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Peter Carey et la quête postcoloniale d'une identité australienne

De
264 pages
Peter Carey est l'un des plus grands auteurs australiens contemporains. La plupart de ses romans explorent la notion d'identité australienne. Cet ouvrage suit l'évolution de cette quête identitaire chez Carey à travers l'étude de ses romans postcoloniaux : Le Chemin du paradis, Illywhacker, Oscar et Lucinda, La Vie singulière de Tristan Smith et Jack Maggs. Cette approche coloniale prend fin au début des années 2000, même si la question de l'identité nationale continue à le préoccuper jusqu'en 2003.
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Peter Carey
et laquête postcoloniale
d’une identitéaustralienne

Les numéros de page entre parenthèses renvoient
aux traductions françaises des romans dePeterCarey.

© L'HARMATTA,2007
5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN :978-2-296-04550-7
EAN :9782296045507

Sue RYA-FAZILLEAU

PeterCarey
etlaquête postcoloniale
d’une identitéaustralienne

L'Harmattan

Classiques pour demain
dirigée par Daniel-Henri Pageaux

Cette collection rassemble desétudes surdesécrivainsde
notretemps, consacrés par lesuccèsdans leur pays (francophones ou
delangues ibériquesen particulier),pour lesquels il n'existepas
encore d'approchescritiquesenfrançais.Ellevise donc à diffuser
auprèsdu public étudiantetdelecteurs soucieuxdes'ouvriraux
littératuresétrangèresdes parcoursetdes propositionsdelectures,
voireune base de documentationbibliographique.

Déjàparus

Lucia DA SILVA,David Mourão-Ferreira,2005.
MarceloMARINHO,JoãoGuimarães Rosa,2003.
FrançoisPIERRE,FranciscoUmbral ou l'esthétiquede la
provocation,2003.
Françoise MORCILLO,JaimeSiles:un poète espagnol
"classiquecontemporain",2002.
Dorita NOUHAUD,Isaac Goldemberg ou l'hommeduLivre,
2002.
AnouckLINCK,AndrésCaicedo,un météoredes lettres
colombiennes,2001.
Dorita NOUHAUD,LuisRafaelSánchezdramaturge,
romancier porto-ricain,2001.
EmmanuelLEVAGUERESSE,JuanGoytisolo,écriture et
marginalité,2000.
MadeleineBORGOMANO,AhmadouKourouma,le "guerrier"
griot,1998.
Jeanne-MarieCLERC,Assia Djebar.Ecrire,transgresser,
résister,1997.
AndréDJIFFACK,SylvainBemba.Récits entre folie et pouvoir,
1996.
Jean-Claude VILLAIN,Jean-MaxTixier: àl'arêtedes mots,
1995.
Michela LANDI,MarioLuzzi fidèleàlavie,1995.
MarieCHEVALLIER,Marc Alyn,lavoix,lavoyance,1994.
Françoise NAUDILLON,JeanMetellus,1994.

I.

ITRODUCTIO

I.1.Laproblématique de l’ouvrage
Peter Carey estl’undes plusgrandsauteursaustraliens
contemporains.On pourraitaborder son œuvresousbiendes
anglesdifférents.J’aichoisiceluidelaquête d’uneidentité
australienneparcequepratiquement tous ses romans, à
1
l’exceptiondudernierendate ,procèdentde ce grandprojet
national.La décisionden’inclure danscette étudeque cinq
romans,publiésentre1981et 1997, découle d’abord dela
constatationempirique d’une différence fondamentale entre ces
2
cinq œuvreset les trois romans suivants .Jem’intéresserai ici
aux œuvres suivantes:Le Chemindu paradis,Illywhacker,
Oscar et Lucinda,La Vie singulièredeTristanSmithetJack
Maggs.J’écarteL’Inspectricepourdes raisons quej’évoquerai
àla findu quatrième chapitre de cet ouvrage.Jeprésenterai une
hypothèseselon laquellela différence entreles romansdemon
corpuset lesautres tientàune approchepostcolonialequiest
maintenant révolue chezCarey.J’entreprendrai une étude
chronologique delamanière dontcetauteur poursuit saquête
identitaire àtravers les œuvres sélectionnées.Parconséquent,
chaque chapitre de cetravail sera consacré àun romandu
corpus, dans le butde faireressortir l’évolutiondelaprise de
position idéologiquequia amené Careyau-delà d’unepratique
postcoloniale dès le débutdesannées 2000 mêmesi saquête
d’uneidentiténationale australiennesepoursuit jusqu’en 2003.
Leterme «postcolonial» étantcontroversé, danscette
introduction,jesouhaite d’abord en préciser la définition sur
laquellemonétuderepose.En secondlieu,jesoulignerai
quelques particularitésdudébat postcolonialdans le contexte
australien.Puisquelelecteur se demandepeut-être dans quelle
mesureon peutévoquer le conceptd’unequêteidentitaire
postcoloniale dans un pays quiest, apriori, décolonisé depuis
1901,j’esquisseraiensuiteune descriptiondela conjoncture en

7

Australie dans lesannées 1970 quia déclenché au niveau
national unenouvellequêteidentitaire.Puis j’évoquerai
quelquesconceptsdudiscours identitairequi sont utilesàmon
analyse.Enfin,puisque Careyest undes plusgrandsécrivains
australienset que cet ouvrage est lapremière étude française
consacrée àson œuvre,il meparaît utile deprésenter une brève
biographie del’auteur, d’autant plus que certainsélémentsde
cette biographie éclairerontdesarguments queje développerai
par lasuite.
Pourcommencer,il s’agitdeprécisercequej’entends par
«postcolonial»puisquej’emploieiciceterme à desfins
taxinomiques.Jesouscrisàl’approche de Tiffin qui préciseque
leprojet postcolonialconsiste à examiner lamanière dont
l’Europe aréussiàimposer sa domination.Ilentraîneune
relecture et uneréécriture etducanon littéraire européenetde
l’Histoirequi ont,tousdeux,marginaliséle colonisé.La
littératurepostcolonialese dresse face àl’Histoireimpériale et
seproclame aussiaptequ’elle à écrirel’histoire car malgré
l’autorité dontest investiesarivalepar les instances jadisau
pouvoir, cesdeux typesderécit partagent unemême forme
3
essentiellement narrative.C’est làune entreprisesubversive
quicorrespond àunephase de déconstruction.Ilconvientde
différenciercette entreprisesubversive delaphasesuivantequi
amènel’anciencolonisé à construireouàreconstruire cequiest
4
essentiellement national ou régional .
Notons queleterme «postcolonial»inscriten toutes lettres
l’influence encore grande du pouvoir impérial sur lamanière
dont lesancienscolonisés sereprésentent leur identité
puisqu’ils se définissent toujours neserait-cequenégativement
par rapportaucolonisateur.Parconséquent, cetermenepeut
désigner qu’unepériode detransitiondans laquête d’une
identité aboutie etautonome.
Uneidentiténationalepostcolonialese définissantdoncpar
oppositionà celle del’anciencolonisateur,l’écrivain
postcolonial inverselaperspective‘classique’ (c’est-à-dire
impérialiste)del’histoire et/oudelalittérature deson pays qui
faitdel’expériencenationalel’objetetdel’expérience
impérialelesujetdesénoncés.Lanouvelleperspectivepeut
l’amenerà explorer les limitesdesformes littéraires impériales

