Pantalonie - Histoires romanesques

Pantalonie - Histoires romanesques

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375 pages

Description

Une année ne s’est pas encore écoulée.

Devant le port, sur le terrain même où s’était arrêté l’Enchanteur, au matin de son arrivée, s’érige en Palais une vaste guirlande de pavillons peinturlurés, incrustés de mosaïques éclatantes, de claires faïences et de riches vitraux. Les colonnades intérieures reliées par de fins portiques, cloîtrent un grand jardin plantureux, tout bruissant de cascades.

Au cœur d’un bassin central, sur un socle polychrôme dont la base est caressée par l’agitation des eaux murmurantes, s’élève une sorte de chaise curule à laquelle on accède par une passerelle de porphyre.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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Ajouté le 28 septembre 2016
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EAN13 9782346081851
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À propos de Collection XIX

Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

Édités dans la meilleure qualité possible, eu égard au caractère patrimonial de ces fonds publiés au XIXe, les ebooks de Collection XIX sont proposés dans le format ePub3 pour rendre ces ouvrages accessibles au plus grand nombre, sur tous les supports de lecture.

Camille de Sainte-Croix

Pantalonie

Histoires romanesques

A ÉLEMIR BOURGES

 

 

Il y a quinze ans environ, vous nous prîtes, un jour, chacun par un bras, — Paul Margueritte et moi, pour nous mener ensemble au public, en faisant éditer nos deux premières œuvres de toute jeunesse. Paul est devenu, depuis, l’auteur célèbre des plus célèbres romans ; et notre cadet, Victor, qui n’était alors qu’un ravissant et volontaire enfant, rattrape aujourd’hui son grand frère, pour devenir son jumeau de succès.

Or, sur la couverture de la première édition de mon premier volume, alors, on pouvait lire :

 

Pour paraître prochainement

DU MÊME AUTEUR :

LE ROI GUPOR

 

Prochainement ? Cela date de 1885...

De loin en loin, quelques intimes voulant bien s’intéresser à l’imprécise projection de ce monarque inédit, m’ont demandé :

 — Et le ROI GUPOR ?

 — Il marche ! répondais-je.

C’était faux !... Le ROI GUPOR ne marchait pas. Tout au plus rèvassait-il, en somnolant. Je ne l’ai réveillé que l’an dernier, et c’est en 1900 seulement qu’il s’imprime, sous ce nouveau titre : PANTALONIE.

Mais qu’est-ce que quinze ans ?

Comme vous m’avez gardé, toujours vive, votre affection : et comme, avec les années, mon admiration n’a pu que grandir pour les supériorités intellectuelles et morales qui ont fait devous, — en ces temps incertains, — une si pure, si sûre et si absolue figure de grand écrivain, — je m’en autorise, pour honorer ces quatre cents pages romanesques, ces quatre cents pages d’hypothèses et de fictions, en vous les dédiant de tout cœur.

 

CAMILLE DE SAINTE-CROIX.

 

 

Paris, février 1900.

PROLOGUE

L’Enchanteur

I. — PHLEMMAR ET CRÉDULIE

D’âge immémorial, Port-Lazuli scintillait au fond de sa baie tranquille, tel un rare joyau accroché au point le plus radieux d’un décor enchanté, entre l’estuaire du Saphirée et les premières broussailles de la Forêt Sabotière, sur le versant oriental du Mont Pantalon.

Vivant de leur sol, indolents, indifférents à tout ce qui n’était, sur terre, mélodie, amour et joie, — artistes d’instinct, luthiers, céramistes, charmeurs d’oiseaux, les gentils Lazuliens n’avaient jamais exercé d’industries qui ne fussent des amusements ou des arts.

Au plus loin de leur histoire, un habile homme de leur race les ayant guéris d’une épidémie, ils l’avaient fait Roi, sans attacher à ce titre vague d’autre signification que l’expression cordiale d’une gratitude spontanée. Depuis, la couronne s’était transmise, sans conteste, de siècle en siècle, dans la même dynastie ; et c’est ainsi qu’au début de ce récit nous trouvons un certain Phlemmar, centième du nom, régnant depuis sept ans sur ce petit peuple naguère le plus oisif et le plus puéril du monde.

Sa femme, la brune Crédulie, brillait par la beauté ; ils étaient heureux, mais n’avaient pas d’enfants.

