//img.uscri.be/pth/0557eff3344c5eb40ee257edc976aece60482760
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 3,49 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : MOBI - EPUB

sans DRM

Pauvres diables

De
299 pages

Un des quartiers les plus méconnaissables de Paris, depuis les derniers embellissements, est bien celui que traverse la rue Monge. Tout ce que cette artère, comme on dit maintenant, a éventré de la vieille ville, est inimaginable.

Au lieu de faire comme jadis le boulevard de Sébastopol, qui s’engagea perpendiculairement à travers une foule de petites rues, presque toutes parallèles, dont les tronçons se voient encore le long des rues Saint-Martin et Saint-Denis, celle-ci s’est jetée dans un fouillis inextricable, et c’est un hasard si elle a respecté, en arrivant au terme de son parcours, la vieille église de Saint-Médard, illustrée par le fameux diacre Pâris, et dans les environs de laquelle les convulsionnaires du dernier siècle se livraient à leurs pratiques fanatiques, sous l’invocation du célèbre illuminé.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


Voir plus Voir moins
À propos deCollection XIX
Collection XIXest éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.
Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF,Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes class iques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse… Édités dans la meilleure qualité possible, eu égard au caractère patrimonial de ces e fonds publiés au XIX , les ebooks deCollection XIX sont proposés dans le format ePub3 pour rendre ces ouvrages accessibles au plus grand nombre, sur tous les supports de lecture.
Charles Canivet
Pauvres diables
PRÉFACE
* * *
Depuis quelques années, philosophes et moralistes se préoccupent, plus que jamais, de la grave question du suicide. Ils en ont recherc hé les principales causes et les ont trouvées quelquefois, pas toujours, car là comme ailleurs, des cas isolés se rencontrent, qui déroutent toutes les opinions reçues, et devant lesquels on s’arrête, ignorant et surpris. Il est certain que, dans la plupart des oc casions, le suicide est une lâcheté ou plutôt une abdication morale, conséquence presque fatale d’une vie désordonnée, sans boussole, sans règle, ou d’un complet abandon de soi-même aux passions. Dans la statistique de plus en plus chargée du suicide, l’ivrognerie tient le premier rang. La mort volontaire est une des portes par lesquelle s l’ivrogne sort de la vie, le plus souvent après avoir fait une halte dans une maison de fous. Cette passion dégradante des boissons fortes empoisonne, en même temps, le c orps et l’intelligence. L’homme physique s’avachit, devient lourd, et, du même coup, son esprit s’oblitère. Une sorte de lassitude de soi-même et des autres s’empare de l’i vrogne avili, dont chacun se détourne, et qui, pour redresser son corps et retro uver une apparence de vie intellectuelle, est contraint de chercher une sorte d’excitation fébrile, dans le poison même qui le tue. Tous ou à peu près tous les ivrognes endurcis sont en proie à une tristesse mortelle, presque effrayante, tristesse indéfinissable, mais qui provient plutôt des ravages exercés par le vice, que du sentiment de leur propre indignité. Ils trouvent, au fond des verres, la misanthropie, y lisent peut-être le sentiment de ré pulsion mêlée de dégoût qu’ils inspirent, et, dans un moment de désespoir alcooliq ue, si l’on peut ainsi parler, se frappent, comme s’ils avaient 1 a vision nette de l eur existence abjecte et le remords implacable d’une vie manquée. Tous ne finissent pas ainsi. Les hôpitaux et les asiles d’aliénés reçoivent le plus grand nombre de ces mal heureux, atteints, au dire de la médecine contemporaine, d’une maladie incurable, et dont la plupart ont une fin terrible et terrifiante. Mais, il n’en faut pas moins compte r le suicide parmi les dénouements assez fréquents de ce drame de l’ivrognerie, plein de scènes navrantes et de pitoyables abaissements. A côté de l’ivrognerie, l’amour tient aussi une pla ce importante dans la statistique du