Le Petit Enfant
144 pages
Français
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Le Petit Enfant

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
144 pages
Français

Description

« Il y a en nous un petit enfant… » D'une phrase, Giovanni Pascoli (1855-1912), le plus grand poète italient de l'entre-deux-siècles, répond au Surhomme nietzchéen.
D'un livre, Le Petit Enfant, il bouleverse la poésie de son temps et de l'avenir : outrepassant le Voyant rimbaldien, il annonce hermétisme et surréalisme. D'Annunzio le Surhumain et Marinetti le Futuriste, si opposés pourtant, le mettent à la première place. Gramsci fait de ce franc-maçon socialiste et patriote « le leader du peuple italien ». Pasolini l'étudie pour sa thèse et y puise l'orientation essentielle de sa propre poésie… Le Petit Enfant est un des livres phrares de la littérature contemporaine.
Il est ici traduit pour la première fois en français par Bertrand Levergeois.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 janvier 2004
Nombre de lectures 112
EAN13 9782876234970
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0105€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

LE GRANDPAN EST VIVANT: MYTHOPOÉTIQUE DUPETITENFANT
Disons qu’il y a d’abord D’Annunzio et son Surhomme, issu de sa lecture de Nietzsche vers 1892. On en connaît le résultat tranché : une première phase solaire, qui culmine à la fin du siècle par la grandiloquence du tribun et du dépu-té de la droite ; puis, alors que sa vie s’efface, une autre phase, nocturne, où les ténèbres finissent par l’emporter sur toute victoire – c’est l’heure de la défaite et de la mort. Et disons qu’à l’opposé il y a Pascoli. Historiquement, D’Annunzio le précède – mais il ne fait qu’adopter. Pascoli lui oppose un Petit Enfant – mais c’est le sien. Bien sûr, la confrontation entre les deux poètes, entre ces deux mythes ne règle pas tout. Mais elle dit d’emblée que l’Italie a pu 12 chanter autre chose que des Surhommes .
12. Sur cette question, voir C. SALINARI,Miti e coscienza del decadentismo italiano (D’Annunzio, Pascoli, Fogazzaro e Pirandello), Milan, Feltrinelli, « Critica lettera-ria », 1960. En matière de datation, D’Annunzio cite pour la première fois Nietzsche dans un article duMattinodu 25 septembre 1892. Mais il reste que sa conception du Surhomme se présente surtout à partir de la parution de la pre-mière partie desVierges aux rochers, dansIl Convito, en janvier 1895.
15
Le Petit Enfanta plusieurs âges : il ne naît pas d’une seule fois. Sa première naissance prend le titre dePensieri sull’arte poetica(1897). Il s’agit d’une parution à épisodes dansIl 13 Marzocco, et Pascoli a pourtant déjà conscience que ses « pensées sur l’art poétique » sont dignes d’une publication à part – « en un beau petit volume », précise-t-il. Un peu plus tard, il ajoutera que ce ne sont là que les « grandes lignes » d’un ensemble futur. Publiée à Messine (Vincenzo Muglia) et très sensiblement augmentée, l’édition de 1903 s’intitule cette foisLe Petit Enfant (Il Fanciullino); elle ouvre un recueil 14 de textes,Miei pensieri di varia umanità. Si la réflexion y prédomine, son titre insiste désormais sur la dimension symbolique de l’enfant, et la publication non isolée de cette poétique montre son lien avec d’autres problématiques. En 1907, Pascoli modifie peu la troisième et dernière version duPetit Enfantqui paraît plus « officiellement » chez Zani-chelli, l’éditeur bolonais de presque toute son œuvre poéti-que ; il est à nouveau le seuil d’une série de textes (réunis sous le titre général dePensieri e discorsi), six de plus que 15 dans l’édition précédente . Du vivant du poète, il n’y a 16 donc jamais eu de parution séparée duPetit Enfant.
13. La première partie de cette version paraît le 17 janvier 1897 ; la deuxième, le 7 mars suivant ; la troisième, le 21 mars ; et la dernière, le 11 avril 1897. Revue hebdomadaire de Florence,Il Marzoccoparaît de 1896 à 1932. Elle fut créée par Angilo Orvieto qui la dirigea jusqu’en 1901, avant de la céder à son frère Adolfo. À mi-chemin entre tradition et renouveau, elle compta notamment parmi ses signatures Pascoli, D’Annunzio, Ojetti et Corradini. 14. Liste des dix textes recueillis dans l’édition de 1903 :Il Fanciullino (Le Petit Enfant);Il Sabato;La Ginestra;L’Era nuova;Un poeta di lingua morta;Eco d’una notte mitica;La scuola classica;; L’Eroe italicoUna sagra ;L’Avvento. 15. Liste des textes recueillis dans l’édition de 1907 (en plus de ceux de 1903) :Il settimo giorno;La mia scuola di grammatica;La messa d’oro;Antonio Mordini in patria;L’uomo giusto di Barga;Una festa italica. 16. Sur cette question essentielle, voir M. MARCOLINI,Pascoli prosatore. Indagini critiche su « Pensieri e discorsi », Modène, Mucchi Editore, 2002.
