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Description

Le bonheur se réduit-il à une accumulation aussi dépourvue de sens qu’une compilation de tubes ? Et que faire dans un monde où ni la politique, ni l’amour, ni le football, ne paraissent plus capables de justifier une existence ?
Se réfugier dans la musique ? Se suicider ? Participer à des réunions de colocataires ?
Dans un style vif où les références à Kant côtoient les citations de Sid Vicious, et en 14 nouvelles, comme il y avait 14 titres sur les albums des Beatles, quand ils étaient jeunes, l’auteur évoque une société qui ne parvient plus à enchanter grand chose.
Cynique ? Peut-être. Lucide ? A vous de juger. Drôle, sûrement.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 23 septembre 2011
Nombre de lectures 0
EAN13 9782363159762
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0007€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

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Christophe Ernault
ISBN 978-2-9519826-1-1

Juin 2011
Storylab Editions
30 rue Lamarck, 75018 Paris
www.storylab.fr
Les ditions StoryLab proposent des fictions et des documents d'actualit lire en moins d'une heure sur smartphones, tablettes et liseuses. Des formats courts et in dits pour un nouveau plaisir de lire.

Table des mati res

Je suis le mort
Autoportrait en six couleurs
Candy lit
Vingtième dépression nerveuse
Animal de ville
La mort d’un héros
Des accidents arrivent
Chiapas state of mind
Egeilfre pus
Si tu la vois dis lui au revoir
L'enlèvement au F2
TV ASS
Voilà ton homme
Epigogue
Biographie
Dans la m me collection
Je suis le mort
Léonard trouvait toujours une bonne raison pour commencer ses nuits en calculant la distance existant entre les fenêtres de sa chambre et son lit. Etait-ce 2 mètres ? 175 centimètres ? 172 ? Le doute l'envahissait, puis finalement le rongeait, au plus mauvais moment, celui qu'en d'autres temps Proust, lui aussi, avait haï tout en le magnifiant : l'attente du sommeil.
Une odeur transversale pourrissait la pièce."Qu'est-ce que c'est que cette odeur transversale qui pourrit la pièce ?", se disait-il avec le ton soutenu et l'inquiétude de celui qui a peur qu'un incendie ne le réveille une dernière fois en pleine nuit. Ses draps ? Sa couette ? Ses taies d'oreiller ? Ses chaussures ? Lui ? Non... Il se levait et, soulagé, se recouchait immédiatement : c'était son téléviseur qui répandait cette effluve ignoble. Ca lui revenait. Un soir, il y avait maladroitement laissé tomber un sandwich à l'omelette. C'était un vieil appareil avec une grille arrière laissant apparaître le mécanisme ampoulé de la machine.
Ci-gisait donc l'un des derniers restes alimentaires du monde ouvrier. Car plus personne ne mangeait des sandwiches à l'omelette. L'abjection et la tristesse infinies de l'œuf ne correspondaient plus aux canons de l'époque. Les saucisses non plus. C'était triste.
Couché sur le parquet, c'était le morse. "Je suis lui comme tu es lui comme tu es moi, et nous sommes tous ensemble", se répétait-il en refermant encore les Histoires extraordinaires de Poe qu'il n'arrivait plus à relire. Il avait besoin d'une disposition d'esprit totale pour accepter les mathématiques pharmacopées de l'humoriste américain. Plus personne ne s'intéressait à Poe autour de lui, constatait-il. D'ailleurs, plus aucune pensée étrangement articulée (et articulée tout court) n'intéressait vraiment les gens.
Il lui manquait toujours une chose, un élément, un rouage, pour être entièrement satisfait de sa vie.
A terme, donc, poursuivait-il intérieurement, plus personne n'accepterait de manger des œufs. (songeur). A terme aussi, peut-être que certaines couleurs disparaîtraient, comme l'avaient déjà fait certaines espèces animales ou végétales. Il n'y aurait plus d'orange par exemple. Les hommes, y compris les génois, ne sauraient tout simplement plus comment en "faire". Tout ça parce que la majorité n'en voudrait plus. Cette éventualité le rassurait : y'aurait-il alors la possibilité d'inventer de nouvelles couleurs ? Les bonnes couleurs, solides, évocatrices, reliables devenaient rares de nos jours.
C'était exactement le genre de questions qui le mettait immédiatement dans un état second. Plus jeune déjà, il avait pris l'habitude d'entraîner ses neurotransmetteurs à ce genre de gymnastique.
