//img.uscri.be/pth/7aaaf787b4a37393230538a5d028bf99ded48cec
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 7,90 € Lire un extrait

Lecture en ligne + Téléchargement

Format(s) : PDF

sans DRM

Lignes perdues

De
181 pages

Des écrits qui se passent entre eux.

Publié par :
Ajouté le : 16 juin 2011
Lecture(s) : 33
EAN13 : 9782748115581
Signaler un abus

Vous aimerez aussi

Lignes perduesJean-Fran ois Lauret
Lignes perdues
AUTOBIOGRAPHIE/M MOIRES (FICTION)' manuscrit.com, 2001
ISBN: 2-7481-1559-7(pourlefichiernumØrique)
ISBN: 2-7481-1558-9(pourlelivreimprimØ)Avertissement de l Øditeur
DØcouvertparnotrerØseaudeGrandsLecteurs(libraires,revues,critiques
littØrairesetdechercheurs),cemanuscritestimprimØtelunlivre.
D Øventuellesfautesdemeurentpossibles;manuscrit.com,respectueusede
lamiseenformeadoptØeparchacundesesauteurs,conserve,àcestadedu
traitement de l ouvrage, le texte en l Øtat.
Nous remercions le lecteurde tenir compte de ce contexte.
manuscrit.com
5bis, rue de lA’ sile Popincourt
75011 Paris
TØlØphone:0148075000
TØlØcopie : 01 48 07 50 10
www.manuscrit.com
contact@manuscrit.comSAPOSITIONPRÉFÉRÉE
SapositionprØfØrØec estdedos. AudØbutj aiØtØ
surprispuisj aicompris. Ellemetourneledosquand
elle ne m’aime pas. En ce moment elle ne m aime
pas du tout. Ce n est pas grave a va lui passer j ai
l’habitude. DetoutemaniŁreelleaarrŒtØdem aimer
le jour oø je lui ai demandØ de ne pas me griffer le
dos. Nous faisions l amour les yeux dans les yeux.
Lehicc estquejeluiaiditçalorsdenotrepremiŁre
Øtreinte. Depuis elle me tourne le dos.
Jen aimeplusmanger. Avantj aimaisbien. Mais
j’Øtais gros. EnrobØ. Et grand, a sauve. Jusqu’au
moment fatidique. Celui oø ma petite amie m a
quittØ. Là il m a fallu maigrir. Mincir dirons-nous
pour faire plus gentil. Depuis je suis plus mince.
Mais je n ai pas de petite amie. Je ne sais faire la
cour à une femme qu’à table.
Hier j ai rŒvØ que je l embrassais. Cette nuit
j’ai rŒvØ qu elle Øtait enceinte. Il fallait absolu-
ment qu elleaccouche dans uneclinique d unquar-
tier qu elle ne connaissait pas, je la tenais à bout de
bras,nousavonsfinipartrouverunecliniquedansle
bonquartier. Amonavisc estunprØsage: jeneme
souviens pas l avoir pØnØtrØe. Comme "elle" c est
une amie elle va sßrement accoucher d un nouveau
prophŁte. Le quartier c Øtait un quartier juif d’une
7Lignes perdues
villeinconnue. BonnenouvellejesuisDieuoul ar-
change Gabriel.
Partager une femme avec une autre femme. Dis
comme ça c est anodin. En y rØflØchissant c est
moins innocent. Partager c est un joli mot, il est
plein de gentillesse. Mais partager une femme c est
considØrer l Œtre humain comme une marchandise.
Peut-Œtreparle-tondecannibalisme? crivezparta-
germafemmeavecuneautrefemmeettoutdevient
sexuel. Quand il s agit dans vos mots de la femme
qui dort auprŁs de vous au moment oø vous Øcrivez
ceslignesl Øvidenceestflagrante: l auteuraunpro-
blŁmesexuel. Ouqu ilvalaquitter. Ouqu’ildevine
qu ellevalequitter. Pouruneautrefemme. J aisß-
rement un problŁme sexuel.
