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Poètes créoles du XVIIIème siècle :

De
238 pages
Alors que la poésie du XVIII° siècle se perd dans les mondanités fugitives et le rationalisme didactique, il semble que les poètes créoles redonnent souffle et vie à une littérature néoclassique de plus en plus en désaccord avec l'histoire : Parny (1753-1814), Bertin (1752-1790), originaires de l'île Bourbon, et le Guadeloupéen Léonard (1744-1793) déplacent les sources d'inspiration, développent le sentiment de la nature et de la passion. Mais, dans quelle mesure l'origine créole de ces trois poètes marque-t-elle leur vision du monde et leur travail sur la langue ? Il s'agit de redonner à ces poètes oubliés par l'histoire le statut de rénovateurs, dans le cadre de l'élégie et de l'idylle, mais aussi du poème en prose. Ce premier volume s'intéresse aux oeuvres de Parny et de Bertin.
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PRÉFACE
Les poètes créoles du XVIIIe siècle par Gwenaëlle Boucher
Alors que la poésie du dix-huitième siècle s'épuise et se meurt dans les mondanités fugitives ou le rationalisme didactique, il semble que la "créolité" redonne souffle et vie à une littérature néoclassique obsolète, de plus en plus en désaccord avec l'histoire : en effet, réveillant l'idylle, ressuscitant l'élégie, les poètes créoles des Lumières illustrent une poésie intimiste que le siècle suivant prolongera et amplifiera. En affichant une couleur locale, même fort pâle, ces insulaires ont contribué au déplacement et au décentrement des sources d'inspiration, propices au renouvellement de la littérature. Ainsi, tout comme Bernardin de Saint-Pierre ouChateaubriand qui promènent leur imagination dans les terres tropicales ou sur le continent américain, Parny (1753-1814), Bertin (1752-1790), originaires de l'îleBourbon, future île de laRéunion, et le GuadeloupéenLéonard (1744-1793) développent le sentiment de la nature et de la passion, qui constitueront les éléments fondateurs et caractéristiques du lyrisme romantique. Source de pittoresque et d'authenticité, vecteur d'inconnu, c'est bien l'exotisme qui dépayse, délasse d'un continent devenu trop vieux ou trop étroit, et qui permet de développer de nouveaux versants de la poésie, à la fois lyriques et descriptifs. Mais dans quelle mesure et de quelle manière l'origine créole de ces trois poètes influe-t-elle sur leur vision du monde et sur leur travail sur la langue ?
Dans le cadre de cette présente anthologie, il s'agit donc de présenter les textes majeurs des trois auteurs et leur influence sur la littérature française, mais aussi les ouvrages qui offrent - portrait et paysage - une vision du monde créole, rapportant des images nouvelles, créant un nouveau lexique tout à fait favorables au développement de la poésie descriptive notamment : les peintures de volcans effrayants et d'une flore prodigieuse côtoient les portraits du Créole en fainéant ou les représentations de l'esclave en "Nègre infortuné", mais aussi les observations et réflexions critiques sur le système plantationnaire et colonial : entre cliché et réalité, ces Créoles amoureux ont aussi des idées.Il s'agit de redonner à ces poètes, oubliés par l'histoire mais pourtant fondateurs de la littérature créole illustrée parLeconte deLisle ou Saint-JohnPerse, le statut de rénovateurs ou de précurseurs dans le cadre de l'élégie et de l'idylle mais aussi du poème en prose.
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Dans la deuxième moitié du dix-huitième siècle, ces poètes galants appartiennent à la société créole parisienne formée par les jeunes héritiers des familles insulaires suffisamment aisées pour supporter les frais de ces études métropolitaines que les îles ne peuvent offrir. À son retour à Bourbon, institué maître de musique auprès de la jeuneEsther Lelièvre, la futureÉléonore de ses Élégies,Parny lui-même ne dit-il pas, dans une lettre à Bertin datée du mois de janvier 1775, que l'éducation des jeunesCréoles est pour le moins négligée, abandonnée même à quelque soldat ivrogne : "On ne se doute pas dans notre île de ce que c'est que l'éducation.L'enfance est l'âge qui demande de la part des parents le plus de prudence et le plus de soin : ici l'on abandonne les enfants aux mains des esclaves ; ils prennent insensiblement les goûts et les mœurs de ceux avec qui ils vivent : aussi, à la couleur près, très souvent le maître ressemble parfaitement à l'esclave.Àsept ans, quelque soldat ivrogne leur apprend à lire, à écrire, et leur enseigne les quatre premières règles d'arithmétique : alors l'éducation est complète."