Pour lui, alors, l'humanité se divisait en deux : il y avait les gens qui laissaient leurs croûtes de pizzas et les autres.
L'année 2002 le mettait aussi dans un état second. En pleine cohérence avec les deux principaux centres d'intérêt de ce mois de janvier qui se confirmait minable : Emma et les Beatles.
Emma n'avait été obligée par personne à le regarder comme elle l'avait fait durant les deux semaines idylliques pendant lesquelles ils s'étaient fréquentés. Et il savait, sur ce trottoir blanc qui avait vu leur séparation se confirmer, que l'éventualité de revoir cette anglaise caricaturale, élevée dans les dortoirs saphiques de sa Majesté, approchait le néant. Car une fille qui se rend compte qu'elle n'a pas choisi le "bon" devient impitoyable. (soupir). Les raisons de cet échec n'étaient même pas intéressantes à analyser. Il pensait de toute façon qu'il était inutile de s'adapter aux autres plus qu'il ne le faisait déjà. Cela le conduirait de force à la camisole.
Il tentait vainement de trouver des solutions. Pourquoi, par exemple, ne pas adapter aux relations amoureuses les principes d'harmonie des couleurs ? "Tu es mauve, je suis jaune... Ca ne peut plus durer".
Encore l'une de ces échappées stériles qui aurait été désastreuse si elle avait été exprimée face à cette Emma qui ne comprenait déjà pas grand-chose à son français, encodé par un débit trop convulsif. Et dieu sait s'il avait eu le temps d'en placer. Et il aurait dû. Plus tôt. C'était un excellent moyen de faire le tri.
Mais cette stratégie montrait ses limites depuis quelques temps. Le principal problème étant qu'en se comportant ainsi, par fausses pistes et chausse-trappes, il n'attirait que des filles à problèmes. Des filles qui écoutent de l'électro mollement loopsée en se demandant si elles sont normales. Des filles qui parlent de leurs pères au bout de 10 minutes. Des filles qui vous disent de vous asseoir alors qu'il n'y pas de chaise.
Par contre les Beatles… Chaque période de son existence avait été accompagnée par leur musique et surtout par des lectures incessantes d'ouvrages consacrés à leur vie et leur œuvre (cette passion avait grandi sans prosélytisme particulier. Il détestait avoir à convaincre quiconque du bien-fondé de ses goûts. Il allait même plus loin, en préférant, de loin, supporter la compagnie d'un anti Beatles primaire que celle d'un fan à temps partiel, "maladroit" des Fab 4). Et si leur pop merlinesque possédait le don immédiat de soigner beaucoup de ses souffrances (une écoute de Rubber Soul ou des lennoneries du White album lui suffisait à relativiser à peu près tout ce qu'il pouvait lui arriver de pire), c'était dans le déroulement de leur épopée que se posaient les plus graves questions de sa vie et notamment celle-ci : "Pourquoi les Beatles s'étaient-ils séparés ?"
Insoluble, fascinante, vaine, naïve, stérile, cette question avait tout pour lui plaire. Si seulement il pouvait lui ressembler. Et il cherchait encore. Mais cela n'intéressait évidemment, là non plus, pas grand monde. On commençait à ignorer, voire à nier, ce qu'apportèrent les Beatles à la civilisation occidentale du XXème siècle. "Ai-je le droit de penser ça ?", se disait-il.
"Il y a trop de notes", croyait-il entendre (comme l'empereur Joseph II à Mozart, à la fin d'une répétition de L'enlèvement au sérail). Les mélodies ne touchaient plus. Le corps régnait sans partage. La musique populaire s'était caractérisée depuis la fin des années 70 par l'exploitation, la mise en avant pachydermique des rythmes et par la négation progressive de cette disposition fondamentale du cerveau : la mnémotechnie. L'atonalité régnante enlevait ainsi à l'homme l'un de ses plus grands plaisirs. L'un de ses derniers. L'harmonie n'avait pas été inventée pour les koalas. La mémoire était la pro-chaine sur la liste. Si il se rappelle bien. Avec les baby-boomers.
Ca y est, c'était un vieux con de la BBC.
Une nouvelle hypothèse semblait surgir : l'égoïsme fat qui caractérisait l'individu occidental du 21ème siècle n'allait-il pas, en plus de détruire toute espérance de partage social et amoureux, provoquer la fin de l'art ? L'idée qu'un être vivant, hamster exclu, aussi brillant soit-il, soit le centre d'intérêt d'autres était-elle encore viable ?