LacourduroiLouisXIV.Jelisunlivresurlesu-
jet. Bien sßr j en rŒve. Mais rien en plus, rien en
moins. Juste une reconstitution nuiteuse de ma lec-
turesoireuse. Jenevoisdoncpasl intØrŒtauniveau
de l expression de mes phantasmes. Pas de jeune
femme poudrØe baisØe dans un quelconque couloir
poussiØreux, rien. Juste une reconstitution. Sans
doute une rØminiscence d un rØflexe scolaire. Je lis
du sØrieux, mon cerveau reste sØrieux, mon imagi-
naire dØbridØ se fait la malle dans un subconscient
cachØ dans un repli invisible. J espŁre qu il y a du
dØliredanslespagesquiviennent,jenevoispasl in-
tØrŒtdecontinuerlalecturesic estpourmeretrouver
concentrØ comme un bon ØlŁve dans mon sommeil
paradoxal. D’autant que je ne suis pas prof d his-
toire.
Ilfautqueje changemeshabitudes de rythmede
vie. Du moins que je revienne à celles que j avais
antØrieurement. Aujourd hui je rentre crevØ, je me
couche à vingt et une heure pour me rØveiller frais
8Jean-Fran ois Lauret
comme un gardon àquatre heures du matin. Au dØ-
butj aipensØqueceseraitunebonnechose,telBal-
zacdanssarobedechambrejemelŁveraipourØcrire
à la bougie. C est justement d Œtrevifquimecause
problŁme, ma mie ronfle telle une petite souris, sa
chemise de nuit laisse deviner un sein appØtissant,
une jambe ØcartØe invite à des enfouissements sau-
vages. Il faut que je change mon rythme de vie ou
Balzac va arrŒter de baiser. Voil comment l huma-
nitØ perd un grand Øcrivain : à cause de la nature
humaine à quatre heures du matin.
Se rØveiller avec un mal de cr ne à dØcorner un
b uf. Je ne suis pas sßr de l’expression, je ne me
souviens pas avoir vu un b uf avec des cornes. Se
rØveilleravecunmaldecr neàdØcorneruntaureau.
La premiŁre pensØe qui vous vient à l esprit aprŁs
avoir ØcoutØ les infos à la radio c est que le pic de
pollution annoncØ est arrivØ plus t t que prØvu. Je
croisque afaitchicdanslapensØemodernedepou-
voir attribuer une nØvralvie (c est une faute que je
laisse, le mot et l idØe sont trop beaux) à la pollu-
tion. Victimedumodernisme. Saufquej aisousles
yeux l emballage vide d une plaquette de chocolat
mangØe à la va-vite hier soir. Papier dorØ, 76 % de
cacao. Disonsquelechocolatetlapollutionçaneva
pasensemble nØvralvie: jevaisessayerlapoØsie.
DormirlafenŒtreouvertealorsqu ilfaittrŁsfroid
à l extØrieur, en soi c est plut t bon pour la santØ,
mon ex avait l habitude de dormir chauffage fermØ,
fenŒtre ouverte mais super couette en plumes super
Øpaisse. Cinquante centimŁtre d Øpaisseur. A cause
d’elle j ai dØtestØ l hiver. Froid dehors, chaud de-
dans, ma libido trŁs perturbØe l hiver venu. Je n ai
donc couchØ qu avec des frileuses qui ouvraient le
chauffageàfondàpeinelabisevenue. HØlaslaforce
del habitudeestlaplusforte,jebaiseenØtØjelisen
9Lignes perdues
hiver. LasaisondesprixlittØrairestombeàpicpour
prØparer mon abstinence sexuelle.
Sentimentd Øchecoucraintedenepasyarriver?
Il fait nuit, disons entre chien et loup. Il y a de la
neige, une neige boueuse, sale, noire. Une neige de
ville. J observe une personne sans savoir qui c est
prØcisØment, homme ou femme elle s’approche du
trottoir, elle devient moi, observe le sol et se casse
lafigure. Jepassedeceluiquitombeàceluiquiob-
serve. Celuiquiobserveestravidelevoirseplanter
comme un gag dans un film muet, celui qui tombe
reste zen,ilcontinue jusqu cequ ilyarrive. Jene
me souviens plus si il y arrive. Je dois passer une
crise de masochisme ou mon inconscient me dit-il
qu il est temps de se tirer d oø je suis ? Il est gen-
tilmoninconscient,onvoitbienqu iln estpasàma
place.
Elle est Øcrivain, elle vit sur une le dØserte dans
les tons vert foncØ, tempØrature plut t fra che, elle
porte un gros pull. Nous avons ØchangØ longtemps
unecorrespondance,nousnenousconnaissionspas.
