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Penser la guerre, Clausewitz (Tome 1) - L'âge européen

De
378 pages
"J'ai lu De la guerre pour la première fois il y a une vingtaine d'années, puis je l'ai cité comme tout le monde. En 1971-1972, j’étudiais l’ensemble des écrits militaires, politiques, personnels de Clausewitz et crus constater que la pensée du plus célèbre des stratèges restait à découvrir et à comprendre", écrit Raymond Aron en 1976.
La pensée de Carl von Clausewitz retrouve ici sa dimension essentielle : être une théorie en devenir, qui jamais ne trouva sa forme définitive, puisque le général prussien, né en 1780, mourut en 1831, victime du choléra.
Dans ce premier tome, Raymond Aron reconstruit, avec la rigueur qu’on lui connaît, le système intellectuel de celui qui voulut mettre à jour l’esprit, c’est-à-dire la nature et l’essence, de la guerre, "véritable caméléon". Formation du système, tendances divergentes, synthèse finale, équivoque irréductible, rapport à Montesquieu, à Kant ou à Hegel – sur tous ces sujets Aron formule ses analyses qu’il confronte aux jugements des critiques allemands.
Grand prix de la Fondation de France 1976
Prix Paul-Valéry 1976
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Raymond Aron
Penser la guerre, Clausewitz
I
L'âge européen
Gallimard
La guerre est une science couverte de ténèbres dans l'obscurité desquelles on ne marche point d'un pas assuré ; la routine et les préjugés en sont la base, suite naturelle de l'ignorance. Toutes les sciences ont des principes et des règles ; la guerre n'en a point, les grands capitaines qui en ont écrit ne nous en donnent point ; il faut être consommé, et il est impossible de se former le jugement sur les historiens qui ne parlent de la guerre que selon qu'elle se peint à leur imagination.
Maurice de Saxe, Mes rêveries,1757.
The study of war as a branch of knowledge, requires the method of work that prevail is a university as well as the attitude of mind which in inculcated there. But it is not likely that these needs will be fulfilled until men of learning change their attitude of mind towards war, and learn to regard it as a branch of knowledge worthy of exploration.
B.H. Liddell Hart, The Ghost of Napoleon.
Je voudrais remercier ceux qui m'ont aidé dans la rédaction et la mise au point de cet ouvrage : lle M Steinhauser à laquelle j'ai emprunté la traduction des extraits de lettres et d'écrits politiques et qui a toujours répondu avec la même obligeance e t la même pertinence aux questions de langue que je lui ai posées ; le professeur W. Hahlweg, incomparable connaisseur de tout ce qui touche à Clausewitz, qui, lui aussi, répondit généreusement à mes demandes ; mon collaborateur technique, Bernard Bonilauri, qui lut pour moi certains livres, français et anglais, en particulier ceux des écrivains militaires que je commente dans le Livre II ; M.P. Rupp qui m'aida à me familiariser avec la littérature allemande de la période napoléonienne ; enfin,last but not least, lle M Isabelle de la Jarte qui assuma avec patience et bonne humeur, grâce à sa connaissance de l'allemand, la tâche ingrate de dactylographier un manuscrit, plusieurs fois récrit ou révisé, au cours des trois dernières années. M. Pierre Manent et M. Gérard Beckerman ont établi l'index des noms propres et des matières.
Les références àVom Kriegesont indiquées de la manière suivante : le chiffre romain désigne le livre, le premier chiffre arabe le chapitre, les deux chiffres de page désignent respectivement la page de la traduction française (éditions de Minuit) et de l'édition publiée en Allemagne de l'Est en 1957. Le chiffre entre parenthèses se rapporte à la page de la dix-huitième édition, publiée par W. Hahlweg aux éditions Dümmler. Les autres ouvrages de Clausewitz se trouvent princ ipalement dans l'édition des œuvres posthumes en dix tomes,Hinterlassene Werkeque je cite H.W. avec le chiffre romain du tome et le chiffre arabe de la page. Cette édition, préparé e par Marie von Clausewitz, est la seule qui existe encore aujourd'hui. On trouvera, dans l'appe ndice bibliographique, des indications détaillées. Le professeur W. Hahlweg a publié en 1967 un gros volume deSchriften, Aufsätze, Studien, Briefeet Ruprecht). Je cite Hahlweg, t. I. Le professeur W. Hahlweg prépare en (Vandenhceck effet un deuxième tome. Les notes numérotées en chiffres romains se trouvent à la fin du volume.