8

et à transgresserleursconventionsdans le butde découvrirdes
formes mieuxappropriéesàl’expressiond’une expérience
excentrique,marginalepar rapportà celle del’empire.Ellepeut
également l’amenerà contester laversion impériale en
réécrivant, du pointdevue d’un personnagequiest marginalisé
5
par lerécit impérial,unehistoire‘classique’ .Commenous le
verrons plus loin, Careyemploie cesdeux méthodes, entre
autres.
Notons quele casdel’Australie en tant quepays
postcolonialestcomplexe dans lamesureoù on peutdiscerner
dans son histoire deuxexpériencesdifférentesdela
colonisation.Lapremière estcelle desAborigènesdont lepays
a été envahiet occupépar lescolonsanglais,la deuxième celle
desdescendantsdescolonsblancs qui sesont installésen
e
‘Australie’àpartirdela findu 18siècle et qui ontdonné
naissance àunepopulationà fortemajorité blanche.Denos
jours,l’Australie compte donc deuxcommunautésdécolonisées
et lescicatricesdel’expérience colonialetémoignentd’une
souffrance bien plusgrande chez la communautéindigèneque
chez lesallogènes.Aux yeuxdesAborigènes,le colonisateur
estàla fois l’Anglaiset sondescendant,l’Australienblanc;aux
yeuxdesallogènes,l’Anglais serait leseulcolonisateur.
Évidemment,lesenjeux postcoloniaux nesont pasdu même
ordrepour lesdeuxgroupes: alors quelesécrivainsblancs
cherchentà affirmer leur indépendance culturelle,politique et
économique face àl’influence encoreimportante des récits
impériaux,latâche desécrivainsaborigènesestàla fois plus
lourde et plusconcrète.Euxaussi,se doiventdereconquérir
l’espaceimaginaire del’identitémaiségalementde contribuerà
l’améliorationdesconditionsdeviematériellesdeleur peuple,
comparablesà cellesdes habitantsd’un paysdu tiers-monde,
situation paradoxale dans un paysdéveloppé.
6
Tiffin utiliseunautre critèrepourdistinguerentreles
sociétés postcoloniales indigènesetallogènes.Elle distingueles
moyensdifférentsdontdispose chacunde cesdeux typesde
communautépourcontester l’autorité des récits impériaux:
avant l’arrivée desblancs,lesAborigènesavaientdéjàune
identité culturelle forgée àtraversdes millénairesd’existence et
depratique,mêmesicelle-ci n’était pasformuléeparécrit.Le

9

colonblanc apporte aveclui l’Histoire etfondesonautoritésur
la chose écrite.Lesauteursaborigènes postcoloniaux mettent
maintenant parécrit unepartie deleur héritage culturelainsi
7
que‘l’HistoireSecrète d’Australien’ quie figurait pasdans les
livresd’histoire australiensavant lesannées 1970et qui
n’existaitdoncpas pour lesadeptesduculte del’écrit.Tiffin
expliquequela différence dans les moyensdontdispose chacun
desdeux typesdesociétépostcoloniale a donnénaissance à
deuxcatégoriesde «stratégiescontre-culturelles» bien
distinctes.Elle déclareque cesdeuxcatégoriesemploient la
polyphonie,rejettent lemonocentrisme,le déterminisme et
mettentencause desconceptscommel’Histoire et l’autorité du
texte.Mais, alors queles sociétés indigènesdisposentdetoute
une culturetraditionnellepour lesaiderà affirmer leur identité,
les sociétésallogènes,qui partagent un héritage culturelavec
l’anciencolonisateur,seretrouvent sansarmesculturellesde
résistance.La communauté allogène doitdoncs’affirmeren
prenant possessiondes«vides» etdes non-ditsdu récit
impérial.Parexemple,l’écrivain peutadopter les perspectives
8
de ceux qui ontétémarginalisés parcerécit .
Carey,quiappartientàla communauté allogène australienne,
choisit naturellementdereprésenterdans ses œuvres la
perspective de ce groupe.Commenous leverronsdans notre
étude d’Oscar et Lucinda, ce choix nesignifiepas qu’il
approuveni qu’il perpétuel’exclusion impérialiste des
Aborigènes mais plutôt qu’il serefuse àse comportercomme
‘l’Orientaliste’ qui, entreprenantdereprésenter lepointdevue
de‘l’Oriental’,leréduit, enfait, au silence en lui volant la
parole.
Pourexpliquer la démarchepostcoloniale et laquête
identitaire entreprises parPeterCarey,ilconvient maintenant
d’évoquer la conjoncturepolitique, économique,sociale et
culturelle enAustralie dans lesannées 1970,quidéclencheun
nouvel intérêt pour le conceptdel’identiténationale chezde
nombreux intellectuels.Aux yeuxdu lecteurfrançais, cette
quêteidentitairepeut paraître anachronique et même
incompréhensiblepuisquel’Australie estdevenueÉtat-nation le
er
1 janvier 1901.Enfait, en premier lieu,l’indépendancevient
9
bien plus lentement qu’il n’y paraîtet, en secondlieu, des

