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L'Exil des songes

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192 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1992
Lecture(s) : 244
EAN13 : 9782296252578
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L'exil des songes
Poèmes

Kama Kamanda

L'EXIL DES SONGES
Préface de
Marc ALYN

Editions L'Harmattan 5 .. 7, rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris

-

Collection:

Poètes des cinq continents

1) 2) 3) 4) 5) 6) 7) 8) 9) 10) 11) 12) 13) 14) 15)

Kama Kamanda, La somme du néant. Louis Philippe Dalembert, Et le soleil se souvient... Jean-Claude Villain, Parole, exil précédé de Confins. Jean-François Ménard, Calebasse d'étoiles. Pierrette Micheloud, Elle, vêtue de rien. Gilberto Mendoça Teles, L'anima/. J.-D. Penel, Anthologie de la poésie centrafricaine. Jean-Claude Villain, Le tombeau des rois suivi de Roi, guerrier et mendiant. Michel Cassir, /I se peut que le rêve d'exister. Marc Alyn, Byblos. Le Huu Khoa, Prison, corps, exil, animalité. Kama Kamanda, L'exil des songes. Parviz Khazrai, L'aube sanglante. Parviz Khazrai, Quatorze lunes et une. Nelly Amri, Nuit debout.

Couverture: Illustration de Martine Dodion, photo Jean Dehon

@ L'Harmattan,

1992

ISBN: 2-7384 - 1150 - 9

Du même auteur
Aux Editions L'Harmattan
Les contes des veillées africaines Préface de Pien-e Béarn

La Somme du Néant (poèmes) Préface de Pien-ette Micheloud - Prix Louise Labé 1990 La Nuit des Griots (fome il) Grand Prix Littéraire de l'Afrique Noire
Chez d'autres éditeurs

Les résignations (poèmes) Associations des Ecrivains Africains Chants de brumes (poèmes) Préface de Jacques Izoard, Ed. Dricot Prix Paul Verlaine 1987 de l'Académie Française Eclipse (poèmes) Préface de Georges Sion, Ed. Saint-Germain-des-Près
Les contes du griot (Tome 1) Préface de Léopold Sédar Senghor, Ed. Présence Africaine A paraitre Je te trompais avec ma solitude (Roman) La pudeur des mourants (Roman)

Le masque de Dieu (Roman) Africanitude, Fondements et Méthodologies (Essai)
Les myriades des temps vécus (poèmes) Préface de Mario Luzi

Préface

Kama Kamanda Entre l'Exil et le Royaume
Toute haute poésie naît d'une expérience de l'exil. Le poète est l'exclu de tous les royaumes, le banni contraint de réinventer sans cesse le Jardin de l'Origine, l'éternel rôdeur des lisières, des orées, des marges - le rêveur de patrie. En exil dans sa parole, il ne le sera pas moins au sein de son silence où s'élaborent les voix futures d'un langage perpétuellement en gestation. Orphée descend chez les morts et escalade les sommets illuminés, vertigineux, de la Vie. TI est l'homme des extrêmes, des excès, des paroxysmes; d'où sa position périlleuse à la frontière entre l'ici et l'au-delà, la genèse et la fin, la lumière et les ténèbres. "L'éternité sans cesse traverse nos pas et nos gestes comme le vent", affIrme superbement Kama Kamanda, poète de tous les exils mais aussi de tous les songes fertiles susceptibles d'y mettre fm car "il est des rêves de plénitude qui se rapprochent de l'immortalité". A ce ton solennel, lourd d'une sagesse millénaire, nous reconnaissons d'emblée un poète-prophète dont la parole sait s'incarner, se muscler d'images et se revêtir de l'immense épiderme de la

sensualité:

.

"Désormais je m'abrite dans la demeure Des dieux. Je veille sur les secrets du soleil et de la vie Jefais mes remparts avec la braise l'ombre et le vent Je me repose où s'annonce l'énigme de la genèse Dans la source des musiques..."