PRÉFACE
Ma première rencontre avec Clausewitz remonte à qua rante ans. A Berlin, au cours des deux années qui précédèrent l'arrivée au pouvoir de Hitl er, je me liai avec un historien, de formation philosophique, qui portait aux choses militaires, s tratégie et organisation des armées, un intérêt privilégié. Autant que je m'en souvienne, il n'entendait pas, à l'époque, se spécialiser dans l'étude de la guerre. Nous discutions de l'article fameux de Carl Schmitt,Leconcept du politique,qu'il voulait critiquer durement. Herbert Rosinski me parlait de son auteur favori, Carl von Clausewitz, sur lequel il projetait d'écrire un livre,lelivre définitif. Il n'alla pas au-delà d'un article qui figure dans toutes les bibliographies, aujourd'hui encore : paru dans laHistorische Zeitschrift,en, 1935, l'article s'efforçait, peut-être pour la première fois, de reconstituer les étapes de la pensée clausewitzienne entre la période de Coblence (1816) et 1830, à la lumière des quatre notes, écrites de la main du général lui-même, que l'éditrice de l'œuvre posthume, Marie von Clausewitz avait insérées au début du premier tome. Pour l'essentiel, les hypothèses de mon camarade de jeunesse ont été confirmées par les recherches ultérieures. En revanche, il n'élabora j amais, à ma connaissance, les indications mystérieuses qu'il donne à la fin de son article. Selon lui, entre 1827 et 1830, la pensée de Clausewitz avait progressé et, au moment de sceller le manuscr it, de nouveaux horizons s'ouvraient devant le théoricien. Quels progrès?Quels horizons?Rosinski n'a pas répondu à ces questions. Les difficultés de la vie dans l'émigration, plus encore peut-être des difficultés intérieures, ne lui permirent pas d'écrire le livre auquel il rêvait déjà en 1932. Je doute qu'il m'ait communiqué son enthousiasme po ur Clausewitz, puisque je ne garde pas le souvenir d'une lecture deVom Kriegeavant la guerre de 1939. En revanche, par un étrange concours de circonstances, le tirage à part de son article de 1935 a traversé sans encombres les événements et les déménagements : je l'ai retrouvé intact, trente-cinq ans plus tard, quand je décidai de donner un cours au Collège de France sur le plus célèbre et peut-êt re le moins bien connu (en France surtout) des écrivains militaires. Entre-temps, j'avais rencontré, à Londres cette fois, un autre lecteur passionné deKriege, Vom un Polonais de la région de Teschen, Stanislas Szymonzyk. Ce dernier, dansLa France libre,fondée par André Labarthe, rédigeait en allemand des études de critique militaire que je traduisais et adaptais en français. Il utilisait volontiers des phrases de Clausewitz, pour rehausser le ton et le style d'analy ses 1 austères. Pourtant, je ne crois pas avoir lu à l'époque leTraitéalors que je me souviens d'avoir lu H. Delbrück,Die Geschichte der Kriegskunst im Rahmen der politischen Geschichte. Je lus pour la première fois l'œuvre maîtresse de C lausewitz il y a une vingtaine d'années, me vers 1955, quand parut la traduction française de M Naville, alors que je réfléchissais sur les conséquences politico-stratégiques des armements nucléaires. A l'âge atomique, la subordination des chefs militaires aux chefs d'État ou de gouvernement prend un caractère d'évidence et de nécessité. La 2 Formule, la guerre, continuation de la politique par d'autres moyens ,tant de fois interprétée à contresens, retrouve d'elle-même sa portée originelle. Je mis en exergue d'un des essaisd'Espoir et peur
3 du siècle ,la phrase du livre VIII : «Tout l'art militaire se change en simple prudence dont l'objet principal sera d'empêcher l'équilibre instable de pencher soudain à notre désavantage et la demi-guerre 4 de se transformer en une guerre complète. » Une grande œuvre, surtout de philosophie politique, se prête toujours à des lectures multiples. Disons, pour éclairer immédiatement ceux qui se proposent de me suivre jusqu'au bout, que je tiens pour centrale l'idée à laquelle Clausewitz ne parvint probablement qu'au terme de sa recherche, à savoir la possibilité d'un mouvement de sens contraire à celui de l'ascension aux extrêmes, mouvement extrinsèque à la guerre au sens étroitd'épreuve de forcemais intrinsèque à la guerre selon sa définition complète,non plus chose autonome mais fragment de l'ensemble politique. Cette troisième rencontre, la première directe, ave c l'homme et l'œuvre, se prolongea en une familiarité durable. A Londres, leTraitédemeurait, pour moi comme pour tant d'autres, un trésor de citations. A partir de 1955, j'y cherchai le secret de l'élaboration théorique d'un domaine d'action. 