Pépins et Trognons

Pépins et Trognons

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134 pages

Description

Louis Petitot, poète lyrique, était plutôt un pilier de café qu’une colonne de salon. Non qu’il fût goujat de naissance, et inapte aux bonnes manières. Mais sa vie, dès sa jeunesse, l’avait orienté vers toutes les indépendances et toutes les libertés ; et, à son dam, sans aucun doute, il avait toujours évolué entre la table où l’on rédige son article, le guignol où l’on fait répéter sa pièce et la banquette où l’on boit son apéritif, — bien loin des belles madames où l’on cause.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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Date de parution 02 juin 2016
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EAN13 9782346075034
Licence : Tous droits réservés
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

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À propos de Collection XIX

Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

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Louis Marsolleau

Pépins et Trognons

A GEORGES COURTELINE

 

HONNÊTE HOMME FRANÇAIS

 

 

Son ami, son admirateur

 

Louis MARSOLLEAU

Auteur Mondain

Louis Petitot, poète lyrique, était plutôt un pilier de café qu’une colonne de salon. Non qu’il fût goujat de naissance, et inapte aux bonnes manières. Mais sa vie, dès sa jeunesse, l’avait orienté vers toutes les indépendances et toutes les libertés ; et, à son dam, sans aucun doute, il avait toujours évolué entre la table où l’on rédige son article, le guignol où l’on fait répéter sa pièce et la banquette où l’on boit son apéritif, — bien loin des belles madames où l’on cause.

Il ne s’était pas marié, le mariage, depuis l’institution du divorce, lui apparaissant comme parfaitement ridicule et dénué de tout sens. Et, en effet, attendu que l’espèce humaine est — mâle et femelle — essentiellement polygame, les justes noces pouvaient avoir leur raison d’être en tant que prison perpétuelle, quand elles étaient indissolubles ; mais du moment qu’on s’en peut évader, elles deviennent inutiles et vaines, comme moyen de répression !

Petitot avait donc, au hasard des événements et des rencontres, distribué ses tranches de vie à des amies successives et charmantes ; et il ne s’en portait pas plus mal. Pas bohème pour un sou, d’ailleurs, et plus casanier que la marmotte. Régulier dans son travail comme une machine à écrire et ponctuel comme un chronomètre. Signes particuliers : il n’avait pas d’habit et n’était jamais allé à l’Opéra.

Il aimait à faire sa manille, avant dîner, avec des commerçants de son quartier, et à se jouer, au piano, chez lui, quand il était seul, des improvisations qui le ravissaient d’aise. Tels étaient ses plaisirs.

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Mais voici qu’au tournant de la quarantaine et comme, bien malgré lui, à cause de sa petite renommée littéraire qui grandissait, il était obligé à des fréquentations plus étendues et à des connaissances nouvelles, il fut, par l’un de ces camarades récents, jeté dans l’aventure et hors de ses habitudes.

Ce camarade était un de ces Parisiens de lettres, qui produisent peu mais se produisent beaucoup. Il parvint à persuader à Petitot que l’adage : « Ami, cache ta vie et montre ton esprit ! » était absolument mensonger et de mauvais conseil ; et que, bien au contraire, si l’on désirait arriver à quelque chose, il valait mieux être quelconque avec des relations, que quelqu’un dans son coin. Et très empressé, il apporta à Petitot, un matin, une invitation au thé artistique hebdo madaire de la baronne Dumollet.

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Le thé artistique de la baronne Dumollet ! La réunion mondaine et esthétique la plus courue ! Le rendez-vous des académiciens élégants et des bas-bleus à particule ! Quelle affaire ! Quelle affaire !

Petitot, qui, de son existence entière, n’avait porté que le veston et le chapeau mou, acquit à des prix exorbitants un smoking et un haute-forme ; et même des gants ! Il n’en mettait, généralement, qu’en hiver, à cause du froid ; mais pour aller au thé de la baronne Dumollet ! Peste ! — On ne me fera pas dire de vers, au moins ? avait-il demandé, anxieux, au camarade. Car l’idée seule de s’adosser à une cheminée ou de s’accouder à un piano pour réciter n’importe quoi, au commandement, devant des sourires de commande, lui donnait, à l’avance, le vertige et la nausée.

