Des chansons pour les sirènes

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Français
176 pages
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Description

De l'ombre du XXe siècle russe surgissent trois saltimbanques fascinants : Sergueï Essenine, le suicidé du bolchevisme ; Sergueï Tchoudakov, le clandestin du Titanic froid ; Natacha Medvedeva, la muse de Edward Limonov. Vies scandaleuses, naufrages anticipés. Leurs chants sont des messages codés. Depuis quelques années, Thierry Marignac décryptent leurs tumultueuses mélopées d'une langue l'autre. Kira Sapguir se glisse sur scène pour raconter au présent ses contes narquois.

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Date de parution 01 octobre 2012
Nombre de lectures 24
EAN13 9782296507142
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,009€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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THIERRY MARIGNAC DES CHANSONS POUR LES SIRÈNESEssenine, Tchoudakov, Medvedeva, e saltimbanques russes du XX siècle. AVEC LA COLLABORATION DE KIRA SAPGUIR
/ DERNIER TERRAIN VAGUE
DU MÊME AUTEUR
ROMANS Fasciste,Payot, 1988 Cargaison,1992Le Rocher, Milana,Fleuve Noir 1996 Fuyards,Rivages/Noir, 2003 À quai,Rivages /Noir, 2006 Renegade Boxing Club,Série Noire, 2009 Milieu hostile,Baleine, 2011
ESSAI Norman Mailer, économie du machisme,Le Rocher, 1990
REPORTAGE Vint, le roman noir des drogues en Ukraine, Payot «Documents», 2006
NOUVELLES 9’79,DTV, 1989 Scratch,DTV, 1994 Maudit soit l’éternel,suivi deDieu n’a pas que ça à foutre, Les Trois Souhaits, Actus-SF. Le Pays où la mort est moins chère,Moisson Rouge, 2010
ANTHOLOGIES Jungle d’Amériques&L’Arbre à cames, 1993 Les Chaînes de l’esclavage,Florent-Massot, 1998.
Ce livre a été réalisé par l’Agence DTV. Couverture : Sophie Dutertre, graphisme : ®occo Remerciements à Nadine Ballot.
Copyright : L’HARMATTAN. ISBN : 978-2-yy|ruu{{yr
THIERRY MARIGNAC DES CHANSONS POUR LES SIRÈNES Essenine, Tchoudakov, Medvedeva, e saltimbanques russes du XX siècle. AVEC LA COLLABORATION DE KIRA SAPGUIR
L’écarlate
DES CHANSONS POUR LES SIRÈNES
Question d’André Gritsman, poète russe, Juif errant, médecin américain — Tenafly(New-Jersey), février 2004 : « Pourquoi est-ce que les Français n’écrivent plus de poésie ? » Réponse: « Moi qui sait des lais pour les reines, La complainte de mes années, Des hymnes d’esclaves auxmurènes, La romance du Mal-Aimé, Et des chansons pour les sirènes ». Apollinaire
Dans un univers pré-MTV, la poésie était déjà morte depuis longtemps dans notre coin du monde pris à la gorge (« La Vieille Europe ») quels que soient les bruits étranglés qu’elle émette sous le garrot — de temps en temps, quelques « poètes » tentaient d’engranger les bénéfices d’une gloire pisseuse et délayée. Mais nos envolées lyriques prenaient plus souvent qu’à leur tour une trajectoire anticulturelle, notre axiome étant que l’anticulture était une nécessité, puisque la culture était devenue à peine plus qu’une distraction pour après-dîner en ville du
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genre rasoir.Entendons nous, l’anticulture n’avait rien à voir avec la contreculture. La première était une redoutable machine crachant fer et feu, puisque l’amour n’existait pas. La seconde était une tentative fatiguée de ressusciter une figure abstraite de l’Occident qui aurait dû être ensevelie avec les deuxguerres mondiales du siècle dernier et plus d’un massacre altéré de sang depuis lors. Nous avions été éduqués par DADA, ce point de l’histoire où toute la beauté concevable par l’homme dès l’origine tremblait d’une équivalence cataclysmique avec l’atrocité industrielle la plus aveuglante. Il fallait se débarrasser de la poésie à tout prixet en vitesse. Telle était la situation dans la « Vieille Europe » où la nécessité de l’athéisme (une formule inventée par Shelley, le poète britannique) devait triompher des vieilles croyances crasseuses dont la faillite était si complète, si désespérée. En d’autres termes, en France, Allemagne, Italie (Jacques Vaché, Hugo Ball, Marinetti) nous étions résolus à noyer la poésie dans son jus. De préférence après avoir lesté ses arpions dans les « pantoufles en béton », prédilection des professionnels de « Murder Inc. », à l’époque de Frank Costello, Meyer Lanski, et autres artistes de la sulfateuse, des lascars dont la fibre poétique la plus insolite s’exprimait dans la sculpture physique. De l’autre côté de l’océan Atlantique, mais aussi de l’autre côté d’un certain rideau de