Virgile

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Ce volume 46 contient les oeuvres complètes de Virgile en vers et en prose, y compris l’Appendix Vergiliana. La traduction en vers est la célèbre traduction de Jacques Delille, la meilleure qui existe en français, accompagnée de son appareil critique au complet (Notes,Etudes,Variantes), numérisée spécialement pour cette édition.
La présence d'une double traduction permet d'obtenir une vision globale sur le texte latin. La traduction de référence, celle qui est conseillée à la lecture et qui contient les appareils critiques, est la traduction en vers.


Virgile, en latin Publius Vergilius Maro (né vers le 15 octobre 70 av. J.-C. à Andes, dans l'actuelle Lombardie et mort le 21 septembre 19 av. J.-C. à Brindes), est un poète latin contemporain de la fin de la République romaine et du début du règne de l'empereur Auguste.


Version 1.3
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CONTENU DE CE VOLUME
VIRGILE : ŒUVRES COMPLÈTES
LISTE DES TITRES
SOURCES
PRÉCIS HISTORIQUE ET LITTÉRAIRE SUR VIRGILE.

EN VERS
LES BUCOLIQUES. (P.F. TISSSOT)
LES GÉORGIQUES (J. DELILLE)
DISCOURS PRÉLIMINAIRE.
LIVRE 1
LIVRE 2
LIVRE 3
LIVRE 4
NOTES.
VARIANTES.
L’ÉNÉIDE (J. DELILLE)
PRÉFACE.
LIVRE I.
LIVRE II
LIVRE III
LIVRE IV
LIVRE V
LIVRE VI.
LIVRE VII
LIVRE VIII
LIVRE IX
LIVRE Χ
LIVRE XI
LIVRE XII
ÉTUDES SUR VIRGILE .
NOTES
VARIANTES
LE MOUCHERON
POÉSIES DÉTACHÉES

EN PROSE
BUCOLIQUES
ÉNÉIDE
POÉSIES DIVERSES.

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EAN13 9782918042365
Langue Français

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VIRGILE
ŒUVRES COMPLÈTES N° 46
Les l c i - e B o o k s sont des compilations d’œuvres appartenant au domaine public. Les
textes d’un même auteur sont regroupés dans un volume numérique à la mise en page
soignée, pour la plus grande commodité du lecteur.
M E N T I O N S
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ISBN : 978-2-918042-36-5
pour la version 1.x au format EPUB et sans DRM.
Historique des versions : 1.4 (12/12/2017), 1.3 (12/12/2017), 1.2 (03/03/2017), 1.2
(06/04/2016), 1.1 (27/02/2015)SOURCES
Cet eBook a été élaboré à partir des ressources suivantes sur le Web. Pour accéder à
des hyperliens cliquables pour chacune, on consultera la page générale des ressources
sur le site internet.
En Vers.
— Fac-similés : Précis Historique et Littéraire sur Virgile (Google Livres / Université de
eCalifornie), Les Bucoliques (4 ed. Tissot) (Internet Archive / Université de Toronto /
uOtttawa [Université d’Ottawa], (manque p. 292 à 296 suppléées par Google Livres /
Bibliothèque nationale de Naples)), Bribes supprimées de la préface aux Bucoliques
(Google Livres / The British Library), Discours, notes et variantes des Géorgiques
e(Internet Archive / uOttawa), Enéide (Internet Archive / uOttawa), Les Bucoliques, 3 éd.
Tissot, Le Moucheron et Poésies Détachées, (Google Livres / Université de Gand), Notes
edes Bucoliques, 3 éd. Tissot (Google Livres / The British Library)
— Site de Philippe Remacle : Le texte des Géorgiques
En Prose
—Bibliotheca Classica Selecta : Bucoliques.