  •  — Mais non ! mais non ! avait perfidement répondu l’interpellé qui savait fort bien que, sans miséricorde, Petitot n’y couperait pas plus qu’à la corvée de neige.

Et donc, le mercredi suivant, par une pluie battante — c’est toujours comme cela ! — Petitot aussi reluisant que les astres et plus Brummel que nature, monta dans un taxi-auto qui le conduisit, tout coincoinnant chez la baronne Dumollet, avenue du Bois.

Comme la voiture s’arrêtait, Petitot remarqua soudain qu’une moucheture de boue étoilait la pointe d’une de ses bottines vernies. Voilà ce que c’est que de ne pas avoir son équipage à sa porte. Un trottoir à traverser et l’on est sale !

Et il n’eut pas le temps, cette étoile de l’après-midi, de l’enlever avec son mouchoir, car déjà, l’huis de l’hôtel Dumollet s’ouvrait, et un larbin majestueux se dressait sur le seuil.

Le déluge tombait toujours. Petitot paya largement le wattman, ce qui n’empêcha pas celui-ci de grommeler de vagues injures récriminatoires ; et il pénétra sous le porche, non sans avoir été douché par l’averse, car son parapluie refusa de sortir de son fourreau, énergiquement.

Dans l’antichambre, un second domestique le débarrassa de sa pelisse, mais lui laissa son chapeau — comme au théâtre (cf : les entrées de Le Bargy, dans des salons, aux Français).

Un panneau Louis XV s’entre-bâilla devant lui ; une portière fut soulevée, et Petitot se trouva à l’entrée d’une longue pièce, au fond de laquelle, autour de petites tables — « Le samovar bout sur la table en laque ! » a dit Moréas ; — un groupe de robes-fourreaux et de aquettes à vastes revers, tenait des tasses de thé, par l’anse, avec des petits doigts relevés, en points d’ironie.

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Au reste, une trentaine de paires d’yeux se braquaient immédiatement sur l’arrivant, et une dame, labaronne Dumollet elle-même, ipsissima, se détachant, fit quelques pas à sa rencontre, la main tendue.

Et aussitôt, la série des catastrophes se déclancha.

Ce fut bref et tragique.

Petitot qui s’inclinait en une révérence du meilleur style, laissa tout à coup échapper à ses doigts gantés son haute-forme qui roula sur le tapis avec toutes les sonorités d’un jeune tambour. Comme il se baissait, confus, pour le ramasser, sa jambe gauche, projetée en arrière, heurta du pied celui, fragile, d’un léger guéridon qui supportait une bergère en porcelaine de Saxe, plus fragile encore. Guéridon et Saxe s’effondrèrent, l’un démis, l’autre en mille morceaux. Petitot, au désespoir, se retourna pour se rendre compte du désastre, et, — fut-ce l’effet de l’émo tion ou d’un faux mouvement, je ne sais ! — lâcha un p... arfaitement ! agressif comme un coup de revolver et indiscutable comme une vérité mathématique !

Alors, — son malheur, à la fin, passait son espérance ! — il cria : — M... ! ! J’en ai assez !

Et se recoiffant de son chapeau qu’il enfonça sur sa tête, d’un coup de poing furieux, il fit un demi-tour de bête traquée, fonça sur la porte, et s’enfuit, au nez de la baronne Dumollet, qui en demeura stupide.

Petitot a renoncé à la carrière mondaine.

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Singeries

La jolie petite Mme Belamet a mis son chapeau moujik en cygne et agrafé à son cou son boa d’herminette, en sorte qu’entre le blanc de ce boa et le blanc de ce chapeau, on dirait — car elle est toute blonde, toute blonde — d’un bouton d’or dans de la crème !

Mais M. Belamet est plus austère en sa tenue. Redingote noire et chapeau haut de forme, pantalon de fantaisie toutefois : car enfin la correction n’est pas le deuil ; M. Belaniet est comptable chez Guyot frères (toiles et bâches).

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Et tous deux, au sortir de la rue Truffaut, où ils ont leur domicile au troisième, sur la cour, après quelques pas, côte à côte, qui les amènent derrière l’église Sainte-Marie, se hissent sur l’impériale de l’omnibus Square des Batignolles-Jardin des Plantes, un des rares à qui la traction animale de ses trois chevaux épargne encore la congestionnante trépidation des autobus.

