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Piano à vendre

De
224 pages

Il vous manque du temps pour lire des briques traversées d’intrigues alambiquées ? Qu’à cela ne tienne ! Les nouvelles vous assurent souvent autant de plaisir sans vous essouffler. Celles de Denys Bergeron sont de longueur variée et, empruntant parfois des sentiers inégaux, elles ne dépeignent pas moins chacune à leur manière des tableaux saisissants de la comédie humaine. Ces 30 nouvelles s’inspirent de la vie quotidienne québécoise, hormis une toute petite excursion à Paris. En tout cas, il a semblé à l’auteur que sa panoplie des portraits parfois flatteurs, parfois pathétiques, toujours pittoresques pouvait les alimenter suffisamment.
Quoi qu’il en soit, le lecteur se transformera en témoin d’autant de scènes et s’y laissera conduire au gré des émotions garanties.


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Cet ouvrage a été composér Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-64411-4

 

© Edilivre, 2016

Du même auteur

Du même auteur :


Les pirouettes du destin,nouvelles littéraires, éditions Dédicaces, Montréal, 2011

Le sage qui élevait les mots,roman biographique, éditions du Cram, Montréal, 2009

La lettre du père Noël,contes, éditions Porte-Bonheur, Montréal, 2008

Les jumeaux Turmel,tome 3, Samuel, roman, éditions du Cram, Montréal, 2008

Les jumeaux Turmel, tome 2, Clément, roman, éditions du Cram, Montréal, 2008

Les jumeaux Turmel, tome 1, Clovis, roman, éditions du Cram, Montréal, 2008

Mon grenier à images, récits et nouvelles, Améca, Saint-Raphaël-de-Bellechasse, 2007

Église à vendre, roman, les éditions Arion, Québec, 2006

La nuit des gueux, (participation) anthologie poétique et textes en prose, La Plume Libre, Trois-Rivières, 2006

Les bottes du père Noël, contes, éditions Arion, Québec, 2004

Les jumeaux Turmel, tome 2, C’était le domaine d’un révérend, éditions Arion, Québec, 2003

Les jumeaux Turmel, tome 1, C’était un beau chaland gris, éditions Arion, Québec, 2002

Promeneur de villes, promeneur de vie, collectif de nouvelles, éditions Terres fauves, Saint-Jean-Port-Joli, 2000

Les contes de Marie-Clarisse, contes, Éditions Félix, Chicoutimi, 1999

Images de vie, collectif de témoignages d’enseignants à la retraite, Éditions Sans Âge, Québec, 1998

De lune à l’autre, collectif de nouvelles, Éditions Arion, Québec, 1997

Le Chemin des Écossais, récits et nouvelles, Éditions du Mitan, Québec, 1990

Depuis 1998, chroniques régulières dans le magazineQuoi de neuf, périodique de l’AREQ

(Association des retraitées et retraités de l’enseignement du Québec)


Remerciement

 

 

Sans leur influence, je n’aurais pas écrit une ligne1 :

Alphonse, André, Anne, Antonine,

Bernard, Claire, François, Félix,

Gabrielle, Georges, Germaine, Gilbert, Guy,

Henri, Honoré, Jules, Louis, Maurice, Marcel,

Paul, Pierre, Robert, Victor.


1 A la page 223, j’ajouterai les patronymes.

Dedicace


 

« C’était pendant les périodes des foins, des moissons et des vendanges que je m’exaltais le plus. Les récoltes en appelaient d’autres. Les livres sont aussi l’aboutissement de longues patiences et de travaux quotidiens obscurs. Moi aussi, après de nombreuses heures volées au sommeil et aux distractions, je produirais des œuvres millésimées. »

(Bernard Pivot Les mots de ma vie)

-1-
Piano à vendre

« Cécile s’est assise au piano. Elle pose un doigt, deux doigts sur le clavier. Quelques notes ! Ces notes, elles devraient être usées, flétries depuis que les hommes chantent, depuis qu’ils frappent sur des cordes ou soufflent dans des tubes sonores. Mais non, elles sont toujours neuves comme au premier jour de la création. »