Une seule fois, au début de la deuxième année, la Reine avait agité cette question :

  •  — Ne serait-il pas triste, mon ami, que tu demeurasses le dernier de ton sang ?

Mais Phlemmar avait saisi le mot au vol : «  — Le dernier ? Oui, parbleu ! C’est mon numéro dans la vie ! Depuis que j’existe, en classe, au jeu, à la course, à table, partout le dernier, toujours le dernier ! La Fatalité m’a elle-même sacré le Centième des Phlemmars, — ce qui fait un compte rond. N’insiste donc pas, Crédulie ! »

... Pour les affaires publiques, le bon Monarque n’avait voulu à ses côtés qu’un seul ministre. Au moment de choisir celui-ci, la Reine était intervenue : — « Pourquoi ne pas prendre notre cousin Domito, qui fut garçon d’honneur à notre noce ? Je crois qu’il conviendrait ! »

Ce Domito, jadis, devait épouser Crédulie, quand Phlemmar s’était présenté. Parfait sujet, nature discrète et disciplinée, il s’était effacé devant son prince ; et, depuis, sigisbée résigné, il n’avait montré jalousie, ni rancune. Tel, des mains de sa femme, le Roi avait donc accepté son ministre. En sorte que depuis sept ans, le trio gouvernemental, sans morgue, sans prestige, florissait confondu dans la béatitude ambiante, à l’abri des complots et des trahisons, n’inspirant, ne portant envie à personne... Et cela aurait duré longtemps...

... Et cela durerait encore, si, vers la fin de la première moitié du second lustre, une imprévue rafale n’était venue balayer le joli bonheur de ce règne.

Un matin, le Roi, la Reine et le Ministre étaient avisés qu’un fort rassemblement se formait sur la grande place de la Ville Basse, autour d’un personnage exotique et singulier, qui, depuis deux heures, captivait l’attention publique. Crédulie avait couru à la fenêtre, pour voir ; et, du coup, ébahie, exorbitée, s’était écriée en un sincère transport : — « Ah ! le bel homme ! »

En effet !

Coiffé de ses seuls longs cheveux mordorés, un collier de perles au col, les doigts chargés de grosses bagues anciennes, habillé d’une robe blanche que serrait aux hanches un ceinturon corail et vieil argent, — trois soleils d’or brodés sur la poitrine, — trois croissants de nacre dans le dos, — quelques étoiles d’émeraude et d’améthyste semées sur tout son vêtement, chaussé d’étroites mules mousse et paré de bien d’autres choses encore, — homme de 25 ans au plus, à barbe noire, effilée, — tel rayonnait parmi la foule celui que, d’emblée, la naïveté populaire avait défini d’un mot frappant, quand les commères du faubourg s’étaient, de porte en porte, demandé, les poings à la taille et les yeux allumés : — « Avez-vous vu l’Enchanteur ? »

L’Enchanteur !... C’était bien cela ! Apparu sur la plage aux primes feux de l’aube, interloquant les premiers promeneurs matinaux, il avait d’abord laissé venir à lui les petits enfants, plus hardis que les grands... Puis, quelques gars du port s’étant approchés, lui-même avait ouvert la conversation ; et bientôt toute la badauderie Lazulienne était accourue.

Il ne parlait pas exactement le patois local, — mais un idiome dérivé, suffisamment clair pour qu’on pût se comprendre. On le questionnait : d’où venait-il ? Existait-il sur terre une nation où les indigènes portassent pour l’ordinaire de si beaux habits ?

Mais, évasivement, il avait répondu : — « Qui je suis ?... Ma voix est celle du vent qui tantôt pleure et tantôt chante !... Ma démarche’ est celle du lion qui passe le premier, toujours et partout !... Mon ombre, celle du nuage qui couvre l’infini ! Or le vent est né sur la mer, — le lion, au désert, — le nuage, dans le ciel ! »

De la mer ? du désert ?... du ciel ?... Voilà d’où il venait ?

