//img.uscri.be/pth/b057ca8bb654847bdb968b16b13755d5da64dd59
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 1,99 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : EPUB - MOBI - PDF

sans DRM

Parmi les mortels

De
508 pages

Être immortel. Voyager dans le temps. Faire un « pied de nez » à l'Albert. Lutter pour l'avenir de la terre. Affronter de nombreux ennemis. Vivre des aventures hors du commun. Succomber à la passion pour une femme extraordinaire.
Voici mon récit : Tout commença en août 1895, sous l'empire du Tsar Nicolas II. Un premier épilogue eu lieu l'année 2150 lors de la naissance d'un géant nommé Haart et d'une princesse appelée Elidé. Avec ces deux champions, nous fûmes en mesure d'entreprendre la lutte contre nos ennemis. La terre serait ainsi sauvée et la porte pour les étoiles s'ouvrirait enfin.


Voir plus Voir moins

Vous aimerez aussi

Couverture

Image couverture

Copyright

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cet ouvrage a été composér Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-86135-1

 

© Edilivre, 2015

Première partie

Chapitre I
La naissance

Il restait au jeune berger un peu plus de trente jours pour mettre de l’ordre dans ses affaires et partir pour « Sochi » la grande ville, où l’attendait une nouvelle vie ; mais… « Que faire de mes chèvres ? se demandait le jeune homme. À qui pourrais-je les laisser ? »

Son village (si on pouvait appeler village cet ensemble de trente masures) se trouvait un peu plus bas que sa cabane, accrochée à la montagne ; mais Dimitri n’aimait pas y séjourner. Lui avait toujours préféré être plus près du sommet : dans sa cabane, avec son chien, les chèvres, la source d’eau cristalline qui n’arrêtait jamais son chant, et l’incroyable panorama de la mer Noire qui s’étalait à ses pieds, en bas, très loin. De son nid d’aigle, Dimitri pouvait observer les beaux bateaux qui laissaient derrière eux un panache de fumée et qui semblaient presque immobiles. Ces bateaux paraissaient si petits qu’il aurait pu les tenir entre le pouce et l’index, comme il tenait le bâtonnet de charbon qu’il employait pour les dessiner.

Dans l’univers de Dimitri, il y avait les jours de travail, les jours gris, et aussi les jours de grand beau temps, quand une rafale de vent balayait les cimes de quelques nuages obstinés. Alors Dimitri s’armait de son bâton, et du sac à dos qui contenait son pain, son fromage, les gourdes de vin et d’eau, et s’en allait vers le sommet. Bien sûr, sa montagne n’était pas aussi haute que l’Elbrous qui se dressait dans son dos lorsqu’il regardait la mer ; mais pour lui, elle était la plus belle, et une fois au sommet, où il avait tracé une ligne rouge qui définissait la frontière, il jouait à la sauter d’ici et de là, en chantonnant : « Maintenant je suis chez moi, et avec un pas, je me trouve en Géorgie ». Après avoir joué ainsi, Dimitri éclatait de rire. « Oh ! Combien je suis sot, se disait-il, je dois arrêter ces enfantillages ! » Mais ce jeu lui plaisait toujours, parce qu’il le faisait se sentir plus grand et patron de quelque chose, mais spécialement libre. Libre de déployer les bras comme des ailes et d’enlacer la Création, puis tournant sur lui-même : une, deux, trois fois, avec les yeux fermés, il pouvait crier fort : « C’est Moi ! Moi seul ! Je suis Moi ! »

Depuis plusieurs jours, Dimitri était triste. Il restait là, assis devant sa cabane basse, le dos appuyé contre le mur de pierre sèche et un bout de bois qu’il continuait à aiguiser avec son vieux couteau de chasse. Boud, son chien psychologue, vint lui appuyer le museau sur les genoux, mais Dimitri le poussa gentiment de côté. Trois de ses chèvres s'approchèrent en bêlant, parce que Dimitri avait sauté l’heure de la traite. Le feu, sous le chaudron du fromage, était en train de s’éteindre. Dimitri était en peine ; il laissa tomber le rameau, maintenant réduit à un moignon, soupira, se leva avec fatigue et alla au ruisseau pour boire. Il s’aperçut qu’il avait oublié son bol. « Qu’importe », se dit-il mettant les mains dans l’eau glacée et se penchant sur la source.