Ellememontresonsecret: ellemangedesoranges,
uncoindesonîleestenvahid orangespressØes. Elle
est joyeuse et dØsespØrØe. Elle me confie son secret
pour que je la remplace. Une espŁce de passage de
tØmoin. Unchevalierdutemplegardantlesecretde
la rØussite littØraire. Le prix à payer ? L isolement
surune leverteoøilfaitfroid. Ellevamouriretelle
m a choisi. Jerefuse. JeprØfŁreleskiwis.
Uneimpressiondefra cheur. Commesijevenais
d entrer dans une piŁce climatisØe, aprŁs avoir tra-
versØlaruebrßlantesortantdelatempØratureidØale
de ma voiture. Cette impression tellement agrØable
quemonc ursedØballe. Respire. Jen aisansdoute
plus de fiŁvre mais je ne suis pas certain que a me
10Jean-Fran ois Lauret
fasse plaisir, je n aime pas mon travail. Il y a dix
ansj auraidØmissionnØpuisj auraicherchØailleurs.
Aujourd’hui je vais chercher sans me presser avant
de dØmissionner. Je vais surtout m abstenir de faire
dumauvaisesprit. Uneimpressiondefra cheur. J ai
fermØleradiateur. Jesuisentraindedeveniradulte.
Faire l amour en apesanteur. Sans pesanteur.
Faire l amour en lØvitation. DØcidØment mon in-
conscientaimeladifficultØ,semettreenlØvitation;
c’est dØj trŁs difficile pour moi, a exige une
concentration extrŒme, une mise en transe quasi
mystique mais bon j’y arrive ; ensuite porter la
jeunefemmeenlØvitationc esttrŁscompliquØmais
surtout Øpuisant, l’Ønergie mentale est considØrable
mais j ai de la chance dans mon malheur, la jeune
femme est lØgŁre. Ensuite lui faire l amour pen-
sez-vous a doit Œtre Øpouvantablement Øprouvant,
mais 1/ la jeune femme est dØsirable, lØgŁre et 2/
faire l amour quand vous Œtes dØj en lØvitation
avec une jolie blonde dans les bras c’est facile !
AprŁs ça je m Øtonne de me rØveiller ØpuisØ ! Mon
inconscient a dØcidØ d avoir ma peau.
La violence. ScŁne de violence. Parking vide,
porte qui se referme. Trois hommes dont moi. Le
deuxiŁme s’Øloigne, quitte la scŁne. Ambiance ma-
fieuse,lumiŁreblafarde. LetroisiŁmes approchede
moi. Il est petit, carrØ d’Øpaules. Je suis grand, en
tout cas plus grand que lui. Son œil est froid. Oeil
de faucon. Le chasseur sans Ømotion. Il s approche
et nous nous fixons. Il veut metuer. Il me le dit. Je
suis plus fort que lui. Si je rØagis je le tue. Mon rØ-
veilsonne,ilfautquejesortelechien. LepetitcarrØ
c’est mon boss. Ilesttemps dechanger d air. Il fait
moins dix dehors. Vive les chats.
11Lignes perdues
Une immense bouffØe d angoisse. Je m’en sou-
vienstellementbienquemonc urs oppresseàson
souvenir. Je venais d arrŒter une cure de Lexomil.
ProblŁmespersos. Ilfaitbeau,noussommesenPro-
vence, le ciel est balayØ par le mistral, les feuilles
dans les arbres bruissent pour accompagner une ci-
gale, elle stridule dans un olivier tout proche. De-
bout dans une immense cuisine, je me prØpare un
bol de cafØ à l amØricaine, 2/3 de cafØ 1/3 d eau, le
toutrØchauffØaumicro-ondes. Enfondlaradio,une
chanson. Findelachanson. DØsannonce. Revuede
presse. Je l adore. Je l Øcoute, je l entends et l an-
goissemonte,savoix,quelquechoseenlui. J Øteins
la radio devenue insupportable. Je ne pourrais plus
jamais l Øcouter sans penser à cet instant. Hier soir
jel aientendu. YvanLevaïvabienmercipourmoi.
Sa bouille. Toute ronde parsemØe de t ches de
rousseur. IlsetientderriŁreuneporte. DanslamŒme
piŁce que moi. Il me sourit, il n y a pas de lumiŁre
dans la piŁce oø je me trouve. La porte s ouvre je
vois la lumiŁre à l extØrieur. Il y a du bruit dehors.