9

Le précédent recueil de Kama Kamanda, La Somme du néant, était la description d'un combat, la lutte avec l'ange du Néant menée par le poète sous un"ciel éclaté", déserté; empire du vide sillonné de grands vents obscurs. Livre terrible, plein de cris et d'éclairs, de chants et de sangs, de longues méditations au bord du gouffre. Une haute tension parcourt en grésillant chaque vers, chaque poème, chaque partie de ce recueil qui relate en somme, la "saison en enfer" de Kamanda déchiré entre l'éblouissement de l'Origine et la terreur d'un néant qui emplirait à ras bord l'univers comme un déluge entraînant et noyant les âmes: "Nos âmes s'en vont dans le néant brumeux". Soumis à toutes les Pressions, à toutes les blessures du conflit spirituel, le poète forme le projet démesuré de "refaire l'espace" et de "refondre le temps". TIy a là quelque chose de la générosité de Prométhée décidant de voler le feu aux dieux pour en faire présent aux hommes, tout en sachant qu'il lui faudra payer son geste d'une torture éternelle. "Je marche pieds nus sur le feu", déclare Kamanda en proie aux tourments que lui vaut sa quête. Impossible de ne pas le considérer, en effet, comme un être chargé d'une mission parmi les esprits et les hommes. Il y a sur lui le signe d'une élection mystérieuse qui donne à sa poésie un accent unique. Tantôt, il s'exprime en mage, en devin, et c'est comme une grande parole somnambule qui jaillit de ses lèvres: rivière fulgurante. A d'autres moments, le voyant s'efface derrière le tribun, le conducteur de peuples chargé de mener son troupeau aux sources pures, aux prairies vertes de l'avenir: "Oracle, je suis le colporteur d'énigmes Mourant, je suis l'agitateur des ténèbres Mes nuits sont tourmente et chant des martyrs Mes paroles foudres déclamées." Dans La Somme du néant, Kamanda fore si profond en direction du feu central du verbe qu'il finit par rencontrer le peuple invisible des ancêtres disparus. Attentif à ce que dit leur "bouche d'ombre", le poète engage avec elle un dialogue pathétique: 10

"Je palabre avec l'esprit de mes morts. J'écoute battre le pouls de mon peuple."

Ainsi émerge-t-il victorieux, au bout du compte, du fleuve obscur du Néant, nageur éclaboussé de gouttes d'ombre, riche d'une sagesse dérobée aux abysses, et son message témoigne en faveur de la vie: "Garde jusqu'à la mort le soleil dans tes yeux." L'Exil des songes est une œuvre de prophétie. Enveloppé de son "aura pleine d'orages", le "marcheur de la vie" erre sur les routes de l'exil avec, au fond de la mémoire, le souvenir déchirant d'une "patrie moribonde". Grâce à des images expressives et vives ("J'ai tiré mon âme au bout d'une corde comme un bouc"), Kamanda se défmit au sein du paysage qui l'enferme. n a pris conscience de sa mission. n sait qu'il lui faut" désormais préparer un lit neuf pour les idées nouvelles". Il s'agit de" conduire les aveugles innocents de notre monde/ Vers l'unique immuable lumière du cœur". Parole d'humaniste, d'artiste aux yeux duquel l'art n'est pas une fin en soi mais un cherr:'1 vers les autres en même temps qu'un outil à transformer le monde: "... Moi hélasj' ai décidé D'un âge d'or où mes livres seront mes pluies mes soleils Mes vents mes vagues mes fleurs et mes nuages religieux." Afm de réaliser cette ambition, le poète devra d'abord retrouver l'innocence (le proverbe n'affmne-t-il pas: "Aux innocents les mains pleines"?, c'est-à-dire creuser en luimême jusqu'aux racines de l'enfant qu'il fut. Et le miracle se produit!
"La terre est pleine de tumultes et le ciel d'élégies Je confonds, pour une poésie ailée, le songe et le nuage."