Cependant, après cela, et plus civilement, on l’avait vu produire de bonne grâce, ses nom, qualités et profession : « Le Seigneur MÉTAPANTA, ethnographe et mage ! » Puis il avait regardé l’heure au zénith. Laissant alors ses yeux un moment attachés sur la nue, comme pour y chercher la cause d’une agitation secrète, et les reportant ensuite sur terre parmi la foule des hommes, il avait soupiré : « Je déjeunerais bien ! »

... Mille invitations s’étaient aussitôt bousculées pour emporter la faveur de son choix. Débonnaire, il l’avait arrêté sur la demeure la plus proche où bientôt installé dans une claire salle de rez-de-chaussée, devant l’assiette à fleurs, sur la nappe blanche, il taillait une tranche de melon, se versait une rasade, et, sans trinquer, buvait pour sa propre santé, au nez de ses hôtes, debout, derrière lui. D’ailleurs, il ne dédaignait pas de se montrer satisfait, souriant d’une bouchée à l’autre, accroissant la sympathie des femmes par ses distractions frôleuses quand elles changeaient son assiette ou présentaient les plats.

Sur la place, par la fenêtre ouverte, regardant manger l’Enchanteur, le Peuple oubliait lui-même de déjeuner.

Soudain quelqu’un avait fendu la foule : c’était S.E. Domito, en personne. Evidemment porteur d’ordres sensationnels, le ministre était allé droit à la maison. Il y pénétra pour adoiser le beau sire ; et ce fut en ces termes protocolaires : «  — Aimable étranger, Leurs Majestés m’ont chargé de mille compliments de bienvenue pour le distingué voyageur qui a si vite et si bien conquis les sympathies de notre peuple. Cet après-midi, sans doute, il vous plaira visiter la ville et ses environs. Mais, ce soir, voudrez-vous venir, sans façon, souper à la Maison Royale ? On fera de la musique et l’on dira des vers »... C’était la consécration officielle d’un prompt succès populaire ; et, dans l’instant, une immense clameur s’était élevée, révélant quel gré la Nation savait au Ministre d’une telle démarche, et marquant ainsi, une fois de plus, combien, dans Port-Lazuli, tout marchait toujours d’accord, — gouvernants et gouvernés.

II. — LAISSEZ-MOI FAIRE !

C’est donc à la Maison Royale que l’Enchanteur passa la première soirée de son séjour. En son honneur s’était improvisée une réception-veillée de châtaignes et de piquette, à la mode du pays. Mais il ne fut pas dit de vers ; et, malgré que Crédulie eût répété, tout le jour, sa cavatine de Pasiphaë, l’on ne fit pas de musique. Dès son entrée, le seigneur Métapanta n’avait laissé place sur le programme pour aucun numéro qui ne fût sien. Banquiste incomparable, escamotant les muscades et faisant tourner les tables, il occupa, amusa d’abord l’assistance d’élite sans autres concours que celui de sa verve intarissable, devineur de charades et de rébus, imitant tous les cris d’animaux et dessinant sur les murs mille silhouettes fantastiques en projetant l’ombre agile de ses doigts disloqués. Puis, il était passé à d’autres exercices : — une conférence !

Familier d’abord, puis sérieux et graduellement lyrique, il s’était emporté en parlant de choses générales jusqu’à montrer aux Lazuliens comment il les jugeait, quels étaient leurs travers et leurs affaissements. Pressés autour de l’Enchanteur, tous les hommes de l’assemblée avaient vibré quand il leur avait spontanément reproché leur nonchaloir séculaire, leurs gros ventres et leurs doubles mentons... Et les femmes avaient encore mieux écouté, couvant de leurs larges et longs regards ce pathétique Messie d’héroïsme, qui disait des choses si frappantes et si neuves.

  •  — Jamais je ne me suis tant amusée ! soupirait Crédulie, en éventant sa griserie.

On ne s’était séparé que tard dans la nuit. La Reine ayant dit quelques mots à l’oreille du Roi, celui-ci s’était aussitôt tourné vers l’Enchanteur, le priant d’accepter l’hospitalité en la chambre d’ami de la Maison Royale. Et Métapanta, négligemment, avait répondu : « Je me lève à neuf heures ; deux œufs frais, du thé, de l’eau chaude et un fer à friser ».

... Le lendemain, avant midi, sa toilette accomplie, l’Enchanteur était descendu au jardin. Les fatigues de la soirée n’avaient pas défraîchi sa belle robe. Il portait aussi tous ses bijoux, son éventail et sa baguette.

