Le rap ou l'artisanat de la rime

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Français
192 pages
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Description

Le rap obéit à une règle absolue : faire des rimes les plus riches qui soient. Il remet au goût du jour la joute oratoire et l'improvisation. Et loin d'être un sous-genre musical, il apparaît comme l'avatar contemporain de la poésie orale. Il fait du travail de la rime sa caractéristique majeure, réactivant ainsi les attributs originels d'une poésie technique, lyrique et accentuée. Cet ouvrage étudie donc le rap principalement sous cet angle stylistique.

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Date de parution 01 novembre 2008
Nombre de lectures 1 253
EAN13 9782336279190
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Avertissement

- Ce livres'inspire d'un mémoire de lettres-modernes soutenu
en2001sousla direction de GeorgesMolinié, Présidentde la
Sorbonne. Depuis, il a été entièrement réécritet réactualisé,
tantdupointdevue bibliographique que discographique.

- Certains textescitésne figurentpas surleslivretsdes
albums: il a falluen donner unetranscription graphique
rendantcompte de la mesurerythmique quirégitlerap.
Lorsque lesparolesétaientdisponibles, j'en ai adapté la
disposition pourfaireressortirlesjeuxdesonsetderythme,
sauf quand ilyavaitde la partdesauteurs unsouci délibéré
destructure métrique oude disposition graphique.

- Lescaractèresgrasdansles textescités serventà mettre en
valeurlesjeuxde correspondancesphoniques.

- Lesmots suivisd’un astérisquesontdéfinisdansle
glossaire qui figure à la fin.

- Attention :certainesparolescitées
choquerlasensibilité deslecteurs.

sont susceptiblesde

Avertissement,
Sommaire,
Préface,

Introduction,

SOMMAIRE

Chapitre 1 :Egotrip,freestyle,clash,
- Étude d’untexte d’Ärsenik,
1. L'egotrip:un je,un ego,
2. Un jeu surle langage,
a) Joueravec leslettres,
b) Unerègle dujeu: larime,
c) Larime,une figuresonore efficace,
3. Lefreestyle:unetrame quise construitmotà mot,
4. De la jouteverbale auclash,
5. Duclashaumotd'esprit,

Chapitre 2 : Les jeux de sons,
1. Assonances, allitérations, échos sonores,
2. La paronomase, figure du rap parexcellence,
3. De larimeriche à larime équivoquée,

Chapitre 3 : Jeux de mots, jeux de sens, images,
1. Lesfiguresderépétition (desons),
a) L'antanaclase,
b) Remotivation linguistique d'une expression,
2. Lesfiguresdesens,
a) Lasyllepse,
b) L'à-peu-près,
c) Lorsque le calembourest« filé »,
d) Le mot-valise,
3. La comparaison,
- Étude d’untexte de X Men,

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Chapitre 4 : Une technique inscrite dans l'histoire,
1. Le rap : un retour aux origines de la poésie orale,
a) La rime et le rythme,
b)Parallélisme etanaphore,
c) Quelques formesde poésie orale,
- Griots, majdoubs, folklorerégional,
- La poésietechniquedu Moyen Age,
- L'épopée,
- Les troubadours,
- Latradition orale afro américaine,
2. Héritage d'unetradition littéraire française,
a) LesGrandsRhétoriqueurs,
- Écrire sur l'écriture,
- La rime équivoquée : éclatement du langage,
- Les autres formes de rimes,
b) LesSurréalistesetl’Oulipo,
- Automatisme, poésie aléatoire,
- Desnos etlesignifiant,
- L'Oulipo,
c)BobyLapointe,

Conclusion,

Annexe : Leflow,

Glossaire,
Bibliographie,
Discographie,

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PRÉFACE

Le livre de Julien Barret est tout à fait original, et
même singulier.
On pourrait penser qu’il est particulier d’écrire sur le
rap, notamment sur le rap français: c’est à la fois vrai et
faux, dans la mesure où il peut paraître marquant de voir
se développer des travaux universitaires relatifs à de
l’extrême contemporain, alors que, simultanément, c’est
bien sur notre actualité vivante qu’il est le plus nécessaire
de réfléchir.
Julien Barret a donc décidé de prendre à
bras-lecorps ce phénomène majeur et massif du rap, aujourd’hui
en France, et il fait bien.
Mais justement, si tant d’autres l’ont fait, c’est d’un
point de vue généralement ou sociologique (le plus
fréquemment), ou spécialement musicologique (ce qui est
normal).
Or, Julien Barret a choisi un tout autre angle
d’analyse, qui n’est ni le contenu thématico-littéraire, ni la
valeur socio-commerciale, ni la composition musicale:
mais la structuration matérielle de la poésie.
Son analyse s’attache donc à la fois au texte comme
texte, c’est-à-dire comme organisation verbale formant et
reçue comme un objet susceptible de prendre corps à
réaction (du public): c’est un discours construit sur des
dispositifs lexicaux et syntaxiques précis. Et comme ces
dispositifs lexicaux et syntaxiques précis sont
essentiellement fondés sur toutes les manifestations
possibles et imaginables des faits de
répétition-variation