Désonnais purifié, débarrassé des plaies que lui avait 11

infligées le Néant au cours d'un inoubliable combat singulier, Kama Kamanda peut de nouveau s'écrier: "Je partage la féerie des enfants" avant de définir sa personnelle déclaration des droits du vivant:
"Tout individu a droit à l'affection autant que les rivières ont besoin de source."

Cette radieuse notion d'innocence ne doit pas être confondue ici avec de la naïveté. Poète philosophe, Kamanda n'oublie jamais, en sa lucidité, la réalité des forces de l'angoisse et de l'absurde qui ne cessent de travailler en profondeur le monde comme une levure de malheur au cœur d'un pain empoisonné. "Nul n'est innocent dans la conscience du monde", note-t-il douloureusement. Et ailleurs: "ma foi d'homme, c'est le drame du vivant dans le néant". N'existe-t-il pas comme une sorte de complot des dieux contre la créature?
"Les dieux, de leur humour sans cesse sinistre, S'amusent de nos émois et s'esclaffent de nos ennuis" .

L'expérience du poète lui-même est tissé de drames. Un passé cruel hante à jamais sa mémoire: "La guerre la famine et la solitude t:k l'exil ont violé
mes terres et ravagé mes saisons" .

L'innocence est un choix, un pari sur une finalité merveilleuse qui naîtrait de la tragédie même d'exister. En dépit de tout, Kamanda décide de prendre le parti de l'espérance et de servir la cause des plus démunis:
"J' incanterai pour les enfants pauvres."

TI lui faut assurémentbien du couragepour reconstruire encore l'univers de sa sensibilité tant de fois saccagé par le destin:
"Tel un oiseau sauvé de la tempête, je refais mon nid

12

Que ne cessent de ravager les tonnerres, les vents

et les pluies"

.

A partir de cet instant, le verbe du poète évoque un fleuve roulant des eaux. toujours semblables et sans fin différentes, ou encore un feu dévorant les hectares sans jamais perdre son appétit, égal à lui-même tout à la fois dans l'étincelle et l'incendie. C'est à dessein que je fais choix. d'images appartenant à des règnes opposés: afin de demeurer fidèle à la grande loi de la poésie qui consiste à unir les contraires. Une autre raison tient à la décision de Kama Kamanda lui-même de chanter en même temps dans son œuvre le présent et l'éternel, les problèmes de sa patrie (Ie Zaïre) et ceux intemporels, de son âme en quête d'absolu. "Le sacré et le profane s'entre-pénètrent", écrit celui qui se veut le chantre des "incantations de l'absolu" en même temps que le poète engagé dont le cœur immense" s'imprègne des larmes, des plaintes et des souffrances de (son) peuple opprimé". Une strophe splendide résume cette double vocation:
"Je sème l'amour dans les champs d'espérance Et je pense mon être intérieur en œuvre d'art Je construis l'image de mon peuple avec ma poésie Qui chante la liberté. Je rêve d'une aube juste..."

Le passage constant d'un domaine à l'autre protège Kama Kamanda de la perte d'altitude qui constitue souvent le prix de la poésie dite "de circonstance". Un vers dessine bien sa situation:
"Je suis, là, image fraternelle, pour pénétrer l'invisible Ailleurs, il se définira en termes ineffaçables:

"Je suis le veilleur des libertés. Je suis le guetteur des songes et le marchand d'énigmes." Avec la matière vivante des mots, le poète reconstruit 13

l'univers, remodèle la terre, le soleil, les astres, mais aussi les êtres. Pareil au "griot errant" il envoûte les foules en leur permettant d'ouïr le chant des profondeurs de la nature-mère ("Je suis l'éclair désigné dans la nuit noire"...) dont il salue avec force les innombrables visages: "Il nousfaut pénétrer lefond secret De /' éphémère avec /'intensité de lafoudre grondante." L'amour de la femme et les plaisirs d'Eros constituent des voies privilégiées permettant d'accéder au cœur brûlant du monde: "J'entre au cœur des choses vécues avec /' art du poète Et lafougue de /' amant." Possédé du "désir magique d'être aimé", le poète - qui sait "mettre la science des dieux dans l'art du sexe" - pourra déclarer légitimement à l'aimée:
"J'allume mon soleil Du dedans pour éclairer les terres obscures De ton âme."