—Wikisource : L’Énéide (Internet Archive : Google Livres / Université du Michigan), Les
Géorgiques (Gallica / Bibliothèque nationale de France)
— Fac-similés : Poésies Diverses (Google Livres / Bibliothèque de l'État de Bavière)

—Couverture : Œuvres de Délille, précédées d’une notice sur sa vie et ses ouvrages
par P.-F. Tissot, Furne, Tome I, 1833. University of Ottawa. Internet Archive.
—Page de titre : circa 45 av. J.C.. Musée du Capitole, Rome. Photo Alinari. Horace,
William Tuckwell, London : G. Bell & sons, 1905. (Internet Archive / MSN/ University of
California Libraries.)
Si vous estimez qu’un contenu quelconque de ce livre (texte ou image) n’a pas le droit
de s’y trouver ou n’est pas attribué correctement, veuillez le signaler par le formulaire du
site ou à : contact@lci-ebooks.com.LISTE DES TITRES
PUBLIUS VERGILIUS MARO (-70 – -19)
EN VERS
PRÉCIS HISTORIQUE ET LITTÉRAIRE SUR VIRGILE.
eLES BUCOLIQUES. (Tissot, 4 éd.)
LES GÉORGIQUES (Delille)
L’ÉNÉIDE (Delille)
LE MOUCHERON (de Valori)
POÉSIES DÉTACHÉES (de Langeac)
EN PROSE
BUCOLIQUES (Nisard)
LES GÉORGIQUES (Charpentier)
L’ÉNÉIDE (De Guerle)
POÉSIES DIVERSES (Nisard)
AUTRE
eLES BUCOLIQUES. (Tissot, 3 éd.) P A G I N A T I O N
Ce volume contient 474 300 mots et 1 404 pages
01. PRÉCIS HISTORIQUE ET LITTÉRAIRE SUR VIRGILE 42 pages
02. LES BUCOLIQUES 125 pages
03. LES GÉORGIQUES 203 pages
04. ÉNÉIDE 659 pages
05. LE MOUCHERON 15 pages
06. POÉSIES DÉTACHÉES 6 pages
07. BUCOLIQUES (Prose) 32 pages
08. LES GÉORGIQUES (Prose) 32 pages
09. ÉNÉIDE (Prose) 258 pages
10. POÉSIES DIVERSES (Prose) 48 pages
PRÉCIS HISTORIQUE ET LITTÉRAIRE
SUR VIRGILE.
par M. le Chevaler de Langeac
(La traduction des Bucoliques par Tissot a été préférée à celle de Langeac pour cette édition
numérique)
Éléments bibliographiques :
Édition originale :
Les Bucoliques en vers français, précédées de la vie du poète latin et accompagnées de
remarques sur le texte, pour compléter les œuvres de Virgile traduites par J. Delille, Paris, chez
Giguet et Michaud, Imprimeurs-Libraires, 1806.
Source de la présente édition:
Les Bucoliques en vers français, précédées d’un précis historique et littéraire sur le poète latin,
epar M. le Chevaler de Langeac, et accompagnées de remarques sur le texte, par J. Michaud, 3
édition, revue et augmentée, Paris, chez L. G.Michaud, Libraire, 1819.
42 pagesT A B L E
PRÉCIS HISTORIQUE ET LITTÉRAIRE SUR VIRGILE.
Titre suivant : LES BUCOLIQUES.PRÉCIS HISTORIQUE ET LITTÉRAIRE SUR VIRGILE.