9

combinaison, on aboutit à un examen de ce que l’on
pourrait appeler la musicalité matérielle de ces
compositions verbales.
Où l’on retrouve, démontrée et démontée avec une
virtuosité étourdissante par Julien Barret, une longue
tradition du travail de la poésie française sur les
constructions de la rime.
Un tel livre propose de la sorte une vue nettement
distanciée de l’esthétique du rap français, en même temps
qu’un salutaire panorama des figures qui déterminent les
enjeux réels d’une des formes majeures de l’art
contemporain.

Georges Molinié,
président de laSorbonne - ParisIV.

1

0

INTRODUCTION

1
« Le peurane s'arrête pas qu'aux thèmes
Même si c'est ce que t'aimes
Danse aumoinsune fois sur de l'ego
ce seraton baptême »,
2
Busta Flex

À la fin du vingtièmesiècle estapparudansle
paysage musicalun nouveaugenre :lerap. Né
auxEtatsUnisilyaunetrentaine d’années, desinfluencesmêlées
de plusieursmusiques« noires», lerap netarde pasà
arriveren France. Ce qui le caractérise, c'estla
prééminence du texte etle caractère essentiellement
rythmique de la musique.
Aidée par une loi appliquée début1996, exigeant
que les radiosdiffusent40% de chansonsfrancophones, la
France est rapidementdevenue le deuxième pays
producteuretconsommateurderap. Aprèsavoirétéun
phénomène de mode, cette musique estdevenue l'objet
d'unbusiness. Maisc'estaussi le lieuoù s'exprimeune
parole poétique. Aumilieudesannées90, aprèsdixans
d'existence en France, on avuéclore des rimesplus
travaillées, desimagesetdes textesquitémoignaientd'une
recherchetoujoursplusmanifestesurla langue.
Enschématisant un peu, on peutétablir une
distinction entreunrap quiraconte, qui explique ouqui

1
2

Rap enverlan.
« Yeahyeahyo »,dansl’albumBusta Flex, Warner, 1998.
11

dénonce, et un rap qui, s'il n'est pas dépourvu de
revendications, se définit avant tout comme un exercice de
style (au sens oùRaymondQueneaul'entendait). C’estde
cerap-ci qu'ilva être question :unrap qu'on peutappeler
egotrip*oufreestyle*.

La banlieue brûle

Chaque année, lespectacle des voituresincendiées
danslescités« chaudes» faitlaune desjournaux
télévisés. Tandisque l’insécurité demeureunthème de
campagne majeurpourbeaucoup d'hommespolitiques, les
émissionsconsacréesà la délinquance età l'insécurité
urbainesassurentauxchaînes téléviséesla garantie de
réaliser une audience importante. Aumépris,souvent, de
l'éthique. Desmillionsde Français redécouvrentalors
chaque année «la crise desbanlieues», abasourdiset
révoltésparla multiplication desincivilitésetdes«zones
de non droit»... Dansle mêmetemps,une partie de la
jeunesse issue desclassesmoyennesetaisées- c'est-à-dire,
souvent, lesenfantsde ces spectateursindignés- a les
yeuxfixés surla banlieue, emprunteson langage,sa mode
vestimentaire,sa musique.
La banlieucomme lee -reap -stl'objetd'un
phénomène étrange etparadoxal defascination-répulsion.
Rares sontlesfoisoùleregard portésurlescitéset,
partant,surlerap qui lui estassocié, n'estpasempreintde
cette passion. Rares sontlesfoisoùlerap n'estpas
présenté comme cette musique faite parlesjeunesissusde
l’immigration etquis'apparente àunerévolte contre la
société.Bref, lerap est très souvent réduitàun phénomène
social. La banlieue estdonc devenue en France à la fois un
sujetbrûlant,un prétexte d'indignation notoire etlasource
d'unvéritable phénomène de mode.

