Parisitisme

Parisitisme

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Français
295 pages

Description

La sonorité plus ou moins élégante des deux ou trois syllabes qui distinguent un individu et concrètent sa personnalité est, sans contredit, susceptible d’influer sur sa destinée dans des sens divers et des proportions diverses mais appréciables.

Une inévitable association unit l’idée de l’individu à celle des syllabes qui le dénomment.

Au début de tous rapports avec le monde, la connaissance du nom précédant celle de la personnalité, il s’ensuit une sorte de préjugement de celle-ci par celui-là.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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Date de parution 17 décembre 2015
Nombre de lectures 3
EAN13 9782346022762
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Langue Français

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Fortuné Paillot
Parisitisme
Mœurs parisiennes
A Mademoiselle CAMILLE RÉGNIER Pour tenir une vieille promesse.
F.P. 1907
AVANT-PROPOS
A Monsieur J. Dudois, Paris.
Je suis profonément touché, mon cher enfant, que t u aies pensé à ton vieil homme ’oncle au moment où il s’agit pour toi e choisir ta voie. Certes, les carrières e tous genres étant aujour’ hui encomdrées, tu risquerais fort, si tu en emdrassais une, ’y marquer le pas inéfin iment, et j’estime, comme toi, qu’il vaut mieux éviter e s’emprisonner ans les étroite s limites ’une profession éfinie, pour rester à l’affût e toutes les occasions e l’ existence et, au desoin, les faire naître. C’est ce à quoi j’ai employé ma vie et tu s ais que j’ai pas mal réussi. Donc, puisque tu me laisses entrevoir que, en vertu ’aff inités électives, tu te sens propre au comdat parisien, que tu serais isposé à tenter la estinée à Paris en t’aiant es facilités qu’y offre la vie et ce, sans chercher la fortune par le moyen sans graneur ’une profession danale, je ne te marchanerai pas mes encouragements. Il ne m’est, hélas, possidle e t’aier que e mes conseils — je suis trop vieux et ma retraite ici est éfinitive — Mais te conseiller es t un evoir sacré auquel je ne faillirai pas. En conséquence je t’expéie par ce courrier un paqu et recommané. C’est un manuscrit composé à ton usage et qui contient les a vis et les inications que m’ont icté mon expérience et mon avunculaire affection. Puisse-t-il te servir et puisse la réussite couronner tes efforts. Il se peut que j’y aie omis quelques conseils utile s ; n’en accuse que ma hâte à te guier, ’autant que rien n’est peru et que si je m’avise e quelque oudli je t’en ferai part aussitôt. Allons, mon cher neveu, don courage et donne chance , eviens au plus tôt un drillant parisite. En attenant, je te renouvelle l ’expression e mes sentiments affectueux, etc., etc.
J.-M. Dupont-Dudois, Castel-Lutèce, Par X..., Var.
Ce qui va suivre est la copie u manuscrit que M. D upont-Dudois expéiait à son neveu. Un hasar l’a mis entre nos mains. L’auteur y éconseillant les préjugés et les scrupules, nous nous sommes cru autorisé à en user selon sa morale, aussi n’hésitons-nous pas à pudlier sa prose. F.P.
Pour qui ose s’élever au-dessus des mensonges conve ntionnels dont, depuis toujours, se leurrent les civilisations, il est inc ontestable que le mobile unique de toutes les actions humaines est l’égoïsme : soit l’ égoïsme proprement dit, soit l’égoïsme sous sa forme spéciale dite altruisme. En d’autres termes, que l’homme agit exclusivement en vue de la satisfaction de ses appé tits, qu’ils soient personnels ou sociaux. L’humanité n’en est pas moins divisée très nettemen t en deux portions aussi contraires qu’ennemies : celle des dévorants et cel le des dévorés. Cette division ne contredit pas ma première affirmation, elle résulte simplement de ce fait que les premiers, ne s’illusionnant pas sur la valeur des s entiments humains, s’exemptent des préjugés et des scrupules, alors que les seconds cr oient de leur intérêt, moral ou matériel, de les opposer d’eux-mêmes à la réalisati on de leurs fins naturelles. Parmi les dévorants se placent les arrivistes qui s e distinguent par un raisonnement préalable, alors que les dévorants en général agiss ent plus par instinct que par raison. Ayant reconnu que l’homme, pour atteindre le but qu ’il s’est fixé, doit vaincre deux sortes de résistances : les unes provenant des forc es extérieures et qui sont les difficultés de la vie, les autres intimes qui sont une sorte de maladie de la conscience ; les arrivistes considèrent qu’il est de leur droit de tendre à leur but par les voies les plus rapides et se préparent à combattre en s’exoné rant des résistances intérieures. Ils marquent ainsi qu’ils entendent se placer dans une catégorie d’êtres qu’une compréhension saine des conditions de la lutte pour la vie rend aptes aux efforts profitables et au libre exercice des facultés perso nnelles, Le