Nouvelles brèves

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176 pages

Description

Onirique et troublant, ce recueil est une ode à l'évasion, à la magie des instants volés et à la mémoire de ceux qui ne seront plus. Ce sont quelques pages teintées de regrets, d'autres d'espoir, tandis qu'un fil rouge anime l'ouvrage, d'une nuance dont on ne saurait apercevoir l'issue...


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Date de parution 17 février 2017
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EAN13 9782754735674
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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Philippe Virolle

Nouvelles brèves

2017

www.editions-pantheon.fr

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L’immoralité de nos désirs, c’est ce qui nous rend vivant.

 

Le pensionnat

« Le 259 ! c’est toi ?

– Oui c’est moi.

– Ton nom ?

– Virolle.

– Bon, eh bien Virolle, dépêche-toi de ranger tes chaussures, ils sont déjà montés ! »

Je poussai la grande porte du dortoir sans faire de bruit, il y avait un léger brouhaha. Des élèves étaient en train de mettre leur pyjama, certains étaient déjà allongés sur leur lit, les autres faisaient un brin de toilette en discutant. Heureusement, personne ne fit vraiment attention à moi. Instinctivement, je me dirigeai vers le seul lit vide. Mon voisin de gauche, qui m’avait suivi du regard, me demanda :

« Tu t’appelles comment ?

– Virolle… Philippe Virolle.

– Moi c’est Pernin, Noël Pernin. T’es nouveau ?

– Oui, je viens d’arriver.

– T’habitais où avant ?

– À Paris…

– Ah, comme moi ! »

Je fis mon lit et repliai mes vêtements dans mon couvre-lit roulé à mes pieds.

« Mets-le sous ta tête ! dit Pernin. Comme ça, elle sera surélevée et on ne piquera pas ce que tu as dans tes poches pendant la nuit. »

Le pion ne tarda pas à réclamer le silence total et annonça l’extinction des feux.

Quand les derniers apartés et chuchotements se turent, seuls quelques sanglots subsistèrent. On devait tous avoir entre 7 et 10 ans.

En classe, l’instituteur était en blouse grise. L’appel des élèves était toujours un moment de vérité, on ne peut pas tricher avec son nom. Par bêtise, certainement, ma grand-mère maternelle avait cousu mes initiales sur ma blouse en rajoutant un D pour Duboc à la fin, pour rappeler que sa fille était divorcée et que j’appartenais aux deux familles. Ces trois lettres me sauvèrent un peu la vie car j’entretins le mystère pendant quatre ans.

Je ne sus jamais pourquoi on avait choisi une pension à 50 km de Paris, un bâtiment qui ressemble à une caserne de la route nationale. Il n’y avait rien de vivant autour. De toute façon, nous n’avions pas le droit de monter dans les dortoirs avant la nuit. Il y régnait un parfum d’oubli, de laissé là, de bon débarras. Certains enfants ne sortaient jamais. Les week-ends de grande sortie, ils erraient dans la cour silencieuse, comme des fantômes. Le temps s’arrêtait entre ces mûrs. On y enseignait à des enfants qui purgeaient une peine.

Les moments de fraternité étaient souvent insolites dans ce monde de cruauté enfantine. Les toilettes étaient à la turque et il n’y avait pas de verrou. Si tu ne voulais pas te retrouver cul nu en train de chier devant une centaine d’élèves hilares, il fallait trouver un « j’ai aussi envie de chier ! » afin de se garder mutuellement la porte.

Un jeudi après-midi, alors que nous étions assoiffés et épuisés d’avoir marché des heures sous le soleil en guise de temps libre, nous nous sommes agglutinés sur le portail en fer d’un pavillon, passant nos bras entre les barreaux et suppliant une dame qui faisait son jardin de nous donner de l’eau. Elle faisait l’aller et retour avec sa cruche et nous nous arrachions l’unique verre en Pyrex ; nous ne serions jamais repartis sans boire. De retour au pensionnat, nous nous battions pour faire la queue à l’abreuvoir et n’aurions jamais échangé notre miche de pain contre la barre de chocolat tellement nous avions faim.

Le jour de la douche, la directrice s’installait sur une chaise au milieu de la salle et nous examinait un à un sous toutes les coutures pour voir si nous étions bien propres. Fin des années cinquante, personne ne trouvait ça déplacé. Les pions pédophiles étaient d’ailleurs les plus gentils et il fallait plusieurs protestations de parents pour qu’ils soient enfin virés. Quant aux profs violents, ils avaient tous les droits. Nous avons tous été un peu amoureux de Mlle Dauphine (ça ne s’invente pas !) et terrorisé par M. Guittot, qui nous collait sous son bureau en nous balançant des coups de pied.