Car il fait, ce dimanche, un temps frisquet et ensoleillé, où l’air vif est agréable, « à condition d’être bien couverts ! », a professé M. Belamet.

M. Belamet est un homme de bon sens.

Et c’est pourquoi cette promenade dominicale au Jardin des Plantes, hebdomadaire ou presque, car il faut déduire les dimanches où il pleut, est devenue la distraction traditionnelle du ménage. Six sous pour l’aller, six sous pour le retour, le spectacle de la foule du haut de ce balcon roulant qu’est une impériale, et la traversée, en somme, à peu près complète de Paris ! que de paysages urbains et de monuments divers ! La place Clichy avec son maréchal. Moncey et ses brasseries auxterrasses débordantes de consommateurs (M. Belamet, pour rien au monde, n’y offrirait un bock à sa femme : il n’est pas un pilier de café !) ; la Trinité si majestueuse, la Chaussée-d’An-tin, les Galeries Coquettes

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(Mme Belamet a défense d y mettre les pieds, car les tentations de ces grands bazars sont néfastes pour lesfemmes !), l’Opéra (c’est bon pour les gens riches), puis l’avenue de l’Opéra, le Théâtre-Français (même observation que pour l’Opéra !), la rue Rivoli, le Louvre (même observation que pour les Galeries !). Ah ! la jolie petite Mme Belamet n’a qu’à écouter son époux pour être une épouse tout à fait raisonnable !

Mais voici qu’on frôle le Châtelet et qu’on longele théâtre Sarah-Bernhardt. Mme Belamet irait bien quelquefois aux matinées... mais, bah ! par un beau temps clair comme celui-ci, aller s’enfermer aux lumières dans une salle poussiéreuse, fi donc ! C’est M. Belamet qui parle. Et puis, c’est la Seine qu’on domine en passant ; Notre-Dame qui vous domine quand on passe ; encore un pont, la rive gauche, le boulevard Saint-Germain et enfin le Jardin des Plantes. Tout le monde descend !

Or, adossé à l’un des piliers de la grande porte, il y a un jeune homme bien fait qui paraît attendre quelqu’un. Et il semble bien qu’au moment où M. et Mme Belamet posent leur pas conjugué sur le seuil, ce jeune homme ait un mouvement et un geste qui, transposés de la pantomime au langage articulé, se traduiraient par ce seul mot : « Enfin ! » Il semble aussi que la jolie petite Mme Belamet, déjà si rose, ait rosi un peu davantage. Au reste, tout cela demeure imperceptible à quiconque ; et n’est-il pas naturel, après tout, que ce promeneur isolé prenne, à distance respectueuse, la même route que les nouveaux arrivants, puisqu’il n’y a qu’une allée ?...

M. et Mme Belamet sont fichés, à présent, devant la rotonde des singes. Tiens ! mais le jeune homme de tout à l’heure est là aussi, à quelques pas ! Le fait est que le spectacle est intéressant. Un véritable drame de l’adultère se joue là, dans la cage ; et M. Belamet n’en perd pas une bouchée.

D’ailleurs, voici : sur un rocher artificiel érigé au milieu de la piste circulaire, deux singes gris, le mâle et la femelle, sont assis gravement. Peut-être se boudent-ils, car ils ne se regardent point.

Mais, un troisième singe, fauve celui-ci, s’avance précautionneusement, sur ses quatre mains rasant le sol, derrière le rocher où le couple a élu résidence. Or, la queue de la guenon grise traîne négligemment jusqu’à terre. Le singe fauve saisit cette queue et, du geste assuré dont les concierges tirent le cordon, il marque sa présence sournoise.

Et tout à coup, péripétie : la guenon grise tressaille, regarde par-dessus son épaule, et hop ! elle saute de son piédestal dans une volte habile, retombe à côté du singe fauve ; puis tous deux, d’une course éperdue, gagnent une des logettes pratiquées tout autour de la rotonde et y disparaissent prestement, l’un suivant l’autre. M. Belamet se divertit follement.