(Georges Duhamel,Cécile parmi nous)

Il ne l’a pas laissée dans la misère. En tout cas, avec quelques conseils éclairés, elle se débrouillera sans trop de gêne. Préposé pendant quarante ans à la billetterie de la Gare d’Aiguillon, il a amassé sou à sou l’argent nécessaire pour couler une retraite convenable avec sa vieille. Imaginez : quarante ans vécus ensemble dans cet appartement du quartier Saint-Jean-Baptiste ! À proximité de tous les services ! À peine le temps d’ajuster le sac d’école sur leurs épaules et les enfants se retrouvent dans la cour du collège ; l’autobus passe à la porte, frôle presque la première marche de l’escalier ; deux minutes et les voilà sur le parvis de l’église. Mais un jour fatal du dernier été, la faucheuse impitoyable a couché l’homme sur l’andain sans même crier gare.

Confinée avec sa peine dans un cinq-pièces, Georgette s’accommode plutôt mal de son veuvage. Les enfants craignent maintenant qu’elle ne chavire si elle persiste à poser ses pas dans ceux de son défunt. À accompagner son mort en quelque sorte. Il faut prendre une décision.

Ce matin du premier mai, le camelot n’est pas seul dans les rues du quartier : pour respecter tous leurs engagements, les déménageurs les ont envahies eux aussi dès potron-minet. Dans la rue Saint-Jean, au pied d’un long escalier de fer, un Fargo cinq tonnes de l’As du déménagement de Québec inc. vient de repérer, dans une muraille criblée de portes et de fenêtres toutes semblables, le numéro qu’il recherche. Il se fraye une place : crampe à droite, avance, crampe à gauche, recule, crampe encore, klaxonne. Enfin l’engin est tranquillisé et trois hommes descendent de la cabine. Aussitôt, comme pour les rassurer, une femme impatiente apparaît sur un des balcons du troisième. En un tournemain, les harnais, les câbles, les courroies, les sangles, le diable, la passerelle… atterrissent sur le trottoir. Mieux vaut ne pas flâner.

Trois heures après, les meubles et le fourbi sont entassés dans le fardier. Entre-temps, la veuve a troqué son vieux pantalon contre une jupe assortie à une chemisette légère. Couronnée d’un chignon crêpé et fardée rose nanane, elle furète avec une vigilance inquiète dans tous les placards, soi-disant au cas où on aurait oublié quelque machin, mais bien plus pour se gaver une dernière fois de leur odeur si familière. En fait, elle se prépare à ce pincement au cœur qui l’assiège lorsqu’elle referme la porte sur la cruauté d’un désert. Mais elle crâne devant l’absurdité, et gagne le coupé de son fils Édouard stationné près du Fargo.

Elle n’a pas remarqué qu’il étrenne une voiture flambant neuve, dix fois plus pimpante que sa berline trouée comme une passoire. Non, elle fouille dans son sac à main pour y pêcher le contrat de location de son futur logement. Tiens, le voilà. S’il fallait que je le perde… Elle n’attend pas de réaction. Elle se contente d’en lire l’adresse à haute voix, comme pour s’entraîner, la mémoriser, rassurer le conducteur : Les Habitations Pierre-Boissonneau inc.,450, boulevard des Récollets, Trois-Rivières.

– Trois-Rivières, mon gars, autant dire au bout du monde ! Y as-tu pensé ?

L’autre demeure muet, parce qu’il sait très bien qu’il ne s’agit que d’une fausse question. Que d’une façon, pour sa mère, de marquer l’énormité de son geste.

Suivis de L’As du déménagement, ils quittent le chemin Sainte-Foy, puis filent sur l’autoroute Félix-Leclerc.

– Maintenant, maman, on peut le semer, non ?

– S’il fait du cent, fais du cent, toi aussi, c’est plus prudent.

– Plus prudent ! C’est quoi l’affaire ?

– Il faut pas le perdre de vue. On sait jamais. Peut-être que je reverrais plus jamais mes meubles…

– Oh ! là ! là ! Qui en voudrait ?