10

bouleversementséconomiquesetdémographiques viennent
ébranlerdans lesannées 1970 l’identiténationale anglophilequi
est mise enavant par lesgouvernementsaustraliensdepuis
1901.
Le PartiTravailliste de GoughWhitlamgagnelesélections
de1972.Pendant son mandat,la défectionéconomique du
Royaume-Uni,quifait sonentrée dans la Communauté
Économique Européenne en 1973,mettantbrutalementfinaux
accordsdelibre échange entrel’Australie et la
GrandeBretagne, faitchanceler lescertitudes identitairesaustraliennes.
Àlamême époque,le gouvernementabolit laloi sur la
restrictiondel’immigrationdont le but, depuis 1901, estde
sauvegarder uneidentité australienne blanche.Lerésultatest
uneimmigrationasiatiquequi, aufildesans,modifie de façon
sensiblela compositiondémographique du pays.En outre, après
leréférendumde1967 où lesAustraliens (blancs) ontexprimé
leurdésir quelesAborigènes soient reconnuscitoyens
australiensàpartentière,le gouvernementWhitlam octroie des
10
droitsauxAborigènes .Et iladopteune attitudeméfiante
envers l’impérialisme américain–économique,militaire et
culturel.Enfin,il soulignel’importancepolitique dudiscours
identitaire et reconnaît quel’identiténationale est une
constructionfondéesurdes symboles, des mythes nationaux,
11
des représentations .Parconséquent,il soutientfinancièrement
lalittérature et le cinémanationaux toutenencourageant les
artistesàparticiperàlarefonte del’identiténationale.Le
cinéma,parexemple,semetà «projeterdes symboles
12
nationaux sur lesécrans».Dansce climat où le gouvernement
australien lui-mêmemetencausel’identité anglophile établie
depuis la créationdel’étataustralienet soutenuepar les
autoritésentre1901et 1972, denombreuxécrivainsaustraliens
–MurrayBail, PeterCarey, RobertDrewe, Frank
Moorehouse,… - s’intéressent tout naturellementàl’identité
nationale dans leurfiction, commel’avaientfaitdes
e
intellectuelsetdesartistesdsiu 19ècle enEurope.
13
Thiesse décrit leprocessusde construction identitairequi
e
résulte, au 19siècle, dela créationdel’État-nationeuropéen.
Elleprécisequel’idée denationestconsubstantielle àune
e
granderévolution idéologique engagée àla findu 18siècle.Il

11

s’agit du transfert de la légitimité de la souveraineté au peuple
et du rejet de la division sociale en ordres distincts.Àla
différence de groupements de population définis par leur
sujétion à un même souverain, «la nation est posée comme
indépendante de l’histoire dynastique et militaire : elle préexiste
et survit à son prince. [Elle est] conçue comme une
communauté de naissance ».Afin d’assurer la cohésion sociale
de l’État-nation, il faut construire une identité qui créera un
sentiment d’appartenance auprès de tous ses citoyens.S’il
existe aujourd’hui uneidentiténationale françaiseou
allemande, ceciest lerésultatd’un« énormetravailde création
identitaire ».Ila falluconstruire «un patrimoine collectif,
indiviset inaliénable [car tel] est le fondementdel’idée
nationale ».Thiessesoulignequetoutes les identités nationales
«se déclinent selon les mêmescatégories» :
Toutenation reconnuepossède eneffet unehistoire […]
continue établissant lelienentrelesancêtresfondateurset
leprésent,unelangue, des héros, des monumentsculturels,
des monuments historiques, des lieuxdemémoire, des
traditions populaires, des paysagesemblématiques.L’école
élémentaire enseignela compositionde cepatrimoine
14
collectif.
Etce «sontdes intellectuelsetdesartistes qui ontélaboré ce
langage delanation, construit lepatrimoinesymbolique et
15
matériel luidonnantforme etforcemobilisatrice ».
e
Àl’aube dsiu 19ècle,les nations nepossédaient pas
d’histoire.Elle a été construite «pardes intellectuels libérauxet
16
patriotes».Ces histoires nationalesescamotent«la diversité
des histoires régionales ou lesconflitsentrepartiesdela
nation» et valorisentfortement tous les momentsd’union
stratégique.Lamémoire collective ainsicréée estdiffuséenon
seulement par l’école «maisaussi par un vaste ensemble de
17
créations littérairesetartistiques».Ainsi,l’artistejoueun rôle
essentielàla foisdans la constructionet la diffusiondela
e
nouvelleidentité del’État-nationeuropéenau 19siècle.Dans
lesannées 1970et 1980,laquête del’identiténationale
entreprisepar lesartistesaustraliens prendunenouvelle
tournure.

12

Enfin, avant d’examiner la manière dontPeterCareyaborde
ce grandprojet nationalàtravers ses romans,jemepropose
maintenantdeprésenter, dans la deuxièmepartie de cette
introduction,unepetite biographie dontcertainséléments
éclaireront mes propos ultérieurs.

I.2.Peter Carey : éléments biographiques
PeterPhilipCarey naît le7 mai 1943à BacchusMarsh,
petitevillesituée àune cinquantaine dekilomètresau
nordouestde Melbourne dans l’étataustralienduVictoria.Ses
parentsgèrent une concessionGeneral Motorset vendentdes
voituresd’occasion.
Entre1948 et 1953,Careyest scolarisé àl’écolepublique de
BacchusMarsh.Mais, dès ses 10ans,ses parents l’envoienten
18
pensionàlaGeelongGrammarSchool,une desécoles
secondaires privées les plus huppéesd’Australie àl’époque.Il y
reçoit une éducation quasibritannique dans un milieu socialaux
antipodesde cequ’ilavaitconnu jusque-là.Lesélèves parlent
avecunfauxaccentanglaiset s’appellent par leur nomde
19
famille, commeles jeunes pensionnairesd’Eton.Il obtient
l’équivalentdubaccalauréaten 1960 mais n’apas lamoyenne
20
en lettres .
En 1961,Carey s’inscritàlaMonashUniversity, Melbourne,
dans uncursus scientifique-chimieorganique et zoologie.Il
échoue dès lapremière année etdoit trouverdu travail puisqu’il
n’yapasdeplacepour luidans l’entreprise familialequi
21
emploie déjàsasœuret sonfrère aînés .En 1962,ilestengagé
comme employé de bureaudans une agence depublicité à
Melbourne,laWalker Robertson MaquireAgency.Dansde
nombreuxentretiens,Carey soulignequele directeurde cette
agence étaitcommuniste et laplupartdesemployésétaient
écrivains ouartistes.Il préciseque, à cette époque, enAustralie,
ceci n’avait riendesurprenant puisqu’il n’yavaitguère de
revues littéraireset quel’industrie cinématographiquen’était
pasencore développée, desorteque denombreuxartistes se
22
contentaientd’un travaildans lapublicité.