5 Je l'utilisai (d'une manière qui ne me satisfait pl us) dans Paix et Guerre entre les nations .La définition initiale de la guerre, à la première page du Traité,implique que les États, pour s'imposer les uns aux autres leur volonté, recourent éventuellement à la violence. Une telle définition ne présente aucune originalité, elle reprend l'hypothèse commun e aux philosophes classiques des relations interétatiques, de Hobbes à Montesquieu et de Rouss eau à Hegel. Je me référai de préférence à Clausewitz parce que celui-ci rapproche immédiatement les deux concepts décisifs– acte de violence, volonté –et permet d'insérer dans le même système conceptuel les modalités changeantes des conflits armés ou même des conflits réduits à l'observation armée,des épreuves de volonté à l'ombre de la violence possible. e Le contraste entre les guerres en dentelles du XVII I siècle et les guerres de la Révolution et de l'Empire offrit un point de départ à sa réflexion ; cent trente ans plus tard, l'ampleur hyperbolique des guerres déclenchées en 1914 et en 1939, puis la men ace de l'arme nucléaire obligent le citoyen, l'observateur, le sociologue à se demander quandet pourquoiles guerres montent aux extrêmes, siet commentles hommes peuvent les limiter. Clausewitz lui-même s'est-il soucié de cette limitation?A ce point, je retrouvai l'article de Herbert Rosinski e t la longue polémique, inconnue en France mais célèbre en Allemagne, surl'avertissement de 1827et sur les deux sortes de guerres. Pour en avoir le cœur net et me faire une opinion p ersonnelle, je décidai de consacrer un de mes cours au Collège de France à Clausewitz. Ce qui m'a vait attiré d'abord, c'était le problème philosophique, l'effort pour saisir la nature de la guerre, pour élaborer unethéoriequi ne se confondît pas avec unedoctrine,en d'autres termes qui apprît au stratège à comprendre sa tâche sans nourrir la prétention dérisoire de communiquer le secret de la victoire. Une fois plongé dans l'étude des textes, en vue de déterminer les dates et de distinguer les états successifs de la pensée, je pris le plaisir que don nerait un roman policier, amputé de son dernier chapitre : chaque lecteur résout l'énigme à sa mani ère. Qu'on le veuille ou non, l'enseignement de Clausewitz reste et restera toujours ambigu. L'inte rprétation que j'en donne s'accorde avec mes e préférences, avec les préférences des générations qui ont vécu les guerres du XX siècle. Je crois aussi que cette interprétation s'accorde avec les réflexions ultimes de Clausewitz, au moins avec une des tendances de ses réflexions ultimes. Mais, pour des raisons que le livre mettra en lumière, l'équivoque subsiste et subsistera. Aussi bien se trouvera-t-il toujours des pacifistes pour rappeler qu'un théoricien n'est jamais innocent. Sous prétexte de saisir l'essence du phénomène-guerre, il répand une certaine
vision du monde : généraux et hommes d'État agiront ensuite conformément à cette représentation du réel. Après tout, les hommes d'action créent, pour une part, la réalité à laquelle ils ont l'illusion de se soumettre. Pour qui sait lire Clausewitz tout entier, celui-ci n'a enseigné ni l'audace en quête de la victoire d'anéantissement, ni la prudence en vue de réduire les guerres à une observation en armes ; ou plutôt il a enseigné à la fois l'audace et la prudence, la primauté de la destruction des forces armées de l'ennemi parmi les objectifs militaires, mais aussi la subordination de la conduite des opérations militaires à la politique. Qui pouvait, en Allemagne, se réclamer de lui après 1918 ? Après 1945? Qui aux États-Unis, après le désastre du Vietnam ?Les querelles entre les spécialistes de Clausewitz aboutissent sans transition aux débats de l'histoire universelle.