Pour dissiper l'odeur infâme dégagée par l'ovule non fécondé, il décidait d'essayer le parfum qu'il avait reçu à Noël des toujours lisses mains de sa grand-mère, Yvonne. Il ouvrit le flacon, inspira profondément et s'aspergea le métacarpe. C'était un parfum chaud et vibrant, de bois de cèdre, de santal, de girofle, s'il ne s'abuse, fruité de tagète et pêche de vigne, fleuri de jasmin, sur un fond suave et chaleureux d'ambre, de vanille et, sans l'ombre d'un doute, de musc. Cela convenait parfaitement aux attentes de Fabienne, sa cousine. Mais aux siennes beaucoup moins… Lui, il préférait l'odeur frangipanée de la colle Cléopâtre. Pourtant, sa grand-mère se gargarisait de le connaître si bien. Mais elle n'arrivait plus à se relire.
Sa chemise en tergal sortait de son pantalon comme une fraise d'un orphelinat.
Pourquoi Emma ne répondait-elle plus à ses ; SMS ? Comment aurait-il fait pour la rappeler s’il n'y avait pas eu les SMS ? Il était incapable d'affronter une discussion avec elle… Les SMS favorisaient la couardise et l'impolitesse, en plus de répandre une idée atterrante de la conversation.
Avait-elle conscience, cette conne, qu'en écoutant extatiquement ces compils loungy, donc, ou qu'en participant à ces soirées nu-house, elle œuvrait pour le démantèlement d'une certaine idée de la démocratie ?
Cette odeur était décidément méphitique.
Il s'était enfin décidé à démonter sa télé. Les restes de sandwich avaient été jetés dans un sac Monoprix faisant office de poubelle. Il se releva et ferma le sac en faisant un nœud solide. Il pensait enfin en avoir fini.
Il expira profondément. Liverpool comme nouvelle Jérusalem. La démarche du White album était la seule possible. La suradaptation et l'éclectisme étaient désormais les seules armes capables de faire ciller ce marché dont tout le monde se plaignait velléitairement. Pastiche et patchworks. Caricature et idiosyncrasies. Distance et stratifications. Référence et langues dans la joue. Inachèvement et profusions. Astuce et sabordages. Nostalgie et sucs gastriques. Ego trip et bifurcations. Universalisme et puzzles.
Comment l'année allait-elle se dérouler ? Ces débuts janvier l'avaient toujours profondément inquiété. C'était la période où des vertiges existentiels le prenaient en faisant l'inventaire des choses réalisées durant les douze mois qui venaient de précéder. Il se disait que les moments de la vie où l'on a conscience d'avancer, de progresser, d'améliorer sa destinée, n'existaient pas.
La vie c'est ce qui arrive quand tu es occupé à faire d'autres choses.
Il avait déjà entendu ça quelque part.
Justement, il rejoignait son piano à demi-queue, seul véritable luxe apparent de ce 2 pièces-cuisine qu'il louait une fortune à une veuve lubrique de 61 ans. "Je n'ai pas fait l'amour depuis vingt ans", se vantait-elle, sans que Léonard sache s'il s'agissait d'une invitation déguisée ou d'une prévisible provocation gérontale.
En s'asseyant, il savait que la première mélodie qui lui viendrait se poserait instinctivement sur l'une de ces descentes chromatiques typiquement lennoniennes, qui lui faisaient à peu près le même effet que celui de la voix maternelle sur la psyché du nouveau-né. In my life (1965) ? All you need is love (1967) ? Sexie Sadie (1968) ? Dear Prudence (1968) ? Cry baby cry (1968) ? Remember (1970) ? Love (1970) ? Nobody knows you when you're down and out (1974) ? C'était sa musique amniotique.
Mais que choisir dans ce catalogue de nursery-rhymes rétroactives ?
Alors que ses doigts se posaient sur le piano, en formant un parfait accord de do majeur, aucun son ne sortit pourtant de l'instrument. Il tenta à nouveau de le faire vibrer. Sans succès. Il se pencha. Regarda son pied droit. La sourdine n'était pourtant pas enclenchée.
Il quitta son tabouret pour aller vérifier à l'intérieur du piano quelles étaient les causes de ce mutisme soudain, souleva le couvercle et tomba nez à nez avec le visage violacé d'Emma. Apparemment morte.