Cette pierre scintillait. L’eau qui gargouillait l’avait astiquée. Maintenant, le soleil à pic, qui rebondissait en une myriade de petites étoiles sur les frétillements de la source, en tirait des intermittents rayons dorés. En souriant pour la première fois de la journée, mais encore sceptique, Dimitri cueillit la pépite et la soupesa, puis s’achemina en bas, vers le village. Maintenant, il commençait à réfléchir de manière rationnelle : « Je demanderai à Boris de s’occuper de mon domaine. Boud le connaît et ne fera pas d’histoires, parce que je lui expliquerai tout comme il faut et il comprendra ; c’est un chien intelligent Boud, vraiment, le plus intelligent de tous ! Boris essayera de faire des histoires au début, mais lui est fiancé à Sophie, et selon la coutume, il doit lui faire un cadeau pour l’épouser. Maintenant, ce cadeau, il ne l’a pas. Moi, je l’ai, ici, dans ma poche. Je donne la pépite à Boris, Boris offre l’or à Sophie et, en échange, s’occupe de mes chèvres. Moi, je vais faire mon service militaire, et quand je reviendrai, je trouverai tout bien à sa place. »

Malheureusement tout n’alla pas comme Dimitri l’avait projeté.

Boris, une fois en possession de la pépite, s’empressa de la montrer à tous les habitants du petit village, qui conclurent à la découverte d’une mine d’or. Cette voix enfla et se répandit dans les villes voisines de Teberdinskiy et de Marukhis, et encore, au-delà de la frontière, vers le Sukhumi.

« Ils ont trouvé une riche veine d’or dans le Caucase.

– Des tonnes d’or ? Où ?

– À trois mille mètres, près de la source de l’Enguri. »

Quelques jours ! Quelques jours seulement s’étaient écoulés depuis que Dimitri avait mis dans les mains de Boris la pépite d’or, que déjà, sur la montagne, résonnaient les explosions : la fièvre de l’or !

On ne sut jamais combien de métal jaune fut trouvé ; parce que, après un peu plus d’une semaine, une croyance se répandit : « la montagne apportait mort et malédiction ».

On découvrit que dans le hameau isolé (le village, sans nom, de Dimitri) tout le monde était décédé d’une épidémie mystérieuse. Tous sans exception : chiens, chèvres, poulets, lapins et humains…

Les soliloques d’Omnitaurgis.

J’arrivai juste à temps ! Il m’est presque impossible d’adopter le corps d’une personne, lorsqu’elle est déjà partie, parce qu’il me faut son accord. Le meilleur moment est quand « l’autre » a compris et… s’apprête au départ. Dimitri et moi, nous nous donnâmes une symbolique poignée de main, et il fut content de me confier son corps.

Ce qui était arrivé, on ne le sut jamais avec certitude. L’hypothèse la plus répandue était celle de l’eau empoisonnée. On pensa que les explosions sur la montagne avaient libéré des substances (peut-être des gaz), mortelles. Le cas fut ainsi archivé.

Le jeune Dimitri avait reçu l’ordre de se présenter à la caserne de la grande ville, pour remplir ses obligations militaires. Le nouveau Dimitri, avec « l’ordre de marche », s’achemina vers sa nouvelle vie.

Dans la grande salle de tri de la caserne, pleine de recrues :

« Nom ! – La voix du sergent était autoritaire –.

– Dimitri Skopios.

– Tu es celui qui vient du village du Caucase où ils sont tous morts empoisonnés ?

– Oui, Capitaine, c’est moi.

– Comment cela se fait-il qu’ils soient tous morts et pas toi ? Est-ce que c’est toi qui les as tués ?

– Je ne suis pas mort, parce que j’étais déjà parti du village pour venir à la caserne. N’empêche qu’il est peut-être vrai que c’est moi qui les ai tués. Je regrette, Capitaine. »

Le sergent éclata de rire, puis s’adressant à toutes les personnes présentes, il lança : « Ce jeune homme est formidable ! Il sait même faire de l’esprit. Mais passons à autre chose. » Se tournant à nouveau vers Dimitri, avec un faux paternalisme dans la voix, il lui confia : « As-tu vu, combien cela fait du bien de venir faire le service militaire ? Maintenant, dis-moi, as-tu appris à lire ?