13

Parmi ses nouveauxcollèguesàlaWalker Robertson
MaquireAgency,Careycompte BarryOakley -écrivainet
dramaturge-, MorrisLurie-écrivain -etBruce Petty
caricaturiste.Oakleydevient son mentoret luifait lire des
oeuvresde grandsécrivains -Becket, Bellow, Nabokov,
Robbe23
Grillet, Kerouac, Faulkner .Danscette ambiancelittéraire,
Carey semetà écrire dela fiction,luiaussi, etOakley porteun
24
regard critiquesur saproduction .Côtéprofessionnel, comme
ilestdouépour l’expressionécrite,il passerapidementdu statut
25
d’employé de bureauà celuiderédacteur publicitaire.
En 1964, Carey termineson premier roman,Contacts,qui
n’est pas publié.Lamême année,ilépousesapremière femme,
LeighWeetman.En 1966-68,ilécrit sondeuxièmeroman (non
publié),TheFutility Machine.SelonCarey, ces premiers
romans sont obscurset trop ‘intellectuels’.Ilconsidèrequeson
expérience derédacteur publicitaire aura fini par luifaire
comprendrequ’il vaut mieuxécrirepour un largepublicplutôt
26
quepour une éliteintellectuelle.
Il quittel’Australie en 1967, en signe deprotestationcontre
27
l’envoidejeunesappelésaustraliensauViêt-nam .En 1968,il
s’installe à Londres où il trouve du travaildans lapublicité et
écrit - une foisdeplusdans un style exagérément ‘intellectuel’
son troisièmeroman,Wog,qui n’est pas non plus publié.Dans
unentretienen 1994,ildéclarequ’il s’estenfui vers
l’Angleterre à cette époque « commeun saumon qui remontele
28
courant»pour reveniràla‘mèrepatrie’.Ilajouteque, comme
bon nombre desesconcitoyens jusque dans lesannées 1970,il
étaitflattélorsquelesAnglais leprenaient pour unAnglaiset
luidisaient quesonaccentaustralien n’était pas trop
29
prononcé.
Il rentre enAustralie en 1970et s’installe denouveauà
30
Melbourne, ayantdécidéqu’ilestbienaustralienaprè.s tout
Entre1970et 1973Careyet sonépouseperdent troisenfants
unbébémort-népuisdes jumeaux quidécèdent juste après la
31
naissance.Ils seséparenten 1973.Pendantcetemps,Carey
continue àtravailleren tant querédacteur publicitaire etécrit
des nouvelles.Dans unentretienen 1988,ildéclareque
l’écriture denouvellesfutchose facile- il nemettaitengénéral
quequinzejours par nouvelle- puisqu’ilavaitdéjà fait son

14

apprentissage de l’écriture en travaillant ses trois premiers
32
romans .Son quatrièmeroman,AdventuresAboardtheMarie
Celeste, estacceptépar l’Outback Pressetdoitêtrepublié en
1974. C’est Carey lui-mêmequichange d’aviset leretire avant
33
lapublication .En 1974,son premier recueildenouvelles,The
FatMan inHistoryest publié.Certainesdes nouvellesde ce
recueil sontdéjàparuesdansdivers journauxet revues.La
critiquelui réserveunaccueilenthousiaste. 1974 estaussi
l’annéeoùCarey quitte Melbournepour s’installerà Sydney.
Pendant lesannées 70,larivalité entre ces villes,lesdeux plus
grandesd’Australie, est particulièrementfortMee :lbournese
proclame capitale culturelle du paysetconsidère Sydney
commevulgaire capitale commerciale; onaccuselesartistes
qui quittent lapremièrepour s’installerdans la deuxième d’être
34
des ‘déserteurs’ .
Carey travaille chezGreyAdvertisingà Sydneyde1974 à
1980etcontinue à écrire d’abord des nouvellesetensuiteun
cinquièmeroman.En 1977,il quitte Sydney pour une
communauté agricolehippie à Yandina, au nord deBrisbane
dans l’étatduQueensland,où il s’installe avecsa compagne,
l’artiste MargotHutcheson,touten travaillant quelques jours
par moisà Sydney.Sondeuxièmerecueildenouvelles,War
Crimes,paraîten 1979etassiedsaréputationd’écrivain
sérieux.En 1980,il quitteGreyAdvertisingetcréesapropre
agence depublicité,McSpeddenCarey, en partenariatavecBani
McSpedden.Son premier roman publié,Bliss(LeChemindu
paradis),sorten 1981.Cettemême année,il quitte Yandina
pour s’installer prèsdeBellingen, dans lenord-estdel’étatde
Nouvelle-GallesduSud, et travaillesur l’adaptation
cinématographique d’une deses nouvelles, « Life andDeath in
the SouthSide Pavilion».
En 1984,Carey rencontreAlisonSummers, directrice d’un
théâtrepourenfantsà Sydney.Il s’installe avec elle danscette
ville et ils semarienten 1985.Sondeuxièmeroman (publié),
Illywhacker(Un Écornifleur), et l’adaptation
cinématographique deBlisssortentaussien 1985.
En 1986,sonfilsSamCarey naît.En 1988, année du
bicentenaire dela colonisationblanche del’Australie,son
romanOscarand Lucindaest publié ainsi qu’unelettreouverte,

15

autobiographique, adressée à son fils, «A Letter to ourSon».
En 1989, PeterCareyet sa famillepartent s’installerau
GreenwichVillage à NewYork,où on propose àCareyde
succéderàl’écrivainaustralienThomasKeneallyen tant
qu’écrivain invité àl’Université de NewYork (YU).Son
deuxième fils,CharleySummers,naîten 1990auxÉtats-Unis.
1991 voit lapublicationdeson romanTheTax Inspector
(L’Inspectrice)et 1992 lasortie dufilmde WimWenders
« Until theEndofthe World»dont lescénarioestécrit par
Carey.Dans unentretien publié en 1991,Careydéclarequ’ila
définitivement quittélapublicité,mais quel’argent qu’il
gagnaitenexerçantcemétier luiapermisd’écrireses premières
oeuvres sans jamaisavoiràpenseràleur réussite
35
commerciale.
En 1993,ilécrit unelettreouverte àsondeuxième fils
«FromanAlien to hisSecond Son». 1994voit lapublication
du romanTheUnusualLife ofTristanSmith(La Vie singulière
deTristanSmith).TheBigBazoohley(LeJackpot),livrepour
enfants,sorten 1995.Jack Maggsest publié en 1997etTrue
History of theKellyGang(Véritable histoiredu gangKelly), en
2000. 2001 voit laparutiondeThirtyDays inSydney: A Wildly
Distorted Account.Danscetteœuvre,Careydresseun portrait
delaville de Sydney pour lasérieTheWriterandtheCity, de
BloomsburyPublishing.CareyetSummers seséparenten 2003,
l’année depublicationdeMyLifeasa Fake (Ma Vie
d’imposteur).En 2004il publielerécitd’un voyage faiten
compagnie desonfilscadet,WrongAboutJapan: A Father’s
Journeywith hisSon(Au paysdes mangasavecmon fils).
Enfin, en 2006,vientdesortir sondernier romanà cejour,
Theft: A LoveStory(Haut vol:histoired’amour).