Autoportrait en six couleurs
Un automate dodécaédrique avançait lentement en direction du commissaire Fischer. Son visage était encore peu discernable dans le clair-obscur, le sfumato de l'appartement de Chiara Martini, mais sa taille était d'environ 2 mètres. Le monstre géométrique n'émettait aucun son dans son mouvement pourtant malhabile. Prudemment, Fischer avait sorti son arme. Il était seul. Bishop était parti chercher des renforts depuis maintenant une bonne heure. Son front dégoulinait d'une sueur acide qui, en tombant sur ses yeux, le brûlait. Son ulcère était prêt à se rouvrir quand, à la lumière d'une lampe posée en applique sur le mur, et malgré l'illusion tridimensionnelle créée par la sortie de la pénombre, il vit émerger la tête de Bishop. Il avait été décapité. Automate comblé. Il souriait encore. Où était-ce l'effroi ?
Lucie Benoît avait suivi des cours de parachutisme bien avant que ceux-ci ne soient à la mode. Le saut en parachute était en effet devenu depuis quelques années l'ultime expérience pour le sujet lambda de l'empire Occidental pourri par sa suffisance neuroleptique. Tous les métablaireaux voulaient alors "dépasser leurs limites". Comme si leur dégénérescence ne le faisait déjà pas assez comme ça. Ils n'avaient qu'à faire leurs Icare du haut de leurs tours HLM sans ascenseur. Pensait-elle. Elle, la pionnière.
Tous les corps des victimes avaient été sauvagement lacérés. Mais Fischer, sans être expert en la matière, avait cru remarquer la forme anormale et la profondeur exagérée de certaines plaies. Il en déduisait que l'assassin se servait d'une arme étrange. Ou qu'il se servait étrangement d'une arme. Mais laquelle ? Les rapports d'autopsie et de balistique confirmèrent sa thèse mais en l'affinant quelque peu. Il semblait, qu'en plus de l'utilisation d'une arme assez inhabituelle (mais sans doute métallique), l'assassin se plaisait à faire souffrir ses victimes en leur portant des coups d'une violence inouïe, qui déchiquetaient littéralement, par en-droits, leurs peaux. Fischer confirmait du menton ces conclusions en refermant le rapport. Il avait lui-même remarqué ces détails sordides. Il savait qu'il tenait là une des clés de l'histoire.
C'était son enquête la plus difficile. Il cherchait un briquet. Il avait calculé qu'on avait bien dû lui en piquer cent cinquante depuis vingt ans. Un vrai labyrinthe. Le véritable problème était qu'il n'existait aucun lien entre les quatre victimes retrouvées entre le 15 avril 2002 et le 15 avril 2003. Sauf qu'elles avaient toutes été assassinées après 20 heures 30. Qu'elles habitaient toutes Paris. Et qu'elles étaient toutes des êtres humains.
Lucie Benoît dirigeait un cabinet d'expertise comptable. Elle auditait. Sa vie était réussie. De bons revenus, un bel appartement dans un hôtel particulier situé près de la rue François 1er à Paris (hérité de ses parents), un beau coupé sport décapotable à quatre roues motrices. Elle ne correspondait pas du tout à l'image caricaturale de l'expert-comptable ennuyeuse, mal baisée, que l'on véhiculait habituellement. C'était une jeune femme de son époque, qui avait des aventures, mais préférait encore un peu profiter des dividendes de sa réussite professionnelle en passant des soirées bien arrosées avec ses collègues du cabinet ou des clients. Se mettre d'équerre. Elle n'était pas non plus inculte. Loin de là. Elle possédait même une culture phénoménale. Mais classique seulement.
Christophe Fischer était un flic brillant. 39 ans, célibataire, mal rasé, de mauvaise foi et cocaïnomane notoire. Quand la série de meurtres avait débuté il était d'ailleurs en pleine période d'auto-désintoxication. Il essayait une nouvelle méthode, la musicothérapie, qui semblait avoir fait ses preuves en la matière, mais avait choisi de l'adapter à ses propres goûts en substituant Charlie Mingus à Mozart, initialement prévu. Ca commençait mal… La vision de ces carnages l'avait de toute façon immédiatement fait replonger. Il détestait la vue des viscères.
Pour ne pas perdre contact avec le monde de la connaissance et assurer à son cabinet une réputation internationale, Lucie Benoît rédigeait parallèlement à ses activités professionnelles, une thèse universitaire sur Fra Luca Pacioli, un moine franciscain du 16ème siècle dont les travaux avaient révolutionné les mathématiques, tout en posant les bases de la comptabilité moderne.
