Physiologie du viveur
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Extrait : " Viveur et vivant sont deux mots qui n'ont pas la moindre analogie. Être vivant, c'est avoir reçu la vie; être viveur, c'est jouir de la vie, c'est traduire par le plaisir et le bonheur."

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EAN13 9782335038200
Langue Français

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Exrait

EAN : 9782335038200

 
©Ligaran 2015

Prolégomènes

Recherches savantes et rétrospectives sur les viveurs.
Le mot est nouveau ; car vingt années d’emploi ne donnent pas droit de bourgeoisie à un néologisme quand le dictionnaire de l’Académie ne lui a pas signé de lettres patentes. Et cependant il n’est pas de mot qui méritât mieux que l’on fit en sa faveur une exception à cette règle d’usage qui n’admet dans notre langue une expression qu’autant qu’elle a été consacrée par l’autorité de quelques écrivains célèbres. Voltaire a dit que la langue française était une gueuse fière à qui il fallait faire l’aumône malgré elle ; et cependant Voltaire s’est montré peu généreux à son égard, lui qui pouvait tant lui donner. Ne soyons donc pas surpris qu’aucun de nos grands hommes – avons-nous des grands hommes ? – n’ait osé se faire le parrain du mot viveur , ce mot si admirablement pittoresque, et qui implique le culte de la vie épicurienne dans sa plus large acception.
Mais si le mot est nouveau, la chose est ancienne. Le viveur se perd dans les siècles. Notre premier père lui-même n’eût pas mieux demandé que d’être viveur : mais on ne lui en a pas laissé le temps. Loth ôtait un viveur ; mais il eut le tort de pousser la chose jusqu’à vouloir devenir son propre gendre ; Ésaü était un admirable viveur, malgré son plat de lentilles ; mais c’est la faute de son époque ; c’est la faute du peu d’intelligence et d’éducation des cochons de ces temps primitifs qui n’avaient pas su exhumer la truffe. Si Ésaü eût vécu après Noé, j’aime à croire que Jacob n’en eût pas été quitte pour un panier de vin de Champagne.
Les viveurs ont joué un grand rôle dans l’histoire. Si Holopherne n’eût pas été viveur, qui parlerait aujourd’hui de la reine de Béthulie ? Si Alcibiade ne l’eût pas été, son pauvre chien eût gardé sa queue, ce qui eût sans doute fait grand plaisir au pauvre animal, que la privation de cet indispensable ornement devait rendre passablement ridicule : quand le brillant élève de Socrate eut cette idée saugrenue, il venait bien certainement de souper chez Aspasie.
Nous n’en finirions pas, si nous voulions citer tous les viveurs célèbres, depuis l’origine du monde jusqu’à ce duc de Clarence, qui se noya dans un tonneau de vin de Malvoisie, quand il eût pu, l’imbécile, noyer le tonneau dans son gaster. J’ai seulement voulu constater que le viveur, par son ancienneté et l’illustration de ses ancêtres, avait droit aux respects de tous. Chapeau bas, manants, voilà le viveur qui passe !
Maintenant, vous croyez savoir ce que c’est qu’un viveur : eh bien, vous ne vous en doutez pas. Par exemple, j’ai rencontré une foule de braves gens, très forts sur la culture de la ciboule, et qui sont venus me dire que le mot viveur ayant la même signification que le mot bon vivant , ils ne voyaient pas la nécessité d’introduire chez nous un synonyme qui ne pouvait rendre aucun service à la logique ou à la phraséologie. Ô rhéteurs ! si saint Antoine, pour justifier la façon presque cérémonieuse dont il parlait à son commensal, n’eût pas dit qu’il faut être poli avec tout le monde, j’eusse très probablement pris la liberté grande de vous rire au nez… Viveur et bon vivant !… mais il y a l’immensité entre ces deux mots.
Un bon vivant est, ou plutôt était – car le type a été enfoui sous les ruines de la Bastille – un homme quelconque, du tiers état, gros, gras et bête ; rouge et bien nourri, ayant toujours faim à son heure, accaparant à table la meilleure plane, la conversation et les bons morceaux ; qui eût pu lutter de galanterie près des femmes avec feu M. Demoustiers, le mythologiste à l’eau-rose ; qui, pour le calembour, ne jurait que par M. de Bièvre, et qui, entre la poire et le fromage , entonnait stentoriquement, j’ai voulu dire détonnait, des couplets bachiques de Panard, ou une chanson guillerette de M. de Laujon, de l’Académie française. On applaudissait, on faisait chorus, on quittait la table, et le bon vivant passait dans le salon, digérait sur une bergère et ne disait plus un mot de toute la soirée.