fer légendaire tombé ilya 15 ans, c’était différent. Là-bas, si sonnée qu’elle soit par les déflagrations successives, l’Histoire bégayait les vieuxles forces antagonistespsaumes. Là-bas, du consumérisme et du communisme étranglaient la société, la prenant en étau. Des deuxcôtés, la consigne officielle était d’éliminer toute distraction esthétique de la tâche, qu’il s’agisse de produire ou de vendre. Là-bas, la poésie était encore un moyen d’évasion, la culture gardait un certain intérêt en termes de survie. Bref, tant pour les Américains que pour les Russes — quoique divergents jusque dans ces domaines — la subjectivité était encore d’avant-garde, les sentiments avaient encore un sens, les mots pouvaient encore refléter le facteur humain ( « le plus précieux» selon Staline). Penser à l’art, la beauté, le raffinement exquis de l’abstraction, voire à Dieu, restait possible et
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la poésie se survécut. Là-bas. Plus tard les Américains devaient en faire une science — il est plus malin de séduire que de soumettre — et ils concoctèrent la contreculture, qui s’avéra finalement l’arme la plus puissante de la Guerre Froide, désintégrant des Armées Rouges entières. Le réalisme socialiste n’était pas de taille !… Comme le rappelaient les Européens de temps en temps, il s’agissait toujours d’un champ de bataille. Mais ils étaient au-delà du deuil et de l’affliction. Leur Dieu avait été enseveli. Pour de bon. Au sein de l’Occident, entre ces deux perceptions contradictoires, Vieille Europe et USA, le malentendu n’aurait pu être plus profond qu’il n’était déjà. Pourtant un sentiment mélancolique de perte irréversible serrait parfois le cœur de ces Sans Dieux d’Européens. Le charme du Vieux Monde tentait de redresser la tête, de forcer l’horreur à s’incliner sur les lieux du crime — ces pâturages imbibés de sang où l’on avait haché menu tant de chair à canon deux fois de suite. Cette vanité était de courte durée. Apollinaire avait pris une balle dans la tête, on avait violé Mona Lisa, les malfrats en cavale se la coulaient grasse et crapuleuse au Brésil. Donc, et quoi qu’il en soit, DADA régnait. Pourtant, en exil en Amérique pendant la Deuxième Boucherie Mondiale, Man Rayavait dit un jour que DADA n’avait aucune chance à New York parce que chaque battement de cœur de la ville pulsait DADA dans ses artères. Parce que tous les dimanches matins, en pleine gueule de bois, New York dégueulait DADA. Parce que New York était DADA. Le Troisième Reich lui-même, si ringard fût-il, était DADA à sa manière (les flingues fusillant la culture), ce qui signifiait que même cette bonne vieille négativité ne pouvait plus rendre compte de ce Plus Étrange des Mondes, où nous nous étions égarés : la régression plein pot, technologique.
1 C’est ainsi que Drieu La Rochelle, dans sa préface de « Gilles », définissait le style de Céline.
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Ilsl’appelaient parfois Art Moderne, Poésie Conceptuelle, Culture du Troisième Millénaire, etc. Alors que l’ultime recours des « Vieux Européens », c’était : « cracher seulement cracher, mais mettre tout le 1 Niagara dans cette salivation ». Toutefois, les cœurs ne s’étaient jamais autant brisés, et pour ceux qui vivaient dans les langues — Russes, Américains, Espagnols — DADA n’avait pas été capable de l’achever, il était encore temps d’écrire de la poésie. Mais l’histoire n’est rien qu’un éternel choc de paradoxes. DADA avait produit l’anticulture (et l’antipoésie) en broyant les vieuxlangages artistiques pour les fondre dans la bande-son heavy-metal de la Grande Guerre, syncopés d’incantations lancinantes d’Afrique Noire. Les jeunes sauvages du no man’s land américain, eux, perdus dans le paysage sans merci du ghetto, devaient 60ans plus tard broyer tous les langages musicauxconnus des malfrats pour cracher isolement et hostilité — créant le langage suprêmement dadaïste du rap, sur la bande-son des guerres de gangs sans fin. La nouvelle antipoésie aussi était amère, vivace, lubrique — frénétiques débauches funk — douloureuse — orages d’acier brûlant— et Noire comme l’esclavage moderne. Pour nous autres « VieuxEuropéens », cependant, tout retour en arrière s’avérait cul-de-sac. On avait brûlé tous les ponts depuis longtemps. Il ne nous restait qu’un souhait irréel, nébuleux, déchiré : puisse notre silence être aussi assourdissant que le grondement du monde.
Naufrage mental — poésie par-dessus bord — chansons pour les sirènes. Yalta (Ukraine), juin 2004.