Les derniers rapports offraient à Fischer de nouvelles pistes. Les coups (de couteau ?), en plus d'être d'une rare violence, étaient portés à des endroits inhabituels. L'expert avançait même cette statistique surprenante : les artères vitales n'étaient atteintes qu'une fois sur quinze... "Je l'avais remarqué depuis le début", se disait intérieurement Fischer. Chiara Martini était une fille sublime. Une grande brune d'origine italienne, racée, au sourire ravageur et à la répartie d'autant plus énergique qu'elle était portée par une voix éraillée à la Monica Vitti (mais elle ne savait pas jouer aux échecs). Elle vivait de petits boulots. Hôtesse dans les salons d'armement du Bourget, figurante dans des téléfilms policiers, animatrice publicitaire en terrasse de café, placeuse à Roland-Garros... Bref, une comédienne de 23 ans. Casting, AGIOS, date anniversaire, Deroxat, etc…
Les mathématiques avaient toujours passionné Lucie Benoît. Mais lui poser la question "Tu préfères l'algèbre ou la géométrie ?" était inutile. Elle ne pouvait se décider. Elle n'avait pas à se décider. C'était un ensemble indivisible. Comme la connaissance du monde. Comme elle. ELLE.
Chiara se sentait menacée depuis quelques temps. Pour Fischer, elle serait certainement la prochaine victime. La cinquième. Il n'avait jamais approché une beauté aussi plastique. Aussi évidente. Aussi parfaite. Sa fausse insouciance avait achevé de le rendre amoureux. La première fois qu'il l'avait rencontrée, elle venait de recevoir un étrange objet par colis, accompagné de cette notice : "Le dodécaèdre est le plus puissant émetteur d'ondes de forme qui ait existé. Il reproduit en douze exemplaires le pentagone, figure mythique des occultistes et des mages". Fischer hochait la tête comme s’il comprenait où voulait en venir l'expéditeur. Chiara était rassurée.
Le sandwich poulet-crudités s'écrasa sur le sol du commissariat en formant une figure stellaire. Tout s'accélérait. Dans sa tête Fischer sifflait Boogie Stop Shuffle (1957) de Mingus. Un cinquième meurtre allait être commis à la station Michel-Ange Auteuil. Un mot de l'assassin présumé lui était parvenu vers 19h30, mais il avait fallu 4 heures aux graphologues de la police pour le déchiffrer. L'écriture y était quasiment illisible. L'annonce d'un nouveau meurtre était ponctuée d'une énigmatique citation au graphisme spéculaire (écrite à l'envers, de droite à gauche, et qu'il fallait déchiffrer au miroir) : Ceux qui sont amoureux de la pratique sans avoir la science sont un peu comme le pilote qui monte à bord sans gouvernail et sans compas et ne sait jamais avec certitude où il se trouve.
Lucie Benoît ne passait que la moitié de la semaine à Paris. Le reste du temps, elle missionnait en province auprès de ses clients. Ou en Italie, où, grâce à son excellente maîtrise de la langue de Dante, elle avait su trouver des débouchés lucratifs à son activité. Venise, Florence, Milan n'avaient plus aucun secret pour elle. Le week-end, elle se réfugiait dans sa résidence secondaire, en Indre-et-Loire, où elle pouvait s'adonner à l'équitation et à la natation. Elle aimait beaucoup le sport. Son visage était ingrat mais sa musculature, garantie sans anabolisant, parfaite.
Une fois arrivés sur les lieux, Fischer et son adjoint Elliott Bishop ne purent que constater les dégâts. Une nouvelle victime était étendue sur le sol. "Attention tu marches dans la sauce", prévint Bishop. Fischer s'agenouilla près du corps en sifflant Moanin' (1960). Des gouttes de sang continuaient à tomber sur le corps inerte. Intrigué, il se redressa et observa le plafond, croyant y découvrir une source macabre. Bishop fit de même. "Qu'est-ce que c'est que ce bordel ?". Aucune goutte n'en tombait. Ils se penchèrent à nouveau sur le cadavre. La pluie hémoglobinique tombait de plus belle. Le rythme cardiaque de Fischer s'accélérait dangereusement. Sa vision se troublait. Son cerveau le lançait. Bishop le prit par l'épaule : "C'est toi Christophe". Il lui désigna son nez.
Le cœur et un poumon du macchabée avaient été déposés, non loin du corps, sur deux petites catapultes d'environ 1 mètre de haut. Fischer s'en approcha et les actionna. Les deux organes se propulsèrent dans les airs et tombèrent à quelques mètres de là. Fischer se déplaça à l'endroit de leur chute et y trouva un mot, à même le sol : L'expérience ne trompe jamais, ce sont vos jugements seuls qui vous trompent.