Les hannetons que nous capturions et que nous mettions dans des boîtes de réglisse trouées avec une feuille de salade mourraient toujours. Il faut méthodiquement trouver plus emprisonné que soit.

L’enfer de la marelle n’avait pas besoin d’être bien grand.

Bien sûr, je tombai régulièrement malade. Je n’avais pas mon pareil pour me cacher afin ­d’éviter la promenade du jeudi, tellement j’avais envie de dégueuler et qu’un marteau frappait ma tête à en devenir fou. La solitude de l’infirmerie me faisait du bien. Heureusement qu’à cet âge-là on ne pense pas à la mort.

En hiver, lorsqu’il faisait trop froid nous restions dans la cour et en fin d’après-midi, nous nous réunissions dans le préau pour la projection d’un film en noir et blanc. La plupart du temps, il s’agissait d’un western ou d’un film de cape et d’épée et lorsque l’héroïne se faisait embrasser, une rumeur de satisfaction goguenarde s’élevait des rangs des plus grands. Lorsque nous ressortions, nous étions tous un mousquetaire ou un shérif.

Le fils du directeur, qui nous voyait jouer à « chat voiture » dans la cour, avait eu l’idée d’attribuer une Dinky Toys à tout élève qui aurait vingt bons points. Autant vous dire que je n’ai jamais eu ce trésor. Un jour, un élève qui les avait obtenus se vit offrir le choix entre trois voitures de course. Je me souviens encore de cette scène, c’était mieux que Noël ; nous l’enviions évidemment mais nous étions heureux par procuration.

Tout me paraissait hostile dans cette caserne. J’étais trop jeune et trop bien élevé pour imaginer faire le mur. Mettre le nez à l’extérieur m’éblouissait, dehors c’était la vie, les enfants qui riaient avec leurs parents. J’aurais donné tout ce que j’avais pour entrer dans une boulangerie et acheter un gâteau… en enfant libre.

Le soir, lorsque j’avais la chance de croiser la femme de ménage, en douce, je lui donnais un franc pour qu’elle puisse m’acheter vingt carambars. Cette femme, dont je n’ai jamais su le prénom, était un ange.

L’an dernier, je suis revenu à Montlhéry, j’ai cherché longtemps ce pavillon où on m’avait donné à boire. Le gardien du cimetière m’a demandé pourquoi je mettais un verre vide sur une tombe. Je lui répondis que la pluie le remplirait et que j’aurais voulu être là pour la faire boire une dernière fois. Ils doivent tous être morts aujourd’hui et je n’ai jamais retrouvé un de mes camarades d’infortune. Suis-je un des derniers témoins de ce temps ? À quoi sert cette mémoire, cette douleur ? Pourtant, tout est si présent et si limpide dans ma tête, comme si c’était hier, ces dortoirs froids, ses couloirs noirs, cette peur permanente de ne plus exister, cette sensation d’abandon. Je n’ai jamais pardonné. Je crois en Dieu mais je ne pardonne pas. L’enfance, c’est sacré. Cette lourde porte existe encore, je l’entendrai toute ma vie. On n’a pas le droit de faire ça.

 

La Gabinière

Lucas jeta l’ancre de son zodiac derrière Port-Cros, non loin de La Gabinière, là où le Ligure est le moins fort. Il était seul, volontairement, il était souvent seul, pas pour l’adrénaline, mais pour se retrouver avec son âme, ses propres sensations, en dehors de toutes les règles et de tous les présages.

Il enfila sa combinaison et ajusta sa stab et ses bouteilles. Il vérifia l’air dans son détendeur et contrôla son manomètre. Puis, il mit ses palmes et son masque et opéra la bascule arrière que tous les plongeurs savent si bien faire. L’eau était bonne dans ce printemps indien et les bateaux avaient déserté l’endroit.

Lucas commença sa descente. Arrivé aux vingt mètres, il s’éloigna des tombants de l’île et se dirigea vers le large. À quarante mètres, il vit que la végétation se faisait rare, la faune avait ­pratiquement disparu, plus un seul mérou. Ils préféraient les eaux plus chaudes. Il continua à descendre et soudain, il aperçut quelque chose qui brillait malgré la faiblesse des rayons du soleil. Il allongea ses jambes pour battre l’eau. Il saisit l’objet avec son gant en peau, le dégagea de la vase ; c’était un bracelet en argent, grossièrement ciselé. Il gratta l’intérieur avec sa main nue, il put difficilement lire l’inscription « Nadia » et une date indéchiffrable.