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Un temps moral — ou immoral — a passé quand le singe gris, le mari, éprouve sans doute le besoin de communiquer une impression quelconque à sa moitié ; il tourne la tête vers elle. Plus personne ! Stupeur, puis colère ; M. Belamet est aux anges : il ne s’est jamais autant amusé au spectacle !

Mais le singe gris s’exaspère. D’un bond il s’est élancé jusqu’aux grillages de la toiture et à grands sauts circulaires il fait le tour de la rotonde, là-haut, en poussant des cris aigus. Puis il redescend, fouille toutes leslogettes, excepté la bonne (il ya un Dieu !) ; enfin, lassé, bredouille et grognon, il regagne son rocher, s’y rassied de rage et s’épuce, les sourcils froncés et les dents grinçantes.

Alors les deux coupables sortent, en tapinois, de leur asile. Lui, sans s’attarder aux vaines galanteries d’un congé pris dans les règles, quitte brusquement sa complice et grimpe à toutes brassées vers les trapèzes du plafond. Elle, revient tout simplement réoccuper sa place au rocher conjugal.

Et, comme son Sganarelle velu semble vouloir esquisser un reproche, c’est elle qui le houspille, le bouscule et l’agonit de sifflements stridents, les griffes dehors et la mâchoire crissante d’indignation !

Non ! cela est trop drôle ! M. Belamet ne se tient plus de faire partager sa gaîté à sa compagne. Il tourne la tête vers elle. Plus personne ! La jolie petite Mme Belamet a disparu.

M. Belamet en demeure stupide. D’un œil qui s’ouvre, comme pour avaler tout le Jardin des Plantes, il scrute de tous côtés l’horizon. Rien. Et le voilà qui prend sa course. Comme une trombe, il passe devant le palais des reptiles et le bâtiment des fauves. Ah ! là-bas, cette tache blanche qui court, entr’ aperçue à travers les grilles... C’est la coiffure et la fourrure de la disparue peut-être ? Non, c’est une chèvre de Mongolie qui cabriole. M. Belamet monte jusqu’au labyrinthe : il interroge le cèdre. Pas de réponse. Et au bout d’un assez long temps de recherches inutiles, lassé, bredouille et grognon, il réintègre l’omnibus Jardin des Plantes-Square des Batignolles (est-ce bête les femmes ! se perdre de cette façon ! des enfants de dix ans, toutes !) et n’en descend que pour escalader ses trois étages, rue Truffaut, sur la cour.

Madame n’est pas encore là. Ah ! bien ! quand elle rentrera, il va lui conter quelque chose !

A sept heures, une clef tourne dans la serrure. Et Mme Belamet apparaît ; le moujik est légèrement de travers sur les boucles blondes, et le boa, dégrafé sous le menton, n’épouse plus que les épaules. Mme Belamet a chaud. Sans doute, elle a couru. D’ailleurs, elle ne s’en cache point : car, tout de suite, elle récrimine, et avec quelle énergie :

  •  — Alors, tu trouves ça drôle, de me semer dans un jardin public et de t’en aller, les mains dans les poches sans regarder derrière toi, sans plus t’occuper de moi que si je n’existais pas ? Tu sais, on m’y reprendra à sortir avec toi, le dimanche ! Est-ceque tu as perdu la tête ? Ou c’est-il que tu avais un rendez-vous ? Oui, probablement ! D’ailleurs, depuis quelque temps, tu as changé ! Je parie qu’il y a une anguille sous roche ! Ah ! si j’en étais sûre !...
  •  — Mais... proteste M. Belamet interloqué.
  •  — J’avais soif ! Je te quitte un instant pour aller boire un verre de coco. Et, quand je reviens, monsieur est parti ! Monsieur s’en est allé à ses affaires ! Alors, moi, je cours partout, je m’affole, je m’essoufle ! Tu sais combien je déteste et comme j’ai peur de me trouver seule dans la rue ! Non, je te retiens, toi, par exemple !

Et, d’un geste rageur, elle arrache les épingles de son chapeau et jette celui-ci sur la table.

M. Belamet, conscient de ses torts, fournit des explications et présente des excuses. Puis, pour raccommoder les choses et ramener l’allégresse, il en revient à ses animaux, s’étend avec verve sur la mésaventure du quadrumane berné, et conclut :

  •  — J’aurais voulu que tu voies sa figure, à cet imbécile !

