Physiologie des quartiers de Paris
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Extrait : "Regardez et écrivez, me dit mon compagnon. Vous voyez cet édifice qui étend sa large façade comme un vaste caravansérail, ouvert à tout voyageur qui entre, à tout voyageur qui s'en va."

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EAN13 9782335038217
Langue Français

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Exrait

EAN : 9782335038217

 
©Ligaran 2015

Introduction

Arrivée à Paris – Rencontre inattendue
– Cocher, arrêtez !
– Monsieur veut descendre ?
– Oui, j’ai réfléchi : je ne me rendrai pas encore à l’hôtel que vous m’avez indiqué à ma descente des Messageries.
– Celui que j’ai désigné à notre bourgeois ne serait-il plus de son goût ? Heureusement que les hôtels ne sont pas rares à Paris, et l’on peut choisir. Monsieur veut-il que je le conduise ailleurs ?
– Non ! Je veux descendre, vous dis-je ; la nuit est belle, et j’en profiterai pour faire une première visite à vos merveilles de Paris.
– Comme il plaira à monsieur : mais monsieur est étranger à Paris ?
– J’y viens pour la première fois.
– Alors, prenez garde ; la nuit, seul, vous pourriez bien vous égarer… Avec çà que vous me paraissez un peu distrait, comme un véritable amoureux. Pardon de la remarque, mais…
– Eh ! mon ami, qu’avez-vous donc remarqué ?
– Oh ! rien, si çà vous contrarie. Nous autres, cochers de fiacre , nous avons des yeux pour ne pas voir, et des oreilles pour ne pas entendre. C’est égal, je suis sûr que vous l’êtes, amoureux, et je gagerais mes deux chevaux contre ceux de lord Seymour, que ce bouquet que vous portez-là avec tant de soin, est destiné à votre belle qui, sans doute, aura quitté la province avant vous. Mais, mille pardons : ces affaires-là ne me regardent pas. Attendez que j’abaisse le marchepied. Là voilà : maintenant vous pouvez descendre.
– Voici pour votre course et pour boire à ma santé.
– Et à vos amours.
– Comme il vous plaira : vous êtes un brave homme ; tenez, voilà encore.
– J’en étais sûr ; les amoureux sont toujours généreux. Merci, notre bourgeois, et bonne chance ! Mais, surtout, prenez garde de vous perdre.
À ces mots, mon Automédon au char numéroté disparut, par une nouvelle rue, de toute la vitesse de ses coursiers efflanqués.
Me voici donc seul, sans guide, au milieu de cette moderne Babylone qu’il me tarde de connaître. Déjà la nuit étend ses voiles autour de moi. Mais qu’importe ? La nuit a des étoiles pour tous, et surtout pour les amoureux. C’est demain sa fête. Si je ne me suis pas rendu à mon hôtel, c’est que jusqu’au jour il me serait impossible de goûter aucun repos. Ne vaut-il pas mieux visiter Paris ? Peut-être ainsi trouverai-je moyen de tromper mon impatience. L’esprit préoccupé des merveilles qui sans doute vont bientôt surgir à mes yeux, je m’élance de rue en rue, de carrefour en carrefour. Au bout de quelques minutes, je m’étais complètement égaré.
Comme Thésée, me voilà perdu dans l’immense dédale parisien. Quelle est la nouvelle Ariane dont le fil conducteur viendra me tirer d’embarras ?
Je ne savais trop que devenir quand une voix retentit à mes oreilles, et me fit brusquement tourner la tête.
– Vous êtes égaré, mon jeune ami ?
– Je commence à le croire, Monsieur.
– Mais je fais plus que commencer à le croire. Je vous observe depuis quelque temps ; je me suis même permis de suivre vos pas ; il ne faut pas encore m’en vouloir, mon intention était, peut-être, meilleure que vous ne pensez.
– Votre intention, monsieur…
– Était de vous servir de guide.
– Vous, monsieur ?
– Pourquoi non ? Ma proposition vous étonne, je le vois : je suis vieux, je suis boiteux, je ne saurais marcher sans cette béquille qui me sert d’appui ; tout cela est vrai : n’importe, croyez-moi, acceptez mes offres. J’espère que vous n’aurez, plus tard, qu’à vous en louer : quant au prix du léger service que je suis jaloux de vous rendre, je ne vous demande qu’une chose…
– Et, laquelle ?
– Votre amitié, jeune homme. Votre air me plaît, et sans vous connaître, déjà je m’intéresse à vous. C’est convenu, n’est-ce pas ? Vous acceptez ?
– Comment pourrais-je vous refuser ?
– Très bien : nous voilà d’accord. Vous desirez connaître Paris ? Croyez-moi, mieux que nul autre je suis à même de vous faire faire cette connaissance. » À ces mots je me pris à regarder mon compagnon avec une attention plus marquée.
Il était petit, vieux, et de plus, il boitait d’une manière remarquable.
Sa barbe blanche descendait sur son menton qu’il avait fourchu comme celui des Juifs. Sur son visage se lisait l’empreinte d’une raillerie habituelle que tempérait cependant un air de bonté. Il portait, suspendu à son cou, un gigantesque lorgnon, dont j’ignorais encore l’usage. Enfin, sa main droite s’appuyait sur une béquille qui semblait avoir vieilli avec lui.


