Lorand Gaspar, en question de l'errance

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Français
197 pages
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Lorand Gaspar est médecin, écrivain, photographe et traducteur francais d'origine hongroise né en 1925 en Transylvanie orientale (aujourd'hui en Roumanie). Son langage de poésie est porteur d'un paysage interne marqué par différents voyages et séjours, notamment en Palestine et en Grèce. Le passage, le mouvement gasparien, est celui d'une écriture où le protocole des ruptures n'entrave en rien le dessein d'une continuité entre mer et désert, mythe et réalité, identité et altérité.

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Date de parution 01 octobre 2010
Nombre de lectures 116
EAN13 9782296704503
Langue Français
Poids de l'ouvrage 16 Mo

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Lorand Gaspar,
en question de l’errance

Approches littéraires
Collection dirigée par Maguy Albet


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Jeanne FOUET-FAUVERNIER,La Mère du printemps, de Driss
Chraïbi. Etude pédagogique, 2008.
Émeline PIERRE,Le caractère subversif de la femme antillaise
dans un contexte (post)colonial, 2008.



Maha Ben Abdeladhim




Lorand Gaspar,
en question de l’errance






















Du mêmeauteur :


Vêtue de tes départs, Paris, L’Harmattan, « Poètes des cinq
continents », 2004.





















© L’Harmattan, 2010
5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-12531-5
EAN : 9782296125315












À ma mère qui connut le médecin et me parla du poète…

INTRODUCTION




Errants de combien loin / et quelles distances
parcourues sans jamais / jamais avoir quitté
le centre serré du silence ?

Lorand Gaspar



Les premières approches de l’œuvre de Lorand Gaspar nous
conduisent rapidement à une notion fluctuante : celle d’errance.
De chacun de ses livres surgit ce vertige du lieu, de
l'appartenance ;La Transylvanie, la Grèce, la Palestine, la
Tunisie sont si présentes, elles prennent tout sur leur passage,
mer et désert engloutissent les paysages dans une réflexion sur
la destination et l'origine. La langue d'écriture est le français qui
habille singulièrement d'autres langues,maternelles ou
d'adoption, partout diffuses dans les textes.
Lorand Gaspar ne vient d'aucun des lieux auxquels il a voué
une part non négligeable de sa vie et de ses écrits, il ne vient pas
non plus du pays dans la langue duquel il écrit, il vient de la
réunion de tous leurs imaginaires, de la tension des frontières
vécue sur le mode de l'harmonie.

Il est né en 1925 en Transylvanie orientale. La région,alors
hongroise, est annexée à la Roumanie en 1918. Pendant la
deuxième guerre mondiale, les troupes allemandes déferlent sur
la région qui tombe, en 1944, aux mains du parti nazi hongrois.
Mobilisé puis fait prisonnier et déporté, Lorand Gaspar échappe

7

aux camps de travail allemands et arrive en France en 1946,
apatride.
Cet épisode de sa vie contient en lui-même et en programme,
un itinéraire pour une errance conditionnée par la marche de
l'Histoire et du hasard. Mais l'errance chez Lorand Gaspar a
précédé le départ de la terre natale ; d'autres terres étaient déjà
venues à lui à travers leurs langues, l'enfant en connaissait
quatre :les trois parlées en Transylvanie (hongrois, roumain et
allemand) auxquelles s’était très tôt ajouté le français.
L'errance devint alors plus tard un choix, une continuation
de ce qui a été fondateur, un prolongement de « l'arrière-pays »
(Yves Bonnefoy), et les traumatismes de l'enfance, désormais
habitables. Après un long séjour au Proche-Orient traversé de
voyages en Asie et en Grèce, il s'installe à partir de1970 dans un
constant aller-retour entre Tunis et Paris.

Lorand Gaspar semble avoir convoqué dans son oeuvre et
dans sa vie divers aspects que peut prendre l'errance, des plus
évidents (voyage, exil, traversée) aux plus complexes (errance
mentale, interrogation de l'écriture comme lieu). La diversité
des genres est symptomatique de ce concept : poésie, essais,
carnets de voyages, traités d'histoire et photographies épousent
tour à tour les détours qu'emprunte la pérégrination
géographique, temporelle, scripturale, énonciative ou autre.