suicide, et là, c’est la femme qui paie le plus large tribut. La mort, par désespoir d’amour, n’est pas rare, à notre époque nerveuse où les choses romanesques pénètrent dans les intelligences faibles ou exaltées et ne tardent pas à dénaturer tous les sentiments. La réalité devient, pour ainsi dire, la seule chose qui ne compte pas aujourd’hui ! on se plaît à considérer tout comme à travers un voile d’illusions, et quand l’esprit est déjà perverti par l’abus des lectures pernicieuses, l’heure vient vite où, malgré soi, l’on quitte les sentiers prosaïques et difficiles de la vie, pour s’engager dans la détestable route où l’on rêve d’aventures impossibles et de merveilleuses de stinées. Les jeunes filles qui se suicident ont, presque toutes, été gâtées par la lecture ; elles donnent à leur vie abrégée la conclusion d’un roman, le plus souvent par dépit d’en avoir ignoré les péripéties. Elles meurent, en un mot, pour un songe. D’autres, il serait injuste de l’oublier, ne résist ent pas à l’abandon. L’oreille presque toujours ouverte aux déclarations passionnées, aux protestations d’éternel dévouement, elles ont la faiblesse de toujours se laisser surpr endre, malgré des leçons et des exemples sans cesse répétés. Alors, quand arrive le jour auquel elles ne veulent jamais
croire, et qu’elles se voient seules, abandonnées, mères peut-être, et sans recours légal contre le séducteur, elles regardent autour d’elles , effarées, affolées par l’évanouissement spontané de toutes leurs illusions, et se condamnent à la disparition par le suicide, sans que cet exemple, presque quotidien, pèse, en quoi que ce soit, sur les liaisons du même genre, fatalement promises à la même fin. Je ne cherche pas ici à trouver le remède, s’il en est un, à cet état de choses qui fait de la femme une victime en quelque sorte prédestinée. C’est affaire à la législation de mettre ordre à cela et de décréter que l’impunité d e l’homme ayant été assez longue, il est temps d’aviser à plus de justice. Ce que je che rche à énumérer, ce sont les principales causes qui conduisent au suicide. J’en ai dit deux déjà. Il en est une troisième, la maladie chronique, qui s’inscrit souvent aussi sur le lugubre registre. Ici, la cause est tout à fait physique, et celui qui se tue n’a point d’autre but que de mettre fin à des tortures intolérables et de terminer, par la mort, les assauts d’un incessant martyre. On comprend, jusqu’à un certain point, l’abdication de l’énergie humaine, accablée sous une trop lourde somme de douleurs, et l’on admet qu e la main puisse se tendre vers l’arme libératrice et s’en emparer, quand elle peut la saisir. Il en est de même de la misère, qui fait encore des victimes si nombreuses et vient, dans des proportions considérables, augmenter la liste des dégoûtés de la vie ; je ne parle même pas de la misère provoquée par le vice et par l’inconduite, destinée presque fatale de tous les déclassés, mais de la misère imm éritée, fille du hasard aveugle, quelquefois honteuse, qui compte des jours sans pai n, et qui se réfugie dans la mort, simplement pour abréger les heures d’une affreuse et trop lente agonie. Ajoutons à cela les héritages fatidiques, inexplicables et inexpliqués, qui font qu’un être intelligent en arrive à se donner la mort, sans motifs, sans que l’on sache dans sa vie la moindre cause de désespérance. Un beau jour, on app rend qu’un homme, entouré des affections et des joies de la famille, sans infirmités physiques, gâté même par tous les bonheurs de ce monde, s’est brûlé la cervelle ou s’ est coupé la gorge avec un rasoir. Dans la stupéfaction profonde du moment, l’on s’enquiert, on cherche, on veut savoir la cause d’une détermination aussi fatale et qui paraît incompréhensible, et l’on ne trouve rien, sinon que, dans les jours passés, un ascendant s’est suicidé de la même manière. Tout est là. Le mal du suicide a été transmis comme une de ces maladies héréditaires qui empoisonnent toute une race, et finissent par l ’éteindre, au bout de quelques générations. Dans ces cas singuliers et trop fréquents, hélas ! où