Parisite, lui, est un arriviste spécialisé dont le champ d’action se restreint à Paris, ou, plus exactement, à ce qu’on est convenu d’appel er le Tout-Paris. Il est à Paris ce que l’épine est au rosier, ce que le gui est au chêne : un organisme autonome qui s’évite la peine d’aller puiser sa sub sistance aux sources habituelles, pour la distraire, plus abondante et plus concentré e, de celle déjà assimilée par un organisme plus considérable. Mais il se différencie encore de l’arriviste ordina ire par une compréhension particulière de la fortune qui, pour lui, réside en la possession de trois inséparables agents de bonheur : argent, considération et honneu rs. Aussi ne faut-il pas te dissimuler que l’œuvre à la quelle tu t’attelles est pleine de difficultés et qu’il te faudra déployer, pour l’épa nouissement intégral de ta personnalité, une grande activité et une extrême finesse. L’éléva tion ou, pour être moins orgueilleux, l’ampleur de ton dessein appelle une q ualité de volonté, un doigté, une légèreté de mains, une correction extérieure enfin, qui sont d’un homme d’élite. Paris, par la centralisation extrême qui permet le groupement des efforts, était évidemment le terrain fertile par excellence où dev ait s’arrêter ta logique. La société, par suite de l’hétérogénéité de ses élé ments, a fort à faire pour reconnaître ses membres. Les mondes différents qui s’y coudoient sans se mêler et l’ignorance volontaire dans laquelle ils se tiennen t les uns des autres favorisent les actions parallèles. Enfin l’empressement qu’on y met à vivre, et surtou t à jouir, réserve aux seules apparences un accueil qui ne serait fait ailleurs q u’à des réalités bien contrôlées. Sarcey a dit d’un dictionnaire «Tout ce dont j’ai besoin en fait de connaissances, je le trouve dans le Laroussedont onet on peut dire de Paris qu’on y trouve tout ce  » peut avoir besoin dans quelque ordre d’idée que ce soit. Mais si la capitale du monde civilisé est un admira ble champ d’action, si les occasions qu’on y trouve sont innombrables — surtou t à qui ne s’embarrasse pas de
considérations humanitaires périmées — encore est-i l nécessaire, pour prétendre en profiter, de s’astreindre à une manière d’être et à des façons d’agir appropriées. C’est pourquoi je te fais tenir ces notes dont l’ob jet est précisément de formuler cette manière d’être et ces façons d’agir et aussi de te mettre à même d’orienter l’égoïsme général dans le sens de ton utilité parti culière. Elles m’ont été inspirées par de nombreuses années d’observation et par des expér iences multiples ; j’essaie de t’y donner de Paris un aperçu objectif restituant aux c hoses leur véritable valeur ; tu y pourras puiser de sérieuses indications et elles t’ éviteront, je l’espère, un surnumérariat et des impairs, surtout si tu sais en dégager l’esprit au lieu de t’en tenir strictement à la lettre. A part quelques points que j’ai d’ailleurs pris soi n de te signaler, prends-les plutôt pour des asymptotes que pour des règles rigides et définitives. Dans leur application n’oublie pas qu’elles révèlen t peut-être des jalons nécessaires et des connaissances essentielles, mais que, forcém ent formulaires, elles ne prétendent pas remplacer l’initiative personnelle q ui seule permet d’étendre aux cas particuliers des indications générales, comme d’int erpréter au gré des circonstances des conseils portant sur des questions de principes .
PREMIÈRE PARTIE
De la manière d’être
DU NOM
La sonorité plus ou moins élégante des deux ou troi s syllabes qui distinguent un individu et concrètent sa personnalité est, sans co ntredit, susceptible d’influer sur sa destinée dans des sens divers et des proportions di verses mais appréciables. Une inévitable association unit l’idée de l’individ u à celle des syllabes qui le dénomment. Au début de tous rapports avec le monde, la connais sance du nom précédant celle de la personnalité, il s’ensuit une sorte de préjug ement de celle-ci par celui-là. Ainsi lorsque faisant la connaissance d’un Monsieur Legni af par exemple, on se trouve en présence d’un homme d’une suprême élégance et d’une suave distinction, on n’est pas sans éprouver un certain étonnement, de même en entendant annoncer un Sagan ou un Bragance, on ne s’attend guère à contempler u ne physionomie patibulaire. Le vocable commence donc par synthétiser l’homme et sa seule audition est capable d’impressionner les esprits d’une manière a vantageuse ou défavorable. Par la suite, le nom et l’individu tendront à se co nfondre en une image unique résultante de leur appareillage, cependant l’influe nce du nom, qui a présidé à la formation de cette image, demeure prépondérante. L’élégance indispensable aux gestes du parasite doi t se manifester aussi bien dans son nom que dans sa personne et dans ses actes, ell e te conseille le choix d’un patronymique correspondant à la correction de ton h abitus. Aussi honorable