– Prenez ma béquille, me dit-il.
Je le regardai avec surprise ; il répéta : « Prenez ma béquille ; » et machinalement je m’en emparai. De quel usage pouvait-elle être pour moi ?
– Maintenant, dites-moi : Par où commencerons-nous notre ronde dans Paris ?
– Par où ?
– Oui.
– Par où il vous plaira, lui dis-je.
– C’est bien ; fermez les yeux pendant quelques secondes, et appuyez-vous fortement sur ma béquille. Ne craignez pas de la briser ; elle est solide.
J’obéis, comme subjugué par un pouvoir surnaturel dont, malgré moi, je subissais l’influence mystérieuse. En même temps je me sentais enlever de dessus terre. Les yeux fermés, d’après la consigne que j’avais reçue, je franchissais l’air avec une effrayante vitesse.
– Nous voilà arrivés à notre première station, me dit mon compagnon ; rendez-moi ma béquille et rouvrez les yeux.
– J’obéis encore.
– Vous êtes, me dit-il, au sommet de la Colonne-Vendôme.  »
Ma stupéfaction était si grande que je ne répondis pas.
– C’est de cet observatoire, continua-t-il, que nous allons commencer notre examen.
Jusqu’à ce jour vos écrivains vous ont conduits aux pieds des monuments de Paris, en vous disant : Regardez ; – ceci est beau ; cette pierre est bien taillée. – Ces gens-là vous ont montré les pierres de Paris ; je ferai mieux ; je vous en montrerai les habitants. Ils vous ont montré le physique  ; moi, je vous montrerai le moral . Ma tâche est difficile, je le sais ; mais avec l’appui de ma béquille, j’espère parvenir à mon but.
Paris est un vrai caméléon, qui change de robe et de couleurs en changeant de quartiers. C’est la physiologie de ses quartiers que nous allons écrire. Vous serez mon secrétaire ; notre petit livre se fera sous ma dictée. Prenez ces tablettes qui ne me quittent jamais : c’est un meuble utile à tout observateur ; et moi, j’observe par goût, et pour rester fidèle à une vieille habitude. Maintenant, y êtes-vous ?
– Oui.
– C’est bien : attention ! Notre revue commence.
CHAPITRE I Tuileries – Roule – Champs-Élysées – Place Louis-le-Grand
Regardez et écrivez, me dit mon compagnon. Vous voyez cet édifice qui étend sa large façade comme un vaste caravansérail, ouvert à tout voyageur qui entre, à tout voyageur qui s’en va.
Une reine, trois rois et un empereur y ont travaillé sans pouvoir encore l’achever. Ce sont les Tuileries . C’est ici que la royauté plante sa tente comme une famille nomade ; c’est que de nos jours les rois voyagent beaucoup : c’est là un caprice du peuple qui pourtant paie les frais de poste. Le port n’est pas affranchi , mais le peuple croit s’affranchir en le payant. C’est une idée comme une autre, et je ne lui donne ni tort ni raison.
– Quoi ! c’est ici la demeure du roi ! lui dis-je, et par respect je voulais me découvrir.
– Ne vous dérangez pas, me dit le malin vieillard ; on ne salue plus les rois qu’à leur départ, et nous n’en sommes pas encore là.
– Saluer les gens à leur départ, mais ce n’est plus qu’une politesse d’adieu.
– Que voulez-vous ? Nous n’en connaissons pas d’autre ; et vous autres, Français, vous passez pourtant pour être le peuple le plus poli de la terre. Les rois s’en vont, a dit un des vôtres ; la politesse prendrait-elle le même chemin ? C’est possible. »
Ce qui doit le plus fixer votre attention dans ce palais des rois, n’est-ce pas le nombre et les dimensions des cheminées qu’il contient, et toutes portant le cachet de votre Louis XIV.
Que de cheminées pour un palais ! Est-ce que la royauté ne serait que fumée ? Est-ce un symbole ou une satyre architecturale ? Voilà un problème à résoudre.
– Et le roi, monsieur, habite-t-il dans ce moment ses Tuileries ?
– Pourquoi cette question ?
– C’est qu’il me tarde de le voir, et j’espère que dès demain j’aurai ce bonheur.
– Ah ! vous voulez voir le roi ! Que ne le disiez-vous plus tôt ; votre désir serait déjà satisfait ! »
Le petit vieillard prit sa béquille ; il l’étendit horizontalement du côté du palais : il prononça quelques paroles cabalistiques dans une langue étrangère.
– Vous allez voir le roi, me dit-il. Tenez, le voici. » En effet, le toit des Tuileries venait de se découvrir. L’asile de la royauté n’était plus qu’une maison de verre pour moi, et je pus y plonger un regard curieux et peut-être indiscret.
– Quelle est donc cette table que j’aperçois là-bas ?
– Cette table couverte d’un tapis vert ?
– Justement.
– Autour de laquelle sont rangés trois personnages ?


– C’est cela.
– Cette table est une table de jeu.
– Ah ! ces trois messieurs sont donc des joueurs ?
– Et de terribles joueurs ! mon jeune ami. Voyez comme le petit semble jouer serré !
– Et le second donc ?
– Oui, le second n’est pas non plus un mauvais joueur.
– Et le troisième ?
– Oh ! le troisième s’entend également assez bien à retirer son épingle du jeu.
– Quel jeu est donc le leur ?
– L’