I.3. L’œuvre dePeter Carey
Sesdeux recueilsdenouvelleset ses neufromans ontgagné
toutes les récompenses littérairesaustraliennesainsi que
d’importantes récompenses internationales.Les plus
prestigieusesàsonactifsont sansdoutelaMilesFranklin
Award(Australie)et leBookerPrize(Royaume-Uni).

16

LaMilesFranklinAwardfutcréée en 1957 pour
récompenser tous lesans un romanaustralien qui présenteun ou
36
plusieursaspectsdelavie australienne. Careya déjà gagné
troisfois laMilesFranklin- pourBliss,Oscarand Lucindaet
JackMaggs. C’est leseulécrivainà avoir réussicetexploità ce
jour. Careya déclaré êtreparticulièrement sensible àl’honneur
queluifaisaitainsi son pays natalet voiten l’attributionde
cetterécompense au romanJackMaggs(publiéhuitansaprès
sonexpatriation) unereconnaissance del’authenticité deson
37
identité australiennequi va àl’encontre del’accusation
38
récurrente de‘trahisonculturelle’ quilepoursuitdepuis qu’il
s’est installé à NewYorken 1989.
LeBookerPrize,leplus prestigieux prix littéraire
britannique, futcréé en 1969 pour jouer, auRoyaume-Uni,le
39
rôlequejouele PrixGoncourtenFrance.Nepeuvent
concourir que desécrivainsbritanniques,irlandaisetceuxdu
Commonwealth.Illywhackerfigureparmi lesdixfinalistesau
concoursde1985.Careyestà deux reprises lauréatdu prix
unepremière fois pourOscar and Lucindaen 1988 et une
deuxième fois pourTrueHistoryof theKelly Gangen 2001.Ce
n’est quela deuxième foisdans l’histoire de ceprix qu’un
même auteurgagne à deux reprises,lepremierécrivainà avoir
reçucet honneurétantJ.M.Coetzee.
Les œuvresde PeterCarey n’ont pas seulement reçu
l’approbationdela critiquelittéraire, elles ontégalement
rencontréungrandsuccèsauprèsdes lecteurs -elles sesont
toutes trèsbien vendues.Dans un pays oùdes oeuvresde
qualité, écrites pardesauteursconnus,sont souventépuiséeset
introuvablesauboutdevingt,voire dixans, cequi pose de
sérieux problèmesà ceux quiétudient lalittérature australienne,
l’œuvre complète de PeterCareyest toujoursdisponible dans le
commerce.Cetteréussite àla foiscommerciale et littéraire date
40
delapublicationdu premier recueildenouvelles .
Àquoi tientcette doubleréussite?Àla clarté de
l’expressionde Carey qui manieles motsavecunerare
précision ;àson imaginationdébordantequicrée des situations
etdes intrigues qui nousapportent leplaisirdelasurprise;à
sonengagement pourde grandes idées qui obligent lelecteurà
réfléchir ;àson talent pour mettrelelecteurencolère;àsa

17

manière ludique de manipuler les genres et autres conventions
littéraires ;à sa capacité de création de métaphores qui
demeurent dans l’esprit du lecteur longtemps après la lecture.
Jemeproposeicideprésenterbrièvementchacune des
œuvres publiéesdeCareydans le butde donner un premier
aperçudel’évolutiondesapratique etdeses préoccupations
littéraires.
Lesdeux recueilsdenouvelles proposent une
critiquesociopolitique delasociétéoccidentale contemporaine-et parfoisde
lasociété australienneplus particulièrement -àtraversdes
portraitsdemondesdécalés par rapportàlaréalité.L’étrange et
le fantastique en sontdeséléments importants ;desarticles sur
lesdeux recueils sont parusdansdes revuesdescience-fiction.
Chaquenouvelle développeuneidéeinsolite et présente des
personnages prisau piège,souventengluésdansdes situations
absurdes.L’humourest noiret l’espritcritiqueincisif.La
lecture des nouvellesest stimulantemais pas réconfortante.
Bliss,lepremier roman (publié) présente des personnages
auxquels lelecteur peut s’identifieret,malgréson portrait
corrosif delasociétéoccidentale contemporaine,le dénouement
est optimiste.Blissracontel’histoire d’un rédacteur publicitaire
quicroit quesavie est leparadis jusqu’à cequ’une crise
cardiaquey mette fin.Ilest réanimé auboutdeneufminutes
mais l’expérience delamortaltèresa façondevoir. Cenouveau
regard critiquelui révèlequesaviematérialiste et superficielle
est, enfait,l’enferet il parten quête du paradis terrestreoù il
pourra attendresereinement samortdéfinitive. Cetteœuvre
offreuneréflexion sur lerôle duconteurdans unesociété
nouvelle etdans la constructiondesa culturenationale.
Illywhacker, àtravers unestructurepicaresque,raconte
l’histoire dela‘dynastie’desBadgerydurant tout levingtième
siècle.Ildresse également un portraitféroce del’histoire
blanche del’Australie en insistant sur lamanière dont les
autorités ont vendu lepayset son patrimoine à diverses
puissancesétrangères impérialistes, d’abordlesBritanniques,
ensuitelesAméricainset, enfin,lesJaponais.Cettehistoire
nationale est racontée àtraverscelle,personnelle, dufondateur
dela dynastie, HerbertBadgery,personnagejoyeuxet roublard