1

2

Haarlem, le Bronx

C'estaucoursdesannées1970, danslesquartiers
pauvresdeNewYork, qu'émerge ce nouveaugenre
musical, inspiré parplusieursmusiques« noires» :reggae,
jazz,soul, funk et rythm-and-blues. En Jamaïque, dansles
années 60, les«sounds systems»* associaientdéjà DJ* et
MC's*. Un DJ jamaïquain, Kool Herc, arrive à NewYork
en 1967etmixesonreggae avec lasoul etle funk locaux.
En 1976a lieula première block party:un DJ, deux
platinesbranchéesdanslarue et un MC aumicro pour
faire danserlesgensduquartier.
Lerap a pourparticularité de mettre en avantletexte
scandésurla mélodie. Contrairementà l'usage qui prévaut
dansla chansontraditionnelle, cetexte estcomposé parle
rappeurlubien qi-même -u'on observe aujourd'huiune
tendance à la «variétisation du rap »réduisantquelques
rappeursau simplerôle d'interprètes. Lesdifférents sens
du verbe anglaisto rapévoquentaussi bien le caractère
scandé dudébit vocal que l'aspect rythmique de la
musique. Leverbesignifie à la foisbavarder, jacteret
donnerun coup sec, communiquer ouannoncer aumoyen
de coups.
Lerap ne naîtpas seul. Dèsl'origine,son émergence
se faitau sein d'un mouvementpluslarge, issude larue et
quis'inscriten opposition à la culture blanche américaine :
le hip-hop. Africa Bambaataa, fondateurde la ZuluNation
3
en 1975, estconsidéré comme le père duhip-hop .
Ethnique etpacifique, la ZuluNation prône deslois
moralescontre la drogue, l'alcool, laviolence etleracisme

3

Bien que certainsauteurs, à l'instarde Desse oud'OlivierCachin,
datentla naissance du rap aumomentdupremieralbum desLast
Poets, en 1972(cf. bibliographie :FreestyleetL’Offensive rap).
13

qui font rage dans les ghettos new-yorkais. Son objectif est
detransformerl'énergie négative desjeunesnoirsdes
ghettosen énergie positive àtraverslespratiques
culturelles. Le hip-hop englobe quatre disciplines: lerap,
leDJing*, labreakdance*etlegraffiti*, qui ont
respectivementinnové danslesdomainesde la musique,
de la danse etde la peinture. Le mouvemententraîne aussi
dans sonsillage phénomènesetattitudes: modes
vestimentaires,ticslangagiers, ensemblesde goûts...En
devenant unvéritable phénomène de mode, la culture
hiphops'est vuerécupérée commercialement. Etcertains
4
auteurs, à l'instarde Pierre-Antoine Marti ,voientlerapse
désolidariserduhip-hop auxalentoursde l'année 1997:
émerge alors unrap personnel,violent, désengagé,voire
cynique, qui n'a plusgrand chose àvoiravec les valeurs
originellesde la culture hip-hop. Notonsquesi lerap fait
partie duhip-hop, l'expression «hip-hop »,par
synecdoque, peutaussi désignerla musiquerap.

Une musique sociale ?

L'enracinement social dumouvementhip-hop en a
fait unterrain d'études rêvé pourles sociologues. Né dans
desquartiersque l’on définità partirde caractéristiques
ethniquesetgéographiques- le Bronxetlesghettosnoirs
de NewYork -,ce mouvementestplébiscité par une
frange de la population quisesentexclue desmodesde
représentation de la culture dominante. Cetancragesocial
atropsouvent sous-tendulesétudesconsacréesau rap, au
pointparfoisque celles-ci en omettaientla dimension
esthétique. Lesauteursonteu tendance à oublier un fait

4

Pierre-Antoine Marti,Rap2France. Les mots d'une rupture
identitaire, L'Harmattan,2005.
14