Ivre dans la bouche du désir, le voici maître de la vie. La volupté pour lui est voyance. Loin de le conduire au sommeil, elle le dote de possibilités nouvelles d'éveil. Alors "le merveilleux se réveille en sursaut à la frontière de la poésie". Et les corps réunis composent une musique pure:
"Le vent chantera en toi ['œuvre de vie Les rivières vont bruire de nos étreintes Et [' amertume désertera à jamais nos terres L'amour débordera la cendre et laflamme Dans /' éblouissement de mes reins et prendra Elan dans la source de tes ardeurs libérées Tes rêves enfin sublimés au vif d'une prière Occulte ne croiseront plus ni mots ni silence" .

14

Mais le vrai chemin vers le merveilleux demeure la route ténébreuse et lumineuse des ancêtres: ces voix profondes qui continuent de parler sous le silence. "La parole des anciens règne dans la nuit des énigmes" affIrme Kamanda, qui ajoute: "Mes ancêtres au cœur des siècles
veillent sur ma conscience".

Ici, le poète africain (celui que l'un des plus grands d'entre eux, Léopold Sédar Senghor, a nommé de façon à jamais inoubliable: Orphée noir) exprime avec une force singulière le sentiment qui lui est propre d'appartenir à un monde où le naturel et le surnaturel, le visible et l'invisible, cohabitent au point souvent de se confondre: "J'ai frissonné comme un enfant
Dans le noir face aux légendes et réalités
surnatUrelles"

.

Mais cette peur elle-même s'estompe à l'approche d'une fraternité de plus en plus saisissable et concrète: "Mon halo désormais ne tremble plus à l'approche De la nuit des épreuves et des insomnies. Les étoiles Les grillons et lesfauves au cœur de la savane De notre histoire veillent sur ma conscience libre Et mafraternité." Ainsi, Kama Kamanda passe sans fIn de" l'exil" au "royaume" portant tel un trésor la belle certitude d'être "l'âme d'un peuple de savane" dont il se veut la voix. C'est pour lui qu'il fait tinter avec une infInie tendresse" la liberté au creux de la parole comme un écho de cristal brisé. On l'entendra de plus en plus, tant il est vrai que" la vérité dans la bouche des poètes fait l' œuvre d'un millier de tonnerres". Marc Alyn

15

I
L'Exil des songes

Je signe dans le sang

Je signe dans le sang des mots le pacte de la vie La promesse de la lumière dressée sur ma conscience. L'aube incantatoire au creux de la main du savoir Engendre en moi l'ouverture au monde qui me cautionne Il y a d'étranges voix dans la corbeille des offrandes Où mes rêves s'incarnent en lucioles quand la nuit sacrée Usurpe à mes amours l'identité première de mes origines. La savane de mes idées orphelines est en quête du soleil. Eprouvante passion que mon âme expie. Tristesse profonde Que mon cœur franchissant le sol inondé des larmes Que creuse la douleur d'être gravé dans la voûte des légendes Exprime à l'ombre des slogans. La patrie qui flotte Sans bruit sur le fleuve des âges est vierge dénudée Hors de tradition la parole se désengage du temps La rupture éloigne le destin aux confins de l'imaginaire. Le gouffre de l'incertitude aspire nos amours et nos espoirs. Le souffre du bonheur est l'or que noircissent les épreuves De nos jours jusqu'à la cendre. La foi est l'ultime demeure De nos solitudes. La cause dont l'écho s'achève dans l'élan Du sacrifice, fait de l'homme l'errant que même l'au-delà Ne saura ni satisfaire ni apaiser. Le soir les génies déshabillés Dlimages viennent le consoler des douleurs et des étreintes Du déracinement. Et la vie se mêlant à l'éphémère tragique Elargit en lui le doute comme un immense horizon ténébreux

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