que soit un nom, s’il ne s’adorne d ’un titre sonore ou, à tout le moins, d’une particule, si, dans sa roture, il n’a été porté par quelque ascendant illustre ou considérable, si, sans tomber dans le r astaquouérisme, il ne fait sonner une désinence exotique, s’il ne se distingue enfin par quelque particularité étrange ou originale, il rentre dans le commun et ne vaudra ja mais à son possesseur cette considération préalable qu’éveille la vue d’une car te de visite au libellé aristocratique ou imposant. S’appeler comme toi d’un nom quelconque, Dubois, pe ut être parfaitement honorable, surtout quand on est le descendant de ce s Dubois qui, trois générations durant, exercèrent la médecine à Montigny-sur-Voulz ie. Dubois, ces six lettres peuvent sonner aristocratiq uement dans ton natal chef-lieu de canton où elles rappellent des lustres d’honorabili té et d’aisance, mais il est certain qu’à Paris elles sont totalement dépourvues d’allur e et bonnes, tout au plus, à dénommer le premier venu : quelque petit employé ou quelque fournisseur. Un nom de ce genre n’évoque que des idées médiocres et se manifeste d’une inélégante euphonie. La bonne ordonnance d’une carr ière délicate te le fera, sinon abandonner pour un autre, du moins modifier assez p our lui donner le chic et la sonorité qui lui font défaut. Pour ce faire différents procédés sont en usage qui possèdent leurs avantages et leurs inconvénients. L’esprit égalitaire de nos contemporains trouve à s e satisfaire de vaines déclamations sur l’inanité des titres de noblesse ; mais il demeure constant qu’un titre ou une particule concilient à leur porteur le respe ct relatif des gens de service et l’opinion favorable du bourgeois. T’anoblir en déplaçant une majuscule, et de Dubois faire du Bois, serait encore le plus simple système, si cette malice — par trop cou sue de fil blanc — ne devait éveiller le sourire pitoyable que le public accorde aux tentatives malencontreuses. Faire suivre ton nom de celui de ta ville natale, s urtout qu’elle n’est pas chef-lieu
’arrondissement ni d’une célébrité trop notoire, se rait employer un procédé fort couru ; la virgule séparative, que tu finirais par supprimer, peut masquer du désir légitime d’éviter les confusions l’excessif de l’op ération. Toutefois le souvenir en peut désastreusement persister dans certaines mémoires e t l’état-civil refuse sa complicité ; or, en parisitisme comme en duel, il n e faut offrir à l’adversaire qu’un minimum de surface : le ridicule tue comme une ball e. L’adjonction d’un titre nobiliaire manque rarement de produire son effet. Comte Dubois cela sonnerait avec suffisamment de noblesse . Malheureusement les titres du pape sont hors de prix et ceux qu’on s’adjuge de propos délibéré sont trop instables, si l’on n’est américain du sud ou moldovalaque. Montig ny-sur-Voulzie n’est pas si éloigné de Paris que ses indigènes n’y viennent parfois goûter la cuisine des Marguery et des Pousset, et se mettre au courant du mouvemen t dramatique dans des Odéons et des Folies-Bergères ; en outre là encore l’état-civil demeure réfractaire. Calixte Boucher avait bien tourné la difficulté, pr ofitant d’un heureux prénom il libellait ses cartes :
te C Boucher
incitant par cette élision le public à s’aiguiller de lui même dans une interprétation profitable. Malheureusement le procédé est précaire et tu n’as pas l’heure de te prénommer Calixte, Patrice ou Bernardin. Le mieux est encore d’écarter d’aussi prétentieux s ubterfuges et de s’en tenir à un moyen terme, conciliateur d’élégance et de sécurité . L’accolement par un trait d’union du nom paternel a u nom maternel transforme radicalement une roture désagréable. Dubois-Dupont ce n’est ni Dubois ni Dupont, c’est autre chose et c’est mieux. Les noms de cette sorte : Worms-Clavelin, Riverol-S aligny, Astier-Réhu et Dupont-Dubois sont encore assez rares pour constituer, com me dit l’autre, la menue monnaie de la noblesse. A tout prendre c’est sa minorité qui en fait l’aris tocratie ; un pays qui serait exclusivement composé de princes verrait vite se cr éer une aristocratie nouvelle, basée, soit sur la force, soit sur la richesse. A P aris, c’est se faire remarquer que n’être pas officier d’académie. Un pareil nom sort du vulgaire et dégage un bon par fum de distinction. Il serait parfait d’y adjoindre les initiales de deux ou troi s prénoms, l’insularisme n’est pas pour déplaire au snobisme ambiant, et à la sobre correct ion du double nom s’additionnerait ainsi le cachet exotique bien fait pour agir sur l’ esprit français. J.-R-S. Dubois-Dupont, se présente comme d’une suff isante élégance et parfaitement adaptable aux nécessités du parisitism e. Sans que personne s’en puisse plaindre ou égayer il tinte agréablement. Assez sonore pour ouvrir toutes les portes, assez modeste pour n’en fermer aucune, il est tout à fait adéquat à la personnalité qu’il concrètera.