Quelques années avant la Révolution, cette sorte de colonie insulaire, ainsi formée en métropole, marque la vie mondaine de l'époque, lançant même des modes "créoles" de parler, de versifier et de plaire. Évariste de Parny, Antoine de Bertin,Nicolas-Germain Léonard mais aussi les frères Chabanon, venus de Saint-Domingue, animent ces salons mondains, illuminés par la présence des jeunes beautés au charme exotique comme la comtesse Fanny de Beauharnais accompagnée de sa nièce Joséphine, promise à une illustre destinée, ou la sœur cadette de l'Eucharis célébrée parBertin, Michelle de Sentuary, mariée au vieuxBonneuil mais poursuivie et adorée, sous le pseudonyme de Camille, parAndré Chénier, venu d'ailleurs lui aussi puisqu'il est né aux portes de l'Orient, àConstantinople.
Publiant dans les revues à la mode telles que l'Almanach des Musesou leMercure de France, ces jeunesCréoles obtiennent succès et estime dans le monde et dans les lettres.LesIdylles moralesdeLéonard en 1766, lesPoésies érotiquesde Parny en 1778,les AmoursdeBertin en 1780 font date : c'est bien le "naturel", la "sincérité" ou la "vérité" de leurs ouvrages qui se trouvent unanimement célébrés par la critique et le public et suscitent un réel engouement pour des vers dont on dit alors qu'ils sont directement issus de l'âme et vont droit au cœur.Le cadet de Tibulle, le nouveau Properce, le Gessner français : tels sont les surnoms que leurs contemporains attribuent respectivement à Parny,Bertin etLéonard, ainsi identifiés à leur modèle antique ou moderne. Pour autant, loin qu'elle ne soit purement imitative, cette poésie sous influence trouve surtout sa source dans des traumatismes personnels : amours déçues, passions trahies, regret et nostalgie.En effet, cesCréoles infortunés ont en commun, par delà leurs particularités spécifiques, une histoire personnelle
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similaire : une appartenance à deux univers différents, insulaire et métropolitain, à l'origine d'une psyché singulière, un premier amour détruit par des parents ou une marâtre qui refusent le mariage, une santé fragile, des soucis pécuniaires, une fascination partagée pour l'âge d'or, un culte voué à l'amour et à l'amitié, parfois plus durable que l'amour, une même solitude et une mélancolie profonde 1 perceptibles par delà les fastes des mondanités . Ainsi, ces parcours parallèles ou croisés produisent des résonances et des correspondances nombreuses dans les trois œuvres qui sont manifestes, par exemple, dans la thématique et la forme litanique des vers suivants :
MonEucharis est à moi dès l'aurore, Elle est à moi lorsque le jour s'enfuit ; Au crépuscule, et dans la vaste nuit, MonEucharis est à moi seul encore. ("Àun ami", livre 1)
Fondés sur la répétition incantatoire, ces jolis vers amoureux et possessifs deBertin trouvent un écho dans lepassage suivant, anaphorique, issu des Élégies de Parny :
Aimons, ma chère Éléonore ; Aimons au moment du réveil, Aimons au lever de l'Aurore, Aimons au coucher du soleil ; Durant la nuit aimons encore. ("lesSerments", livre 3)
Cette lancinante injonction à l'amour transparaît, au sein de l'œuvre de Léonard, dans une image absolument charmante, celle d'une infinité de baisers :
Donne à l'amant qui t'adore Mille baisers au matin, Le long du jour, mille encore, Mille encore à son déclin ! La nuit, brouillons-les dans l'ombre ; Il faut tant les répéter, Qu'enfin trompés par le nombre, Nous ne puissions les compter. (Romances,XVII)
