérature québécoise, Op. cit., pp. 435-487. 19

Nouvelles approches des textes littéraires maghrébins

ou migrants

pre aux immigrés établis au Québec"19.Le "néo-québécois" est ainsi un québécois à trait d'union, quelqu'un qui, toute sa vie, restera un "pas tout à fait Québécois" pour parodier l'expression de l'écrivain Bharati Mukherjee:
"not-not-quite Canadian". 20.

Les critiques qui font usage de ce terme s'efforcent de le redéfinir en s'éloignant quelque peu de l'acception donnée par le Dictionnaire du Français Plus. Ainsi, en présentation des autoportraits d'écrivains néo-québécois publiés dans Lettres québécoises, Jean Jonassaint écrit: "[...] il m'a semblé opportun de ne pas tomber dans le piège de l'appellation non contrôlée "néoquébécois" pour "minorités ethniques" ou "immigrant" de certains commentateurs qui oublient qu'au sens strict le terme "néo-québécois" désigne aussi bien un immigrant (né à l'extérieur du Canada, qu'il soit d'origine française, haïtienne, chinoise) qu'une migrante franco-manitobaine comme Gabrielle Roy ou l'Acadienne Antonine Maillet"21.Cette définition implique un élargissement puisque certains écrivains appartenant au groupe fondateur de "souche" française peuvent, suite à un déplacement spatial, être également considérés comme "néo-québécois". Reste que, dans le discours social, le terme est lesté de connotations parfois péjoratives, accompagné des "éternels clichés qui frappent les "néo" (voleurs d'emploi, poids sur la société etc.)"22. Son glissement et son acclimatation dans l'espace littéraire où il se vide de connotations négatives ne peut entièrement gommer, ni occulter, le sens qu'il revêt dans cet autre espace discursif - discours social et discours politique -, lequel joue un rôle non négligeable dans l'horizon d'attente des lecteurs. Certains citoyens (canadiens) et certains écrivains sont plus "néo" que d'autres en fonction de critères écrits nulle part mais tacitement admis, parmi lesquels la couleur de la peau, la langue première, la religion, en résumé toute la chaîne paradigmatique fondant, de façon consciente ou inconsciente, la façon dont un "nous" québécois perçoit les" autres" et, symétriquement, la façon dont un "nous" non québécois se détermine par rapport au groupe ethnique le plus ancien - si l'on excepte les Amérindiens. D'autre part, l'ambiguïté du terme tient essentiellement à la définition que l'on accorde au mot "Québécois". Julien Bauer relève pour sa part non lTIoinsde cinq possibilités:
"Quiest québécois? 1) Tout citoyen canadien,né ou naturalisécanadien,résidant au Québec, définition légale et géographique? 2) Tout citoyenrésidentau Québecqui se sent québécois,définitionsociologique? 3) Tout descendantdu peuple fondateur canadien-françaisau Québec, définition

19 Montréal, CEC, 1988, p. 1105. 20 Cité par Natalia Apuniuk, Op. cit., p. 2. 21 Jean Jonassaint, "De l'autre littérature québécoise", pp. 1-16. bec français, Québec, Printemps 1997, p. 63.

Lettres québécoises,

n066, été 1992,

22 Hans-JürgenGreif, "La littératureallophoneau Québec - Écrire en terre d'accueil",Qué20

Véronique Bonnet ethnique? 4) Les Québécois sont-ils un sous-groupe de Canadiens, définition fédéraliste,

5) Ou un groupe différentdu groupecanadien,définitionindépendantiste?"23.

Excluons de notre interrogation les deux dernières définitions qui relèvent exclusivement de la sphère politique. Si l'on considère la première acception du terme, elle évacue ipso facto la catégorie "néo-québécois" puisque le fait d'être québécois relève à la fois d'une citoyenneté 24- liée à un passeport canadien - et d'une localisation géographique: vivre dans la province de Québec. La seconde définition dépendante d'un choix personnel et conscient laisserait, dans le champ social comme dans le champ littéraire, le droit à l'individu de se déterminer comme bon lui semble. C'est en fait la troisième définition, la définition ethnique et elle seule, qui est actualisée lorsque l'on établit une distinction entre "Québécois" et "néo-Québécois". Un écrivain "néo-québécois" est donc un écrivain "immigrant", ce qui amène aussi à cerner l'ambiguïté même du terme "immigrant" appliqué, sans distinction, à toute personne née hors du Québec ou du Canada: Stanley Péan, né en Haïti en 1966 et venu avec ses parents dans la région du Lac SaintJean un an plus tard, est-il un écrivain immigrant ou "néo-québécois" ? Il ne s'agit pas ici d'invalider une catégorie à l'aide d'un seul exelnple - démarche qui serait douteuse - mais d'entrevoir aussi le devenir de la littérature du Québec. Dans les années qui viennent, il est fort possible que d'autres écrivains qui n'ont pas connu concrètement l'ailleurs parental créent une œuvre publiée au Québec. Quel nom leur donnera-t-on? Quelle catégorie devra-ton forger? Si l'on utilise le seul critère de la naissance au Québec pour désigner comme québécois un écrivain, il est dès lors possible de considérer comme écrivain québécois un individu né au Québec immédiatement après l'arrivée de ses parents, tandis qu'un autre, né légèrement avant, est et restera néo-québécois ou immigrant. Le lieu de naissance est donc, lui aussi, un critère assez fragile. Dans l'espace public et dans les champs littéraires canadien et québécois, l'immigrant porte, ad vitam œternam, la marque de son déplacement, de son immigration. Cette marque ne concerne pas, dans l'actuelle acception du

23 Les Minorités au Québec, Op. cit., p. 86. La numérotation a été ajoutée. 24 Citoyenneté qui, ici, se confond avec la nationalité. Sans être essentielle dans le champ littéraire, la nationalité est pourtant importante: les maisons d'édition québécoises publient majoritairement des écrivains de nationalité canadienne qui vivent au Québec. Par ailleurs, la nationalité, sans recouvrir toutes les appartenances, n'est toutefois pas un ensemble vide. Les propos de Marie Cardinal sont en ce sens assez éloquents. A la question: "Ta nouvelle citoyenneté canadienne, ça représente quoi pour toi?", l'écrivain répond: "Beaucoup, un vrai désir, pas du tout une simple histoire de papiers. Moi, je suis une fille d'Algérie et j'ai des rapports difficiles avec la France. Je n'ai jamais accepté la guerre d'Algérie, parce qu'elle était fratricide, scandaleuse, honteuse [...] La citoyenneté canadienne, ça veut dire que je m'installe ici mais aussi que je vivrai avec des papiers qui ne sont pas des papiers français. Symboliquement, pour moi, c'est capital" (cité par Jean Jonassaint, "Pour Patrick Staram", Vice Versa, Vol. 2, na 3, mars-avril 1985, p. 12). 21