16
S’il répond au Surhomme de D’Annunzio, Pascoli le fait de manière dispersée et évolutive, sur trois villes et sur dix ans. En 1897, lorsqu’il s’y attelle, il a presque tout perdu : son père, sa mère, deux de ses sœurs et deux de ses frères. Il n’a pour ainsi dire que survécu, surtout grâce à sa carriè-re d’universitaire et de poète ; en 1891, sesMyricaeont été salués par D’Annunzio et, grand latiniste, Pascoli, a rempor-té la première de ses treize médailles au concours de poésie latine d’Amsterdam. Mais, en 1895, sa sœur Ida s’est mariée : elle fait voler en éclats le « nid » familial qu’il recomposait avec elle et Maria, son autre sœur. Ce mariage est pour lui une mort de plus. L’année suivante, il rompt avec une fian-cée, prouvant ainsi l’impossibilité de toute union ; il tourne le dos à la Romagne, lui préfère la Toscane et quittera Bologne pour enseigner en Sicile. En 1897, la publication duPetit Enfantcoïncide avec ce « non » à la vie conjugale – le sien et celui de Maria, tous deux renonçant à ce qui n’est pas leur « nid ». Un « nid » sans petits, sinon ce couple d’in-séparables. Sinon ce Petit Enfant qui est en eux. Lecture naïve ? Certes, le mariage de 1895 ne marque qu’un tournant dans la vie du poète et les sources auxquel-17 les il a pu puiser sa poétique sont loin de s’y limiter . Le thème de l’enfance est en effet untoposromantique bien connu ; en France, on le trouve de Rousseau à Sand, en pas-sant par Chateaubriand et Musset ; en Angleterre, Byron, Shelley et Wordsworth l’ont cultivé ; en Italie, il a occupé une place privilégiée chez Foscolo, Leopardi et Nievo. Publiée à la suite duPetit Enfantdans les éditions de 1903 et de 1907, la version définitive d’une conférence dédiée à
17. La critique, pourtant, n’a presque jamais cessé de mettre en évidence chez Pascoli des rapprochements entre son enfance réelle et l’enfance métaphori-que (voir par exemple S. CHIMENZ, « Giovanni Pascoli e il fanciullino », inLa Nuova Antologia, 16 novembre 1953, pp. 260-272).
17
Leopardi a d’ailleurs permis à Pascoli de légitimer ce rap-prochement entre enfance et poésie, tout en allant jusqu’à 18 faire du poète de Recanati le prototype de l’enfant-poète . 19 Influence décisive de Leopardi ? À vrai dire, la philosophie de Vico y est sans doute également pour beaucoup plus qu’on ne l’imagine, fondée qu’elle est sur un retour aux ori-gines de l’humanité et, précisément, à cemondo fanciulloou « monde enfant » qui était monde de poésie : « Les hommes du monde enfant, écrit par exemple Vico, durent être natu-rellement des poètes sublimes. » Ou encore : « Au temps du 20 monde enfant, il n’y eut que des peuples poètes . » Mais, plus près de lui, Pascoli a probablement été plus sensible à l’intérêt que la revueIl Marzoccoportait à l’esthétique de cer-tains auteurs anglais : Carlyle, Pater et Ruskin. L’œuvre qui a rendu célèbre le premier,On Heroes, Hero-Worship and the Heroic in the History(1841), a été traduite en italien juste avant la première composition duPetit Enfant, en 1896, et
18. Pascoli y déclare à propos de Leopardi : « Et c’est pour cela qu’il est pour nous le poète le plus cher, qu’il est le plus poète et le plus poétique, parce qu’il est le plus enfant ; je dirais l’unique enfant qu’ait l’Italie dans le canon de sa poésie. » La première version de cette conférence a été prononcée à Recanati, ville natale de Leopardi, le 24 mars 1896. Elle a fait l’objet d’une publication partielle dansIl Marzocco(du 29 mars 1896), sous le titreIl sabato del villagio (« Le samedi du village »), puis d’une publication intégrale dans l’esprit d’une monographie (« Giacomo Leopardi [1798-1837] », inLa vita italiana durante la Rivoluzione francese e l’Impero, Milan, Treves, 1897, III, pp. 445-483), avant de voir sa version définitive recueillie dansMiei pensieri di varia umanitàet dansPensieri e discorsi(où, pour la première fois, à la faveur d’une ultime correction, Pascoli établit ce rapprochement entre Leopardi et l’enfant-poète). 19. Si l’on peut trouver sur cette question certaines correspondances entre la pensée de Pascoli et celle de Leopardi, il faut préciser que leZibaldonede ce der-nier n’a commencé à être publié qu’à partir de 1898 et que sonDiscours d’un Italien sur la poésie romantiquen’a paru qu’en 1906 – ce qui n’empêche pas une certaine communauté d’esprit entre les deux poètes (voir à ce sujet M. MARCOLINI,op. cit.). 20. Sur Vico (1668-1744) et la poésie, voir A. PONS, « Vico et les origines de la poésie », inCommentaire, automne 2003, vol. 26, n° 103, pp. 665-670.