Tout d’un coup lui revint l’image de cette jeune algérienne qu’il avait connue à Palma de Mallorca un été. Elle était si jolie, avec ses cheveux noirs bouclés, ses yeux noirs, la façon qu’elle avait de se pendre à son cou comme si elle ne voulait plus toucher le sol, sa façon à elle de quitter toutes ses attaches. Il revit sa jeune poitrine et sa peau blanche. Elle était en vacances avec sa jeune sœur et une amie et puis surtout avec sa nounou qui ne la quittait pas des yeux ou détournait pudiquement la tête lorsqu’ils s’embrassaient. Ils n’avaient jamais fait l’amour, non pas qu’ils n’en eussent pas envie mais avec la nounou, c’était impossible. Ils se réfugiaient en bas du parc de l’hôtel ou dans un coin de la discothèque. Il l’avait trouvée tellement charmante, douce, elle le découvrait grand et si beau avec ses cheveux blonds légèrement ondulés. Avec la régularité de ses traits, elle trouvait qu’il ressemblait à un ange. L’avait-il aimée ? Probablement.

Il essaya de correspondre un peu mais elle ne répondit jamais ; ses lettres étaient-elles arrivées ? Qu’aurait-il pu faire, si loin, sans argent ? Il caressa longtemps le bracelet, puis il le mit dans la poche de sa stab.

Un temps infini s’était écoulé, il regarda son profondimètre, il affichait soixante-deux ! Une bouffée de panique le submergea ! Il jeta un regard furtif sur son manomètre, il ne restait plus que quelques minutes d’air ! Le temps, ce temps qui passe dix fois plus vite dans les grandes profondeurs, ce temps qui l’avait séparé de ces souvenirs magnifiques, le temps qui l’avait fait vieillir et presque oublier qu’il avait aimé, autrefois. Il savait qu’il était perdu, que s’il remontait brusquement, sans paliers, il ferait une embolie pulmonaire, alors il continua à descendre dans l’abysse. Il avait tant de fois pensé à ce moment, ce noir qui l’attirait, comme les cheveux et les yeux de Nadia.

On découvrit vide, le zodiac de Lucas Berthier le 2 octobre 1983. On retrouva son gilet flottant au large des côtes algériennes plusieurs semaines plus tard. Il y avait un bracelet en argent dans sa poche. On ne retrouva jamais son corps.

Certaines Kabyles qui se promènent le soir au bord de l’eau disent qu’elles entendent une voix qui vient de la mer et qui appelle une femme, mais ce sont de vieilles femmes qu’on n’écoute plus car elles racontent toujours des histoires tristes qui font peur aux enfants.

 

Philibert

Le ciel au-dessus des tranchées de la Somme, en cet hiver 1917, était gris pâle, d’une tristesse qui rendait la mort supportable. Il n’y avait plus de contrastes, seuls les bruits des obus, des pas dans la boue et des cris des blessés répondaient à ceux des corbeaux repus de cadavres. Philibert serrait son fusil contre lui. La contre-offensive allemande avait commencé. Le lieutenant, son pistolet à la main, hurlait les ordres. Les échelles étaient déjà prêtes et les 105 de l’arrière commençaient leur travail de sape.

Philibert avait le regard vide, il relisait pour la centième fois la lettre de Farida, cette jeune marocaine, fille d’un poilu mort dans les Ardennes en 1915. Elle lui annonçait qu’elle retournait dans son village, là-bas, qu’elle ne pouvait pas l’attendre qu’elle n’était plus sûre de rien et puis cette guerre, cette liaison difficile…

Il sursauta aux cris des soldats bondissant des tranchées et hurlant pour conjurer la mort. Les mitrailleuses ennemies étaient déjà en action, les balles sifflaient et les hommes tombaient. Philibert sauta dans un trou d’obus puis ressorti, poitrine face à l’ennemi. Il n’entendit pas ses camarades lui crier de se coucher, il ne voyait plus que les grands yeux noirs de Farida, il avait la saveur de ses lèvres, il ne la reverrait plus, alors à quoi bon vivre encore dans ce décor d’un autre monde ?