Sur la pelouse, Crédulie faisait, parmi les massifs, sa quotidienne moisson de roses, suivie du Ministre Domito qui recevait, dans une corbeille, les têtes coupées. Et, vraiment, la Reine était charmante ainsi, le buste à l’aise dans un peignoir feuille-morte aux manches largement fendues sur deux beaux bras, nus jusqu’à la fossette du coude. Le col échancré en rond, très bas, découvrait le succulent renflement de la gorge, — l’arc incurve, si majestueux, des nobles et fermes épaules, — la robuste et pleine tige d’une tendre nuque dont les veloutés laiteux s’estompaient chaudement sous les bouclettes fauves, évaporées de la sombre chevelure puissamment serrée, tordue et relevée en conque. Cette très belle femme de 35 ans, au net et pur profil, gardait une fraîcheur vive de toute jeune fille : limpidité du regard, candeur de la douce peau inflétrie.

L’Enchanteur ne l’avait-il pas vue ? C’est du Roi qu’il s’était approché. Celui-ci, en petit complet du matin, lisait, à quelques pas de là, sous une tonnelle. Petit, sans être tassé, gras sans être gros, Phlemmar n’était pas beau, par la faute de pommettes fâcheusement colorées d’un rose trop sec, d’un nez pointu, vermillonnant, et d’un menton en sabot que pointillaient péniblement les poils divergents et durs d’une barbe avortée ; mais il n’était pas laid, grâce à deux beaux yeux d’un bleu franc, doux et pénétrant, — grâce surtout au dessin très fin d’une bouche expressive qui savait sourire avec une courtoisie sympathique et judicieuse, quand elle ne se plissait pas en quelque moue distraite, jamais hostile.

  •  — Vous lisez votre vieil Horace dans le texte ? lui avait demandé l’Enchanteur.
  •  — Oui ! je voudrais traduire exactement, en vers Lazuliens, cette jolie tournure : « Sunt quos curriculo pulverem... »

Métapanta sourit :

  •  — Alors, Sire, c’est cela que vous appelez « Régner » ?

Peut-être inquiet du tour qu’allait prendre l’entretien, Phlemmar en avait voulu faire partager l’agrément à sa femme. Celle-ci suivait de loin la scène, n’attendant que le moment d’y prendre part. Au premier signe, elle accourut. « Et de quoi parliez-vous » ? demanda-t-elle, en s’asseyant face à Métapanta, toutes révérences faites.

  •  — Oh ! Madame, je voulais savoir du Roi tout simplement ceci : quelquefois, en montant à votre belvédère pour contempler les horizons qui bordent vos Etats, ne vous êtes-vous pas demandé l’un à l’autre, si c’était bien la peine d’avoir dans les veines un sang si bleu pour laisser si blanche la page que vous ajouterez aux annales déjà si pâles de votre dynastie ?
  •  — Ah ! seigneur Métapanta... Je ne pense qu’à cela !

Du coin de l’œil, Phlemmar considérait Crédulie, toute rose de si bien mentir. Il interrogea placidement : — « Vraiment,... cela t’intéresserait ? De la politique ? Des affaires ? Des colonies ? Hé bien, ma chère, nous avons un ministre pour cela ; donne tes ordres à Domito ? »

  •  — Allons, Phlemmar ! Vous faites sourire notre hôte ! Le seul nom de Domito...
  •  — Là ! Là ! Je ne tiens pas à Domito... Certes il se ferait tuer pour nous ; mais, lui ou un autre...

Debout, derrière sa souveraine, la corbeille de roses entre les bras, Domito avait légèrement pâli, — mais point bronché. L’Enchanteur reprit : — « Ce que vous venez de dire atteste, Sire, que vous avez l’étoffe d’un monarque... Mais, pour le moment, il y a de la marge ! Si vous êtes un prince de race, il s’en faut que vous soyez un roi ; et votre royaume est encore à fonder... Tenez ! Vous devriez me laissez faire ! »

Phlemmar réfléchissait ; Crédulie battit des mains : « Oh ! que ce serait amusant ! »

Phlemmar avait cessé de réfléchir ; il se tourna vers l’Enchanteur : « Faut-il tout vous dire ? J’avais, depuis quelques mois, prévu ce qui va m’arriver. Il y a trop longtemps que mon peuple’ est heureux. Il commence à s’apercevoir qu’il n’a pas d’histoire et qu’il manque de sujets de conversation. »

Ce disant, le roi avait tiré de sa poche un grand calepin : « Chaque feuille de ce block-notes, reprit-il, porte ma signature en blanc. Ce sont mes pleins pouvoirs législatifs, que j’avais ainsi fait préparer naguère pour le jour où les circonstances me contraindraient à agir, et, conséquemment, à prier quelqu’un d’agir à ma place. Si ma chère femme estime que ce moment soit venu, je lui ferai bien volontiers ce modeste cadeau ».