MARTIAL a dit : Sint Mæenates, non deerunt, Flacce, Marones. « Qu’il existe des
Mécènes, nous ne manquerons pas de Virgiles. » Sans donner à Cette idée poétique, et
peut-être intéressée, plus de valeur et de confiance qu’elle n’en mérite, il est certain que
heureux concours de circonstances qui fit naître à la même époque, Auguste, Mécène,
Pollion, Varus et Virgile, servit beaucoup à développer le génie de ce grand poète, celui
de tous les auteurs qui a le plus honoré et embelli la langue latine, et dont les ouvrages,
éternels modèles du bon goût, présentent à la fois le plus de sagesse dans leur
conception, le plus d’élégance dans leur exécution, et souvent les idées les plus
morales, comme les sentiments les plus nobles et les plus touchants. Ces titres justifient
l’intérêt que doivent inspirer les moindres détails que l’on a pu recueillir sur la naissance,
la vie, les ouvrages et la destinée, de Virgile. L’histoire d’un personnage célèbre est sa
plus ressemblante image ; c’est en effet, comme le dit Plutarque, dans les particularités
les plus petites, et les plus communes de la vie et de la fortune d’un homme, que l’on
peut retrouver les causes qui ont déterminé la tournure de son esprit et le genre de ses
travaux.
On doit s’attendre que, dans un ouvrage de la nature de ce précis, quelques faits
moins certains paraîtront se mêler à des faits plus avérés ; mais une certitude
rigoureuse, après un espace de près de deux mille ans, ne peut guère exister à l’égard
d’un personnage très-illustre à la vérité dans l’histoire des lettres, mais qui n’a que
légèrement occupé l’histoire générale de son siècle. Dans le nombre des traditions, si
différentes qui nous sont parvenues sur Virgile, il semble donc, après une époque si
reculée, que l’on soit libre de choisir les plus piquantes et les plus susceptibles d’intérêt.
Celles dont on a fait usage, accréditées par des auteurs anciens ou modernes, sont
presque toutes adoptées par le célèbre Dryden, qui, devant une partie de sa gloire à une
traduction de Virgile, s’est profondément occupé de ce qui avoit rapport à son modèle.
Les événements les moins authentiques de la vie de Virgile, il faut en convenir, sont
naturellement ceux de son premier âge ; mais qui pourrait se résoudre à les retrancher
de son histoire ? Ils ont quelque chose-de moral et d’encourageant pour les lettres. Un
homme isolé, sans appui, forcé de subir les humiliations du malheur, jeté sans ressource
au milieu des passions les plus féroces et des plus grands troubles de sa patrie,
s’élevant par son génie seul-à la plus haute fortune, et, ce qui vaut mieux sans doute, à
la plus haute considération, offre certainement un spectacle qu’il ne faut pas repousser,
et sur lequel on doit, avec satisfaction, attacher ses regards. N’est-ce pas dans cette
circonstance que la fiction même, en supposant qu’elle existe, peut se placer utilement
auprès de la vérité?
Publius Virgilius Maron naquit le quinzième jour d’octobre, l’an de Rome 684, sous le
consulat de Pompée et de Crassus, dans un petit village aujourd’hui connu sous le nom
d e Petuta autrefois nommé Andes, et très-proche de Mantoue, capitale de la nouvelle
Étrurie, ville plus ancienne de trois, cents ans que Rome, au rapport même de Virgile,
suivant ces vers du dixième livre de l’Énéide ; :
Ille etiam patriis agmen cict Ocnus ab oris,
Fatidicæ Mantus et Tusci filins amnis :
Qui muros, matrisque deddit tibi, Mantua, nomen ;
Mantua dives avis, etc.
« Ocnus, le fier Ocnus, quitte aussi sa patrie.
» La prêtresse Manto, du fleuve d’Emilie,
» Eut cet enfant divin, et lui-même, dit-on,
» De sa mère, à Mantoue a donné le beau nom ;
» Mantoue, ouvrage heureux de plus d’un chef illustre, »
(DELILLE.)
Il rappelle également et constate le lieu de sa naissance dans le second livre des
Géorgiques, par ce vers touchant :
Et qualem infelix amisit Mantua compum,
« Va dans ces prés ravis à ma chère Mantoue. »
(DELILLE.)