Mais le viveur ! il n’a jamais faim, lui, quoiqu’il mange comme quatre ; il n’a jamais soif, quoiqu’il boive toujours. Pour lui la table n’est qu’un prétexte ; il l’aime parce qu’il sait que, là, on oublie les affaires, les ennuis, les ennuyeux ; il sait que, pendant quelques heures, ses sens ne seront frappés que d’impressions agréables et vivifiantes ; qu’il pourra, sans gêne, s’abandonner à ses spirituels caprices, à son humeur originale ; qu’il ne sera pas obligé de retenir un mot leste près de lui échapper ; qu’une plaisanterie, même commune, sera trouvée drôle parce qu’il la dira drôlement et dans un lieu où tout est disposé à la joie ; qu’il pourra gloser sur tout : sur le vin qu’on lui verse, sur l’amphitryon qui lui fait les honneurs de son vin, sur les convives, sur ses amis, sur lui-même. Car ce qu’il faut avant tout au viveur, c’est la liberté de rire de tout, de parler à tort et à travers ; si vous lui opposez le stupide frein des convenances, vous le paralysez, vous le rendez muet ; il ne mange plus, il ne boit plus, il ne remue plus : c’est une machine à vapeur sans chaudière, c’est un moulin quand le vent ne souffle pas.


N’allez pas croire pour cela que le viveur ne suit point homme du monde. Prenez-le autre part qu’à table ou quand il n’a pas dîné avec ses pairs, et vous le trouverez homme de tort bonne compagnie. Un homme d’esprit n’est déplacé nulle part, et je n’admets pas un viveur sans esprit. L’esprit, la gaieté, l’insouciance, voilà ce qui constitue le viveur. Il est plus heureux, séparé d’un ami par un modeste morceau de bœuf, que quand les exhalaisons embaumées de la truffe parfument pour lui une table de vingt couverts. Ce qu’il lui faut, c’est une société de son choix, du temps pour rire, de la place pour parler, et une table où il puisse mettre les coudes. Ce n’est qu’alors qu’il est viveur ; autre part c’est un homme comme un autre : il parle politique, sait le cours de la rente, joue aux échecs, fait danser les petites filles et devine les coq-à-l’âne du Corsaire et du Charivari .


Et voilà pourquoi le viveur n’est pas connu ; voilà pourquoi ce mot, qui peint si bien un être exceptionnel, a tant de peine à se naturaliser dans le monde. C’est que, pour le monde, le viveur n’existe pas, parce qu’il cesse d’être viveur du moment qu’il est dans le monde. Voyez un homme entrer dans un salon où il aura été précédé de la réputation de viveur : on le regardera avec défiance, on chuchotera à son approche, on s’attendra à chaque instant à lui voir commettre quelque incongruité ; et quand on verra que c’est un homme comme tout le monde, qui parle comme tout le monde, mieux que tout le monde, qui a, comme tout le monde, un ventre plus ou moins ballon, un nez plus ou moins d’Argout ; qui ne ressemble ni à un Marocain du général Bugeaud, ni au veau à trois têtes de M. Geoffroy Saint-Hilaire, on restera médusé, et l’on croira que le viveur est un être de raison, créé pour effrayer la bonne compagnie.
C’est qu’en effet le viveur n’a rien qui, à l’œil nu, le distingue d’un agent de change ou d’un député ; il a suivi son goût, obéi à son instinct, écouté la voix du plaisir, mais il n’a pas voulu rompre en visière à la société. Il comprend son époque ; il sait quelle distance le sépare de la régence, qui fut l’ère des viveurs. À près une effrayante solution de continuité, s’il a voulu emprunter à cette folle époque ses joies et ses plaisirs, il a compris qu’il fallait lui laisser ses excès et son dévergondage. Nous n’avons plus de jeunes seigneurs qui aient des petites maisons où ils reçoivent des filles d’opéra ou de timides bourgeoises enlevées par leurs laquais : aujourd’hui les filles d’opéra sont passées à l’état de rats excessivement privés qui se laissent conduire dans toutes les maisons grandes ou petites ; nous n’avons plus de paisibles citadins qui se laissent invectiver par de jeunes fous à l’habit brodé ; aujourd’hui on ne voit des habits brodés que sur les épaules des valets de tous les étages ; nous n’avons plus les soldats du guet, cette troupe commode auprès de laquelle les soldats du pape eussent été des Césars, et qui gardait son épée dans le fourreau pendant qu’on lui bâtonnait les épaules. Aujourd’hui le fils d’un ministre irait s’asseoir à la police correctionnelle s’il avait entamé une criminelle conversation même avec la femme de son bottier, et cent mille livres de rente ne sauveraient pas du violon l’imprudent qui aurait fait la grimace à un sergent de ville.