Soudain, tout devint silencieux, blanc, le paysage s’effaçait lentement, il ne souffrait pas, il n’avait pas peur, il revoyait Farida penchée sur le petit pont, riant à pleine bouche lorsqu’il essayait d’attraper cette truite rebelle. Elle était si jolie avec ses cheveux noirs. Quelle misérable revanche contre ses parents qui ne voulaient pas de cette union…

« Philibert ! Un de Châtenet, vous n’y pensez pas, épouser une Arabe est une mésalliance qui nous ferait honte ! »

L’engagé volontaire Philibert de Châtenet s’écroula le 24 décembre 1917 lors de l’assaut donné par sa compagnie sur la colline numéro 112 dans la commune de Pontcharraud. Deux ans après, Farida Tasoum mourrait à Taroudant d’une phtisie galopante car les antibiotiques n’existaient pas encore.

L’eau coule toujours sous ce petit pont ­médiéval du Limousin. Lorsque le soleil est à son zénith, certains promeneurs disent entendre des rires et des larmes et que les truites qui remontent la rivière ne sont pas faciles à attraper.

Seigneur, donnez-moi la force.

 

Francesca

Francesca avait la quarantaine, ses cheveux noirs et ses petites rondeurs rappelaient ses origines italiennes. Elle était gérante d’un magasin de fringues féminines à Levallois. Elle s’était lancée à corps perdu dans ce travail qui la maintenait en vie. Cette vie qui ne l’avait pas épargnée.

Tristan, la cinquantaine, trimbalait sa silhouette élégante dans ce centre commercial qu’il détestait. La période des soldes était un calvaire, avec ses essayages et ses simagrées. Il avait réussi à abandonner sa femme et sa fille dans une boutique et essayait de retrouver l’air frais et la lumière du jour.

Il jetait un dernier regard sur le panneau « Sortie » quand soudain il tomba sur cette jolie brune empêtrée avec son empilement de caisses prêtes à basculer. Il se précipita pour redresser cette tour de sous-vêtements. Francesca leva les yeux et soupira :

« Merci, heureusement que vous étiez là ! »

Tristan croisa ses yeux noirs trop maquillés, ils étaient doux et tristes, sa voix rugueuse contrastait avec son visage d’ange. Ils restèrent quelques secondes sans bouger à se regarder. Tristan vérifia que les caisses ne retomberaient pas, puis lui fit un petit au revoir en repliant plusieurs fois ses doigts sur la paume de sa main.

Deux mois plus tard, alors qu’il achetait un costume, ils tombèrent nez à nez. Il l’invita à prendre à verre, ce qu’elle accepta tout de suite. Elle ne tarda pas à lui raconter sa vie, ses angoisses et son fils de 14 ans qui venait de se faire renverser à scooter. Il était dans le coma à la Salpêtrière. Tristan vit ses yeux s’embuer, elle mit une main sur sa bouche et essuya de l’autre ses premières larmes noircies par le maquillage.

« Il est en neuro ? Dans le service du professeur Kadisky ? demanda Tristan d’une voix douce.

– Oui, fit-elle à voix basse.

Comment le savez-vous ?

– Je suis cardiologue et Kadisky et moi avons passé notre concours d’entrée à l’internat ensemble.

Je l’appellerai ce soir. »

Tristan lui tendit un mouchoir en papier.

« Savez-vous si son coma est artificiel ?

– Oui, je crois… Enfin, c’est ce qu’on m’a dit… J’ai si peur, vous savez, c’est mon bébé… Je suis désolée, il faut que j’y aille, merci pour le verre. »

Elle appela une de ses vendeuses sur son portable pour lui donner quelques instructions puis fit mine de se ressaisir.

« Je dois vous quitter.

– Voulez-vous que je vous y conduise ? proposa Tristan instinctivement.

Je dois revenir dans Paris de toute façon, ça me ferait plaisir de faire ça pour vous et puis si Kadisky est là et s’il est libre, je pourrai m’entretenir avec lui. »

Francesca accepta. En arrivant sur le parking, elle dit :

« Vous avez la même voiture que mon mari. »

Puis elle resta silencieuse pendant tout le trajet.

Une fois arrivé à l’hôpital, Tristan laissa Francesca prendre des nouvelles auprès de l’interne de garde et se renseigna afin de savoir si Kadisky était là ou s’il allait repasser. Puis, il monta en neuro. Francesca était assise au bord du lit, elle fixait son fils avec un regard rempli de compassion et d’incompréhension, comme un...