18

qui est âgé de 139 ans au moment de la narration. Herbert est un
«illywhacker» en argot australien désuet, c’est-à-dire un
menteur invétéré qui se débrouille dans la vie en racontant des
histoires toutes plus incroyables les unes que les autres.Je
trouve dommageque ceterme aitététraduit par« écornifleur»
quiévoqueun ‘pique-assiette’et occultelesconnotationsde
menteur qui invente des histoires invraisemblables.Les
mensongesde Herbert sont utilisés par Carey pourdévoiler les
mensongesdel’Histoireofficielle australienne.
Oscar and Lucindaraconteunehistoire d’amourentreun
e
pasteuranglais immigré enAustralie asiu 19ècle et une
héritière australienne.Tous lesdeux sontdes marginaux.Ce
romanarencontréungrandsuccès populaire.Ilest lepremier
des romansde Careyà avoirgagnéleBooker Prize, cequia
garanti saréussite commerciale.Parallèlementàl’histoire
d’amour,il proposeuneréflexion sur lerôlequejouent la
littérature et la culture chrétienne dans lajeunenation
australienne.
TheTaxInspectorfut unchocpour lesadmirateursdes
romansde Carey.Cetteœuvre estd’unelecture désagréablenon
pas par son stylemais par soncontenu.Dans ungenreréaliste,
presquenaturaliste, Careydécrit lavie, denos jours, d’une
famillehabitant un quartierdéfavorisé deSydneyet minéepar
unehistoire douloureuse d’inceste etdepédophiliequiaffecte
lesdifférentesgénérationsdela famille.Carey transformele
lecteurde cettehistoiresordide en voyeuretencomplice.Le
romandénonce également la corruptiondu milieudesgrandes
affairesà Sydney.Ila ététrès malaccueillienAustralie.
La critiques’est montréeperplexe devantTheUnusualLife
ofTristanSmith.Carey nousavait habitués, dans ses trois
premiers romans, à des intrigues qui pouvaient selire à deux
niveaux.D’abord, elles présentent unejoliehistoire etdes
personnagesauxquels nous pouvons nous identifierafindenous
octroyer leplaisir simple devivreleur histoirepar procuration.
Mais, dans undeuxièmetemps, elles seprêtentàunelecture
plus sophistiquéequi offre des réflexions sur,notamment,la
créationd’uneidentiténationale australienne et lerôlequejoue
lalittérature dansceprocessus.DansTheUnusualLife of
TristanSmith,lelecteurest privé del’histoiresimple; ildoit

19

tout de suite se plonger dans une lecture plus ardue.Letitre de
ceroman rappelle clairement le célèbreouvrage de Laurence
Sterne,TheLifeand Opinions ofTristramShandy(1759-67)
e
précurseur, au 18siècle, delamétafiction qui se généralise àla
e
findu 20siècle-,nous invitantainsiauxcomparaisons
intertextuelles.La diégèse décrit lavie d’un handicapéphysique
quiexploreles rapportsculturelsentrel’Efica,son pays, et le
Voorstand,lepuissant pays impérialistequiexerceunelourde
influencesur sa culture,sapolitiqueinterne,seséchanges
commerciaux.L’Eficaprésentesuffisammentdesimilarités
avecl’Australie et le Voorstand aveclesÉtats-Unis pour inviter
lelecteurà faire ces rapprochements.Mais, en mêmetemps,
l’Efica et le Voorstandsont suffisammentdifférentsde
l’Australie etdesÉtats-Unis pour que cerapprochement nesoit
pas si simple.Àl’intérieurde ces limites,TheUnusualLife of
TristanSmithoffreuneréflexion sur l’influence dela culture
américaine-et notammentcelle de Hollywood etdeDisneyland
- sur la créationd’une culturepropre àl’Australie.
TheBigBazoohley,lepremier livrepourenfantsdeCarey,
se classe àmi-cheminentresesdivers textes
41
autobiographiqueset sesfictions.Ilécritet publie ces textes
autobiographiques pourexorciserdesdémonsdeson passé.Ils
révèlentdes moments très intimesdesavi«e :AmI Safe?:
PeterCarey takesawalk on the dark sideof NewYork»(1988)
décrit lesangoissesducoupleCarey-Summersdevant les
dangersdelavie à NewYork l’année avant leur installation
définitive danscetteville.« Letter to ourSon»(1988)décrit la
peurdeCareyau momentdelanaissance deson premierfils
lorsquelavie desonépousesemble être endanger.«ASmall
Memorial»,publié dansTheew Yorker, et« MyLasting
Wish»,publié dansTheAustralianMagazine,tous lesdeuxen
1995,sontenfait lemêmetexterévélant lamortàlanaissance
de ces trois premiersenfants.« Istill love NewYork»(2001)
décrit sonexpériencepersonnelle desattentatsdu 11 septembre
où ila cru quesa femme figurait parmi les victimes.
TheBigBazoohley(1995)est unexercicethérapeutique écrit
suite àun incident vécu par la familleCarey-Summersdans un
hôtelà Toronto.Unenuit,leurfilsSam,quiest somnambule,
sortdeleurchambre et laportese ferme derrièrelui.Ses

20

parents sont profondément endormis et ne l’entendent pas
frapper.Sam semetalorsà frapperà d’autres portes jusqu’à ce
qu’on lui ouvre.TheBigBazoohleytransforme Sam Carey,
victime d’unaccidenteffrayant, enSamKellow,hérosd’une
aventurepalpitante.
Aprèsavoirécritdeux romansd’unelectureplusdifficile,
Carey offre denouveauau lecteurdeJack Maggsle double
plaisird’un premier niveaudelecture facile etagréable doublé
d’undeuxièmeniveau qui offreuneréflexion sur l’identité
australienne et sur les rapports liant l’Australie àsonancienne
mèrepatrie,le Royaume-Uni.Il racontel’histoire d’unbagnard
envoyé dans une coloniepénitentiaire enAustralie.Àla finde
sapeine,il retourne enAngleterre dans l’espoird’y retrouver sa
vraieplace.Mais l’Angleterreneveut pasdelui,lemaltraite,le
trahitet ilfinit par serendre comptequesavraie‘nation’est la
colonieinjustement méprisée,l’Australie.Leprotagoniste du
romanest unerecréation postcoloniale du personnage de
Magwitch, forçatabject,tiré ducélèbreromandeCharles
Dickens,GreatExpectations.
TrueHistory of theKellyGangest uneréécriture fictive de
lavie ducélèbrehors-la-loiaustralien, Ned Kelly.Aux yeuxde
lajustice, cepersonnagehistorique était un voleuret unassassin
mais,paradoxalement,il s’agitd’un héros nationalaustralien.Il
appartenaitàla communauté des immigrés irlandais opprimée
par lesautoritésanglaises quidirigeaient lescolonies
e e
australiennesaux 18 et 19siècles.LeromandeCareyestécrit
sous la forme d’une autobiographie écriteparNed Kellyet
Carey réussit letourde force demaintenir,sur un romande 400
pages,un style d’écriturequi imite demanière convaincante
e
celuidu vraiNed Kelly,personnagepeu instruitdsiu 19ècle.
Sous laplume de PeterCarey, Ned Kelly sepose en véritable
défenseurdel’identiténationale australienne contre
l’impérialisme anglais.
Dans30Days inSydney,Carey s’aventure dans ungenre
nouveau pour lui,lerécitdevoyage.Danscet ouvrage,ildresse
un portraitexcentrique delaville de Sydney, basésur son
histoire,sonarchitecture et ses rapportsétroitsaveclanature.Il
accuse denouveau lemilieudesgrandesaffairesde corruption,
maiscette critique est ici tempéréepardescontre-exempleset