Les historiens sont peu d’accord sur la profession du père de Virgile. Les uns
prétendent qu’il était fils d’un potier de terre ; les autres, que son père était aux gagesd’un certain Magus, messager public, qui, pour récompenser son industrie, le reçut dans
sa famille et l’adopta pour gendre. Intéressé par son beau père à l’exploitation de ses
propriétés, il en augmenta si bien la valeur, que, de sa part dans leur produit, comme
dans celai des troupeaux, et du profit de ses abeilles, il parvint à acheter des bois qui
augmentèrent son aisance. On ajoute qu’il mourut aveugle après une longue vieillesse.
D’autres assurent que son père, nommé Vergilius, était le compagnon d’un astronome
ambulant, qui se mêlait d’exercer la médecine ou plutôt l’astrologie, sciences alors
inséparables et pratiquées par un grand nombre de Grecs ; ce qui ferait conjecturer que
le père de Virgile pourrait, avoir été de cette nation : le nom de Maron autoriserait cette
idée, et permettrait de le croire issu de l’un des compagnons de Léonidas. On sait que
parmi les trois cents Spartiates qui se sacrifièrent au passage des Thermopyles, on en
compte un fort célèbre, qui portait le même nom que le père de Virgile.
Sa mère s’appelait Maïa ; elle était de famille praticienne et parente de Varus.
Devenue veuve, elle eut un autre époux, et donna bientôt à Virgile un frère appelé
Proculus. Quelques historiens assurent au contraire que Maron, père du poète, fut le
second mari de sa mère. Le seul fait sur lequel il n’y a point d’incertitude, c’est que
Virgile naquit dans un séjour ainsi que dans une condition très-obscurs ; comme si le sort
eût pris plaisir à montrer le contraste le plus frappant entre son origine presque inconnue
et l’éclat de sa renommée, que le nombre des siècles agrandit encore, loin de l’avoir
affaiblie.
On ne peut s’occuper des récits fabuleux qui nous sont parvenus sur la naissance de
Virgile, que pour faire sentir le rapport singulièrement remarquable qui existe entre
Homère et lui, comme il s’en trouve dans les sujets de leurs poèmes. Homère est né
dans l’indigence ; les parents de Virgile étaient également pauvres : l’un vit le jour au
bord d’une rivière ; l’autre, dans un fossé. Un peuplier prit racine au lieu même où Virgile
naquit, et l’on attribuait à cet arbre des vertus surnaturelles ; Hérodote nous apprend
qu’Homère eut également son peuplier qu’on visitait avec beaucoup de vénération. A ne
considérer que ces conformités, on se persuaderait, si l’on y attachait quelque croyance,
que les mêmes astres influèrent sur la naissance de l’un et de l’autre, et produisirent un
même résultat. Mais tout ce qu’il y a de vraisemblable dans ces inventions de l’antiquité,
c’est que les historiens latins crurent convenable de répéter, d’après Hérodote, ce qui
pouvait donner une apparence de merveilleux à la chronique imaginaire de leur
compatriote.
Il paraît constant que Virgile reçut une éducation soignée, et qu’il annonça de bonne
heure autant de goût pour l’étude, que d’heureuses dispositions à s’instruire. On
l’envoya, dès l’âge de douze ans, à Crémone ; il y resta jusqu’à sa seizième année. Il se
rendit alors à Milan, et ensuite à Naple, où la philosophie et les belles-lettres avaient des
écoles et des maîtres renommés. Virgile y perfectionna son instruction, et donna
beaucoup de soins à l’étude des meilleurs auteurs de la Grèce et de Rome. Le voisinage
de Marseille lui facilita la connaissance des premiers ; car cette ville déjà fameuse à
cette époque, et célèbre également aujourd’hui par son goût reconnu pour les arts et les
lettres, conservait alors toute la pureté de l’harmonieux langage de la Grèce, au milieu
des nations barbares dont elle était environnée.