«Contrairement au nomadisme en flèche (découverte ou
conquête), contrairement à la situation d'exil, l'errance donne
avec la négation de tout pôle ou de toute métropole, qu'ils soient
1
liés ou non à l'action conquérante d'un voyageur» ; l'errance ne
se situe pas dans une perspective d'exotisme stéréotypé, de
vagabondage fortuit ou d'arrachement à une terre-origine, elle
est la négation de tout cela mais elle est aussi, paradoxalement,
l'aboutissement d'une exploration profonde de ces différentes
acceptions.


1
EdouardGlissant,Poétique de la relation, Paris, Gallimard, 1990,
p. 31.

8

Je rentrais chez moi et regardais la définition d'errer dans un
dictionnaire: ‘‘aller de côté et d'autre en parlant des choses’’,
‘‘qui ne se fixe pas, qui s'égare’’. Par contre, pour la définition
d'errements, cela devenait plus confus. Il y avait ‘‘s'égarer,
faire fausse route, se tromper’’ et la racine du latin médiéval
1
iterar- ‘‘voyager, aller droit son chemin ’’.

La question de l'errance est par définition insaisissable, elle
est entourée d'une nébuleuse lexicographique qu'elle accentue,
dramatise, exacerbe et exaspère, qu'elle déforme et déborde. Ce
travail se présente comme une tentative de trouver dans l’œuvre
de Lorand Gaspar un lieu acceptable pour l'errance, de cerner,
d'approcher ce qui sans cesse fuit et se transforme, ce qui
surtout se referme sur lui-même – en s’ouvrant – dans un
mouvement identitaire métapoétique. On ne prétendra pas offrir
des réponses, «le poème n'est pas une réponse à une
interrogation de l'homme ou du monde. Il ne fait que creuser,
2
aggraver le questionnement» mais dégager des pistes, quelque
route vers une probable lumière. Pour Lorand Gaspar, la parole
incarne et mime, très souvent, la quête de la lumière. Laissant
libre cours au déploiement des sens, c’est un sens qu’il
recherche, un possible déchiffrement de la vie.

L'errance est un chemin vers l'écriture, lieu ultime, unique
demeure pour le poète. En se perdant sur les routes du monde et
de la connaissance, Lorand Gaspar va vers la création, approche
la parole.

La géographie réelle, témoin de ses passages, est lourde
d'Histoire ; Lorand Gaspar ne s'est pas rendu sur des lieux
innocents: les déserts de la Judée où se croisent la perdition du
peuple juif jadis, des Palestiniens aujourd'hui, est aussi lieu des
révélations successives, territoire du Verbe. Déserts où circulent
les créatures de la marge, les nomades, les caravaniers, les fous.
Il y a ensuite la mer, Égée en particulier et ses îles, qui ne
semble pas en rupture avec le désert; elle est son symétrique,


1
Raymond Depardon,Errance, Paris, Seuil, « Points », 2000,p. 8.
2
LorandGaspar,Approche de la parole, dansSol absolu et autres
textes, Paris, Gallimard, « Poésie », 1982, p. 26.

9

son envers, sa continuation. En Grèce, ce sontles pêcheurs qui
furent les compagnons de route du poète, ces hommes sans
cesse en quête de rives. Puis la Tunisie, dans un petit village
habité, Sidi-Bou-Saïd, lieu de passage pour les peintres, les
conteurs, les écrivains.

Partout où il est allé, Lorand Gaspar a regardé le monde
comme un lieu de marche continue, empruntant la voie des
grands voyageurs, des moines, des marins, revisitant les mythes
et les récits au sillage des poètes de l'exil qui, ayant perdu une
terre, la recherchent inlassablement dans toutes les terres jusqu'à
l'effacement de la terre, jusqu'à ce qu’elle se confonde avec le
texte qui devient ainsiSol absolu.

Entre ampleur et dépouillement, les textes de Lorand Gaspar
accueillent d'autres textes, dans une hospitalité de déshérités,
créant un lieu où se côtoient plusieurs voix, plusieurs langues,
depuis les présocratiques jusqu'aux néo-helléniques en passant
par les poètes arabes antéislamiques, réceptacle des paroles
égarées dans les déserts, errantes depuis des millénaires,
déplacées par les hasards et les délires de l'Histoire et des
histoires, menacées d’oubli, proliférant dans les marges.

Lorand Gaspar recueille ce qui se groupe autour du « centre
1
serré du silence». L’itinéraire labyrinthique est la recherche
d'une issue, d'un passage vers l'essentiel, vers une lumière,
motif récurrent dans l’œuvre, solidaire d'une respiration qui
accorde les principes d'une écriture qui réfléchit à elle-même et
se réfléchit, qui sonde ses propres frontières, qui se construit sur
l'errance, ce terrain vague propice à la fondation de ce qui n'est
jamais clos, jamais définitif, jamais établi.