21

par un hommage à la beauté de la ville ainsi qu’au style de vie
qu’elle offre à ses habitants.Peut-êtres’agit-ild’uneoffrande
faite à ceux-ci pour se fairepardonner leportraitacerbequ’ila
dressé deSydneydansTheTax Inspector.Il s’agitégalement
42
d’unetentative deprise depossession personnelle d’uneville
43
où il s’est toujours senti un peuétranger, d’abordparcequ’il
étaitde Melbourne et n’a emménagé à Sydney que
44
tardivementetensuiteparcequ’il vitdepuis 1989à New
45 46
York .Grâce à ce document, Sydneydevient son ‘che-z lui’
unetentative derenforcer salégitimité en tant qu’artisandela
créationd’uneidentité australienne.
My Lifeasa Fakes’inspire d’uncanular littéraire australien
desannées 1940.En signe deprotestationcontrel’obscurité de
lapoésiemoderneinfluencéeparT.S.EliotetEzra Pound, deux
poètesconservateurs ontdélibérémentcomposéplusieurs
poèmes sans significationen piochantau hasard deséléments
dans plusieurs sourcesdifférentes.Ils les ontenvoyésàl’éditeur
d’un magazinelittéraire avant-garde, accompagnésd’une
biographie fictive du prétendu poète,ErnMalley.L’éditeurest
tombé dans lepiège et ilapubliéles poèmes.Lasupercherie a
été dévoilée et lescandale asecouétoutela communauté
littéraire enAustralie.En partantde ces prémisses,Careycrée
un jeunepoètequi serait né grâce auxfaux poèmes qui lui sont
attribués.Careydéveloppel’histoire desavie etdeses relations
avecson ‘père’, celui quia crééle canular.Lerésultatestaussi
insaisissable et polysémiquequelapoésie de T.S.Eliot oude
Pound.
WrongAboutJapan: A Father’sJourney with hisSon
mélangeplusieursgenres –autobiographie,livrepourenfants,
récitdevoyage.Danscet ouvrage,Careydécrit un séjourau
Japonentreprisencompagnie desonfils,Charley,quiest
passionné demangasen particulieretde culturejaponaise en
général.
Theft: A LoveStorymeten scèneunartiste-peintrequi
(comme PeterCarey)granditàBacchusMarshavantde
s’installerà Sydney où ilconnaît pendant quelquesannées la
célébriténationale avantde‘passerdemode’.Lerécit montre
une connaissancetechnique du monde delapeinture et il
exploreles relationsentrel’art,la célébrité,laréussite

22

commerciale, la falsification, la contrefaçon et l’amour.
L’actionalieuenAustralie, auJaponetauxÉtats-Unis.Dans
ceroman, Carey s’intéresse àlaperspective del’artiste.

I.4. L’image médiatisée dePeter Carey
Graeme Turneravanceunehypothèseselon laquellel’image
médiatique de Carey serait un produit soigneusement préparé et
‘vendu’au publicpar unécrivain quifutd’abordpublicitaire et
qui,parconséquent, connaît lesficellesdelapublicité etdu
47
marketing.On pourraitajouter quela deuxième épouse de
Carey, directeurdethéâtre etdramaturge deson métier, était
bien placéepour lui prodiguerdesconseils sur lamise en scène
desesapparitions publiques (qu’ilfaisaitgénéralementen sa
compagnie, d’ailleurs).Turner précisequ’ilexiste(en 1993)
davantage d’articlesdejournaux sur lavie et les opinionsde
48
Carey que d’articles universitaires sur ses oeuvres .Seloncette
thèse,Careya faitévoluer son imagemédiatique,seprésentant,
pendant les premièresannéesdesa célébrité, commeun
MonsieurTout-le-monde auxantipodesdel’intellectuel,pour
assumer, au momentdelapublicationd’Illywhacker,lerôle de
49
porte-parolenational .

I.4.1.MonsieurTout-le-monde
Ilest vrai quelesentretiens publiésaudébutdesa carrière
cultivent l’image d’unMonsieurTout-le-monde,issud’un
milieu modeste,touten minimisant soncôtéintellectuel.Dans
50
unentretienavecAttwood en 1988ilexpliquequ’ila, après
tout, échoué àsonexamend’anglaisaubaccalauréatainsi
qu’auxexamensdelapremière année àl’université avant
d’abandonnerdéfinitivement sesétudes.Ensuite,ilest,selon
sesdires,‘tombé’dans lalittératuretoutà fait par hasard
puisque, dans l’obligationdetrouverdu travailaprèsavoir
abandonnésesétudes,il s’est retrouvé dans une agence de
publicitéoù il s’estavéréquetout lemonde faisaitdela
littérature.Il s’y seraitdoncmis seulement pour imiter les

23

autres.On retrouve cemêmestéréotype dansdesentretiens plus
51
récents .
Careydéclare àplusieurs reprises qu’il seveutécrivainàla
fois populaire et intelligent mais surtout pas ‘intellectuel’.
Pendant les premièresannéesdesa célébrité,il semontremême
agressif envers«les mandarinsdelalittérature »,lesaccusant
dereprésenter une «police delapenseée »tdéclarant quela
littératureneleurest pasdestinée,qu’elle est une affaireprivée
52
entrel’écrivainet lelecteur«intelligentet passionné ».Les
narrateursde certainesdeses oeuvres,notammentceluidela
nouvelle « War Crimes»,lancentdesattaques virulentescontre
les ‘intellectuels’.
Cependant,il ne faut oublier ni ses quatrepremiers romans
(non publiés) quifurentécrits,selon Carey lui-même, dans un
style délibérémentélitiste,ni la difficulté delecture de certains
deses romans publiés. ChezPeter Carey,
MonsieurTout-lemonde et l’intellectuelcohabitentde façonambiguë.Ses
déclarationsàproposdel’accueil trèsenthousiaste d’Oscar and
Lucindasont révélatrices.Ildéclare avoir peur que «lesgens»
(les intellectuels ?)enAustraliequiappréciaient jusqu’alors ses
oeuvres pour leurcôtéintellectuel,semettent subitementàle
53
mépriser parcequ’ilavaitécrit un 'vulgaire best-seller’ .