– Qu’as-tu à redire de mes meubles ?

– Une p’tite farce. Entends à rire, m’man.

À ne faire que du cent, Édouard rate la chance inespérée de montrer à sa mère de quoi son bolide est capable. De toute façon, préoccupée comme elle l’est, elle n’apprécierait aucune prouesse ni du conducteur ni du véhicule. Et il ronge son frein tout le long du trajet. Jusqu’à Trois-Rivières, boulevard des Récollets, numéro 450.

Les trois hommes sont contents de terminer la besogne plus tôt que prévu. Et le bataclan, si utile à l’arrivée comme au départ, a déjà repris sa place dans le camion. Reste à attendre la Georgette qui s’énerve parce qu’elle n’arrive pas à mettre la main sur son chéquier. Où a-t-elle bien pu le fourrer ? Rien d’étonnant avec tout ce fouillis.

– Que je suis sotte, maugrée-t-elle.

– Par chance que l’ascenseur nous a facilité la tâche, jubile celui que les deux autres surnomment Bouboule.

– En tout cas, j’ai bien l’impression que t’aurais fondu en sueur si t’avais dû grimper cet éléphant de piano au huitième dans des escaliers en tire-bouchon, sympathise le chef.

– Ascenseur ou pas, vous avez bien mérité les deux cents belles piastres additionnelles réclamées pour le seul piano, mes agneaux !, intervient, doucereuse, la veuve qui achève de libeller son chèque. Tenez, voilà : douze cents dollars comme convenu. Correct ?

Ils remercient. Tournent les talons. Il faut voir maintenant où les conduira la prochaine équipée.

*
*       *

Georgette apprécie les attraits et les commodités de son nouvel intérieur qu’elle décore avec goût, s’accoutume aux alentours du pâté de maisons. Mais une fois l’effet de dépaysement évanoui, alors qu’elle pourrait déguster la vie à nouveau, persiste toujours un petit quelque chose d’agaçant qui devient intolérable.

Son malaise empirant, au risque de passer pour une tête de linotte, elle se confie à son aîné. Le mot qu’elle lui expédie ne passe pas par quatre chemins.

Cher Édouard,

Si je commençais par des mots doux tu ne les lirais pas. Autant attaquer le bœuf par les cornes et te dire tout de suite que je veux déménager à cause du piano.

Ta mère qui pleure trop souvent.

Ce ton suspicieux ? Sur la défensive. Pourquoi ? En voilà une histoire ! Édouard a appris que tout effet a une cause. Il n’empêche que les mots cognent dur dans sa tête. Il n’a pas le goût de rigoler. Bien au contraire, appréhendant soudain une dépression plus que passagère chez sa mère, il alerte Germain, son cadet.

Georgette, bien mise et même un brin élégante, les accueille au sortir de l’ascenseur. Elle est tout sourire. À mille lieues d’une allure de pleureuse. Nulle trace d’abattement. Dans un bel élan d’affection, elle les embrasse chaleureusement. Pose les questions rituelles. Les deux garçons ne tardent pas à s’interroger sérieusement :

– Ça serait-y une supercherie ? Si c’est le cas, j’aurai deux mots à lui dire, marmonne Édouard à l’oreille du frérot.

Mine de rien, ils arrivent à l’appartement.

– Maman, tu vas nous expliquer ton truc.

– Quel truc ?

– Tu veux déménager à cause du piano. Pis tu passes ton temps à pleurer. C’est quoi le rapport ?

– Je peux plus le voir. C’est simple.

– Tu peux plus le voir. Depuis quand ?

– Depuis qu’Henri…

– Ah ! c’est ça. Tu imagines papa en train de donner le la, la, la, de pianoter, de jouer un accord, de courir sur les notes… de se trémousser avec une polonaise de Chopin, de courtiser la belle Lakmé, ou de se pâmer de plaisir en jouant des symphonies de Schubert ou de Mozart ? Toutes ses soirées au piano, ton cher Henri. Que la présence de l’un ravive le souvenir de l’autre…

– Tu tombes juste !