Peut-Œtresuis-jeprisonnierjenesaispas. Jesaisque
l extØrieur est ennemi. Puis mes yeux s habituent
à la pØnombre et je le vois. Il sourit. Il a treize
ans. Aujourd hui il est paysan. Il n aimerait pas ce
mot;pourmoil undesplusbeauxmotsdelalangue
fran aise. Le seul qui soit nationaliste et tolØrant.
Imagine-t-on un paysan intolØrant ? Non. Violent,
raciste, abruti, xØnophobe oui ; un paysan peut Œtre
tout a mais pas intolØrant. La nature c est le refus
de l intolØrance parce qu il ne sert à rien de lutter
contre elle, il faut l accepter. Il doit prØfØrer que je
diseexploitantagricole. Jepassaissesvacancesdans
safamille,letravailneseterminaitjamais. Jenel ai
jamais revu. Ni appelØ. Il y a plus de vingt ans. Sa
s ur est ma meilleure amie. La rebelle. Dois-je en
conclurequ ilnefautjamaiss arrŒterdetravailler?
12Jean-Fran ois Lauret
Ou que j appelle sa s ur qui se cache derriŁre une
porte ?
PlongØe sous-marine. Je ne me souviens que de
ça. Pas de la plongØe sous-marine, non juste les
mots;jecroisque aaunrapportaveclesmontres.
Il y a un salon en ce moment, une exposition
de montres, de toutes formes, toutes trŁs chŁres.
J’adore les montres tout en dØtestant ce qu elles
signifient, à savoir l asservissement de l homme au
temps. J aime les montres et en mŒme temps dŁs
que jele peuxje posela mienne devant moi, àc tØ.
J’aime les chronos tout en trouvant ridicule d en
avoir un, je ne connais personne qui les utilise. Qui
abesoindesavoiraudixiŁmeprŁsoøilenest? De
plus je refuse de porter une montre dont le prix est
supØrieur au montant d un loyer, il y a trop de sdf
dans la rue. Chacun a sa morale. PlongØe sous-ma-
rine. J en ai une en ce moment. Ce qui m Ønerve
c’est que je n en ai pas envie d une autre. Je crois
que ça me frustre de ne pas avoir envie d autre
chose. Gilet pare-balles. Gilet extensible, comme
une seconde peau. Noir charbon, noir antigang.
Noir GIGN. Nous sommes plusieurs et nous allons
au devant d un danger terrible. C est presque avec
nØgligence que nous mettons ces gilets. Ils sont
tellement fins, tellement "inutiles". Nous le savons
maisnouslesmettonstoutdemŒme. Atouthasard.
Sans y croire.
Fontanelle. Pascelled unnouveaunØ,lamienne.
Saufqu elles estrefermØedepuislongtemps. Jesuis
dans un avion de ligne, je me vois de dos, comme
un plan camØra arriŁre. L’avion va se crasher, il est
en chute libre. Et je me demande si a vaut le coup
d’essayerdemeprotØger,pourquoinepasmelaisser
mourir. D arriver à avoir cette pensØe m’Ønerve. Je
13Lignes perdues
me mets en position de foetus comme mes compa-
gnonsd infortune. Etc estl quejemesouviensde
mafontanelle. Pointdefaiblesse. Danger. Siencore
jemesouvenaisdelacompagnieaØrienneçamese-
raitutile,jedoisprendrel aviondanspeudetemps.
Ce n’Øtait pas un cauchemar mais sans le nom de la
compagnie ce rŒve ne me sert à rien. La prochaine
fois je dors dix minutes de plus. Le temps de voir
dans quel avion je suis.
Lesinfosàlaradio. Uneported unaviondeligne
arrachØe à une altitude de deux cents mŁtres, il n y
a pas de victime, le steward a rØussi à s accrocher
pour ne pas Œtre aspirØ par l appel d air. RŒve prØ-
monitoireoubienai-jeunjumeaucosmiquedanscet
avion-l quiadßseposerlaquestionfondamentale:
et ma fontanelle ? La bonne nouvelle c est que j ai
un jumeau cosmique, que mes rŒves sont prØmoni-
toires. Lamauvaisec estquejeneconnaispasledit
jumeau,j espŁrequ ilnefaitpasdecauchemar. Sur-
tout avoir des rŒves prØmonitoires pour quelqu un
quejeneconnaispasjem enfous;àmoinsquecene
soit une jumelle cosmique ? Et si je passais une an-
nonce du style "vous Øtiez dans l avion j en ai rŒvØ,
vous Œtesbellericheetintelligenteappelezmoi."Si
ellemerØpond"jesuisaussicØlibataire"c estqu elle
ment sur l une de ses trois qualitØs fondamentales
sauf si elle est intelligente bien sßr.