I.4.2. Lerédacteur publicitaire
Ildéveloppelethème de cette angoisse delaperte du respect
(des intellectuels)dans unentretienavecCandidaBaker.Il lui
confieque,puisque‘lesgens’ méprisent
lapublicitématérialiste et superficielle-, alors qu’ils respectent la
littératuresérieuse et idéaliste,il sesentaitàla fois méprisé et
respectélorsqu’ilétaiten mêmetemps rédacteur publicitaire et
jeune écrivain.Il pense avoiréchappé au méprisen quittant
définitivement lapublicitépour se consacreràplein tempsà
l’écriture.Mais la granderéussite commerciale d’Oscarand
Lucindaluidonnel’impressiond’y replonger.
Naturellement,pendant lesannées oùCarey travaille dans
lesdeuxdomaines - publicité et littérature- lesarticlesécrits
54
sur luiet ses oeuvresfontallusionàsesdeuxactivités .Il

24

renforce lui-même cette image d’écrivain/publicitaire en créant
dans son premier roman publié un protagoniste rédacteur
publicitaire qui évolue et devient artiste.Mais ilfinit paravoir
honte deson travaildans lapublicité,même avantdes’en
retirer, et tente desupprimercetaspectdeson imagepublique
quifaisait jusqu’alors partieintégrante deson
personnage‘antimandarin’.Dans unentretien publié en 1991,il ‘avoue’ qu’ila
continué àtravaillerdans lapublicitétoutenécrivant,pourdes
raisonsde confortfinancier.Ildéclareque,s’ilavaitété
courageux,ilaurait renoncé bien plus tôtàl’argent ‘sale’dela
55
publicitépour se consacrerentièrementàsonart .Il tente dese
justifieren racontant queluiet sonassocién’acceptaient pasde
contratsavec desentreprises qui« faisaient lemal»,que,par
exemple,ils refusèrent uncontratd’unevaleurde cinq millions
de dollars parcequeleproduitàvendre était unemarque de
56
cigarette.Petitàpetit,il semetàrefuserderépondre aux
questionsdes journalistesau sujetdel’activité dans lapublicité
qu’ilcontinuepourtantà exercer.Parexemple,ila accordéun
entretienà Attwood en 1988,à conditionqu’il nelui parlepas
57
delapublicité.

I.4.3. Leporte-parole national
Depuis plusdevingtans maintenant lepersonnagepublic du
MonsieurTout-le-mondetend à êtreremplacéparceluidu
porte-parolenationaldans les représentations médiatiquesdu
58
personnage de Carey .SelonTurner,Careycultive cette
nouvelleimage.
Careydébutesa carrière d’écrivain publié dans lesannées
1970.C’est une époqueoù les intellectuelsaustraliensdans tous
lesdomaines s’intéressentauconceptdel’identiténationale.
Careyenfait unerevendication récurrente dans sesdéclarations
àlapresse.Il se définitcomme «nationalistepassionné »,
59
«obsédé »par latâchequiconsiste à définir son pays, déclare
quetoutesa fictionexplore ceque celaveutdire d’être
australienet quelaréponse à cettequestionestd’une
importancevitalepour lesAustraliens puisquel’Australie est un
60
pays neuf.Ilajoutequelalittérature aun rôleimportantà

25

jouer dans cette quête, qu’elle contribue à la nécessaire création
61
d’une culture nationale.Dans un entretien en 1994 il prend un
air choqué lorsque son interlocuteur lui demande si, au bout de
cinq ans de vie àNewYork,il pouvaitenvisagerd’écriresur
l’identité américainbe :ien sûr quenon puisque cequi
62
l’intéresse c’est l’Australie et«l’australianit!é »
MaisCarey va encoreplus loindans la construction
médiatique deson image deporte-parolenational:par ses
déclarationsàlapresse,ilcultivel’image d’unécrivain qui,
plus que d’autres,serait leporte-parolenatureldes nationalistes
littéraires, grâce àson histoirepersonnelle, grâce àsondestin,
63
en somme.Ila déjà écrit, dans unessaiautobiographiquee ,t
64
déclaré dansdesentretiens,quesi ses oeuvres mettenten
scène des orphelinsetdesenfantsabandonnés, c’est parcequ’il
avécu l’abandon lorsqu’ilfutenvoyé en pensiondans un milieu
social trèsdifférentdu siendès l’âge de10ans.C’est pourcette
raison queses névroses personnelles, dit-il, correspondent
parfaitementà cellesdel’Australie-colonie abandonnéepar la
mèrepatrie etexilée àl’autre boutdu monde.Évidemment, cet
argument peut paraîtreun peuforcé- peut-on réellement
considérer qu’ila étéabandonnépar ses parents quand ceux-ci
l’ontenvoyé àGeelongGrammar? - mais ilconstitue
désormais une des pierresdans l’édifice deson personnage
public.
Une autre expérience delavieprivée de PeterCarey - la
perte deses trois premiersenfants - révélée dans unessai
autobiographique en 1995,vient renforcer lathèseselon
laquelle Carey,par son histoirepersonnelle,serait
leporteparoletout naturellementdésigné del’identiténationale.Peter
Piercesouligne cette correspondance entreunenévrose
nationale et une expériencepersonnelle dans son ouvrage
traitantdu leitmotivdel’enfant perdudans lalittérature et la
e65
peinture australiennesdepuis le19 sièclejusqu’à.nos jours
On trouve égalementceleitmotivdans les oeuvresde Carey.
Aprèsexamendelavie de Carey,on pourraitajouter un
dernierélémentà ces parallèlesentresavie et sesangoisses
personnelleset lesangoissesdelanation:l’exil.Jusqu’àla fin
e
du 20siècle,l’Australies’est perçue commeunenationà
l’histoire, àla culture etàla démographie européennes située du

26