Déjà Crédulie, palpitante, avait tendu ses deux mains. Phlemmar, sans sourciller, y mit le block de pleins-pouvoirs, avec un baiser sur chaque poignet.

  •  — Tenez-moi donc cela, seigneur Métapanta, pendant que j’épingle mon chapeau, dit aussitôt la Reine en glissant le carnet sous le bras de l’Enchanteur.

Puis, se levant, toute délurée, elle ajouta : « On n’a pas encore sonné pour le déjeuner. Voulez-vous que nous fassions un tour de jardin ? ». Déjà, le précieux carnet avait quitté l’aisselle du beau sire pour se couler dans les poches profondes de son vêtement prestigieux. Grave, il aida la Reine à ouvrir son ombrelle, et prononça : « Je suis aux ordres de Votre Majesté ! »

Ils firent quelques pas à l’écart. L’atmosphère était tiède, toute sonore de pépiements avrillins... Une rose pudeur empourprait le front de l’honnête femme ; une passivité croissante alanguissait encore le glissement de sa démarche. Il lui semblait que les yeux de l’Enchanteur dardaient maintenant leur corrosive insistance sur la belle main réginale dont la chair pulpeuse se polissait finement d’une pénombre opaline, sous les frêles batistes de l’ombrelle... Allait-il parler, tout bas ? Que dirait-il ? Elle attendait...

Enfin, il toussa subtilement ; puis, d’une voix forte et légère, — telle une ardeur de tigre s’exhalant en gazouillis de bouvreuil, il commença : — La progression des impôts directs, Madame, sert de base mobile dans la plupart des Etats à la plus juste évaluation des ressources fondamentales dont le développement constitue... »

Et ils disparurent au tournant de l’allée, tandis que Phlemmar reprenait son livre et que Domito, étranglé, suffoqué, s’épongeait en se demandant si Crédulie se lasserait de le faire souffrir, avant qu’il cessât de l’aimer.

PREMIÈRE PARTIE

Domito veille

I. — NEUF MOIS APRÈS

Une année ne s’est pas encore écoulée.

Devant le port, sur le terrain même où s’était arrêté l’Enchanteur, au matin de son arrivée, s’érige en Palais une vaste guirlande de pavillons peinturlurés, incrustés de mosaïques éclatantes, de claires faïences et de riches vitraux. Les colonnades intérieures reliées par de fins portiques, cloîtrent un grand jardin plantureux, tout bruissant de cascades.

Au cœur d’un bassin central, sur un socle polychrôme dont la base est caressée par l’agitation des eaux murmurantes, s’élève une sorte de chaise curule à laquelle on accède par une passerelle de porphyre. Les bras de ce fauteuil vide sont faits de deux corps déroulés de boas pétrifiés ; le siège est en treillis de platine, les pieds en nerfs d’éléphants ; le dossier en peaux de tatous cloutées d’escarboucles est surmonté de quatre aigles d’or en faisceau héraldique. Par dessus s’éploie un chêne de Saint Louis en argent lamin aux branches duquel pendent des perchoirs de cristal, chargés d’aras, de phénix, d’ibis et d’oiseaux de paradis.

C’est l’ « autel » de Métapanta, — le dernier cadeau qu’on lui fit pour sa fête.

Il n’aurait qu’à se laisser vivre là, statue pensive et béate, en sa robe éblouissante, commandant à d’adorables théories de sujettes éparses sur les pelouses de la rive, fleurs palpitantes, mélées à des jonchées de lys et de tubéreuses...

Mais rien de tel ; Métapanta n’a pas ces loisirs.

Enfermé dès l’aube avec ses scribes, il ne cesse d’élaborer des codes, — ou bien, retiré dans le secret de ses laboratoires magiques, il s’adonne aux pratiques occultes dont l’appareil confirme et ré-hausse la suprématie de ses surnaturelles influences. Autour de lui, Port-Lazuli régénéré travaille ; Port-Lazuli tremble sous une discipline de fer.