d'importance :le rap, avant d'être un mouvement social,
est un genre musical.
Ce qui différencie lerap desmusiquesqui l'ont
précédé,ycomprisde cellesqui l'ontinspiré, c'est
l'importance du rôle qu'il confère à la parole dansle
rapportquiunit texte etmusique etle «message »social
qu'il porte. Dupointdevue harmonique, lesparoles sont
5
scandéesetnon pluschantées: c'estleflow. La musique,
souventconçue avec deslogicielsde créationsur
ordinateur(Reason, Qbaz, etc.),se caractérise par un
tempo fortementmarqué,syncopé,sansque la mélodie en
soitabsente. Pourillustrerla prégnance du texte dansle
rap, MathiasVicheratcite le poète André Velter
6
interviewé dansl'Evénementdujeudi: « Lerap asurgi à
une époque oùla parole étaitdévalorisée auprofitde
l'image. Dansla chanson, latradition poétique -Brel,
Brassens, Ferré - était, à deraresexceptionsprès,tarie. La
musique pop participaitàunevraie dégénérescence du
langage. Lesmotsétaientdesphénomènesqui n'avaient
d'autre butque d'entrerenrésonance avec la musique et
non de donnerdu sens. Lerap arestituéun flotet une
7
énergieverbale que l'on n'attendaitplus» .
Que leraps'apparente àun message nesemble ne
faire de doute pourpersonne. Rarementl'emploi de ce
terme aura été aussi fortementconnoté. Ce «message »
sous-entendrévolte,revendicationsociale,refusdu
système. La charge écrasante dumot,son omniprésence au
sein du vocabulaire hip-hop nesont sansdoute pas
étrangèresau titre de l'un despremiers tubesderap,The

5
6

7

Voirl'annexesurleflowdanslerap françaisetaméricain.
Semaine du 30marsau5 avril2000la(« Rap,victoire des
nouveauxpoètes»).
MathiasVicherat,Pourune analysetextuelle durap français,
L’Harmattan,2001.
15

Message, de Grandmaster Flash and the Furious five
(1982). Rap fondateur et à la postérité remarquable,The
Messagea, pour ainsi dire, défini les caractéristiques d'un
rap engagé, qui dénonce un système inégalitaire et une
société pervertie par la violence.Il a marqué lesespritspar
la force deson propos, lavirulence desonstyle. Troisans
auparavantpourtant, ce que l'ons'accorde à considérer
comme le premierenregistrementofficiel derap,Rapper's
Delight,duSugarhill Gang, donnaità entendreunrap
festif etbon enfant, loin durap conscient: c'était un
egotrip*. Alorsque lesFuriousfive dénoncentles
conditionsdevie danslesghettos, les rappeursdu
Sugarhill Gang, loin dese présentercomme lesmessagers
d'unerévolte,se félicitentde leursperformances
microphoniquesetinvitentla foule à danser. En France, il
fautattendre 1986, quatre ansaprèsH.I.P. H.O.P,
l'émission culte de Sydneyconsacrée au smurf*surTF1,
pour voir sortirle premieralbum autoproduitde hip-hop :
Paname CityRappin', de DJ Dee Nasty, marqué lui-aussi
parlaveineegotrip. La naissance du rap coïncide donc
avec celle de l'egotrip,sous une forme éminemment
festive etouverte. «Lerap oscille entre la fête etla
révolte, conjuguantla danse etlesens, le moyen
d'exprimer tant sasoif devivre quesesangoisses, de
clamer son existence en mêmetempsquesa colère », écrit
8
Pierre-Antoine Marti .
Lesdeux tubesderap quesontRapper's delightet
The Messageillustrentlesdeux tendancesqui caractérisent
lerap : l'egotripetlerap conscient- deuxcatégoriesqui
recoupent, on leverra, cellesdufreestyleetdurap à
thèmes. De l'existence de cesdeux titresfondateurs, l'un,
egotrip,en 1979, l'autre,revendicatif etengagé, en 1982,

8

Pierre-Antoine Marti,Rap2France. Les mots d'une rupture
identitaire, L'Harmattan,2005.
16

quelques auteurs ont conclu à une évolution vers un rap
politique.Ornonseulementcesdeuxformesderap ont
co-existé à chaque période de l'histoire du rap, maisen
plus, aujourd'hui, c'estl'egotripquisembletriompher. En
témoigne l'album,sorti en mars2008, de Snoop Dogg, le
célèbre MC de la WestCoast, intituléEgo Trippin.
Puisque la question dumessage estcentrale dansle
rap, on peut s'yattarderquelquesinstants. Plutôtque de
répéterle motdans une acception approximative,
ensousentendant sesimplications sociales, pourquoi ne pas
revenirà la définition dumessage proposée parcertaines
théoriesde l'information etde la communication ?En
reprenantla classification des sixfonctionsdulangage
opérée parRoman Jakobson, on peutopposerla fonction
dénotative (ou référentielle) etla fonction poétique. La
première est« centréesurle message entantqu'iltransmet
une information,renvoyantlà de'extralinguistique », c'est
à dire au référent. Laseconde est« centréesurle message
entantqu'ilse définitpar sa forme etnonseulement son
9
contenud'information » .Bien qu’ellesemble plusque
jamaisà l’œuvre danslerap, cette fonction poétique est
souventomise dansla conception que l’ons’en fait
communément.
Laromancière JoySorman, elle, ne l'ometpas, qui,
10
dansDubruit,rend hommage, avecune prose poétique
enlevée, à NTM,sa passion de jeunesse. A plusieurs
reprises, l'écrivaineremeten question la prétendue
prégnance d'un messagesocial chez son groupe préféré :
« NTMn'estniun manifeste niunviatique pourla
sociologie desbanlieues. [...] Le flowexcèdetousles
discours, la langue de NTM déboule, caillasse,sourde au
ronronnementdesopinionscalibrées. La langue de NTM