– Je sais lire, écrire, faire les comptes et aussi utiliser la machine que vous avez là !

– Écoutez-moi ça ! Le sergent s’adressa encore, en riant avec raillerie, à toute l’assemblée : notre berger sait taper à la machine ! » Puis revenant, toujours avec humour, vers Dimitri, l’interpella : « Alors paysan, qu’attends-tu pour nous faire une démonstration ?

– À vos ordres Capitaine ! » Dimitri s’installa rapidement et se tournant encore vers le sergent, avec le titre de capitaine, lui dit : « Vous pouvez me dicter tout ce que vous voulez ».

Peu après la machine crépitait plus vite qu’une mitrailleuse. Devant une telle démonstration, les applaudissements et les hourras de toute l’assistance fusèrent nourris. Au fond du couloir, une porte s’ouvrit et une voix tonitruante fit taire tout le monde en criant : « Qu’est-ce que c’est ce bordel ? Sergent, au rapport ! »

Le sergent, empourpré jusqu’aux oreilles, cherchait un bouc émissaire : « C’est la faute de ce berger, Colonel. Il s’est mis à taper comme un forcené sur le clavier en voulant nous faire croire qu’il savait écrire. »

Le colonel s’avança à grands pas vers Dimitri, arracha des rouleaux la feuille dactylographiée et la lut. Puis il annonça : « Il y a au moins dix fautes de grammaire et de syntaxe ; on ne dit pas : “J’ai allé ! Je suis mangé ! Fermer le caquet ! Et cætera.”

– J’ai écrit ce qui m’a été dicté, Monseigneur Colonel, se justifia Dimitri. »

Le colonel continuait d’arpenter à grands pas la salle, puis, brandissant la feuille de papier sous le nez du sergent, lui demanda : « Eh bien, sergent, dites-moi ce que nous devons faire de ce paysan indiscipliné, qui se permet d’écrire à la machine, et vite, qui plus est ! Le fusillons-nous sur-le-champ, ou l’envoyons-nous nettoyer les latrines pendant vingt-quatre mois ? »

Le sergent ne sut que dire et bégaya plus que jamais : « … Nous le fusillons !… Non !… Oui ! Aux latrines… c’est peut-être mieux !

– Sergent, Sergent ! réprimanda avec bonhomie le colonel, donnez-moi le dossier de cet homme, je vais m’en occuper ; et toi – se tournant vers Dimitri –, prends cette machine à écrire, et viens avec moi.

– À vos ordres Mon Seigneur Colonel.

– Jeune homme ! l’apostropha sévèrement l’officier en lui faisant face, je n’aime pas ni « Mon » ni « Seigneur ». Il suffira d’énoncer mon grade et c’est tout. Entendu ?

– Oui Mon Seigneur ! lui répondit automatiquement Dimitri.

Levant les yeux au ciel et tournant les talons, suivi par Skopios, le colonel marmonna : « Ah ! Ces campagnards ! »

Dimitri fera une carrière très rapide, attribuant toutes ses connaissances au prêtre du village. Le colonel avait besoin d’un aide de camp intelligent. Le jeune soldat était le sujet tout désigné, mais il y avait un hic : un simple bidasse à ses côtés, ce n’était pas très convenable. Le colonel ordonna à Skopios d’étudier pour devenir sous-officier. Le jeune homme ne se le fit pas dire deux fois. Il avait à sa disposition six mois pour se présenter aux examens, mais après seulement quarante jours, il avait déjà tout appris de ce qu’il y avait à connaître du « sous-officier ». Ayant obtenu au préalable la permission du colonel, il s’attaqua à la bibliothèque des officiers. Le colonel l’observait, en cachette, souvent étonné et impressionné par les progrès rapides du jeune homme, il en était fier, comme si une partie du mérite lui revenait, et se disait : « Ce garçon aurait bien pu être le fils que, malheureusement, je n’ai pas eu ! »

Le colonel avait presque quarante-cinq ans, lorsqu’il était devenu le père de la splendide Eleonora qu’il adorait.

Sans que Dimitri en fût informé, le colonel changea l’inscription de son pupille, de sous-officier en celle d’élève officier. En souriant en son for intérieur il se disait : « S’il réussit ces examens, cela signifie qu’il est vraiment un génie et qu’il mérite d’être à mes côtés. »

Le dernier jour des examens arriva. Dimitri ne s’exprimait plus comme un paysan, il avait adopté un langage savant et élégant avec une attitude martiale. Il était sûr de lui, se rengorgeant, du haut de ses cent quatre-vingt-trois centimètres.