Le temps des viveurs est passé !…
Il y a vingt ans, à la barbe des congréganistes qui voulaient nous ramener aux dernières années de Louis XIV, quelques jeunes gens, dont on comprend du moins les idées rétrospectives, recréèrent à leur usage la régence et le règne de Louis XV. Un homme d’esprit – mieux que cela, un homme de sens – avait dit, en parlant du rétablissement des soupers, que la restauration aurait dû commencer par là : nos jeunes gens rétablirent les soupers avec tout ce que les soupers ont de laisser-aller, de désinvolture, d’insouciance et de risqué ; avec toutes les folies qui les précèdent et surtout qui les suivent. C’est dans un de ces soupers que le mot Viveur fut lancé pour la première fois entre deux verres de vin de Champagne, et le mot fit promptement fortune.
Un étonnement général accueillit cette évocation de mœurs oubliées. Tant d’évènements s’étaient passés depuis cinquante ans qui nous séparaient de l’époque que ces messieurs voulaient faire revivre !… Sous Louis XVI, la France s’était reposée de la longue orgie qui l’avait si complaisamment épuisée ; dans ce repos, la nation s’était retrempée ; de nouvelles idées, grandes et fortes, avaient fait des Français un peuple nouveau, et je vous demande un peu ce que fût venu faire un viveur sous la République, alors que la France entière accourait sous les drapeaux et se précipitait aux frontières, nu pieds, sans pain, sans eau même !
Puis vint le Directoire qui avait en lui toutes les conditions du viveur, mais qui ne fit que s’user dans la mollesse et l’énervement ; puis le Consulat, époque transitoire et conséquemment sans couleurs : puis enfin l’Empire, le temps le plus fatal aux viveurs ; car, s’il se fût prolongé, on eût fini par ne plus trouver de vivants.


Aussi, nous avions tellement perdu l’habitude de cette vie de plaisirs, insoucieuse et gaie, que les viveurs, à leur apparition, ne trouvèrent aucune sympathie, je dirai même aucune croyance. On se demanda quels étaient ces fous, ces maladroits qui, alors que la société était en plein progrès, nous rejetaient brusquement en arrière et croyaient pouvoir ranimer un passé éteint. Mais les viveurs s’inquiétèrent médiocrement de ces clabauderies : ils continuèrent à la passer douce , comme ils le disaient dans leur argot, pouffant, de rire au nez de la société, qui finit, presque à son insu, par redire leurs prouesses et répéter leurs bons mots. Bientôt leur nombre s’accrut ; on venait à eux, timidement à la vérité, mais on y venait. En moins d’un an, l’affiliation fit des progrès rapides, et cela dans une société transitoire, sans but arrêté, en proie à des passions diverses, qui allait devant elle sans savoir où, tirée à hu  ! par les congrégations, à dia  ! par les sociétés secrètes, et qui devait aboutir à un état encore plus incertain, plus décolore.
Les viveurs de la Restauration ne ressemblèrent pas à ceux de la Régence. Ils ne pouvaient pas agir sous l’empire d’une charte, comme leurs devanciers sous le règne du bon plaisir.