... Réveil quotidien sur tout le territoire, à l’heure marquée pour le lever du soleil.

Des rondes urbaines circulent jusque dans les plus infimes ruelles, carillonnent aux huis, forçant les alcôves, jetant à bas des lits tous ménages qui voudraient s’attarder. Aux sonneries du second appel, tout doit fonctionner déjà dans tous les quartiers à la fois : ateliers, chantiers, usines, bureaux, tribunaux, bazars, marchés, lavoirs, écoles, manéges etc., etc.

Le « Un ! Deux ! Trois ! » sévit dans la rigueur de ses applications à tout et à tous et sert de base à toutes lois. On doit, dans les rues, marcher à l’une des trois cadences réglementaires : pas accéléré pour les promenades, les rendez-vous et les visites ; — pas de charge pour les affaires sérieuses, personnelles et professionnelles ; — pas gymnastique pour les appels aux exercices, aux distributions, aux corvées ; et l’on doit, à toute réquisition des inspecteurs-voyers, justifier le pas adopté.

De même, pour la tenue à observer en marchant : « Garder une allure toujours active, le torse d’aplomb, la tête directe, les yeux sur l’horizon, pas trop près, pas trop loin, — quinze mètres au moins, soixante au plus. Si l’on est seul, suivre rigoureusement la ligne droite ; si l’on va de compagnie, marcher processionnellement, par files symétriques. Nul arrêt devant les boutiques, — pas de rassemblements bavards. L’activité, toujours ; l’affairement constant et silencieux ; les cannes et les ombrelles portées à l’ordonnance, couchées obliquement sur l’épaule droite ou serrées perpendiculairement contre la poitrine, dans le bras replié en équerre.

Ainsi, veuves de maris toujours convoqués, les belles Lazuliennes ont comme honte d’elles-mêmes, sans fonction, sans rôle, — vraies bouches inutiles ! — Presque plus femmes, maintenant, elles qui l’étaient si bien, elles semblent avoir volontairement émondé leurs charmes. Adieu, les toilettes alliciantes, les draperies sinueuses, ondulant en capricieux remous sur les sincères rondeurs des bustes craquants, des hanches exubérantes, des épaules rebondies. Vêtues de bures, elles n’ont plus qu’un recours sentimental ; offrir le tribut de leurs abstinences et de leurs oraisons au Maître Mystique qu’elles n’ont cessé d’adorer tel qu’il leur apparut, un matin, sur la plage, — à Celui qui a pris en s’élevant devant leurs imaginations, un recul fabuleux d’inaccessible divinisation. Mains jointes et lèvres pincées, marmonnantes et absorbées, la mine basse sous les ailes blanches de leurs coiffes dévotes, elles se cloitrent sans espoir, pour rester univotivement fidèles, — comme des béguines de Bruges, — à leur béguin.

II. — MÉNAGE ROYAL A SON PETIT LEVER

Tandis que, à l’ombre de ses pavillons féériques, l’Enchanteur gouverne et pontifie, — morne, vide et glaciale est devenue la Maison Royale sur sa butte maussade.

Le tableau vaut d’être décrit. Il est quatre heures du matin ; les cloches lazuliennes n’ont pas encore sonné le réveil national. Là haut, l’antique demeure des Phlemmars profile sa silhouette grise sur l’horizon blanc de lune... A l’entour, l’immobilité, le silence.

Lutine comme un feu follet, une petite lumière, courant d’une fenêtre à l’autre, vient de se fixer enfin derrière la grande baie vitrée d’un salon de rez-de-chaussée, révélant à l’intérieur le pire dénument...

Mais n’est-ce pas Phlemmar lui-même, qui, lumignon au poing, vient d’y entrer ? C’est le Roi, ce noctambule drôlatique en pantalon de treillis, gilet de laine et tablier bleu, chaussé de strasbourgs troués et coiffé d’un faux-madras ?

Il a posé son bougeoir sur une cheminée dont il soulève la trappe pour en tirer divers objets ménagers ; et bientôt, gardant en main, raide comme son sceptre, un bâton de cire, — le pied droit sur une brosse, le gauche sur une flanelle, le voilà parti en patinages endiablés, suant et soufflant d’un bout du salon à l’autre.

Quel est ce sport ?