Ces baisers par milliers, ces serments passionnés, ces vœux de possession réitérés soulignent la proximité lexicale et syntaxique des trois auteurs qui versifient une poésie obsessionnelle, conciliant simplicité et justesse. Entre autofiction et imitation, ces poètes créoles ont transmué en vers leurs désirs et leurs désarrois, obtenant les suffrages du public contemporain et se forgeant même une postérité littéraire. Fréquemment réimprimées, les œuvres
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des trois poètes créoles comptent en effet parmi les plus lues jusqu'au début du dix-neuvième siècle. Héritiers avoués ou dissimulés, AndréChénier, Chateaubriand, Lamartine,Vigny ou Musset composent quelques-uns de leurs plus beaux poèmes en s'inspirant abondamment de leurs prédécesseurs créoles. En reprenant une image, en imitant une disposition syntaxique, en prélevant un hémistiche ou même en pillant un vers tout entier, ils ont créé les poèmes considérés comme les plus représentatifs du lyrisme romantique.
Ainsi, "le Vallon", "leLac", parmi d'autres poèmes, s'inspirent à ce point de l'œuvre de Parny que l'on a pu affirmer que lesPoésies érotiques préfigurent lesMéditations poétiquesdeLamartine.Celui-ci n'a-t-il pas été surnommé par certains critiques, commeLéonGozlan, "SaintAlphonse de Parny" ?Attestant de l'influence profonde de ce poète sur son œuvre,Lamartine assume tout à fait cette ascendance : il lui consacre quelques pièces de vers dithyrambiques dont uneÉlégie commémorant, le 7 janvier 1815, la mort de son maître en poésie. "Je savais par cœur les élégies du chevalier de Parny, et je les sais encore", écrit, en juin 1821,Chateaubriand dans sesMémoires d'Outre-tombe; citant à plusieurs reprises les vers de son aîné dont il occupe le lit au Collège deRennes, le mémorialiste raconte qu'il écrivit à celui-ci "pour lui demander la permission de voir un poète dont les ouvrages faisaient [ses] délices".S'ensuit un portrait à la fois enthousiaste et sévère puisqu'il explique la veine voltairienne de l'œuvre deParny par une nonchalance et une paresse toute créoles : "Je trouvai un homme assez jeune encore, de très bon ton, grand, maigre, le visage marqué de petite vérole. Il me rendit ma visite ; je le présentai à mes sœurs. Il aimait peu la société et il en fut bientôt chassé par la politique : il était alors du vieux parti. Je n'ai point connu d'écrivain qui fût plus semblable à ses ouvrages : poète et créole, il ne lui fallait que le ciel de l'Inde, une fontaine, un palmier et une femme. Il redoutait le bruit, cherchait à glisser dans la vie sans être aperçu, sacrifiait tout à sa paresse, et n'était trahi dans son obscurité, que par ses plaisirs qui touchaient en passant sa lyre (…). C'est cette impossibilité de se soustraire à son indolence qui de furieux aristocrate, rendit le chevalier de Parny misérable révolutionnaire, attaquant la religion persécutée et les prêtres à l'échafaud, achetant son repos à tout prix, et prêtant à la muse qui chanta Éléonore le langage de ces lieux oùCamille 2 Desmoulins allait marchander ses amours." Malgré cette condamnation finale marquée par une grande déception, on sait que l'irrévérencieux Parny inspira le très religieuxChateaubriand jusque dans ses ouvrages anticléricaux puisque le Génie du Christianismese présente en 1802 comme une riposte aux œuvres blasphématoires et satiriques commela Guerre des Dieuxqui montre, en 1798, un combat entre lesDieux païens et lesSaints chrétiens.
De même que Chateaubriand, amoureux déçu, semble admirerParny presque malgré lui, Lamartine rend, on l'a vu, un hommage officiel à ce même
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