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Rires de l'arbre à palabre

De
108 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 0001
Lecture(s) : 164
EAN13 : 9782296286252
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Ecritures Collection

arabes

dirigée par Marc Gontard

Abdallah Zrika

Rires de l~arbre

à palabre

poèmes traduits de Farabe et présentés par Abdellatir Laâbi

Editions L'Harmattan 7. rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

Collection Ecritures Arabes Cette collection se propose d'accueillir des textes arabes de langue française, qu'ils viennent du Maghreb ou du Machrek, ainsi que des textes traduits de l'arabe. Il s'agit, avant tout, de donner aux jeunes auteurs la possibilité de s'exprimer en contournant le pouvoir des groupes d'édition pour lesquels compte surtout l'impact commercial du texte littéraire. Dans cet esprit, nous nous attacherons à découvrir de nouvelles écritures, romanesques ou poétiques, de nouveaux modes d'expression capables d'ébranler les formes sclérosées du discours littéraire dominant. Aux auteurs plus connus ou déjà célèbres, nous donnerons la place qui leur revient dans la mesure où leur renom reste étranger à toute application de recettes à succès, sommaires et démagogiques. Nous nous efforcerons enfin de faire entendre toute voix capable de transmettre une parole, une expérience, un vécu dont la force émotive excède l'écriture elle-même.
Marc Gontard

@ L'Harmattan, 1982 ISBN :2-85802-236-4

Mise au pilon de la poésie sous les rires de Farbre à palabre
par Abdellatif Laâbi

La scène se passe dans un pays du Tiers-Monde. Nous sommes dans une salle de tribunal. A la barre un jeune poète de vingt-sept ans. Présentons-le d'abord. Il s'appelle Abdallah Zrika. Né en 1953 aux Carrières Centrales à Casablanca. (Les Carrières Centrales: vous souvient-il du massacre de 1952 lorsque ce pays fortuné était encore sous Protectorat ?) Le père est mort depuis un an. Il laisse six enfants dont l'aîné est notre poète. La mère ne travaille pas comme les trois quarts des femmes de ce pays. La famille doit déménager pour habiter une cabane dans le bidonville de Ben Msik. Malgré et contre tout, l'aîné a pu faire ses études. Il est parvenu à l'Université, fait des études de sociologie (Sociologie! Comme c'est suspect pour un fils de bidonviIle). Mais tenez-vous bien, ce fils de Ben Msik se met à écrire des poèmes. Il en publie dans des journaux locaux et, en 1977, il va jusqu'à faire éditer à ses frais un recueil intitulé: Danse de la tête et de la rose. Une plaquette maigrichonne, imprimée 5

baraques! »

sur papier revêche qui n'attire pas comme convenu l'attention des critiques en place. Mais Zrika pousse l'audace plus loin: il se met à lire ses poèmes en public (il est invité par les étudiants à des semaines culturelles organisées par les facultés et où l'on fait place à la voix du poète contestataire). Comble de lèse-confort intellectuel et de lèse-ordre public, les poèmes de Zrika plaisent à la jeunesse estudiantine qui se met à les enregistrer sur cassette et à se les passer comme on se passe les enregistrements de Nas El Ghiwane ou de Chikh Imam. Alors, quelque part, dans les sphères où l'on veille sur la terrible balance des équilibres fondamentaux, une voix tonna: «Il faut la boucler à ce poète des Zrika est arrêté en 1978. Il passera ans en prison avant d'être jugé. près de deux

Et nous retombons sur nos pieds. La scène: une salle de tribunal. A la barre le même Zrika. Le représentant du Ministère public lit l'acte d'accusation. Grosso modo: atteinte aux valeurs sacrées et trouble de l'ordre public. Pièces à conviction: six poèmes dudit Zrika. De quoi parlent-ils? De la Palestine. Tell Zaâtar est comparé au bidonville casablancais de Ben Msik. Le même siège. La même saignée. La même endurance face au malheur et à toutes les félonies. Sadate va à Jérusalem et fait un pied de nez à Tell Zaâtar et à tous les Ben Msik du monde arabe. La poésie prend acte. A Amizmiz, des paysans qui défendent le droit à la terre de leurs ancêtres convoitée par les nouveaux colons se voient matraqués et emprisonnés. La poésie prend acte. La torture est dénoncée comme la plus haute atteinte à l'intégrité physique et morale de l'homme. Le représentant du Ministère public est catégori6

que. La culpabilité est établie. Et il laisse à la «largeur de vue du Tribunal» le soin d'apprécier. Mais on donne tout de même la parole à Zrika pour présenter
«

les moyens de sa défense ».

Ce dernier met en doute les capacités de critique littéraire du représentant du Ministère public. Les instruments d'analyse utilisés par l'accusation sont des armes mal dégrossies tout juste bonnes à assommer avant de «mettre en boîte» l'auteur des textes. Sa lecture des poèmes s'est faite au degré qui coïncide le plus exactement avec les articles selon lesquels la condamnation allait tomber. Il n'y avait pas maldonne, erreur d'optique, mais erreur d'époque. Zrika a dû rappeler que la Question était tout de même un phénomène du moyen âge! Il essaya vainement de faire comprendre à la Cour la double épreuve du poète dans son pays fortuné: vivre tous les manques, toutes les limites qui sont la trame de la réalité quotidienne pour un fils des masses deshéritées, souffrir d'autre part de toutes les inhibitions qui sont le résultat des atteintes incalculables à la liberté d'expression et d'opinion. Difficulté d'être poète. Difficulté de la poésie. La question n'est pas nouvelle. Mais chaque fois qu'elle se pose, elle renseigne abondamment sur l'époque, le pays, le Système. Le 24 avril 1980 à Casablanca, cette question fut tranchée de la manière suivante par les juges d'A. Zrika : Deux ans d'emprisonnement ferme - Mise au pilon des poèmes incriminés. Mais qui a jugé qui en fin de compte? Rideau.