Des soixante-quinze aspirants officiers qui avaient suivi pendant des années les études des hautes écoles, Dimitri était l’exception. Le colonel avait produit une foule de documents qui permirent à Dimitri d’accéder aux examens d’officier. Le dernier jour des auditions arriva. Skopios pénétra dans l’auditorium, pour la dernière, ainsi que pour la plus importante, des épreuves. L’estrade s’était remplie de curieux. Un groupe d’examinateurs, auquel s’était joint pour l’occasion un général, le regardait avec un air interrogatif. Ils se passaient l’un l’autre les copies dactylographiées des examens écrits de Dimitri, en les commentant à voix basse.

« Voici notre nouveau Napoléon ! s’exclama le général, mi-sérieux et mi-facétieux, puis se tournant vers Dimitri : Soldat Skopios ! Tu as proposé une méthode pour augmenter la portée de nos canons. Nous étions sceptiques, jusqu’à ce que l’ingénieur allemand de la Daimler nous ait dit que cela pouvait peut-être fonctionner, ils sont en train de faire des essais. Nous aurons bientôt les résultats et j’espère qu’ils seront positifs. »

« Général ! Un major renfrogné prend la parole, c’est l’examen des batailles que je critique vivement. Notre jeune homme, à la place de Napoléon, aurait gagné à Waterloo contre le célèbre Wellington et les troupes prussiennes de Blücher. Il est bien facile de le dire avec une plume et une feuille de papier, mais la réalité est tout autre ! J’ai fait préparer sur la table des manœuvres, une maquette, de celle qui, encore aujourd’hui, est appelée : La morne plaine ! »

Le major, qui s’opposait à Dimitri, s’approcha de l’immense table des manœuvres, pendant que deux soldats enlevaient les bâches qui la recouvraient.

Pendant deux heures, Dimitri analysa les sept fautes tactiques d’un Napoléon fatigué. Il fit manœuvrer les troupes de l’Empereur pour des attaques rapides et replis tactiques ; fit pénétrer les flancs de l’ennemi par des petits groupes de cavalerie suivis par les sapeurs ; continua à déplacer rapidement l’artillerie ; … alléger les fantassins de tout le superflu, de manière à ce qu’ils puissent courir, avec leurs commandants, aux points névralgiques, tout en évitant de se trouver immobilisés et exposés au feu ennemi. Prévoyant le mouvement en lacet de Wellington, le contourna sur son flanc droit. Évita enfin la tenaille prévisible de Blücher, avec une dispersion rapide.

Dimitri continuait à parler et à déplacer divisions d’infanterie, artillerie, cavalerie, munitions, commandement et ravitaillements.

Les officiers firent cercle autour de la table, tout d’abord en secouant la tête, puis en acquiesçant lentement, et finalement en souriant, ouvertement satisfaits.

Les commentaires se firent plus explicites : « Cela aurait certainement pu fonctionner, » disait un major. « Je suis convaincu que cette attaque de cavalerie sur le flanc gauche aurait été décisive » ! Un colonel acquiesçait d’un signe de la tête. « Moi, j’ai toujours dit, de quelle façon il fallait s’y prendre pour éviter la tenaille de Blücher ». « Exactement comme cela », affirmait le général. Bien vite, tous commencèrent à faire des commentaires, pour la plupart positifs, sur la stratégie exposée par Dimitri, en s’appropriant, les uns une hypothèse, et les autres une théorie.

L’heure du déjeuner arriva.

Toussotant légèrement, comme pour s’éclaircir la gorge, le général fit appel à la vigilance de toutes les personnes présentes : « Messieurs, il se fait tard ! Je demande votre attention et votre accord. Nous avons un besoin urgent d’officiers compétents. J’ai ici une paire d’étoiles, je peux les épingler tout de suite ou, selon le règlement, attendre trente jours. Mais, pour faire franchir le seuil de cette salle à un nouvel officier, j’ai besoin de votre accord unanime. »

Un crépitement d’applaudissements fit suite à ce discours.

« Bienvenu au “club” ! Sous-lieutenant Skopios Dimitri », dit le général en lui serrant la main.