La jolie petite Mme Belamet regarde son mari.

  •  — Mais je la vois d’ici ! répond-elle.

Et elle rit.

Et M. Belamet rit aussi, car, vraiment, la sottise de ce singe lui semble dépasser les bornes du possible !

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Zamar

Ce n’était pas un gaillard ordinaire que Zamar !

Simple machino, à l’Odéon, mais à l’Odéon des temps héroïques où l’on reprenait Henriette Maréchal, des Gon-court, alors qu’Albert Lambert fils, Severo Torelli déjà, n’avait pas encore fait son service militaire,

  •  — Zamar traînait les cœurs après lui, de par les avantages de sa prestance, le feu noir de ses yeux et le sac de noix de ses biceps redondants.

Zamar, avant d’équiper des décors et de remuer des châssis, avait eu une jeunesse plutôt aventureuse. Enfant de la place Maub, entraîné aux achats à la foire d’empoigne et fort expert en grivèlerie, monte-en-l’air souvent, souteneur toujours, il avait maintes fois risqué s’asseoir sur le banc de bois de la correctionnelle. Mais, tout à coup, la grâce l’avait touché et il était devenu homme de théâtre !

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Depuis, plus un reproche à lui adresser. Le métier lui plaisait ; le milieu le « bottait » et il eût pu, — s’il avait été pratiquant la religion, — dévoiler à son confesseur une âme au moins aussi blanche que celle de beaucoup de bourgeois respectables et vénérés.

Mais la vertu ne lui avait pas enlevé le charme ; ce qui arrive quelquefois. Et il était demeuré un admirable mâle, aux regards qui promettent et aux muscles qui tiennent. C’est ce dont la sensible Tigride Lenoir s’aperçut, un bel après-midi, au cours d’une répétition.

Tigride Lenoir avait été une des trois ou quatre « grandes cocottes » de la fin du second Empire. Elle avait croqué des sommes folles et en avait conservé de raisonnables. Puis, elle aussi, la grâce du théâtre l’avait touchée et elle s’était muée en comédienne. Point maladroite d’ailleurs, après quelques leçons. Au reste, afin de ne pas perdre sa main, elle n’avait pas dételé tout à fait les chevaux de sa Volupté, et pour l’instant, quoique trop grasse et quelque peu molle, elle conduisait encore, guides hautes, un banquier bonapartiste, un député radical, orateur redouté, qui depuis... mais alors il était dans l’opposition ; et un vieux prince d’une des familles ayant régné en France. En sorte que les mauvais plaisants la surnommaient : Tigride Lenoir ou « l’Union des partis ».

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Tigride, à qui jamais personne n’avait refusé quelque chose, ne se refusait rien non plus, à elle-même. L’envie lui étant venue de Zamar, cela ne traîna pas.

Le soir, — ce soir-là, — la représentation terminée, à cette heure du départ où étoiles et petit personnel gagnent, égalitairement, la même porte de sortie, l’actrice posa un doigt, — ce doigt qui menait par le bout du nez, et pas à l’œil, un gros financier, un parlementaire influent et une Altesse Royale, — sur l’épaule du machiniste. Et le geste fut si clair et le sourire dont il s’accompagnait si dénué d’ambiguïté, que Zamar, enlevé comme une simple Sabine, se trouva, sans avoir eu le temps de réfléchir à ce qu’il arrivait ; confortablement assis dans le coupé de Tigride, à côté de Tigride en personne, qui sentait bon et se pressait fortement contre lui.

Deux heures plus tard environ, dans le somptueux hôtel du Parc Monceau, les lumières de la chambre à coucher brillaient encore. Zamar avait fait vaillamment son devoir, ainsi qu’en témoignait le désordre éloquent du vaste lit carré. Et Tigride, ayant mis pied à terre, se réfugia dans son cabinet de toilette, afin de se rafraîchir les tempes et d’apaiser les battements de son cœur satisfait.

Et, ce faisant, elle se disait, courtisane accoutumée aux extases reconnaissantes de ses élus : « Ce garçon doit être fou de joie ! Il ne doit pas en revenir ! Ce qu’il va être intimidé tout à l’heure ! »