chercher le mobile ? Il est, incontestablement, dans un vice de l’intelligence qui se trouve envahie, tôt ou tard, comme un membre, par une plaie gangreneuse. Mais, qui saurait lire, sans erreur, dans ces redoutables secrets qui déroutent et sont, aujourd’hui encore, à peine effleurés ? ! Ce qui n’est pas douteux, c’est que l’idée du suicide se présente presque toujours à une intelligence affaissée ou dégradée, pour une cause ou pour une autre, soit physique, soit morale. Elle a d’abord son germe qui naît, jusqu’à ce que l’épanouissement complet arrive ; mais, entre ces deux termes, une longue pé riode d’incubation existe, pendant laquelle l’idée pénètre de plus en plus dans le cer veau, et finit par s’y fixer. C’est le manque d’énergie, c’est l’abdication progressive, c ’est l’absence, de plus en plus accentuée, de toute velléité de réaction, qui constituent ce que l’on nomme la lâcheté du suicide, lâcheté qui ne réside pas dans l’acte même, au contraire, mais dans les diverses concessions qui l’ont précédé et qui, s’enchaînant l’une au bout de l’autre, finissent par enserrer la victime qui n’a jamais résisté, et qui semble se complaire dans son apathie morbide. Incontestablement ; le suicide fait, à cette heure, des progrès lamentables et étonnants. Une sorte de maladie morale pèse sur la fin de ce siècle, si plein de choses
grandes, mais aussi de choses tristes, et, pour nous, de catastrophes sous le choc brutal et inattendu desquelles l’esprit abasourdi s’affais se, quand il ne sombre pas. De plus, grâce aux enseignements aujourd’hui en vigueur, la mort apparaît comme une libération complète, et l’on se plaît à croire que l’on sort d e la vie, comme d’un bagne dont les portes ne se rouvriront jamais. Je ne sais à l’aide de quelles armes il sera possible d’entamer une lutte efficace contre cette maladie envahissante. La course effrénée aprè s le bonheur matériel, qui est une des formes de la philosophie et de l’économie conte mporaines, n’est pas faite pour éteindre les illusions, mais bien plutôt pour allum er les convoitises, et le suicide restera, de plus en plus, comme la solution suprême pour tou s les déçus et tous les décavés. Mais, à côté de cela, l’on ne saurait nier que la mort volontaire peut être la conséquence, presque immédiate, de catastrophes inopinées ou imprévues. Si fort que l’on soit contre les hasards de la vie, une heure peut sonner, trop pleine d’événements et de tristesses, pour que le mieux do ué puisse la subir, et pour que l’homme le plus moralement robuste ne plie pas, sou s un poids trop lourd pour ses épaules. C’est ce que je tente de prouver par des faits, dans les quatre récits qui suivent. Ils ne sont point une justification du suicide’ en général, mais la simple relation, un peu étendue, de quelques faits-divers, derrière lesquels le lecteur ne voit, la plupart du temps, que le dénouement d’une existence avortée, sans pen ser que la victime a pu être frappée dans un moment où elle était incapable de r ésistance, surprise par un choc tellement inattendu et brutal, qu’il a eu, pour elle, l’effet immédiat d’un coup de foudre. Dans ces occasions, le suicide presque sans réflexion, s’excuse de lui-même : c’est la ressource suprême dans laquelle se réfugie la victime inopinément écrasée. Ce sont là les cas exceptionnels dont je parlais pl us haut, et qui, dans la statistique funèbre, ne sauraient être classés sous aucune rubr ique générale. Là, l’homme, assommé par le fait brutal, se laisse tomber dans la mort, comme l’homme pris de vertige s’en va, dans le gouffre qui l’attire et le fascine . L’idée de lutte n’a même pas le temps d’intervenir. On ne s’accroche à rien, on n’implore rien, et l’un se précipite dans le néant, comme l’autre dans le vide. Ai-je réussi, dans les quelques pages qu’on va lire, à montrer que les plus ignorants, comme les plus éclairés, courbés so us la même fatalité, succombent inévitablement, de la même manière, et qu’il est des circonstances brutales où la raison des forts n’est pas plus résistante que la simplicité des humbles ? Le lecteur en jugera.