– Vends-le, pis qu’on en parle plus.

– Vends-le, vends-le… Facile à dire…

– Oui, vends-le. On déménage pas à cause d’un piano ! M’semble…

– Facile, vous pensez !

– Les petites annonces des journaux. Y a un journal à Trois-Rivières ?

– Le Nouvelliste.

– Alors, dans Le Nouvelliste, Le Soleil, le Journal de Québec, le Journal de Montréal, La Tribune. Et encore ? Piano à vendre. Pas cher. A pratiquement pas joué. Téléphoner à toute heure dans la journée. Et l’affaire est bingo !

La veuve a paniqué. Il n’y a pas de quoi fouetter un chat. On vendra le piano. C’est tout.

L’annonce mise, le téléphone sonne :

– C’est pour le piano.

– Oui, c’est ici.

– La couleur ?

– La couleur ? Eh bien ! rouge-brun entremêlé de veines claires et foncées. Mon défunt disait toujours acajou avec une certaine fierté.

– Je passerai, disons demain à dix heures.

– Pas de problème.

Le téléphone sonne :

– C’est pour le piano.

– Oui, c’est ici.

– La marque ?

– La marque ? Eh bien ! vous allez croire que je me paie votre tête : comme le téléphone.

– Bell ?

– Oui, Bell.

– Je passerai, disons demain à dix heures.

– Pas de problème.

Le téléphone sonne. Un interurbain de Québec.

– C’est pour le piano.

– Oui, c’est ici.

– L’année de la facture ?

– La facture ? il faudrait que je fouille dans les papiers de mon défunt.

– Je veux dire l’année de sa fabrication si vous préférez.

– Mon piano aurait été fait au début du siècle. 1908, je pense. À cause d’une étiquette clouée derrière les cordes.

– Je passerai, disons demain à dix heures.

– Pas de problème.

Le lendemain à dix heures, le marteau frappe à la porte.

Un laideron de snobinarde n’a pas le temps de saluer :

– C’est pour le piano.

– Suivez-moi.

Le marteau frappe à la porte.

Cinquante ans bien sonnés. Un échalas musqué enveloppé dans un châle de tartan.

– C’est moi. J’ai téléphoné hier pour le piano.

– Je vous en prie. Suivez-moi.

Le marteau frappe à la porte.

Une octogénaire un peu fanée s’accorde le temps d’adresser un gracieux sourire avant d’ouvrir le bec.

– Vous me reconnaissez ?

– Non, pas vraiment.

– J’ai téléphoné hier.

– Mais madame… au téléphone…

– Si je te disais : Graziella loves Walter.

– Graziella….

– Oui, chez les pisseuses – pardon ! il faudrait pas – à Limoilou. 1912. Hier, c’était pour te faire marcher.

– Ma vlimeuse. Viens que je t’embrasse.

Il se passe un bon moment de chaude effusion.

– Mais comment as-tu fait ton compte pour me retracer ?

– Très simple. Mon Gabriel est déménageur. Tout le monde l’appelle Bouboule.

– Je te vois venir, ma sorcière.

– L’autre jour, quand il t’a déménagée, il a pris le temps d’examiner ton piano. Tu te souviens comme on faisait damner les sœurs avec nos manies d’écrire sur les meubles, les murs ? Pierrette adore Valentin. Victorine soupire après Arsène. Georgette ensorcelle Henri. Graziella loves Walter. Et toujours cette flèche pointée vers son cupidon. Eh bien ! dans le lot de graffiti encore lisibles à l’intérieur du couvert, il a déchiffré – tu devines maintenant – Graziella loves… Le reste était barbouillé. Si j’ai allumé ! Mais, que je me suis dit, c’est le piano… enfin, c’est un des pianos de la salle de musique du couvent, y a aucun doute là-dessus ! Des Graziella, tu sais… Maintenant que tu t’en débarrasses, je viens le chercher.

– Elles sont déjà deux dans le salon à le flatter et se l’imaginer dans le leur.