Il cherchait un briquet. Il avait calculé qu'il avait bien dû en piquer cent quarante neuf depuis 20 ans. Il cherchait aussi une issue tout en observant ses chaussettes dépareillées qui ressemblaient à des jumelles aveugles. A des pigeons vénitiens. Il ne savait pas pourquoi, ni comment il en était arrivé là.
Il aimait bien le jazz qu'on siffle. Quand ils étaient en planque, Bishop appelait ça "le jazz à papa". Il lui cassait les couilles avec son Coltrane. "Il fallait remettre tout ça en perspective", pensait-il. "La modernité, la modernité", trépignait l'autre… Et Group Dancers (1964) c'était quoi ? Un chant grégorien peut-être ?
Un nouveau rapport d'autopsie avait été rédigé après la mort de Bishop. L'une des nouvelles hypothèses avancées pour expliquer la nature inhabituelle des plaies, était la maladresse supposée de l'assassin.
Sur la carte de la capitale qui faisait face à son bureau, Fischer avait relié les points rouges indiquant les lieux de chaque crime. En suivant les horaires auxquels ceux-ci avaient été commis, dans un ordre décroissant, il avait réalisé un hexagone aux proportions parfaites. L'épuisement des diverses possibilités lui avait pris plus de 12 heures (ou moins de 20 minutes, selon des sources proches de l'enquête les jours impairs…).
Fischer savait que Chiara lui serait redevable toute sa vie de lui avoir sauvé la sienne. Ils se regardaient comme s'ils s'aimaient déjà. Ils s'aimaient déjà. Fischer essayait de rester concentré sur la procédure. Sur l'enquête. Il était près du but maintenant. Mais il n'y arrivait pas. Ne voulait peut-être pas y arriver. Elle non plus. Ils s'aimaient. Si son nouvel adjoint, Rhodon, n'était pas rentré à cet instant, il l'aurait demandée en mariage. Chiara. Ou il serait mort. Et si c'était elle ? Ce serait une renaissance.
Au bout de 3 mois, on venait enfin de comprendre que l'arme du crime n'était pas un couteau mais une pointe d'argent. Une sorte de stylet. Rhodon déposa en coup de vent le rapport sur le bureau de Fischer, puis, s'apprêtant à repartir, se ravisa.
"Ah oui j'oubliais vous avez reçu un truc". Rhodon tenait dans ses mains un petit colis.
"Ouvrez Rhodon, ouvrez !", s'empressa Fischer, voulant couper court à cette intrusion pénible. Rhodon ouvrit le colis. Un petit canon à trois bouches s'y trouvait. Une explosion terrible eut alors lieu.
Christophe et Chiara avaient désormais toute la vie pour s'aimer. Seuls au monde.
Les profils des 6 victimes (sans compter Bishop) étaient les suivants : - Louis de Villedieu, président de l'ULM Club de Rocquencourt - Sébastien Ferey, copiste au Louvre - Ludovic Sforza, écolier - Germaine Malard, tétraplégique - Hélène Maréchal, guichetière de la RATP à la station Michel-Ange Auteuil - Chiara Martini, intermittente du spectacle, à l'occasion modèle (et maîtresse) du peintre néo-Dada Sylvain Delasalle.

Sur la base des éléments rassemblés par feu Fischer, l'enquête établit sans problème la culpabilité de Lucie Benoît, trésorière de l'association des admirateurs français de Léonard de Vinci dont elle était la seule membre au monde. La première serial killeuse de France fut arrêtée à Amboise, au manoir du Clos-Lucé, le matin du 2 mai 2003, alors qu'elle essayait de se suicider avec un stylet en argent qui avait appartenu au maître italien (et avec lequel il avait dessiné parmi ses plus belles ébauches anatomiques). Mais elle n'y parvint pas vraiment. Droitière, elle avait, en effet, décidé depuis quelque temps, comme ultime preuve de son dégoût de l'humanité, de tout faire de la main gauche. Son rêve d'ambidextrie ne se réaliserait jamais.
Sa dérive mentale et meurtrière avait, semble-t-il, débuté quand elle avait appris, par l'intermédiaire d'un des plus grands spécialistes de l'œuvre de De Vinci, Giuseppe Fatini, maître de conférences à l'Université de Bologne, spécialiste du Quattrocento, que Léda et La bataille d'Anghiari, deux toiles introuvables qu'il avait probablement peintes en 1506 à Florence, étaient à jamais perdues.