De l extØrieur. Il fait nuit. Je suis dans une voi-
ture, côtØ passager avant. La place du mort, je re-
garde un appartement. C’est un bel appartement en
rez-de-chaussØe. Ilyad immensesfauteuilsencuir
blanc, les dossiers sont entourØs de gros nœuds en
soieblanche. Ondevineaufondducouloird autres
piŁces. Unhommeestentraindepasserunplumeau
dans la cuisine, il s agite sur un bouquet de tulipes
14Jean-Fran ois Lauret
jaunesenplastique. Jesaisqu’ilestpayØparuneso-
ciØtØpourfairelemØnage. Iln estpaschezlui. Mes-
sagedemoninconscient: c estàtontourdefairele
mØnage. JevaisembaucherunefemmedemØnage.
J ai achetØ une montre quifaitaussi alarme. Elle
estmochemaiselleestpratique. Montredevoyage.
Si je me fais braquer ce sera sans regret. Les new-
yorkaisjoggersavaientl habituded allercouriravec
un dollar sur eux. Pour les braqueurs en manque.
Moij aiachetØunemontremocheetpratique. C est
à dire japonaise. Il est temps que Sony fasse des
montres.
Elle me cherche. Belle comme Jane Fonda au
sommet de sa beautØ, amoureuse, fiŁre et douce
comme une proven ale. Nous sommes dans un
amphi universitaire. Je me cache derriŁre les siŁges
rabattables en plastique qui claquent quand on se
relŁve trop brusquement. Elle sait que je suis ici, sa
robe est dans les tons bleu jean s, un dØcolletØ en v,
rien dans sa dØmarche ne montre de l Ønervement.
Elle est calme elle va me trouver. Je suis en faute,
elle ne m en veut pas. Je ferme les yeux, je me fais
tout petit comme les enfants qui s’imaginent Œtre
invisibles s ils ferment les yeux. Je sens son ombre
sepencherversmoi,sonparfum. Savoixestdouce.
Je cours. Comme à l entra nement, souffle rØgu-
lier,noussommesdeuxsurunepistecendrØe. C’est
un copain d entra nement ; mŒme rythme, mŒme
foulØe. Je suis sur une plage, seul, je cours. Pal-
miers,noixdecocosurlesable. L’odeurdesfeuilles,
du sel. La c te indienne. Mon enfance. La mer et
lesplates-formespØtroliŁresquejen aipasconnues,
je suis parti avant. Je dØteste courir.
15Lignes perdues
Sophie C. Une Ømission de radio, son interview
de deux heures. Elle est ma jumelle, les couilles
en plus. Ce qui ne veut pas dire que je n en ai pas
physiologiquementmaisellevajusqu auboutquand
je m arrŒte au bord du vide. Moi de mon c tØ je
passe mon temps à sauter dans des gouffres enva-
hisdebrouillard,lessienssontpleinsdecielbleuet
d Øclairs. L artiste et le dilettante. J espŁre la ren-
contrer un jour entre deux nuages.
De longs manteaux noirs. Longs jusqu aux che-
villes. Desfemmes. Joliesetjeunes. Maisaussides
moins jeunes sans manteaux noirs. J apprends aux
jeunes et je fais semblant d Œtre bØotien avec celles
sans manteaux noirs.
Un bip. Difficile de dire oø je suis, l environ-
nement est flou, je crois que j aper ois la lumiŁre
du jour, peut-Œtre à travers une verriŁre. Il y a du
monde,jenedistingueaucunvisage,beaucoupd ac-
tivitØ,commeunefourmiliŁreetjefaispartiedecette
fourmiliŁre. Soudainmonoreilleseredressecomme
celle d un chien aux arrŒts. Un bip. Comme celui
que font les portes d un ascenseur dans une tour de
LaDØfenseens ouvrantàl’Øtage. Verslecentreau
fondàdroite. Jemeconcentrepourretenirlabonne
direction, je suis de bonne humeur. Mon incons-
cient me dit-il qu il a trouvØ la solution pour sortir
gagnant de la partie que je joue ? En tout cas a
commence mal, grŁve surprise des bus aujourd hui.