– Si elles ont des sous, ma Georgette.

– Je te les présente.

– C’est exactement la couleur de piano qui convient à ma fille Fabiola. Elle a toujours rêvé devant celui de sa grand-mère. Malheureusement, ma mère, à sa mort, a préféré avantager une autre de ses petites-filles. Vous devinez la déception de ma chouette. Voici cent dollars tout neufs. J’ai engagé une équipe de déménageurs : elle est ici en moins d’une heure.

– Ma fillette Clarina porte aux nues tous les grands inventeurs. Vous comprenez la fierté avec laquelle elle fera ses gammes sur un piano Bell. Ce cher Alexander Graham… Écossais par-dessus le marché. J’en frémis rien qu’à y penser. Recevez, ma chère et aimable dame, deux billets flambant neufs de cent dollars. Quatre déménageurs sont dans la rue en bas. Ils attendent seulement mon signal.

– Moi, c’est Graziella. Et le piano m’appartient un petit peu, depuis pas mal longtemps pour ainsi dire, puisqu’il m’a aidée à solfier au temps où j’étais couventine. Même que mon nom y paraît.

Elle s’approche du piano. Ouvre le couvercle cérémonieusement. Fait un effort pour retracer la preuve de son audace. C’est fait : juste à côté de Georgette ensorcelle Henri.

– Graziella loves… Georgette, je n’ai pas vraiment besoin de ce piano. À mon âge… Je veux le récupérer quand même. Pour le souvenir. Voici donc cinq cents dollars. Qui dit mieux ? Walter est déjà arrivé. Il a loué un Fargo une demi-tonne de l’As du déménagement et se fera aider de quatre hercules.

Le laideron n’est pas à bout de ressources :

– Moi, madame. Je peux faire un chèque de cinq cent cinquante dollars. J’ai des fonds, vous savez. Mon nom est bon. Voyez-vous ma Fabi ? Sa robe émeraude tranchant sur l’acajou ? Vert sur brun-rouge ? Trop beau ! Cinq cent cinquante dollars et mon équipe est ici dans une demi-heure. Qui dit mieux ?

Le capuchon de la plume a déjà sauté. La date est calligraphiée. Mais la snobinarde aux connaissances douteuses ne la laisse pas continuer.

– Il y a pas que ma fille adorée qui s’est entichée de Bell. Il y a moi. Et savez-vous quoi ? Eh bien ! Dernièrement, j’ai déniché un de ses ouvrages in-trou-va-bles sur le système nerveux. Tout à fait… comment dire ? Tout à fait flyé. Où j’exposerai le livre, mes bonnes amies ? Sur son piano ! Mon piano !

Se tournant vers celle qui l’a précédée :

– Vous parliez de cinq cent cinquante dollars ? Que dites-vous de ceci ?

Et elle extrait de son sac à main une liasse. Tous des billets rouges, qu’elle se met en frais de compter sous les regards de l’autre qui blêmit.

– En voici quatorze. N’en parlons plus. Mes hommes sont toujours en bas, qui piaffent, j’imagine, à l’heure qu’il est.

Graziella jubile à ses côtés.

– Alexander Graham Bell, ma chère dame, n’a jamais écrit de traité sur le système nerveux. Vous confondez avec un certain Charles, un siècle plus tôt. Ce cher Alexander Graham, comme vous dites, n’a pas non plus inventé de pianos, ni à queue, ni droits, ni mécaniques. Aucun piano. C’est pour remettre les pendules à l’heure, ajoute-t-elle en lui jetant une œillade gentille. Le piano Bell alors ? Une marque de compagnie. Tout simplement. On arrête de se chicaner : j’ai cinq mille dollars ici dans mon portefeuille, enchérit-elle du ton qui défie qu’on mette davantage.

Narquoise, elle attend une seconde ou deux. Silence tyrannique. Le piano lui est adjugé.