CHARLES CANIVET.
LE VIEUX FISTON
I
Un des quartiers les plus méconnaissables de Paris, depuis les derniers embellissements, est bien celui que traverse la rue Monge. Tout ce que cette artère, comme on dit maintenant, a éventré de la vieille ville, est inimaginable. Au lieu de faire comme jadis le boulevard de Sébast opol, qui s’engagea perpendiculairement à travers une foule de petites rues, presque toutes parallèles, dont les tronçons se voient encore le long des rues Sain t-Martin et Saint-Denis, celle-ci s’est jetée dans un fouillis inextricable, et c’est un ha sard si elle a respecté, en arrivant au terme de son parcours, la vieille église de Saint-M édard, illustrée par le fameux diacre Pâris, et dans les environs de laquelle les convulsionnaires du dernier siècle se livraient à leurs pratiques fanatiques, sous l’invocation du célèbre illuminé. Principalement dans les affluents qui se jetaient jadis dans la rue de Lacépède, comme des ruisseaux dans un cours d’eau plus important, le Parisien d’il y a vingt ans aurait du mal à se reconnaître. Tout est rogné, bousculé, changé, bouleversé, morce lé, et il est des rues qu’il faut atteindre aujourd’hui à l’aide d’escaliers à pic, établis par les ingénieurs de la Ville, quand ils n’ont pas eu le temps de niveler, ou que les re ssources leur ont manqué pour mieux faire. Dans le nombre de ces voies sacrifiées et auxquelle s, tout en les délaissant, les embellissements nouveaux ont enlevé leur physionomi e originale, il faut citer la rue Gracieuse. A l’époque où commence cette histoire, elle tombait droit dans la rue de Lacépède, dans les jardins de laquelle, s’il faut en croire la tradition, se réfugia jadis un serpent qui s’était échappé du Jardin-des-Plantes, comme si les serpents du Muséum, alors comme aujourd’hui, étaient de taille et d’allure à justifier une pareille escapade. Ce qui n’empêche point les plus anciens de ce quartier découvert par Balzac, dans son chef-d’œuvre lePère Goriot,d’avoir vu le fameux serpent, et d’en déterminer, au besoin, les dimensions, qui varient d’ailleurs, il faut le reconnaître, suivant le degré d’imagination de ces fossiles de Paris, à redoutable mémoire. Ce n’est pas d’aujourd’hui qu’à force de répéter un mensonge, on finit par y croire, et, pour nombre d’habitants de la rue de Lacépède, le fameux serpent est aussi authentique que le serpent de mer, qui revient égayer la chroni que et réjouir les bavards, à des intervalles presque déterminés. Quoi qu’il en soit, la rue Gracieuse, comme la rue de la Clef, sa voisine, si connue des journalistes de l’opposition sous le second Empire, avait alors une physionomie aujourd’hui entièrement disparue. A mesure que l’on s’éloignait de la rue de Lacépède, c’est-à-dire des quartiers civilisés, les maisons qui la composaient prenaient un extérieur de plus en plus morne et sombre, et l’on n’en voyait guère sortir au matin, que ces flots d’Italiens de tout âge et de tout sexe, aujourd’hui plus clairsemés, et qui alors se répandaient dans Paris, pour exercer leur industrie ou promener leur paresse. Parfois aussi, les saltimbanques, qui travaillaient à jours et heures fixes sur les principales esplanades de la capitale, y logeaient leur maigre matériel et leur personne. Le loyer n’était point cher, et pour cause, le vois inage pas gênant ; de sorte que, à certains moments de la journée, on pouvait voir, fa isant leurs provisions dans les alentours, des hommes et des femmes constamment en tenue, prêts pour le travail en plein air, comme des soldats pour l’exercice, et ayant, passés par dessus le maillot, qui un vieux paletot sans couleur, qui un tartan déteint, sous lequel se montraient, raides et bouffants, des morceaux de jupe empesée, garnis de paillettes et de nœuds de rubans,