La russification.

Peu après la promotion de Dimitri à sous-lieutenant, le colonel reçut l’ordre de procéder à l’effort de russification des villages de montagne, au nord du Caucase. Il se vit agréger un certain nombre de spécialistes, parmi lesquels, un jeune homme de la haute noblesse : le lieutenant Anatole Izvolsky, interprète des langues du Caucase.

Depuis le début de la campagne, le colonel rencontra de nombreuses difficultés : les militaires se montraient souvent brutaux ; la présence de jeunes et belles femmes, dans les villages, attisait la convoitise parmi les hommes, ce qui donnait souvent lieu à des disputes sanglantes. Les conférenciers se révélaient autoritaires, dédaigneux et arrogants. Parmi ces difficultés, la pire n’était pas la traduction de l’interprète Anatole, qui soulevait souvent : rire, minauderies, applaudissements, sifflements et injures.

Après une énième intervention du comte Izvolsky, entre satires mordantes, cris et railleries, celui-ci se tourna vers sa suite assise sur l’estrade et surprit Dimitri en train de sourire. Très contrarié, Anatole interpella le sous-lieutenant : « Qu’est-ce que tu as à rire, toi aussi ? Qu’ai-je dit de risible ? Réponds !

– Excusez-moi monsieur le comte ! Je viens de m’apercevoir que l’émoi de votre auditoire ne remet pas en cause seulement la dernière phrase que vous avez prononcée, mais l’ensemble du discours ; celui-ci ne sonne pas juste, parce que vous n’employez pas l’idiome du village.

– Et toi, comment fais-tu pour le savoir ?

– Moi, je suis né dans ces environs, Comte. Je sais aussi que, dans un périmètre de quelques centaines de milles, il y a au moins onze dialectes pour lesquels les ressemblances sont considérables, mais les différences d’interprétation sont souvent d’un sens opposé. »

Le colonel, présent à cette conférence, pressentant que la dispute naissante, entre Anatole et Dimitri, pouvait se révéler nuisible pour la mission, décida de promouvoir Dimitri (qui d’ailleurs le méritait bien) et de faire en sorte que les deux officiers puissent collaborer. Il les convoqua et leur tint un beau discours : « Messieurs ! Vous n’êtes pas les seuls à avoir des difficultés avec nos administrés. Les pentes de ces massifs furent jadis appelées : « les montagnes des idiomes » et Pline l’ancien rapportait que les Romains devaient recourir à plus de quatre-vingts interprètes ; mais tout ceci, vous le savez déjà. J’ai longtemps médité sur le travail qui nous a été confié, et je suis arrivé à la conclusion que sans votre pleine collaboration, je ne pourrai jamais y arriver. Vous avez charisme, tact et entregent. Vous devrez bientôt remplacer nos « savants conférenciers », et corriger le comportement des soldats. J’ai remarqué que, dans les villages, les femmes sont plus nombreuses que les hommes, mais ce facteur ne doit pas entraîner les désordres et les scandales que nous avons déjà connus ; il est de votre devoir de veiller aussi à ces problèmes.

Dimitri et Anatole devinrent amis. Ils présidaient les conférences et gagnaient de plus en plus la sympathie des habitants, à tel point qu’il y avait toujours une petite foule qui les précédait et les suivait de village en village. Leur popularité grandissante signa bientôt la fin des célèbres « savants conférenciers » qui durent ravaler leur morgue, et, l’un après l’autre, faire leurs valises et disparaître.

« Quels sont les avantages d’appartenir corps et âme à la Russie, notre Mère à Tous ? » C’était la question rhétorique d’Anatole, et à ce sujet, il était intarissable ! Quand cependant le public commençait à donner des signes de fatigue, Dimitri intervenait, faisant diversion avec cent autres sujets de la vie quotidienne, qui intéressaient encore plus les auditeurs. L’accord entre les deux compères était parfait. Ils organisèrent plusieurs concours et même quelques tournois d’escrime, dans lesquels eux-mêmes se produisaient, et donnaient quelques leçons. Une autre innovation importante, voulue par Dimitri, fut le « Chaudron de la soupe ». Celui-ci apparut, sans crier gare, au bas de l’estrade, et les villageois présents furent invités à participer et partager le repas avec les soldats. Ayant goûté à cet ordinaire, Dimitri s’empressa d’y ajouter une pleine poignée de piments. Cette initiative fut reprise par les villageois, et nombreux furent les bonnes cuisinières qui surent transformer l’ordinaire en extraordinaire. Les repas pris en communion contribuèrent grandement à l’intégration de ces peuplades.