*
Puisque nul ne vit durant des années en une sorte d e dialogue familier avec un autre esprit sans éprouver des sentiments à l'égard de cet interlocuteur, silencieux et insistant, mieux vaut que j'avoue ma sympathie. Je n'ai jamais nié que mes«portraits intellectuels »manquaient d'objectivité si par ce terme on désigne une«neutralité affective». Quelques textes, peu nombreux, devraient m'irriter. Par exemple : «Bonaparte est coriace comme 6 un Juif et tout aussi cynique. »Les textes où s'expriment à l'égard des Français la haine ou le mépris sont innombrables. Ni les uns ni les autres ne me touchent parce qu'ils révèlent un Clausewitz sans son génie, pareil à tant de ses contemporains ; il laisse parler en lui l'esprit du temps, leZeitgeist.J'ai déjà plus de peine à supporter le chant de joie du 4 avr il 1813 : «Je me porte bien et je vis des jours heureux, voici l'essentiel de ce que j'ai à te rapporter. Faire partie d'une charmante petite armée à la tête de laquelle se trouvent mes amis, traverser un pays magnifique, à la belle saison, et dans un tel but, c'est à peu près l'idéal rêvé d'une existence terrestre (si on l'imagine transitoire et comme un chemin vers d'autres existences). Mon ami G.[Gneisenau]a une allure de dieu dans son uniforme de général. Les troupes sont pleines d'entrain et chan tent Auf, Auf Kameradenet d'autres chansons semblables, d'autres chantent des tyroliennes à la perfection. » Clausewitz croyait-il aux « autres existences » ou la phrase répondait-elle aux sentiments religieux de sa femme ? La passion du combat et de la gloire qui animait l'officier prussien, je la supporte et je la comprends, comme une manière d'être ou de sentir qui traverse les siècles et qui prend d'autres formes plutôt qu'elle ne disparaît. La foule à l'assaut de la Bastille, dans laquelle Sartre aperçoit l'humanité déchirant ses chaînes, vaut-elle mieux que les soldats, allemands ou français, marchant à la mort et à la victoire en chantant ? La réponse varie selon les temps et l'humeur. Pour sympathiser avec l'attitude de Clausewitz entr e 1806 et 1815, un Français n'a qu'à se souvenir de ses propres expériences entre 1940 et 1 945. Non que je veuille comparer Napoléon à Hitler : le patriote allemand n'en résistait pas mo ins à la domination de la France sur l'Europe. Résistant, Clausewitz a refusé la paix d'abdication avec une éloquence qui émeut les hommes de ma génération : « Cette paix qu'apporte la soumission, je la refuse à jamais. Si je ne puis vivre, libre et respecté, en citoyen(Bürger)d'un État libre et respecté, et jouir dans tes bras des fruits d'or de la paix, 7 alors qu'elle fuie pour toujours de mon cœur. » Après la catastrophe, prisonnier en France, il écrit à sa fiancée le 28 juin 1807 :«Il n'est rien que je ne craigne autant que la paix ; plus fort sera le désir de la conclure et plus elle sera dangereuse. C'est
le sommeil d'un homme qui est en danger de perdre la vie, dans un froid qui le paralyse ; s'il cède au 8 besoin pressant de la nature, ce sera pour ne jamais se réveiller. » Résistant alors que d'autres hésitaient ou désespéraient, il ne s'abandonne pas, lorsqu'il revient à Paris en vainqueur, aux joies impures de la revanche.«Aux yeux de l'histoire, ce sont les Anglais qui auront le beau rôle dans cette catastrophe, car ils n'ont pas l'air d'être venus ici comme nous, animés d'une soif de vengeance et de représailles, mais en maître qui punit avec une orgueilleuse froideur et une intégrité impeccablebref, ils ont plus de distinction que nous. «Les longues marches que nous avons faites nous ont empêchés de maintenir partout une stricte discipline, mais même parmi nos officiers, il est apparu fréquemment un esprit de cupidité que nous avons si souvent conspué chez les Français ; je ne saurais dire combien cela m'attriste. Mais cela tient à 9 tout ce rôle que nous assumons et que j'aurais