La physique et les mathématiques furent en même temps les sciences favorites de
Virgile, et captivèrent principalement son application. Ce fut à ce genre d’étude qu’il dût
cette régularité de pensée, cette justesse d’expression, cet ordre enfin dans la conduite
de ses sujets, qui font le caractère particulier de son talent. Il s’attacha d’abord à la
philosophie d’Épicure, dans l’école de Scyron cité deux fois dans les Ouvrages de
Cicéron, qui fait également l’éloge de son savoir et de sa vertu.
C’est dans l’école de ce philosophe, pour qui Virgile conserva une estime et une
affection constantes, et près duquel on le verra chercher un asile dans les troubles de sa
patrie, qui commença la liaison de ce grand poète avec Varus, alors son compagnon
d’études. Le goût des vers les unissait plus étroitement encore ; on assure même que,
par une suite de son attachement pour Varus, Virgile voulut qu’il se fît honneur d’une
tragédie qu’il avait composée, et que cette complaisance de l’amitié fin la première cause
qui lui valut, dans la suite, l’utile et puissant appui, de ce protecteur.
Après que Virgile, eut terminé ses études à Naples, tout porte à croire qu’il fit un
premier voyage à Rome. Cette opinion, confirmée par nombre d’historiens, semble
approcher de la certitude par quelques vers qui seront rapportés plus bas, et que l’on a
conservés comme adressés à Scyron son ancien maître, par son élève.
Virgile, qu’attirait à Rome l’éclatante renommée de Jules César, ne jouit que peu
d’instants du grand spectacle qu’il y cherchait. Il fut bientôt témoin de l’assassinat d’un
grand homme, et des affreux désastres qui le suivirent Tous les partis, comme ceux quin’en suivaient aucun, n’éprouvèrent d’abord qu’un même sentiment, et ce fut celui de la
terreur. Les meurtriers se réfugièrent au Capitole. Les membres du sénat s’étouffèrent
aux portes en prenant la fuite ; Antoine s’échappa de sa demeure sous les habits d’un
esclave ; chaque maison fut barricadée ; et, plus tard, quand Octave, instruit de
l’événement, eut quitté l’Illyrie pour se rendre à Rome, il n’osa débarquer à Brindes, et
prit terre en secret dans un golfe ignoré de la Calabre. Chacun s’étonnait de ne pas être
poursuivi par un pouvoir dominateur ; ce qui fit dire à Cicéron, que les conjurés avaient
projeté en enfants ce qu’ils exécutèrent en hommes.
Antoine fut le premier qui jugea la situation des esprits ; il reparut avec autorité,
retrouva son caractère, et ce fut lui qui rassura Brutus. Le succès de cette audace en
augmenta l’énergie. On voulut des funérailles publiques pour César ; elles furent
ordonnées. Antoine s’empara de la tribune, fit placer auprès les restes du dictateur, et
dans les mêmes lieux où, par un même moyen, le cadavre de Lucrèce avait été le signal
de la liberté ; le cadavre de César devint le signal des plus grands troubles et de la plus
terrible oppression : La maîtresse du monde resta la proie d’une foule de chefs qui
voulaient tous y commander. Chacun, pour y parvenir, inventait les moyens les plus
révoltants. L’un abolissait les dettes et se faisait des partisans de tous les débauchés,
des prodigues et des indigents ; l’autre, pour dépouiller ses ennemis ou les perdre, se
créait un tribunal de centurions étrangers, et faisait juger à volonté les Romains, par des :
Gaulois, des Àchéens et des Crétois. Rome alors devint l’habitacle de tous les crimes ;
elle fut l’arène où combattirent toutes les passions les plus affreuses, et où se réunirent,
dans leurs fureurs, les intérêts les plus opposés. On vit le neveu de Jules, son héritier,
son fils adoptif, courtiser Brutus, servir sa cause, le combattre, et commander ensuite
qu’on jetât sa tête au pied de la statue de César. On vit Antoine, au lieu d’unir sa
vengeance à celle d’Octave, le repousser par avarice, le poursuivre par des satires
injurieuses, l’accuser d’assassinat, et se joindre à lui, par les soins de Lépide, pour se
baigner tous trois dans le sang le plus précieux. Les murs de Rome furent couverts de
proclamations horribles et de proclamations généreuses : les unes promettaient de l’or
au dénonciateur d’un proscrit ; les autres, au nom chéri du jeune Pompée, promettaient
une double récompense à tout protecteur d’un citoyen. C’est en vain que le plus noble
courage voulut désintéresser la barbarie ; l’ingratitude s’unit à la férocité. Nul obstacle ne
doit arrêter les triumvirs dans leurs projets de meurtre ; et, pour se le prouver l’un à
l’autre, ils s’enchaînent par le plus cruel échange de victimes : Lépide sacrifie son frère ;
Antoine son oncle ; Octave, son tuteur, et, pour comble d’horreur, il accorde la mort de
Cicéron, que depuis deux ans il appelait son père.