Sous l’effort, — peu à peu, le parquet terni se décrasse, miroite, brille, net et poli comme un plateau de laque ; entre temps, le Roi hausse au plafond une tête de loup promenée le long des moulures, des lambris, des corniches, pour abattre la poussière et déloger les araignées.

Ces rudes exercices accomplis, il ouvre une fenêtre. Les premières clartés aurorales rougissent l’horizon. Les fraîcheurs vivaces de l’aube entrent par grandes bouffées ; et Phlemmar promène sur son ouvrage des yeux satisfaits... Mais dans l’instant, une porte s’ouvre violemment poussée ; Crédulie fait son entrée, en petite jupe et matinée, cheveux nattés.

  •  — Alors, c’est pour t’amuser tout seul, que tu désertes le lit conjugal, maintenant, tous les matins, avant le réveil ?
  •  — Ma bonne amie, j’ai audience aujourd’hui. En dépit des constitutions, un salon de Maison Royale doit être récuré tout comme un autre ; et comme je n’ai personne pour frotter le mien,... il faut bien que j’opère moi-même.

... Une récente ordonnance de l’Enchanteur vient en effet d’abolir la domesticité dans le royaume ; et, avec le vieux et précieux mobilier dynastique, tous les serviteurs de Phlemmar ont fait retour au Palais de la Ville Basse où, fonctionnaires, ils servent civiquement l’Etat, en brossant les vêtements, battant les tapis et cirant les chaussures de Monseigneur Métapanta.

  •  — Et c’est pour cela que tu te caches ? Port Lazuli sait bien que tu n’as plus de valet de chambre !
  •  — Un peuple est toujours un peuple. Le mien m’acclama le jour où je congédiai nos gens. Mais, le lendemain, il n’y pensait plus. Et ce même peuple serait le premier à m’accabler de brocards, s’il me voyait un plumeau sous le bras... Voilà pourquoi je me cache... même de toi, quand je balaye !
  •  — Alors, tu as convoqué tes ministres ?... Pour leur parler argent, n’est-ce pas ? Ah ! mon pauvre ami... s’ils te font la réponse que m’a faite Métapanta...
  •  — Tu es allée chez lui ?... Il t’a reçue ?
  •  — Oui ! mais pour me dire : « Madame, l’argent qui passe par mes mains ne m’appartient pas ! C’est l’argent de l’Etat... et je n’ai pas de fonds secrets ». — « Et cela ? » demandai-je, en lui montrant une grosse tire-lire sur son bureau. — « Cela, madame, c’est plus sacré encore ; c’est l’argent des pauvres ! »
  •  — Voilà un beau trait !
  •  — Attends ! Tu vas voir ce qu’il appelle l’Argent des Pauvres ! Il me l’a expliqué. Chaque fois qu’il rencontre un indigent, il tire un sou de son gousset droit ; mais c’est pour le faire passer dans son gousset gauche. Rentré chez lui, il remplit sa tire-lire avec tous les sous qu’il n’a pas donnés. Il nomme cela l’IMPÔT SUR LA MENDICITÉ !... « Quand j’aurai ainsi épargné beaucoup de ces sous, a-t-il ajouté, je donnerai tout ce bronze au fondeur pour qu’il coule ma statue sur ma chaise curule, avec cette inscription : « Charité bien ordonnée... »
  •  — Il s’est, une fois de plus, moqué de toi... de nous... Enfin, ma chérie ! N’en parlons plus... et puisque c’est toujours ton gros Phlemmar que tu aimes, il n’y a pas tant de mal.
  •  — Pas tant de mal ? Une ruine complète... un cambriolage constant de tous nos biens... Et tu ne lui en veux même pas ? Il y a bientôt un an, quand l’Enchanteur était un homme adorable, j’avais toutes les peines du monde à te le faire admettre... Maintenant qu’il est intolérable, tu mets tout ton esprit à le tolérer !
  •  — Crédulie ! Crédulie ! — restons calmes ! — Je prends tous les torts ! Daigne donc m’excuser si en me faisant « homme », la Nature ne m’a pas imparti les vertus de fermeté, de constance, de suite dans les idées et de juste coup d’œil qui sont l’apanage de ton sexe en général et de toi, en particulier !

La Reine n’est pas mauvaise fille ; elle prend le compliment pour ce qu’il vaut, et sourit en signe de paix... D’ailleurs les minutes passent ; il faut qu’elle s’habille et sorte pour porter chez sa couturière un vieux corsage à rafraîchir.