et d’où sortaient, comme des profondeurs d’un enton noir, deux jambes maigres qui jouaient à l’aise dans les plis du maillot, jadis c ouleur de chair, mais à qui le soleil, la pluie et la poussière avaient donné cette teinte pa rticulière qui n’en est pas une, et qui sert, pour ainsi dire, d’enseigne à la plus profonde détresse. On ne sait guère ce que peut être la misère, parmi ces réfractaires de la civilisation qui vivent en dehors de toute loi sociale, presque de toute coutume. La plupart, pour ne pas dire tous, ne valent pas grand’chose et ne sont guère que des déclassés, bons à tout faire de ce qui est inutile, mais ayant, à leur manière, une dose d’amour-propre qui n’est pas mince et qui les fait se placer eux-mêmes au-dessus du vulgaire. A leur idée, ils appartiennent, de droit, à la grande famille artistique. Il arrive, en effet, que quelques-uns d’entre eux, au temps de leur splendeur, ont tenu la fortune dans leur biceps ou dans leur jarret, et peuvent avoir figuré, avec honneur, dans les grands cirques de Paris ou des départements. Ce qui ne les empêche point de vieillir dans la plu s affreuse débine, obligés, pour un morceau de pain, de peiner cent fois plus que jadis pour gagner des sommes fabuleuses quelquefois, et d’accepter, avec le sou du petit peuple qui les fait vivre, les humiliations et les quolibets de la galerie. Il en est cependant de bons aussi, dans cette caste avilie et dépravée, où la communauté du péril et de la vie terrible peut rapprocher ceux qu’une longue pratique n’a pas tout à fait détériorés. On aurait pu s’en convaincre, par une froide après- midi de fin de novembre, en pénétrant dans un de ces taudis de la rue Gracieuse, où tout ce monde à part logeait ses loques et sa misère. Dans un galetas presque percé à jour, sous le toit d’une maison décrépite, où la froidure et la pluie pouvaient pénétrer à leur aise , comme chez elles, une femme râlait, étendue sur un matelas plat comme une table, et rec ouverte de nombreux morceaux d’étoffes sales et dépareillés, qui, jadis, avaient servi à un tout autre usage, si l’on en jugeait par les plaques de paillettes ternies qui s e montraient, çà et là, et reluisaient parfois, quand un rayon s’égarait dans le taudis. Il eût été difficile de lui assigner un âge. Elle p ortait aussi bien soixante ans que quarante, sur sa figure hâve et ridée, où des mèche s de cheveux à moitié gris retombaient, s’échappant d’un bonnet usé qui n’avait plus couleur de linge. Malgré celà, cette figure ravagée respirait un air de grande bonté et de résignation douloureuse. De temps en temps, une toux féroce, arrachée aux pr ofondeurs de la poitrine, la secouait, comme le vent d’hiver une branche dépouillée, et l’on voyait, sous les haillons de la couverture, le tressaillement de ce pauvre corps mangé par la phthisie, et qui s’en allait, petit à petit, dans la mort. Malgré cela, la pauvre créature paraissait anxieuse. Il semblait que parfois elle oubliait son mal pour penser à autre chose, à mesure que l’o mbre se faisait plus épaisse, et qu’elle prêtait l’oreille aux bruits du dehors, au roulement confus des voitures sur le pavé des rues avoisinantes, aux sonneries des trompettes de la caserne Mouffetard, et, de temps en temps, aux longs et rauques rugissements q ui venaient de la ménagerie du Jardin des plantes. Enfin, un bruit de pas retentit dans l’escalier iné gal qui se déroulait en tire-bouchon dans cette masure presque en ruines, et bientôt app arut un homme qui n’eut qu’à pousser du pied la porte pour entrer dans le galetas. C’était un vieux baladin, robuste encore, malgré l’ âge et les fatigues, mais dont la
