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Petites Âmes

De
284 pages

L’express de Paris siffla, hoqueta, puis disparut et M. de Graffin, obéissant à ce signal coutumier, se leva.

Sur la table, une main prévoyante de ménagère avait placé un pot de faïence blanche, rebondi, à côté d’une tasse à fleurs et d’un sucrier à dorures. Sans prendre la peine de se vêtir, il versa dans la tasse un. chocolat épais et chaud qui moussait, coupa des tranches fines de pain qu’il beurra, et, soigneusement, sans hâte, pour donner à son plaisir une durée plus grande, il mangea.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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À propos de Collection XIX

Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

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Paul Acker

Petites Âmes

Roman

DÉDICACE

 

Je dédie respectueusement ce livre à M. Francis de Pressensé, le plus vertueux des hommes et le plus, gai des écrivains français, en même temps que le plus concis.

AVERTISSEMENT

Ceux qui par désœuvrement voudront bien lire ces deux cent cinquante pages, s’étonneront sans doute, quand ils auront fini, de n’y rien trouver qui en justifie le titre. Je les prie de m’excuser. Le plus grand nombre des jeunes écrivains s’en. tiennent aujourd’hui à imaginer des titres de romans, et à rêver là-dessus d’admirables et touchantes histoires qu’ils n’écrivent jamais. J’ai fait comme mes frères. Ce titre m’a séduit, et j’ai pensé qu’il produirait quelque effet sur une couverture. Il eût été convenable, assurément, de forger un conte dramatique ou attendrissant qui eût avec lui quelque rapport, et je l’ai, essayé en effet. Je n’y suis point parvenu, et comme je déteste me battre avec les difficultés, car on est toujours battu par elles, j’ai simplement écrit le récit qui suit, sans m’occuper davantage du titre.

Cette négligence, d’ailleurs, offre quelque avantage. Que de titres déplaisent aux lecteurs ! Qu’ils n’aient, en l’occurrence, aucun scrupule à changer celui-là. Cette petite recherche les distraira, le soir, à la chandelle.

POUR SERVIR DE PRÉFACE

Voici encore une histoire d’amour. Ce M..de Graffin, dont j’ai naguère conté la vie au régiment comme dispensé de l’article 23, en est le héros : elle s’ajoutera aux innombrables histoires d’amour qui encombrent les étalages des libraires, sans prétention vaniteuse à mieux éclairer les profondeurs de l’âme humaine.

D’excellents esprits, je le sais, se lamentent sans cesse de cette infatigable et spéciale production : je les approuve, je les imite, et je leur demande pardon de leur fournir une fois encore occasion de s’emporter à juste titre. Mais le premier geste de nos premiers parents fut un geste amoureux et indécent, et, depuis que le monde existe, on écrit sur l’amour ; il semble qu’il n’y ait aucun autre sujet possible de littérature. Quel statisticien génial établira jamais le compte des ouvrages divers qu’inspira et suscita ce désir si simple, si innocent, né à une minute d’ennui dans l’esprit d’un écrivain : faire déshabiller un homme et une femme, qu’il ne connaît que par imagination, l’un devant l’autre, et les cacher durant quelques minutes dans la même alcôve pour y commettre le plus banal des péchés ? Que nous serions loin des joyeux camelots qui offrent aux passants sur le boulevard trente-six manières de communier sur l’autel d’Éros !

Songez un instant que l’éducation, l’instruction, les sentiments, les idées, jusqu’aux préférences politiques, musicales et littéraires, mille choses enfin, menues, frêles, presque insaisissables, changent absolument la façon dont s’engage un flirt, la façon dont il se continue, la façon dont il se termine. Pompiers, paysans, sculpteurs, sous-lieutenants, vérificateurs des poids et mesures, rabbins, ministres et députés, peaux-rouges et nègres ; et vous, couturières, servantes, vieilles filles, épouses légitimes, p’tit’s femmes de revues, actrices et courtisanes, favorites des sultans et compagnes des chefs de tribus, quels abîmes séparent vos manières d’aimer et d’être aimées ! Tot capita, tot amores, pourrait-on dire, si l’on ne craignait de passer pour pédant ; et comme l’univers compte un milliard et demi d’habitants...,C’est effrayant.. Il serait temps peut-être de s’arrêter, et de trouver d’autres thèmes à développement. Suivant une élégante expression, nous avons soupé de celui-là.