L’errance semble bien se prêter à un langage singulier où la
langue d'écriture et ses formes, après de longues transhumances,
sont fécondées par des limons étrangers, et en gardent certains
accents et structures qui lui donnent un nouvel éclairage, la
mettent en relief, et, de manière prismatique, renvoient l'éclat à


1
Sol absolu, dansSol absolu et autres textes, Paris,op. cit., p. 124.

1

0

ses greffes. Plus qu'hybridité, il y a créolisation, Babel qui
résonne.
Le poète s'installe dans cette errance qui garantit enfin son
statut, sa seule identité irrécusable de créateur. La dernière et
définitive, l'absolue, l'unique. Les chemins de l'errance mènent
à une construction de soi, d'une voix, d'un ethos. Attentive aux
altérités qui la traversent, aux moindres manifestations de la vie,
matérielle et immatérielle, elle tend à une universalité qui dans
une même trame chante le monde et l'homme. Éloquente jusque
dans ses expressions les plus simples, la parole de Lorand
Gaspar est lyrique par la volonté de ne pas l’être en prenant les
détours de la citation et la dissémination.
Elle emprunte à différents discours le chemin du fragment,
de l'éclat. Elle brouille la chronologie, bouscule les repères
classiques d'un temps et d'un espace se diluant indéfiniment
dans une autre expérience du quotidien, de l'urgence, de la
survie. En Lorand Gaspar cohabitent cesloyaux adversaires
(René Char) sans cesse confrontés à la souffrance des autres, à
leur exclusion, leur égarement, et autour de laquelle est scellée
leur réconciliation. Du geste du médecin qui répare, soigne, qui
allie et rassemble, qui malgré les différences et les apparences
voit « l’invariant », le noyau irréfragable, au geste du poète qui
écrit et réunit des paroles parsemées et éloignées mais si
ressemblantes, se tisse le texte, en réseau, qui articule la voix du
« Je » veuf et endeuillé, à la voix du « Tout ».

Tous les fils convergent vers un lieu, le seul habitable,
architecture de la voûte, de la cavité, de l'origine, une seule
construction : l'écriture qui parcourt le monde se perd sur les
mers et dans les déserts, erre pour se retrouver, erre pour
exister.

La quêtede l’écriture comme lieu sera constamment
sousjacente à notre lecture; elle sera ce qui subsiste après
l’épuisement de tous les lieux. L’errance est un sujet très délicat
car il touche d’abord à un aspect existentiel de l’humain et qu’il
est ensuite hautement romanesque; «l’errance, écrit Guy

1

1

Barthélémy, fait partie de ces [questions] qui ont pour elle
1
l’évidence, et contre elle une irritante indéfinition».
Ce paradoxe est celui d’un mot dont il pourrait sembler qu’il
est facile de justifier la convocation dans un discours critique
pour renvoyer à un champ sémantique assez vague rattaché à un
déplacement dont l’ancrage spatio-temporel est plus ou moins
déterminé mais qui signale par là même l’errance comme ayant
une impossibilité de définition. En termes linguistiques,
l’insuffisance de ses sèmes définitionnels autorise un important
élargissement de sa compréhension.
Notre propos cherchera donc à éviter ce piège en élaborant
des outils critiques qui ne relèvent pas de la simple induction du
reflet d’une idéologie non-contrôlée sans toutefois occulter le
versant thématique de la question qui lui donne aussi sa
richesse. Pour cela, il nous a semblé que le meilleur moyen, le
plus proche de la pensée de Gaspar, était de tenir la question de
l’errance au plus près de l’interrogation poétique: il est si
signifiant que l’errance soit, comme la poésie, si compliquée à
définir.

Aussi, dans notre étude, nous avons choisi de ne pas
cloisonner l’analyse de l’œuvre en la cantonnant à une approche
typologique ; poésie, réflexions critiques ou carnets de voyages,
Gaspar semble réunir des aspects d’écriture divergents en
apparence pour qu’ils cristallisent autour d’un même noyau
poétique :
Ce que les poètes ont à dire de la poésie, c’est la poésie et rien
d’autre. Si réponse il y a aux questions que pose l’existence du
phénomène poétique, elle ne peut-être que dans […] une sorte
2
de négation dans les analyses et les explications ,
écrit-il, ou encore :

1
GuyBarthélémy, «l’errance comme problème» dansL’Errance,
Pierre Barbéris (dir.),Elseneur, Caen, Centre de publication de
l’université de Caen, n° 7, juin 1992, p. 149.
2
LorandGaspar,Approche de la parole, Paris, Gallimard, 1978,
p. 52-53.