physionomie soucieuse et triste disait la longue vie de peines et de difficultés. Ses cheveux, blancs par places, et gris à peu près partout, étaient longs et retenus, suivant la coutume, par ce ruban assez large, qui l es empêche de retomber dans les yeux, au moment des exercices, et sur le milieu duquel était encore fixée la tige de fer à peu près pointue où venaient se ficher en retombant les balles de son qu’il jetait en l’air, et se briser en deux les grosses noix que jadis il ne manquait jamais. Maintenant, ce n’était plus cela ! L’homme s’était alourdi, un peu voûté : ses membres avaient perdu leur élasticité, la vue avait faibli, l’âge enfin, l’âge terrible était venu, faisant sa besogne de destruction progressive, et coupant les vivres à ceux qui n’ont, pour toute ressource, que la souplesse et la vigueur physique. La bonté rayonnait, cependant, sur cette figure tan née et qui, autrefois, avait du être belle, une bonté de brave homme simple, guéri de toutes les illusions, avec l’expression étonnée de quelqu’un qui se voit vivre encore, aprè s toute une amère existence de fatigues et de tribulations. Le cou largement découvert, qui s’échappait du maillot reprisé, de place en place, par une main plus complaisante qu’habile, gardait la co uleur du parchemin vieilli dans l’humidité, laissant tomber, en larges plis, sa peau ridée et flétrie, où se montraient çà et là quelques poils gris ayant à peine la force de pousser dans un terrain aussi mauvais. Il portait sur son bras gauche, quand il entra, un petit garçon de sept ans, à la figure émaciée, si maigre et si chétif qu’on lui en eût donné quatre à peine, et qui, s’allongeant de tout son buste sur le bras du vieux homme, se mit à tendre, en avant, du côté de la malade, ses petites mains où le froid mettait des t eintes bleuâtres, bien que l’homme l’eût recouvert presque entièrement de son paletot, sous lequel il faisait l’effet d’un petit vieux ratatiné, qui s’était trouvé arrêté dans sa croissance.. A leur aspect, la malade eut un sourire, et elle fi t effort pour se redresser sur sa couche. D’un geste, le vieux lui fit signe de prendre patience, et s’avançant lui-même vers elle, il déposa l’enfant sur le lit avec mille précaution s, et s’assit sur un escabeau branlant, unique siège de cette cellule de mourante. — Eh bien ! dit-il, madame Théodore, comment vous trouvez-vous, ce soir ? Celle-ci, qui couvrait de baisers la figure maigre de l’enfant, interrompit ses caresses pour répondre, mais une quinte de toux la saisit aussitôt et elle ne put que porter la main à sa poitrine délabrée. — Oui, je comprends, poursuivit l’homme, toujours la place d’armes ! et, par dessus le marché, voilà un hiver qui s’annonce pour rude. Nou s ne sommes pas encore en décembre et j’ai vu de la glace sur le bassin du Lu xembourg. Heureusement que la journée n’a pas été mauvaise, et vous allez vous en apercevoir, madame Théodore. J’ai laissé la petite à la boucherie voisine, et ce soir vous aurez du bouillon à pleine tasse. La moribonde répondait avec la douceur de son regard, et aussitôt qu’elle eut retrouvé assez de force pour parler, elle remercia, avec eff usion, le nouveau venu, mais son amour maternel l’emportant encore sur la gratitude, elle s’informa du petit.  — Comment avait-il passé la journée ? N’avait-il p oint été, pour le brave homme, un sujet d’ennui, peut-être un obstacle ? — Ah ! ne croyez pas cela, madame Théodore, reprit le saltimbanque en jetant sur le carreau une poignée de sous ; je crois, le diable m ’emporte, que le môme nous a porté bonheur et que nous lui devons une partie de la recette. Figurez-vous que Jim l’a pris en affection au point qu’Adèle en est jalouse ; et voilà que devant le public le singe reproduit tous les gestes et toutes les grimaces du petit hom me. Joignez à cela la voix charmante de la fillette, et vous comprendrez notre succès. A insi, rassurez-vous, madame