imaginé plus beau. »Et encore : «Mon vœu le plus pressant est que cet épilogue prenne fin rapidement, car de rester ainsi, le pied sur la nuque d'un autre, répugne à mes sentiments, tandis que l'interminable conflit des intérêts et des partis répugne à 10 ma raison. » Plus encore que par cette noblesse d'âme, Clausewitz me touche par ses lettres à Marie, sa fiancée, puis sa femme, de 1806 jusqu'en 1831 ; correspondance singulière, peut-être unique, témoignage d'un amour passionné et constant. Le disciple de Machiavel y trahit les deux âmes qu'il portait en lui, une volonté d'action et une sensibilité frémissante. Peut-être, en dernière analyse, le rapprochement de quelques citations permettra-t-il au lecteur d'adme ttre la sympathie que je nourris à l'égard de l'ennemi de Napoléon, des Français et de la France :«Nul homme au monde n'éprouve plus que moi 11 le besoin de l'honneur et de la dignité de la nation. »Pourtant, pas plus que Machiavel, il ne croit à la durée des choses politiques. «Quel que soit le nombre de siècles où s'étendent le ur durée et leur action, les institutions les plus hautes de l'organisation civile portent en elles le principe de leur propre destruction... Si le sentiment religieux en son élé mentaire pureté hantera éternellement le cœur des hommes, nulle religion positive ne peut durer éternellement... Tandis que le prêtre de l'art porte en lui le sentiment exaltant et fort satisfaisant que l'ob jet de ses aspirations existe loin au-delà de toute convention, non point dans le temps et l'espace, mais dans l'éternel et l'infini [...]l'homme de la cité devra se retrancher dans les barrières étroites des conventions pour y poser la pierre angulaire de son édifice, il délimitera scrupuleusement son enclos dans le temps et dans l'espace, pour mesurer à son œuvre sa part modeste et volontairement limitée de durée et de perfection. Il lui faudra partout distinguer, séparer, classer, choisir, exclure et, avec quelle audace, porter la main sur cette unité sacrée qui est le bien suprême de la raison et peut-être la seule finalité reconnue de ce monde, sans savoir 12 jusqu'où il la sert bien ou mal. » Homme d'action, Clausewitz le fut de toute son âme ; mais, de toute son âme aussi, il voulut penser son action et l'action. Dans l'Europe apaisée, de 1816 à 1830, cet officier prussien qui appartient en fait à une famille de théologiens et de professeurs, consacra ses forces et ses loisirs à une œuvre qu 'il n'envisageait pas de publier de son vivant mais qu'il destinait aux générations à venir, orgueilleux et modeste :«En dépit de cette forme incomplète, je pense pourtant qu'un lecteur sans préjugé, s'il a soif de vérité et de certitude, ne méconnaîtra pas dans les six premiers livres les fruits d'une réflexion de nombreuses années et d'une étude ardente de la guerre ; il y trouvera peut-être les idées directrices d'où 13 pourrait sortir une révolution de la théorie. »
Chercher la vérité et mourir au moment de l'atteind re, défendre des valeurs périssables, que des disciples infidèles pervertissent un siècle plus tard, tel fut le destin de Carl von Clausewitz. Nul besoin d'être Allemand, Prussien ou officier pour partager l'aventure de cette âme partagée.
1 Pour simplifier, j'appelleraiVom KriegeleTraité. 2 Je la désignerai en soulignant le motFormule. 3 Paris, Calmann-Lévy, 1956. 4 VIII, 6 A, p. 703 et p. 727 (989). 5 Paris, Calmann-Lévy, 1962. 6 Lettre à sa femme du 11 avril 1814, dans Karl Schwartz,Leben des Generals von Clausewitz und der Frau Marie von Clausewitz,Berlin, Ferd, Dümmler, 1878, t. II, p. 117. Cf. aussi, t. I, p. 521. 7 Lettre du 30 août 1806, Schwartz, I, p. 213. 8Ibid.,I, p. 280-281. 9Ibid.,II, p. 164. 10Ibid.,II, p. 164. er 11 Lettre du 1 septembre 1807,Ibid.,I, p. 288. 12Ibid.,I, p. 296. Lettre du 5 octobre 1807, écrite de Coppet. 13 Il s'agit de la fin de l'avertissement de juillet 1827.