1

2

« Lalangue de poésie ne se laisse enfermer en aucune
catégorie […] Comprendre et ne pas comprendre, buter, briser,
se perdre. Je veux assumer toutes les contradictions et les
1
excéder . ».

Il n’est pas étonnant, dans cette perspective, de voir Lorand
Gaspar mettre dans un seul recueil, des poèmes, des partitions
musicales, des dessins, des fragments de récits personnels ou
historiques etc.

De la même manière, on ne séparera pas, dans l’étude,
l’énoncé autobiographique de l’énoncé poétique et ceci non
pour chercher ce qui, dans la vie de l’auteur, justifierait l’œuvre,
mais pour voir comment il puise dans ses expériences (et la
lecture en est une) ce qui donne à ses écrits leur littérarité,
d’autant plus que le voyage (déclinaison primaire de l’errance)
est au cœur de cet échange : c’est le proposviatiquequi donne à
l’œuvre son aspect le plus poétique :

Il y a une vie et une parole nomades, qui mènent leur brièveté
parmi les pierres […] dans les failles, dans les ruptures du
hasard, de la nécessité, comme une eau de la halte: l’énigme
du continu. Un geste, une respiration, un goût d’absence à la
2
fois connu et inconnu, une odeur d’espace .

Si l’errance semble relever de l’exclusion, marginale qu’elle
est dans la langue ou comme catégorie mentale, l’inscrire dans
la langue de poésie fonctionne comme un rempart contre
l’éclatement des langues et la « déroute de l’espace » (Braudel).
Elle transforme ce qui, dans le déplacement géographique
(forcé ou volontaire) est accidentel, passif, déceptif,
hémorragique, en un délitement intentionnel positif.

Il s’agit pour nous de dégager à partir du critère de
récurrence ce qui travaille en profondeur l’univers mental du
poète (nous prendrons soin de citer, pour illustrer les analyses,


1
Ibid., p. 11-12.
2
LorandGaspar, «Pour accompagner André Malraux», dansLa
Nouvelle Revue Française, n° 295, juillet 1977,p. 135.

1

3

des exemples tirés d’ouvrages divers de Gaspar pour illustrer le
même propos).
La permanence de certaines images, leur présence dans
l’ensemble des écrits, constitue les jalons du chemin. C’est en
suivant leur évolution tout au long de l’expérience, en essayant
de saisir à chaque fois leur signification, à tel ou tel moment de
l’itinéraire, que l’errance signifiera peut-être quelque chose, que
l’errance du sens nous conduira à un sens de l’errance, à la
reconstitution, dans l’œuvre, de l’imaginaire qui l’a forgée.
Les titres que nous employons pour la plupart des parties de
l’étude sont souvent métaphoriques (dérive, porosité,
catastrophe etc.). Ce choix n’est pas le parti pris d’une opacité
terminologique (quand bien même l’opacité serait une
technique de dévoilement du sens) mais se veut, autant que
possible, le reflet d’une réalité multiple: l’errance. Cette
approche systématique nous permettra d’assurer, sans affaiblir
la cohérence de la démonstration, le passage constant de
l’errance du champ thématique à l’outil critique.

Son double ancrage dans une
géographiepsycho-sociohistorique et dans l’espace littéraire à la fois nous a amenés à
l’intégrer dans une sphère hypéronymique interrogeant les
délimitations de ces espaces et leur perméabilité, l’errance
n’est-elle pas une notion où s’éprouventle plus les rapports à la
frontière ? Le choix de cette distribution fait partie d’une preuve
comme une autre pour démontrer la dissolution, chez Gaspar,
des cloisons qui séparent les différentes manifestations de la
parole. C’est une sorte de thématisation des outils critiques
mobilisés pour cerner la question.