Hélas ! nous en avons soupé, mais nous en souperons encore. Il serait beau sans doute d’écrire des poèmes ou des romans sur la patrie, mais il est ridicule aujourd’hui d’aimer son pays, et le malheureux qui l’avoue recueille des rires ironiques et des exclamations de pitié. Il serait beau aussi d’étudier les misères sociales, mais les miséreux sont grossiers et pauvrement vêtus, et l’on ne peut s’occuper d’eux, quand on se croit écrivain, qu’en dilettante, et passagère ment. Les femmes qui lisent demanderaient des sels devant des récits trop réalistes, car la canaille froisse et épouvante leur petit cœur de quatre sous, et banquiers, politiciens, militaires, hommes d’affaires, ont aussi l’odorat trop fin pour supporter le peuple. Il serait beau encore de glorifier l’agriculture ou les travaux publics, de ciseler un sonnet sur une pomme colossale ou de cadencer une ode sur un pont haut de deux cents mètres et tout en fer, mais on aurait tout de suite l’air de singer Delille et d’être un imbécile. Jadis on pouvait rimer les louanges du roi, et gagner une pension sur la cassette du souverain, mais c’est M. Loubet qui règne aujourd’hui, et s’il donnait quelque cadeau à un poète courtisan, ce ne serait que les palmes académiques.

Et ce n’est pas notre faute, vraiment, si nous ne pouvons aligner des phrases que sur les méfaits de Cupidon. Toute. notre vie d’enfant et d’adolescent nous a préparés à l’amour. La bonne à petit bonnet tuyauté qui nous menait au jardin de la ville le jeudi et le dimanche, au temps où l’on court les mollets nus derrière un cerceau, causait sur un banc. avec un caporal d’une bien particulière façon, et les petites Jeanne, Marthe ou Marie, qui jouaient avec nous, avaient déjà des mines et des agaceries d’amoureuses qui nous troublaient et nous excitaient vainement. Au lycée, les premiers vers latins que nous avons traduits disaient l’amour infortuné de Didon, ou les plaisirs légers et faciles que procurent de jolies et tendres esclaves et de bon vin ; le premier poème grec que nous avons compris contait la guerre entreprise pour une femme plus belle que le jour, et les premières tragédies françaises que nous avons lues s’appelaient le Cid et Andromaque. J’omettrai les poésies gaillardes ou immondes que nous nous passions avec des sourires sous le pupitre, et les portraits d’actrices décolletées dont nous étions épris. Aussi à peine avions-nous atteint notre quinzième année que nous entretenions de coupables correspondances avec des fillettes de notre âge. Dans notre naïf enthousiasme nous les comparions à Vénus, ainsi que faisaient les anciens ; nous leur jurions des amours éternelles, nous leur offrions même nos billes et nos images. Un beau soir pourtant, comme elles trichaient à cache-cache, nous leur donnions quelques claques, et tout était fini ; mais déjà nous vantions nos souffrances et nous analysions nos états d’âme : pauvres bébés !

Tout autour de nous, nous entendions parler des femmes et de la femme. Nos parents, s’ils nous toléraient la liberté de l’après-midi, nous interdisaient de sortir la nuit, de même qu’ils éloignaient de nous les livres passionnés ou gaillards : excellente excitation à nous glisser en catimini après le crépuscule hors de la maison et à lire, une fois rentrés, les volumes défendus que nous cachions sous notre matelas. Et notre sensualité rapidement se découvrait, se précisait et se développait. La femme ! maintenant nous la connaissions, sous les traits de quelque maritorne d’auberge souvent ou de quelque recluse, mais nous la connaissions, nous savions comment elle était, faite, et la laideur des formes que nous avions vues fortifiait en nous le désir d’en voir de plus belles.

D’ailleurs presque chaque jour une histoire de la vie courante nous montrait mieux que tout roman quelle place tenait dans le monde la femme et l’amour : un étudiant, reçu par nos familles, menait une vie si déréglée qu’il en mourait ; un jeune homme enlevait une jeune fille ; un mari tuait sa femme par sot accès de jalousie. Nous nous rendions compte que les plus vertueux, comme les moins respectés, ne travaillaient qu’en vue d’une femme, qu’elle fût légitime ou illégitime, et nous regardions avec des yeux qu’agrandissait l’envie ceux dont on contait les succès. Quand nous fûmes débarrassés de toute entrave, nous imitâmes nos aînés.