De si terribles événements devaient hâter pour Virgile les leçons de l’expérience, et
lui commander la circonspection ; mais elle n’arrive qu’avec l’âge. L’admiration et la
reconnaissance parlèrent seules à son âme en faveur de Cicéron. Ce fut alors que Virgile
publia cette pastorale intitulée le Moucheron, allégorie touchante qu’il offrit aux mânes du
plus vertueux et du plus éloquent des Romains, et par laquelle il semblait inviter Octave à
élever au moins un monument à ce grand orateur, dont il avait tant de fois imploré les
conseils et tant de fois obtenu l’appui. Virgile, dans ce petit poème, représente un berger
que le sommeil a surpris au bord d’un marais. Il est réveillé par l’aiguillon d’un insecte
qu’il écrase dans un premier mouvement. Il reconnaît alors que, sans le service du
moucheron, il aurait péri de là piqûre d’un serpent qu’il aperçoit à ses côtés ; il le tue, et
dans ses justes regrets de la mort involontaire de son protecteur, il se fait un devoir de lui
élever un tombeau.
On a prétendu que cette pièce n’était pas de Virgile, parce que son style n’a pas le
charme de celui de ses autres pastorales. Mais quel auteur a paru toujours égal, et n’a
pas montré quelque faiblesse dans le début de son jeune âge, et même dans les
productions de sa vieillesse ? Le sublime chantre d’Énée a donc pu, d’après la loi
commune, s’annoncer, comme le dit ; Martial, par un ouvrage d’une poésie même un peu
rude :
Protinùs Italiam concepit, et arma virumque,
Qui modò vix Culicem fleverat ore rudi.
Le talent poétique de Virgile n’a pas besoin d’une preuve de plus ; mais on a trop de
satisfaction à retrouver un témoignage honorable de sa reconnaissance et de son
courage, pour chercher à le contester. C’est à ceux qui élèveront quelque doute à ce
sujet, que l’on pourra présenter encore l’autorité de Martial. On osera leur dire avec ce
poète : « Recevez avec affection, parmi les ouvrages de Virgile, son intéressant
Moucheron. »Actipe facundi Culicem, studiose, Maronis.
Cette pièce eut heureusement le sort de tous les premiers ouvrages d’un jeune
poète ; elle fut sans doute ignorée d’Octave, et ne fit pas grande sensation dans Rome.