-

Zrika ne s'était pas arrêté d'écrire Depuis son arrestation en 1978 jusqu'à le 30 septembre 1980, deux recueils de encore publiés à ce jour) ont été écrits.

en tout cas. sa libération poèmes (non Ces poèmes 7

demeurent toujours hantés par la Palestine, Tell Zaâtar et Ben Msik. Car à Ben Msik, les gens ont la Palestine au cœur. Mais cette poésie a également évolué. Contrairement à l'attente de ses geôliers, les horizons d'A. Zrika se sont élargis au contact de ce concentré saisissant de la réalité qu'est toute prison. Il pourra ainsi mieux cerner les origines et les prolongements de son drame individuel. Il pourra mettre dorénavant un nom, une qualité, une fonction sur chaque visage des multiples acteurs du drame collectif. Il pourra se mettre à l'écoute du continent Histoire, dénouer les nœuds gordiens de sa mémoire, cerner la singularité de sa voix. Une nouvelle parole est née. Et qu'on le veuille ou non, elle s'élève au-dessus du ronron et des minauderies de l'ordinaire poétique qu'on nous sert dans ce pays fortuné. Elle est brutale, hirsute, fauve, blasphématoire. On serait tenté de dire qu'elle est volontairement laide. Laide comme on trouvait laids certains tableaux de Picasso avant qu'ils ne deviennent des valeurs sûres à la bourse des objets d'art. Zrika ne s'empêtre pas de tournures gracieuses, coups de chapeau et pas de danse élégants. Il écrit comme un ours blessé. Zrika ne cherche même pas la logique en toute chose, il n'a pas le souci angoissé de la suite dans les idées. Son discours est parfois semblable à ces torrents de montagne qui se perdent brusquement dans un terrain calcaire avant de resurgir très loin, plus impétueux encore. Cette distraction apparente, ce hiatus dans la coulée viennent de la collision avec les frontières de l'indicible consenti ou imposé. Ils peuvent être appréhendés comme étant le moment où le cri atteint le diapason limite, au-delà duquel la fureur du dire peut se transformer en autodestruction. Zrika n'est pas un de ces poètes qui ont des relations ambiguës avec «la terrible page blanche ». Il n'a pas à chercher loin les ingrédients du poème. Il

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8

ne vit ni n'écrit par procuration. Il ne parle que des choses qu'il connaît: la répression ordinaire, violente ou sournoise (dans les écoles, à la porte des hôpitaux, des administrations, dans la rue), la traversée de l'univers carcéral (chronique de bord, écho des voix fraternelles). Dans cette poésie, les symboles ne sont pas des noms qu'on colle aux objets ou aux êtres, des substrats mythologiques de l'époque où les dieux se partageaient les forces et les zones d'influence dans l'Univers. Les symboles prennent forme et signification dans le vécu quotidien. Il en va de même du lexique du poète qui, avec l'approfondissement de l'expérience concrète, ne peut plus chercher ses mots dans la langue momifiée des dictionnaires. Il puise au contraire directement dans le grand livre ouvert de la vie. Zrika a pu ainsi dépasser les jeux d'écriture d'une première période pour fonder une langue qui lui est propre, son propre univers poétique. Et il n'est pas simple bien sûr. Ce n'est pas une mer de la sérénité. On a reproché par exemple à Zrika la violence de son

écriture, son

«

extrémisme ». Lui répond que cet extré-

misme vient de la position à partir de laquelle on s'exprime et cette violence de la violence incluse dans la réalité elle-même. Quant à la langue-univers de sa poésie, il faudrait pour y pénétrer et adhérer enjamber les murs de la honte qui enserrent les bidonvilles, vivre dans ce monde du besoin le plus élémentaire, de la rareté absolue et de la détresse sans paroles. Zrika se retrouve libre aujourd'hui. Libre, de cette liberté précaire, peau de chagrin fantasque qui se rétrécit ou s'élargit selon la conjoncture, le besoin des équilibres fondamentaux, les nécessités de l'image de marque à soigner. Lui est resté fidèle à la poésie, à Tell Zaâtar et à Ben Msik. Les hommes comme lui ne peuvent pas changer de veste ou de tête. Il écrit maintenant sous 9

la menace constante du pilon. Il chante ce qui ne peut être jamais détruit*. Abdellatif Laâbi

..

- des extraits de Danse de la tête et de la rose, recueil publié en 1977. - des extraits de Rires de l'arbre à palabre I et II, recueils écrits en prison de 1978à 1980et non publiés à ce jour en arabe. Quelques-uns de ces poèmes traduits par nous ont été publiés en français dans la revue Esprit et la revue Mot pour Mot.
sous le titre: Cahier de la simplicité et de la sagesse. 10

Ce choix de poèmes comporte:

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des textes écrits depuis

la libération

du poète et réunis