Je pense assurément qu’après tout ce par quoi se rapprochent les deux sexes ne mérite pas tant de considération, que l’amour est un bien grand mot pour une bien petite chose, et qu’une jolie femme ne vaut pas un beau livre ou une belle statue, puisqu’elle est périssable et ne satisfait que des appétits inférieurs. Mais ceux-là même qui traitent le plus la passion à la fantaisie rachèten t par le nombre de leurs caprices l’indifférence avec laquelle ils s’y abandonnent : ils courent la jupe toute leur vie, et ainsi ils sont aussi esclaves des poupées féminines que les désespérés qui se tuent pour une trahison. Alors quoi ? comme dit M. Jules Lemaître.

Je ne demanderai pas mieux que de pouvoir, comme M. Yves Guyot, disserter avec toute la sérénité d’un ignorant sur l’économie sociale ou, comme M. de Pressensé, donner avec les mille grâces d’un clergyman des leçons de politique socialiste, mais j’en suis incapable. On ne m’a enseigné qu’à m’intéresser aux actes et mouvements qui unissent hommes et femmes, et n’ayant pas assez de génie pour m’offrir de l’originalité j’écris sur l’amour, comme ont fait mes ancêtres et comme feront mes descendants. Il ne faut pas m’en vouloir. J’ai même droit à quelque indulgence : au contraire de tous les débutants, je n’ai commis aucun vers, même de deux pieds ou libre, et je me suis gardé pieusement de chanter l’été, ma mie, le ciel et ses étoiles, les fleurs et les oiseaux en alexandrins imagés. Voilà, je crois, qui m’octroiera le pardon généreux de tous les ennemis du genre où je m’exerce.

 

P.A.

CHAPITRE PREMIER

QUI N’EST, COMME BIEN L’ON PENSE, QU’UN CHAPITRE D’EXPOSITION

L’express de Paris siffla, hoqueta, puis disparut et M. de Graffin, obéissant à ce signal coutumier, se leva.

Sur la table, une main prévoyante de ménagère avait placé un pot de faïence blanche, rebondi, à côté d’une tasse à fleurs et d’un sucrier à dorures. Sans prendre la peine de se vêtir, il versa dans la tasse un. chocolat épais et chaud qui moussait, coupa des tranches fines de pain qu’il beurra, et, soigneusement, sans hâte, pour donner à son plaisir une durée plus grande, il mangea. De temps en temps une. goutte tombait sur son menton et glissait sur sa chemise. A travers, la fenêtre il apercevait deux, employés qui tiraient d’une main lasse, et insoucieuse deux malles et deux valises, tandis que quatre voyageurs, une femme, un enfant, un vieillard et une jeune fille, gravissaient lentement les marches de la passerelle qui surplombe la voie ; mais ce spectacle, qu’il voyait chaque jour à la même heure ne l’intéressait point, et comme il avait fini de se restaurer, il s’habilla.

Ville-d’Avray est le plus charmant des coins de banlieue, quand on y va, en compagnie et par fantaisie, déjeuner au bord du lac pour un prix très élevé, d’une omelette et d’une entrecôte ; mais quand on y villégiature, on s’y ennuie, M. de Graffin y villégiaturait et s’y ennuyait. La bicyclette le fatiguait, l’automobile lui restait interdit pour cause de pauvreté, il ne possédait pas de chasse réservée, et parce qu’il cultivait la paresse, il détestait la marche à pied. La fumée bleue d’une cigarette lui plaisait plus que la plus dislpquée des acrobaties, le froissement des feuillets d’un livre plus que l’horizon illimité d’une route poudreuse et droite, le pas agile et coquet d’une jolie femme plus que le plus mouvementé des sports, par il goûtait ainsi des jouissances sans effort, tranquillement, dans un fauteuil ou à la terrasse d’un café. Or, depuis huit jours qu’il habitait cette chambre que tapissait un papier à ramages, et où une jeune personne en plâtre, la tête inclinée, un doigt sur les lèvres, personnifiait le Sourire, il ne s’était jamais aventuré dans le bois plus loin que quatre kilomètres cinq cents mètres exactement. Il pensait avec justesse que les innombrables marches et contre-marches exécutées au régiment durant son service, le dispensaient de témoigner à l’avenir de son endurance physique, mais comme il voulait cependant respirer l’air pur, l’air frais, le grand air, l’air sain et réconfortant dont les Parisiens ont besoin une fois par an, il descendait tous les matins dans le parc. Ce matin-là, il fit donc comme les autres.