9
OlivierSoutet,Linguistique, p. 109 et119.
10
JoySorman,DuBruit, Gallimard,2007.
17

est irrécupérable, big flap.»Plusloin, JoySorman finit
parposernoir surblanc l'absence detoutmessage :
« Aucun message, aucunerevendication, pasde
communication quitienne,rien à déclarer, maisde grands
panneaux sonoreséblouissants, assourdissantsAlain. »
Milon, bien quesociologue, abonde aussi en cesens
lorsqu'il affirme à proposdu rap, que « celui-ci n’a pasde
message, ouplutôt son message nerepose pas surle
contenudesensdesesmotsmais surl’effet sonore
rythmé,syncopé et versifié, effet sonore quisesuffità
lui11
même ».

Rap conscientvs.egotrip

Deux tendances se dessinent: lerap conscientetle
12
rapegotrip. Le premier transmet un contenude
signification qu'il metenvaleur, la plupartdu temps un
« message »à caractèresocial énoncésur unton
dénonciateurou revendicatif. Il informe desconditionsde
vie danslesquartiers,stigmatise lesystème en place,
générateurd'exclusion. C'estalorsle contenuqui est
déterminant,soit, entermesjakobsoniensla fonction
référentielle dumessage. A l’inverse, lerapegotrip*, ou
freestyle*s'apparente àun exercice destyle oùle chanteur
cherche à être le meilleurauniveauduflow* (lascansion),
des rimesetdescomparaisonsqu’il emploie... Leterme
egotrip,forgé auxÉtats-Unisà la fin desannées 60,
semble assezexplicite : c’est un «trip d'ego », c'est-à-dire
un délire égocentrique. Lerappeur sevante deses
performanceslyricales*. Ce qui importe, c'estla manière

11
L’Etranger dans laville. Durap augraff mural, Alain Milon, p.
79.
12
On notera que cette distinction n'a desensqu'auniveaudes textes
etnon dupointdevue de la musique ouduflow*.
18

de dire, le style du chanteur, et donc la fonction poétique
du message.
On peutaussi opposerlerap àthèmesaufreestyle.
Alorsque lerap àthèmessuit unetrame narrative,
développe,raconte, expliqueunsujetdonné,sansque le
contenu soitforcémentde naturerevendicative ou sociale
(comme danslerap dumessage), lefreestyleestmarqué
parl'absence d’unthème directeur. À l’origine, leterme
freestyledésigneune improvisation oralerimée, maisil a
progressivementprislesensderapécritaufil de la plume.
Le butici n'estpasde faire l'inventaire desmorceauxde
rap pourleurcoller une étiquette, maisde mettre en
lumière deux tendances,deuxdémarchesqui peuvent
prévaloirà l'écriture d'unrap. Soitlerappeur se meten
scène,souventface àun adversaire fictif,soitils'efface
derrière l'importance deson propos, pour servirla cause
qu'il défend. Maiscesdeux tendancespeuvent- c'est
d'ailleurs très souventle cas- coexisterau sein d'un même
album. Pourne citerque deux titresdugroupeNTM, le
message peutaussi bien êtreNick la Police,unerévolte
mâtinée de haine anti-fonctionnaire, queJe rap, qui ne dit
rien d’autre quesa genèse etla performance deses
auteurs-interprètes.
A quelquesexceptionsprès, on ne peutopposerles
rappeursegotripetles rappeursconscientscarla plupart
d'entre eux s'essaientà cesdeuxgenresavec plusoumoins
de bonheur. Pourle groupe Assassin parexemple, qui fait
figure d’exception au sein du rap françaisavecson attitude
underground*intransigeante, le message estabsolument
essentiel. Aufil de parolesmotivéespar une démarche
didactique, le chanteurRockin'Squatdénonce les
inégalitésgénéréesparlasociété capitaliste. Gestion parle
FMI desfondsdestinésauxpaysenvoie de
développement,vente d'armesauxpaysen guerre,

1

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