18
son troisième chapitre (« Le Héros en tant que poète »), qui traite aussi de Dante, a dû particulièrement retenir l’atten-21 tion de Pascoli . Certes, il est plus difficile d’en tirer les mêmes conclusions pour des auteurs traduits en italien plus tard – comme Ruskin, à partir de 1901. Il est néanmoins manifeste que maints « nobles esprits » (selon l’expression de Pascoli) ou maints collaborateurs duMarzoccoavaient déjà fait leur la pensée anglaise de l’époque, du moins quant à l’assimilation de l’artiste auchild. Tel était le cas d’Angelo Conti, le « doux philosophe » comme l’appelait son ami D’Annunzio. Grand amateur des auteurs anglais, Conti écri-vait dès 1894 dans sonGiorgione: « L’artiste est le miroir lim-pide du monde, c’est le spectacle de la scène naturelle et humaine contemplée avec des yeux d’enfant, avec un regard ingénu et profond. » En 1900, après que Pascoli a fait paraî-tre la première version de sa poétique, Conti persiste et signe, en ouvrant le deuxième chapitre de saBeata viva(« la petite Bible de l’esthétisme italien fin de siècle », selon Gibellini) dans un esprit pascolien : « L’artiste est comme un enfant auquel toutes les choses procurent un sentiment d’é-merveillement. »
21. Une citation, extraite du premier chapitre (« Le Héros en tant que divi-nité »), mérite d’être faite : « Vous vous rappelez sans doute ce texte où Platon imagine la situation d’un homme qui a vécu jusqu’à l’âge mûr dans quelques profondeurs lointaines et obscures et se trouve soudain transporté à l’air libre pour assister au lever du soleil. Imaginez sa stupéfaction, ses transports d’émer-veillement à la vue de ce à quoi nous assistons chaque jour dans l’indifférence ! Pour lui qui possède tout à la fois la curiosité ingénue d’un enfant et les facultés d’un homme mûr, ce doit être un véritable embrasement du cœur que cette vision, il ne peut qu’en percevoir le caractère divin et il doit sentir tout son être se prosterner.Or,cette même disposition mêlant l’exaltation d’un homme à celle d’un enfantétait également le fait des nations primitives. Le premier penseur païen, le premier de ces hommes rudes qui se prit à réfléchir, était très précisément comme cethomme-enfantde Platon.Simple, ouvert comme un enfant, mais avec la profondeur et la force d’un homme» (T. CARLYLE,Les Héros, traduction de l’anglais par F. Rosso, préface de B. de Cessole, Paris, Maisonneuve et Larose/Éditions des Deux Mondes, 1998, p. 30 – c’est nous qui soulignons enitalique).