Ivre de joie, elle s’élance sur le clavier : do ré mi fa sol la si dodo si la sol fa mi ré do. Encore une fois. Staccato. Par bravade, on dirait… do ré mi fa sol… Georgette l’imite à son tour. Do ré mi fa sol la si do do ré mi… do do sol sol la la sol. Deux gamines qui s’émoustillent.

– Do do sol sol la la sol. Tu reconnais ?

– Reprends, voir.

– Do do sol sol la la sol.

– Oui, oui. Ah ! vous dirais-je maman… Mon doux Jésus !

Leurs mains s’entrecroisent sur les touches :

– Fa fa mi mi ré ré do

– Ce qui cause mon tourment? Ça revient ! Tout seul !

– Sol sol fa fa mi mi mi ré…

Leurs voix s’entremêlent.

– Papa veut que je raisonne

– Comme une grande personne

– Do do sol sol la la sol…

En duo.

– Moi, je dis que les bonbons valent mieux que la raison.

– On s’applaudit ?

Les deux autres, figées comme des statues, sont toujours là, haineuses, prêtes à leur arracher les yeux.

– Vous devez bien nous trouver folles ? demande Georgette dans un éclat de rire.

Elles sursautent. Muettes, elles grimacent une moue. Ne font ni une ni deux, et prennent la poudre d’escampette.

Fin seules, Georgette et Graziella se regardent :

– Avec un peu de pratique…

– Te souviens-tu de la sœur Josaphat-de-la-divine-Enfance-du-divin-Maître ?

– De ses surprises pour nous récompenser ?

– De ses sucres candis cachés dans les plis des replis de ses manches ?

– T’souviens-tu de la fois de… ?

– Tu t’rappelles-tu… ?

Elles en auraient long à se souvenir. Mais Walter frappe à la porte. Georgette lui ouvre galamment.

– Enfin, ce cher Walter ! Fait plaisir de vous connaître. Graziella loves Walter. En chair et en os… Doux Jésus, échappe-t-elle en esquissant une courbette un peu surannée.

– Trop d’honneur, ma chère dame. Mais à qui… ?

– Georgette, Georgette tout court. Georgette ensorcelle Henri. Une complice d’études de Graziella.

Mais Walter n’a pas le temps de héler ses quatre hercules que Georgette lui barre le chemin. Et qu’elle s’adresse, en aparté, à Graziella :

– Me vient une idée…

– Tu en as encore ?

– Moqueuse, va ! Plutôt une question.

– On peut savoir ?

– Eh bien…

– Tu te demandes si tu dois accepter mon argent ?

– Plutôt si je veux encore me débarrasser de mon piano !

Les déménageurs s’en retournent bredouilles.

Avec la résurrection de cette amitié, Georgette voit dans son piano de nouveaux accords. Et bientôt, dénichant dans les placards les partitions jaunies de ses années de couvent, elle recommencera à courir sur les notes… des soirées entières.

*
*       *

-2-
Un dilemme déchirant

« Les garnitures de dentelles, les broches de diamants, les bracelets à médaillon frissonnaient aux corsages, scintillaient aux poitrines, bruissaient sur les bras nus. Les chevelures bien collées sur les fronts et tordues à la nuque, avaient, en couronnes, en grappes ou en rameaux, des myosotis, du jasmin, des fleurs de grenadier, des épis ou des bluets. »

(Gustave Flaubert, Madame Bovary)

Les éditions du Mitan viennent de publier Le Survenant est disparu. Dans trois jours, c’est le lancement à la bibliothèque Étienne-Parent, nouvellement érigée dans l’arrondissement Beauport à Québec. Un cinq à sept. Avec le trio impressionnant des fêtes officielles : journalistes, photographes, traiteur. Les livres sont arrivés des Ateliers graphiques Marc Veilleux depuis une quinzaine. Jérôme en a touché quelques-uns et il a éprouvé la sensation indicible que connaissent tous les écrivains lorsqu’ils palpent pour la première fois cet assemblage de feuilles qui contient les mots, les procédés linguistiques, les effets de style, les détails du contenu, tout cela choisi avec tant de minutie. Il regrette seulement que Germaine Guèvremont ne soit pas là pour recevoir de ses mains ce roman dont lui, Jérôme, est si fier.