........... Le parc semblait dormir. Tout au bout d’une avenue, Boulogne, et plus loin, Paris se devinaient dans la brume légère,. sous un ciel gris et froid, et sur le côté, à gauche, les maisons de Garches perçaient la forèt de leurs toits rouges. Un imperceptible frisson glissait le long des arbres, et une plainte très douce, incertaine un peu et voilée, s’échappait des branches humides que le vent agitait. Des feuilles jaunes se détachaient parfois, — elles voletaient un moment en zigzag, ainsi que des plumes d’oiseau blessé, puis elles tombaient sur le sol craintives et hésitantes. Quelques fumées montaient de Ville-d’Avray silencieuse.

Le petit cœur de M. de Graffin s’émut. Bien qu’il fût caporal de réserve à certaines périodes de sa vie, et littérateur le plus souvent, il n’était pas insensible à la beauté de la nature et il ne l’aimait pas seulement pour les phrases élégantes qu’elle pouvait lui fournir. Il avança ; à un tournant de l’allée, une femme était appuyée contre un arbre. Elle lui parut jeune, élégante discrètement, et tout de suite le parc parut à ses yeux encore plus aimable et plus tendre, parce qu’il -y avait une femme et qu’il ne la connaissait pas.

Il la connaissait pourtant. Au bruit de ses pas sur les brindilles mortes elle se retourna. Où donc l’avait-il vue déjà ? Il dut chercher quelques instants, ses souvenirs manquaient de précision ; un nom vint tout de même à ses lèvres : Jeanne Leval ; et comme il ressentait un égoïste plaisir de trouver là pour sa matinée une compagne peut-être agréable, il alla vers elle et la salua. Elle le regardait toute surprise, mais bientôt elle. sourit.

  •  — Tiens, fit-elle en tendant la main, M. de Graffin.

M. de Graffin s’inclina.

  •  — Je ne pensais guère vous rencontrer ici, madame.

Elle abandonna l’arbre contre lequel elle s’adossait.

  •  — J’y passe tout l’été, dit-elle.
  •  — Tout l’été, mais vous aimiez le calme jadis, presque le mystère, et Ville d’Avray. ;..
  •  — Je me console du tumulte qu’y mènent le dimanche les étrangers, par le silence qui y règne dans la semaine.

Mais vous, comment n’êtes-vous pas à Paris ?

  •  — Oh ! Paris m’ennuie. En août et en septembre j’ai flâné un peu sur les plages. Des femmes flirtaient consciencieusement dans l’eau avec le maitre-baigneur et sur les galets avec un petit jeune homme ou un respectable quadragénaire, à l’ombre des parasols ; entre une page de lecture et une aiguillée de broderie, ou dans la salle de petits-chevaux, derrière les rideaux des fenêtres ; au Casino, en écoutant du Schumann ; au salon en feuilletant une revue. Des messieurs élégants se promenaient à des heures fixes devant la mer, en examinant les formes féminines qui en sortaient ruisselantes, puis, à d’autres heures aussi fixes, ils jouaient dans une chambre enfumée au baccarat ou au poker. Des jeunes filles fraîches et jolies flirtaient aussi tandis que de petits enfants construisaient et démolissaient du matin au soir des maisons de sable sous l’œil somnolent des parents fatigués. J’ai fait comme les autres, j’ai écouté et j’ai dit des médisances, des potins et des calomnies, et comme j’étais fatigué de ces frivolités, je suis parti. J’ai loué ici, près de la gare, une chambre. Je voulais, une fois au moins dans ma vie, voir l’automne dans les bois et m’imaginer une âme de poitrinaire.

Jeanne Leval sourit.

  •  — Seriez-vous devenu mélancolique ? Voilà une métamorphose qui m’étonnerait.
  •  — Non, madame, je ne le crois pas et je le regrette. La mélancolie doit offrir quelque charme.

Il demeura silencieux, car il avait épuisé toutes les phrases banales que peut fournir une rencontre imprévue. Mais comme il fallait bien continuer cette involontaire causerie, elle reprit :