Entre les différents concours de lutte, d’escrime, d’athlétisme et de culture générale, il y en eut aussi de particulièrement ludiques : tels que la tonte des moutons, pour lequel Dimitri gagna le premier prix, pendant que le mouton d’Anatole cherchait réconfort, en bêlant, auprès de toutes les personnes présentes à cause des nombreuses blessures dont il avait été victime. Mais la palme des concours fut la punition infligée à douze soldats, condamnés pour avoir molesté sexuellement les jeunes filles d’un village. Ils durent laver douze énormes piles de marmites et plats, provenant des bourgades voisines.

Furent célébrés aussi plusieurs mariages, et tout aussi nombreux furent les jeunes volontaires qui s’engagèrent dans le bataillon du colonel.

La méthode d’enseignement de la langue, elle aussi, changea. Il n’était plus question de simple endoctrinement. Dimitri et Anatole proposaient des débats sur les problèmes qui intéressaient vraiment les populations locales : comment obtenir une meilleure production ; par quels moyens se procurer, à bon prix, les bons équipements ; où vendre leurs produits avec le plus grand bénéfice ; pourquoi et comment se constituer en coopérative et bien d’autres arguments.

Le plus souvent, c’était Dimitri qui répondait à ces questions. Dans l’admiration générale, il réussit à améliorer quelques outils de travail ; introduisit de nouvelles plantes médicinales ; entreprit l’enseignement des soins à apporter aux animaux malades ; les nouvelles méthodes de « taille et de greffes » ; la sélection des semences ; l’emploi de nouveaux engrais ; d’antiparasitaires naturels, etc. C’étaient des secrets (disait-il) qu’il avait hérités : certains du grand-père maternel agronome, et d’autres, d’un oncle d’Amérique viticulteur.

Il n’était pas facile de se faire accepter par les habitants du Caucase. Ils avaient une longue tradition d’insubordonnés et de rebelles, tout en possédant un grand sens de l’honneur qui contrastait avec les mentalités dissolues des grandes villes.

Les hommes du colonel firent des miracles et nombreux furent récompensés. Dimitri et Anatole furent promus au grade de capitaine, pendant que leur protecteur recevait les feuilles de chêne de général.

« Omni ! Je suis Zolcamelchicanat,je t’appelle parce que nous avons des nouvelles importantes de la “Sixième Branche”.

– Je ne m’appelle plus Omni ! Ici mon nom est Dimitri et cela suffit amplement.

D’accord Grand Génie ! Veux-tu voir SB et entendre son discours ? Cela nous a coûté un gros paquet de crédit, mais il en valait la peine. Je te ferai remarquer qu’il t’a appelé “le Monstre !”

– D’accord pour “le Monstre”, fais passer l’enregistrement. »

C’était une caverne immense, située en altitude, dans les montagnes Rocheuses. Endroit des plus secrets de la Sixième Branche, il y avait foule en ce 11 septembre 1915. Un homme grand, puissant et autoritaire haranguait une foule attentive et silencieuse :

« Aujourd’hui, c’est un grand jour ! Nous avons trouvé le moyen qui nous permettra de redevenir nous-mêmes. À l’origine de notre implantation sur cette Terre, nous étions puissants, et avions commencé à détruire et dominer ces vers rampants que sont les Terriens !

Si “le Monstre” nommé Omnitaurgis ne nous avait pas obligés à ingérer sa drogue infecte, nous aurions été, aujourd’hui, les patrons de la Terre. Nous avons été soumis à la volonté de ce monstre, mais cette période de soumission est terminée. Je vous le dis : à partir de ce jour, nous commencerons la grande ascension vers le pouvoir : vers tous les pouvoirs ! La Terre sera nôtre ! Les Terriens travailleront assujettis à nos ordres, pour notre bien-être, et notre gloire. Nous serons riches et puissants ; eux seront nos esclaves, obéissants et dociles. Nous sommes la race dominante. C’est dans l’ordre naturel de nous hisser et de commander.