De nouveau seul, Phlemmar ramasse son appareil ménager, et le repousse dans la cheminée, sous la plaque rabattue. Un panneau du salon est menuisé en cabinet secret. Sa Majesté en extrait un trône doré à roulettes, un dais pourpre et argent, un tapis, quelques tabourets et coussins, un manteau fourré, une couronne, une main de justice, des bottes brodées, etc., etc. Puis, devant le panneau refermé, il étend le tapis, roule le trône, plante le dais par-dessus et dispose autour, en rond, sièges et coussins.

A la toilette, maintenant. La couronne supplante le madras ; et, sous le manteau de cour, disparait le gilet de laine. Coiffé, chaussé, vêtu, armé de ses vieux insignes, dans un cadre à sa mesure, Phlemmar ralentit son geste, modère son allure, s’assied sous le dais, se renverse, se délasse, se carre. Il est seul toujours ; mais une atmosphère de souveraineté modeste l’environne. Il la respire et s’en enivre. Et bientôt, la Nature reprenant ses droits, il règne comme au bon temps,... en ronflant.

III. — SIX NOUVEAUX PERSONNAGES

Brève sieste. — Bientôt une forte voix clame dans l’antichambre : — « Messieurs du Conseil ! »

Cinq bannerets de la garde Métapantienne ont pénétré, frappant le sol de leurs hampes, et précédant six graves messieurs, qui défilent devant le trône. Phlemmar réveillé leur tend une main qu’ils omettent de baiser et les invite à s’asseoir.

Domito s’est introduit lui-même, à part. Il va se placer à la droite du dais et demeure là, debout, tête nue, dans une attitude de bon chevalier.

Métapanta n’ayant pu le déloger tout à fait l’a maintenu Ministre de l’Intérieur. Mais c’est pour la frime ; car toutes ses anciennes attributions lui ont été reprises pour être réparties entre les six collègues qu’on lui a donnés... Ceux-ci, vraiment, sont d’étranges bonshommes.

Voici d’abord Potencius, chef de la police, — long, sec, jaune, avec deux noirs, épais et broussailleux sourcils qui ne se sont jamais défroncés. Son âme est noire comme un reflet de Code Pénal. Selon lui, les inculpés, devant un tribunal, sont toujours coupables de quelque chose si ce n’est de ce dont on les accuse. Personne, ici-bas, n’ayant la conscience tout à fait blanche, l’humanité ne figure, à ses yeux, qu’une vaste collection d’accusés ; et tout le monde devrait toujours être en prévention, — excepté, bien entendu, les Chefs de Police, car le genre humain ne saurait s’incriminer lui-même ; et il faut bien quelqu’un, pour le juger...

Cet éminent casuiste a pour inséparable ami, le diplomate Polygaffe. — Métapanta qui se soucie fort peu de voir les chancelleries étrangères mettre le nez dans ses affaires ne pouvait choisir un plus utile Préfet des Affaires Extérieures que ce personnage bégue, myope et distrait qui collectionne des timbres-poste et n’entretient de relations qu’avec les peuples dont les timbres sont rares, chers, introuvables : les Hottentots, les Lapons, les Bachkirs, etc., etc.

Le troisième est un vieil homme, tellement vêtu de noir, qu’il semble tout d’une seule pièce ; ses longs cheveux plats crassent son collet et le couvrent de pellicules. C’est le docte Alphabéta, recteur de l’Enseignement, pédagogue exclusif qui borne son érudition aux Méthodes, sans s’être jamais intéressé aux sciences qui font l’objet de ces méthodes. Ignorer ce que l’on enseigne, mais connaître à fond les mille manières de l’enseigner, voilà le rôle du professeur, du maître ; — approfondir, étudier, savoir, c’est la fonction de l’étudiant.

Auprès de ces ganaches se dessine le profil de messire Brouillenbank, maquillé, barbe et cheveux teints, cravaté de rose vif, un faux diamant à l’annulaire ; c’est le prévôt du commerce, ancien écumeur de Villes d’Eaux, marchand d’esclaves, agent d’escompte, inventeur d’assurances. Il estime qu’une Nation qui n’aurait que des dettes serait la plus riche en alliances, et que, d’autre part, le mot « banqueroute » n’existe pas pour qui sait nier le mot « échéance ».