J avaisjustementbeaucoup dechosesàfaire enbus
aujourd hui.
Elles sont plusieurs. Des femmes aux visages
flous, sauf une que j’ai dØj croisØe cinq minutes il
y a dix ans. Elles ont toutes un point commun. Elle
Øtait responsable d un magasin de sacs italiens sur
une place chic et intime de Paris, pas trŁs loin de la
16Jean-Fran ois Lauret
grandeposte. J ØtaisrentrØpourluidemanderleprix
d’un sac que je trouvais trŁs beau. Son sourire, son
accent(jen ensuispastrŁssßr)sonportdedanseuse
m’ontfaitoublierlesac,soncolroulØ. Justelebout
d’une cicatrice, une brßlure cachØe sous le mohair.
Ilyadesfemmesquisontbellesdansl assentiment
de leurs cicatrices. Des femmes aux visages flous,
toutes avaient ØtØ brßlØes.
Des rats. Des rats qui nous posent un gros pro-
blŁme. Nouscesontlescitadins,desgensdesvilles.
Un rat en soi c est dangereux, vecteur de maladies.
Mais maintenant nous avons un problŁme auquel
nous n avions pas pensØ : de nouveaux rats ont en-
vahi nos rues : desratsà poilslongs. Nous n y pre-
nions pas garde, nous croyions croiser des chiens.
Ces rats ont le pelage long, brun ou roux avec du
blanc. De dos nous ne pouvons pas les distinguer à
cause des poils longs. Ils ressemblent à des York-
shire. Des rats dØguisØs en Yorkshire. Il va falloir
exterminerlesYorkshirespoursupprimerlesrats.
DespetitesvalisesblindØesentassØeslesunessur
les autres. Un hall immense plein de petites valises
blindØes entassØes jusqu au plafond. En fait rien ne
dit qu elles sont blindØes, ce sont des valises insub-
mersibles,indØchirables,impoussiØrables. Jenesais
pas ce qu elles contiennent et j aimerai bien le sa-
voir. Je les range les unes sur les autres. Des appa-
reils photos, elles contiennent des appareils photo.
Envie de recel ?
Une photo de Brassa . Le dos d’une femme avec
deuxpetitesfossettesaucreuxdesreins. Jemesou-
viens des siennes au mŒme endroit. La premiŁre
femme. Et si c Øtait la mŒme femme ? me suis-je
demandØ.
17Lignes perdues
Piscine digne des plus beaux palaces mŒme si je
ne vois pas vraiment autour. L eau est bleue. Au
fonduneraieimmensebougeàpeine. Jesuisentrain
deladresser, elle selaisseapprocherdepuispeu. Je
sors du bassin quand une famille arrive, le m le du
genre macho italien, il plonge avec sa petite famille
vers la raie qui ne bouge pas, tapie au fond de la
piscine. Soudainlemachosortprendreunecitrouille
quej avaisposØeaubordetsansmeprØvenirlajette
au fond du bassin, plonge et la fait rouler vers la
raie;jebouillonnederagemaistoutvatropvite. La
citrouille malmenØe se crŁve au fond du bassin, sa
chairgØlatineuses effilochedansl’eautransparente,
polluanttoutelapiscine. Jecroisquejevaisfairela
cour safemme.
Une sorte de cercueil Øgyptien en plastique. Je
suisàl intØrieur,vivantdansuneforŒtvierge. C est
une sorte de sac de couchage dans lequel je me suis
installØ ; je regarde autour de moi un serpent veni-
meux se couler le long de la coque pour essayer de
rentrer; ilrenonce. C est une invention dont je suis
fier. Un sac de couchage transportable, lØger (pas
tropenvØritØ)protecteurdesmØchantesbŒtesenmi-
lieu hostile. Mourir vivant ? La mort comme re-
fuge ?
BibliothŁque universitaire quej aibien connue il
y a des annØes. J y suis à nouveau assis à une table
devantun ouvrage dedroit. Unejeune femme s ap-
proche de moi, nous nous connaissons sans nous
conna tre tout à fait. Son visage ne m est pas in-
connu, surtoutsa silhouette, un mØlange de fragilitØ
etdØterminationdanssonport. Embrasse-moi. Nous
nous embrassons. Je me souviens maintenant, c est
mamarchandedecigarettes. Jenefumeplusetc est
moiquiluiaidemandØdem embrasser. Enmanque
de bisous ou de cigarettes ?
18