Les cours terminés, l’enseignant quitte sa classe. Guilleret, il arrive à son bureau dans la salle commune en sifflotant. Le téléphone hurle. C’est pour lui.

– Jérôme ? C’est moi, s’impose une voix féminine.

– Oh ! c’est vous ?

– Oui, c’est moi, et vendredi, tu m’accompagnes au Club de la Garnison. Pour un cinq à sept. Un vernissage, si on peut dire.

– Mais, vendredi, ma bonne matante, j’ai malheureusement un programme incontournable. Un cinq à sept. Le lancement de mon premier roman.

– Eh bien ! mon bon neveu, tu vas le contourner, parce que vendredi tu es là, sinon…

– À quelle cérémonie, encore ?

Jérôme n’a fait qu’interroger le vide, le bulldozer a raccroché.

Sa grand-tante américaine, cousue d’or et immigrée à Sainte-Foy depuis dix ans, a couché son petit-neveu sur son testament : il héritera de sa fortune à la condition expresse qu’il se plie à tous ses caprices, même les plus extravagants et, surtout, qu’il l’accompagne à TOUTES ses sorties sociales jusqu’à sa mort. Chaque refus signifierait un retrait de deux mille dollars qui passeraient aux œuvres de charité.

Le lancement ou le vernissage ? L’œuf ou l’argent ? Jérôme balance. L’âne de Buridan a-t-il hésité davantage devant le seau d’eau et le picotin d’avoine ? On sait que oui, puisqu’il en est mort. Heureusement, Jérôme ne connaîtra pas la même fin, mais jusqu’au lendemain, une torture semblable le tenaillera.

À contrecœur, il griffonne un message à son éditeur et aux différents médias locaux. Il y estsimplement question d’unecontrainte incontournable, prend-il la peine de souligner. D’une date ultérieure à confirmer. Et de l’expression de son plus vif regret.

*
*       *

– Quel fumet ! Il y a une réception à l’étage ? s’informe Jérôme en mettant le pied dans le hall. Nous serons deux groupes dans un si petit endroit ?

– Seulement nous. Vingt-cinq au max, répond sèchement la matante, nullement gênée de lui avoir menti.

– Vous aviez parlé d’un cinq à sept. Moi, j’ai traduit par amuse-gueule, trempettes, canapés, croustilles, mousseux, vins…

– C’est ma façon de parler d’un repas somptueux. Peut-être un cinq à dix, un cinq à onze… On sait jamais avec la Belley. Tu sais comme elle est excentrique ? Tout va dépendre de sa collection, de son humeur, de l’accueil.

– La Belley ? Henriette ?

– Oui, cette couturière singulière, analphabète, cartomancienne, quatre pieds six pouces, fort laide du visage, qui parade drôlement attifée dans ses propres créations. Tu verras.

– La Belley vient ici ce soir ? À son âge ?

– Comme t’es là.

– Pour y faire quoi, Dieu du ciel ?

– Se pavaner en Cléopâtre ou en reine de Saba. Je t’avais pas prévenu ?

– Jamais.

– Eh bien ! Je te le dis. Elle tenait mordicus à ce que je voie ses dernières fanfreluches.

– Vous vous connaissez à ce point ?

– Mon cher ! Henriette Belley et Honorine Babineau : les mêmes initiales, HB, comme les crayons à dessin. C’est drôle, hein ! Gamines, nous avons joué aux mêmes jeux dans la même cour. Plus tard, avons aguiché les mêmes garçons. Aux États, dans le Mass. Elle, elle est restée vieille-fille. On s’est perdues. Puis, on s’est retrouvées. Demande-moi pas par quel hasard.

Un garçon s’est chargé de la pelisse noire de l’octogénaire et de la douillette gris fer du quadragénaire. Non sans avoir freiné une observation déplaisante avant qu’elle ne franchisse la cloison de ses lèvres : Curieux assortiment !

Au pied de l’escalier, ils ont déjà accepté la coupe de champagne...