Cette étude comprendra trois parties :

-Insularité

-Désorientation

-Transylvanie et Transjordanie

Dans la première, nous essaierons de voir en quoi l’insularité
peut alimenter le concept d’errance et ses implications. C’est

1

4

pour cette raison que nous la commençons par une étude
comparatiste entre la poésie de Gaspar et la poésie grecque
moderne, celle de Séférisen particulier ; cette comparaison est
essentiellement topologique, son but est de nous éclairer, au
biais de la proximité de ces deux paroles, sur ce que la situation
d’exil apporte au traitement et à l’usage de l’héritage antique (le
mythe notamment). Grâce à sa langue qui a résisté au temps, et
que Gaspar nous fait sans cesse entendre, la Grèce est demeurée
une nation, une patrie, malgré occupations et exodes. C’est à
travers cette langue, ce pont hellène, que nous irons vers
l’anabase gaspariennequi est tentative d’ancrage,
d’enracinement de la parole et qui aggrave l’errance de
l’inscrire jusque dans cet aller-retour entre la volonté de se fixer
et son impossibilité. Finalement, nous regarderons en quoi le
paysage grec, en ruinant l’arrivée à l’île, loge la parole dans une
intériorité à l’image du poreux de ses pierres, intériorité qui
l’ouvre sur le monde dans une intimité amarrée à la mer, dans
une dimension matricielle, « enraciné(e) à perte d’étendue et de
1
vue ». Cette Grèce a empreint l’écriture de Gaspar d’un
battement de la présence/absence, mémoire et dit de la perte du
lieu, elle est l’épiphanosd’un orient qui reste au centre de toute
2
direction. Égée est suivie de Judéemême si, dans la vie de
l’auteur, l’expérience judéenne est chronologiquement
antérieure aux séjours grecs.

Aussi un orient est inscrit dans « désorientation », deuxième
partie où nous montrerons que l’Orient de Gaspar est
emblématique du décalage entre la promesse des signes et la
vacuité du lieu: désert. Sur les lieux du Livre et malgré la
fascination, il n’y a aucune recherche d’une transcendance, le
désert n’est pas métaphore, symbole ou parabole de l’Écriture.
Déserts d’Arabie ou d’Afrique du Nord se confondent dans une
même poussière qui se déplace avec les lieux. Le voyage est le


1
DanielLançon, «Poétique de Lorand Gaspar à l’aube du siècle»
dansdix-neuf vingt, n° 6, Octobre 1998, p. 184.
2
Les textesÉgéeetJudéesont parus ensemble pour la première fois
dans un recueil intituléÉgéesuivi deJudée, Paris, Gallimard, 1980.

1

5

seul «livre »et implique un type de parole qui met en scène
l’errance de la parole entre assèchement et ressourcement.
Parole associée dans sa transition à l’audition du vide: le silence
chez Gaspar est le noyau de l’écriture. Nous l’avons placé au
centre de cette deuxième partie et il coïncide avec le centre de
tout notre travail. Dans «l’œuvre et la parole errante»,
Blanchot écrit :

Cette parole est essentiellement errante […] Elle ressemble à
l’écho, quand l’écho […] est le silence devenu l’espace
retentissant, le dehors de toute parole. Seulement, ici, le dehors
est vide, et l’écho répète par avance, prophétique dans
1
l’absence de temps .

Espace de la répétition, du retour du même, le désert est
l’envers de l’archipel qui duplique ses îles ; les textes de Gaspar
glissent les uns dans les autres. Cet Orient déchu de son
orientalisme et de ses prophètes est aussi espace du «proche »
où l’altérité se conjugue avec nomadisme où se fondent les
itinéraires des bédouins et des marins qui scellent la continuité
entre grécité et judéité sans que l’œuvre soit, malgré
l’esthétique de lareprise, réduite à des redites.

Dans une troisième partie c’est encore la Judée que nous
étudierons au miroir cette fois, non de l’ « Orient» grec mais de
L’Europe occidentale pour examiner pourquoi un Transylvain
fuyant les camps est arrivé de si loin pourhabiter un «
ProcheOrient »meurtri de violences. Nous rapprocherons les réalités
personnelles et historiques afin de montrer comment l’écriture
de l’errance comme indicible s’est faite dans les silences, les
blancs de l’œuvre et en quoi le montage parallèle de ces deux
tragédies a été cathartique.

Certains ouvrages de Lorand Gaspar sont plus présents que
d’autres dans l’analyse. La sélection s’est faite en fonction de ce
qui, dans chacun, nous a semblé propre à construire le mieux
cette «approche d’une approche» qu’est la question de


1
MauriceBlanchot,L’Espace LittéraireFolio, Paris, Gallimard, «
essais », 1955, p. 56.

1

6

l’errance dans son étroite contiguïté avec l’écriture de Lorand
Gaspar.

1

7
















PREMIÈREPARTIE
INSULARITÉ