Je vous disais que nous avons trouvé le moyen de redevenir nous-mêmes. C’est grâce à ce petit appareil presque invisible (montrant entre le pouce et l’index un “pois” minuscule) que le “miracle” aura lieu. Dès demain, nous commencerons à insérer dans le cerveau de chacun d’entre nous, le “Normateur” et en moins d’un mois, nous en serons tous équipés. »

Le discours fut repris et commenté, entre cris de joie et applaudissements.

« Zolcamelchicanat ! Merci pour l’enregistrement. J’ai vu, écouté et apprécié. À présent, j’ai besoin de connaître les réactions des ministres, des savants et de la Cour. En conclusion, je désire savoir quelles sont les mesures que vous avez prises à l’encontre du fléau qui nous menace.

– Le fléau qui menace les peuples de la Terre, tu veux dire ? Eh bien… on en discute !

– Dis à ces crétins forts en discussions que les peuples de la Terre et nous, c’est la même chose, et que, plus que de discuter, il faut agir ! L’enregistrement que j’ai visionné date de quinze jours, et vous en êtes encore au stade des bavardages. C’est désolant !

– Nous ne savons pas en quoi consiste le “Petit Pois” des SB ni de quelle façon il agit sur le cerveau. Nous avions pour acquis que la drogue que nos ancêtres ont ingérée, “ta Drogue” avait des effets incontournables et permanents, transmis de génération en génération indéfiniment.

Dans cette crise, nous ne savons pas où chercher ; mieux encore, nous ne savons pas ce qu’il faut chercher !

– C’est bien le raisonnement puéril du Collège que d’essayer de me faire endosser des responsabilités. Soit ! Je vais aussi m’occuper de cette affaire, mais il me faudra toute votre collaboration. Pour commencer, nous devons avoir une antenne dans toutes les morgues des villes principales. Tôt ou tard, nous tomberons sur un cadavre SB, ce qui nous permettra de trouver et d’examiner le fameux “Petit Pois” en vue d’étudier une parade.

– Ce ne sera pas aussi facile que cela, Omni, tu sais bien que les SB ont coutume de brûler eux-mêmes leurs cadavres.

– Il y a toujours des exceptions, Zol. Les accidents et les actions policières en font partie. Nous l’aurons notre “Petit Pois”, et, nous trouverons le moyen de le neutraliser.

– D’accord, Omni ! Cela me fait plaisir que tu aies pris les choses en main. Je vais communiquer tes dispositions au Collège ».

Le repos du Guerrier. Quelques années plus tard.

« Bonjour, Général ! »

« Bonjour, Général ! »

Deux jeunes hommes vigoureux se tenaient sur le seuil de la salle des manœuvres dans la maison du général. Ils étaient en uniforme et arboraient les galons de capitaine.

« Anatole ! Dimitri ! Entrez ! Quel plaisir de vous voir. C’est un peu tôt pour passer à la salle à manger, dans l’attente qu’on nous appelle, que diriez-vous de m’aider à mettre un peu d’ordre sur cette table ? Le général était tout sourire. Vous qui êtes des vrais champions, vous vous rappelez certainement tous les détails de cette bataille.

– Je reconnais les uniformes, et aussi le terrain. Il ne peut s’agir d’autre chose que de la phase finale de la bataille des Nations. Année 1813, mois 10, jour 19. La défaite de l’Empereur.

– Anatole, félicitations ! Rien ne t’échappe. À présent, au travail, disposons les armées. Je te donne les gagnants, à toi de corriger les positions de la Russie, de l’Angleterre et de la Prusse. Je m’occupe de l’Autriche, de la Suède et de la Bavière…

– … Et, je parie qu’à moi, vous me laissez les perdants. Pauvre Napoléon !

Dimitri feignit d’avoir de la peine :

– Eh bien d’accord, je garde les Français, mais je pose une condition : que prochainement nous rejouons la bataille de Marignan avec François Ier et les mercenaires suisses.

– Il y a près de trente ans que j’ai étudié cette bataille et je me souviens de tous les détails, intervint le général, François Ier gagne, mais il s’empresse de signer un traité de paix perpétuel avec les cantons suisses. Et savez-vous ce que disent encore aujourd’hui les Helvètes ?

Trois voix en chœur répondirent : Pas d’Argent, pas de Suisses ! »

Après le dîner.