19
Quelles que soient ces influences plus ou moins directes, elles sont loin d’expliquer à elles seules l’augmentation importante de l’édition de 1903 par rapport à celle de 1897. À la suite des travaux de Perugi, la critique a tenté d’en don-ner la raison en s’appuyant sur la dette du poète à l’égard desStudies of Childhood(1895) du psychologue association-niste James Sully – ouvrage dont Pascoli a minutieusement 22 annoté la traduction française de 1898 . Le fait est que la comparaison de certains passages de cette traduction avec Le Petit Enfantde 1903 met en lumière un vif intérêt pour plusieurs aspects de la psychologie enfantine analysés par Sully : rôle de l’instinct, importance de l’imagination, pen-sées de l’enfant sur la nature, babillages prélinguistiques, sensibilité, onomatopées, peur de l’obscurité, productions artistiques, expression métaphorique, goût pour le jeu, etc. ; 23 à preuve, de troublantes transpositions d’un texte à l’autre . Mais il s’en faut de beaucoup pour que tout ce qui constitue la spécificité de l’édition de 1903 découle de Sully. À trop généraliser, on pourrait tout aussi bien noyerLe Petit Enfant dans le bouillonnement de la littérature enfantine de la fin e duXIXsiècle, dans ses fables et ses histoires merveilleuses (Grimm, Andersen, Wilde, Maeterlinck, Carroll), ses aven-tures (Jules Verne, Twain, Salgari et Jack London) ou ses récits édifiants (G. Bruno,Le Tour de la France par deux enfants,
22. Voir J. SULLY,Études sur l’enfance, traduit de l’anglais par A. Monod, préfa-ce de G. Compayré, Paris, Félix Alcan, « Bibliothèque de philosophie contem-poraine », 1898. Sur l’importance de cette lecture pour Pascoli et sonPetit Enfant, voir M. PERUGI, « James Sully e la formazione dell’estetica pascoliana », inStudi di filologia italiana, XLII (1984), pp. 225-309. 23. Perugi (op. cit: « Si., p. 230) rapproche par exemple cet extrait de Sully nous étions appelés à dessiner le portrait type du petit garçon, nous le repré-senterions debout, les yeux tout grands ouverts », de ce passage de Pascoli : « Et si quelqu’un devait peindre Homère, il devrait le représenter vieux et aveugle, guidé par la main d’un petit enfant, qui parlerait toujours en regardant autour de lui. »
20
1877 ; Hector Mallot,Sans famille, 1878 ; F. H. Burnett,Le Petit Lord Fauntleroy, 1886 ; E. De Amicis,Le Livre Cœur, 1886 ; Collodi,Pinocchio, 1887). De même, à trop vouloir privilégier l’effet d’une seule lecture, si influente fût-elle, on risquerait d’en oublier la singularité de la poétique pas-colienne. Car, après le mariage d’Ida, puis la publication de la pre-mière version duPetit Enfant, Pascoli transforme en une autre vie son « suicide » à la conjugalité et son « nid » avec 24 Maria . En mai 1897, il intervient par exemple dans la polé-mique ouverte par Ojetti sur la pauvreté de la littérature ita-lienne ; on a dit qu’il voulait se montrer, alors qu’il signale surtout un vrai problème générationnel des auteurs de son 25 pays . En fait, Pascoli souhaite manifester son attachement à l’actualité. L’année suivante, il s’attelle à une étude sur Dante dont il attend beaucoup pour sa gloire et qui va le dévorer : en matière de prose critique, cette recherche 26 deviendra à ses yeux son grand travail .À Messine, la mort
24. Une bien étrange « vie à deux » : à Castelvecchio, la disposition des lits des chambres à coucher de Pascoli et de sa sœur était telle que les têtes de ces lits n’étaient séparées que par une paroi – contiguïté de leurs pensées et de leurs rêves ? Quant au « suicide » du poète, le mot ne semble pas trop fort : un pisto-let a en effet été retrouvé sur la table de nuit de Pascoli, le jour des noces d’Ida. 25. Le 15 février 1896, Ugo Ojetti fait paraître dans laRevue de Parisun article intitulé « Quelques littérateurs italiens ». Son propos ? Presque un lieu commun : il n’y aurait pas de littératture italienne proprement dite, il n’y aurait que quel-ques figures littéraires dont Carducci, D’Annunzio, Fogazzaro, Verga et Serao – Pascoli, lui, n’est pas cité. La raison d’un tel constat ? Pas de langue nationale à proprement parler et pas de centre littéraire, à l’instar de Paris pour la France. Pour y remédier, Ojetti propose d’ouvrir la littérature italienne sur l’Europe. Pris à partie, Carducci répondra à la deuxième charge d’Ojetti, publiée le 10 juin 1896 dansLa Vita italianaet dans le même sens. Mais sa réponse du 16 mars 1897 dansIl Marzoccon’est pas à la hauteur du débat, pas plus que la der-nière attaque, publiée par Ojetti une semaine plus tard dans les colonnes de la même revue. C’est sur ce fond plutôt confus qu’intervient Pascoli. 26. Ainsi, à Castelvecchio, Pascoli dispose dans son bureau de trois tables dif-férentes pour composer son œuvre : la première réservée à la poésie italienne ; la deuxième, à la poésie latine ; et la dernière, au commentaire de Dante.
21