« Venez, mes jeunes amis ! Allons dans le fumoir, j’ai quelques bons cigares et de l’excellente vodka de la Moskova. »

Dans le fumoir, enfoncé dans un énorme fauteuil en cuir, avec un verre à la main, et entouré par les volutes bleuâtres et odorantes de son « havane », le général recommença à parler : « Anatole ! Dimitri ! Vous êtes les meilleurs officiers de mon régiment, mais ce n’est pas pour cela que je vous ai demandé de venir. J’ai un motif de préoccupation, et j’ai besoin de votre aide. Il s’agit de ma fille. Eleonora est tout ce qui me reste, sa mère est morte en la mettant au monde, et il n’existe plus aucun membre proche de nos familles.

Le problème, cependant, est d’une autre nature : Eleonora ne veut pas se marier. Tout ceci est anodin me direz-vous. Oui, c’est vrai, mais jusqu’à un certain point, parce que je ne vous ai pas tout dit. Pas encore ! »

Le général se tut pendant un long moment, flaira la vodka et, sans la toucher, commenta pour lui-même : « Le médecin m’a dit de ne pas toucher à la vodka, et j’obéis. Je n’y touche pas. » Ceci dit, il se leva de son fauteuil, s’approcha du bar, versa dans un verre propre un liquide ambré et, faisant un clin d’œil et baissant la voix sur le ton de la confidence, il chuchota : « Ce n’est pas de la vodka, ce n’est que du cognac ! » Puis, riant tout bas de sa plaisanterie, il revint s’asseoir. Plusieurs minutes de silence s’écoulèrent avant que, dans un long soupir, le général se décida à reprendre le fil de son discours.

« Les médecins me disent qu’il ne me reste plus beaucoup de temps à vivre : un an, peut-être moins. Dans quinze jours Eleonora entre dans sa dix-huitième année, et dans deux mois elle sera présentée au Palais-Royal pour le « Bal des débutantes ». En quoi tout ceci vous concerne ? Je n’ose pas vous le demander, et pourtant je dois le faire : je voudrais que vous deveniez ses gardes du corps, ou si vous préférez, ses grands frères. J’ai une entière confiance en vous. Je n’ignore pas que vous êtes des hommes d’honneur, et que vous saurez vous comporter comme tels. Je vous aurais fait connaître Eleonora tout de suite, mais elle n’est pas là. Elle accompagne la tsarine en France. Quoi qu’il en soit, j’ai prévu de vous faire inviter à la Cour à l’occasion des festivités. »

Courait le bruit que la fille du général était d’une beauté exceptionnelle, Anatole voulait s’en assurer et découvrir aussi pourquoi Eleonora ne voulait pas se marier. Il se renseigna sur le retour de France du couple royal et se fit annoncer à la maison du général, sous prétexte d’avoir découvert une bouteille de cognac Napoléon, authentique.

Le général, cependant, avait bien compris le véritable but de la visite du jeune capitaine, et le réprimanda ainsi : « Je sais pourquoi tu es ici, Anatole. J’ai décidé que tu pourras faire la connaissance d’Eleonora, parce que je suis toujours enclin à récompenser un caractère entreprenant et l’esprit d’initiative, néanmoins je dois te dire qu’il ne me plaît pas du tout que tu fasses un croc-en-jambe à ton meilleur ami. Je fais allusion à Dimitri ! Levant prestement une main à l’adresse d’Anatole pour l’empêcher de prononcer n’importe quelle excuse qui, de toute façon, n’aurait fait que lui nuire, le général continua : tout à l’heure, Eleonora nous apportera une collation ; en attendant, voudrais-tu m’aider à mettre un peu d’ordre sur les tables d’opérations ? (la marotte du général)

L’immense salle contiguë au bureau était occupée par trois tables de manœuvres d’environ dix mètres carrés chacune. Anatole était admiratif devant le travail énorme qu’avait déjà exécuté son supérieur.

« Général ! Ces “maquettes” sont vraiment splendides. Voyons un peu si je réussis à deviner de quoi il s’agit : dans cette première, il est question, sans aucun doute, du grand Hannibal, lequel a déjà gagné sur le lac Trasimène contre les Romains, et s’apprête à leur infliger encore une défaite. Année : 216 av. J.-C. Lieu : Cannes, Italie méridionale. Plus de cinquante mille Romains tués. Stratégie incomparable du vainqueur.