Perdu dans cette ville immense, Virgile n’avait que de faibles secours à espérer des
Muses. Les ressources du barreau qu’il suivait, n’existaient plus à cette époque funeste
où il n’y avait de lois que celles de la violence et de la force. Il paraît que Virgile, encore
jeune, entraîné par les désordres de Rome, et recherchant les plaisirs de son âge, qui,
suivant sa propre expression, acri gaudet equo, « se plaît à l’exercice violent du cheval, »
trouva le moyen de se lier avec le chef des équipages d’Octave ; et que, pour mieux
satisfaire ses goûts, il prit du service dans cette partie de la maison du triumvir. Ce fut
alors que les Crotoniates ayant fait hommage à César d’un jeune poulain de la plus
grande beauté, Virgile annonça que l’espérance de force et de légèreté qu’il donnait
serait trompeuse. Sa prédiction s’étant réalisée, on augmenta son traitement, au nom du
triumvir, d’une double ration de pain. Le même genre de récompense lui fut accordé de
nouveau, pour avoir prévu la vitesse que l’on reconnut dans la suite à des chiens
d’Espagne nouvellement arrivés de ce pays, et offerts comme un présent rare à Octave.
De pareilles décisions, ce léger succès dans des objets de si peu d’importance, firent
plus de bruit que les vers déjà publiée du jeune poète, et acquirent une sorte de
réputation à Virgile. Ce n’est pas la seule fois que d’heureux effets naquirent de petites
causes ; et cette histoire n’a rien de plus étonnant que celle des pies-grièches qui firent
la haute fortune du jeune Cadenet, sous Louis XIII ;
M. de Voltaire, cependant, s’indigne de ce récit, qu’il traite de fable injurieuse,
quoiqu’il soit répété par le plus grand nombre des historien de Virgile. « Je ne sais par
quelle fatalité, dit-il, la mémoire des grands hommes est presque toujours déshonorée
par des contes insipides » A l’en croire, on insulte Virgile ; on ose en faire une espèce, de
maquignon ; comme si le vénérable Homère n’avait pas été mendiant Démosthènes
forgeron, et qu’Abdalonyme n’eût pas été jardinier avant d’être fait roi de Sidon par
Alexandre! C’est assurément une grande autorité que celle de M. de Voltaire ; mais il
semble qu’il devait, plus que personne, n’attacher de prix qu’au mérite personnel, et
qu’en faisant de pareils reproches, l’auteur du commentaire sur Corneille, pouvait leur
trouver une réponse satisfaisante dans ces beaux vers qu’il ne devait pas oublier :
Un pur hasard sans nous règle notre naissance ;
Mais comme le mérite est en notre puissance,
La honte du destin qu’on voit mal assorti,
Fait d’autant plus d’honneur quand on en est sorti.
(CORNEILLE.)
Quoi qu’il en soit, il paraît qu’Octave, convaincu de la science de Virgile sur la race
des animaux, s’imagina qu’il pouvait avoir d’égales notions sur l’origine des hommes.
Cette opinion doit peu surprendre, en reconnaissant que les Romains étaient le plus
ignorant de tous les peuples sur ce qui concerne les causes naturelles. Le jeune poète
fut donc jugé digne d’être présenté au maître de Rome comme un physicien très-habile.
Octave avait la faiblesse de ne pouvoir oublier les satires et les lettres injurieuses
d’Antoine, dans lesquelles il lui avait reproché la bassesse de son origine, faisant entrer,
à ce que dit Suétone, un cordier, un copiste et un boulanger dans la liste de ses
ancêtres. Ce fut dans l’espérance d’éclaircir ses doutes qu’il fit appeler Virgile, et lui
demanda s’il savait qui il était, et quelle puissance il avait pour assurer le bonheur des
hommes ? « Je sais lui dit Virgile, que tu es César, et que ta puissance égale celle des
dieux immortels.—Je te veux du bien, lui dit le triumvir, et si tu m’éclaires sur la vérité
que je veux connaître, je prendrai soin de ta fortune. » Virgile protesta de sa soumission.
« Les uns pensent, reprit César, que je suis fils d’Octave, les autres publient qu’un autre
père m’a donné le jour : éclaircis mes doutes. » Virgile, étonné par le sérieux d’une
question si positive et si bizarre, répondit en souriant : « Je dirai franchement ce que je
pense, mais je souhaiterais que la permission m’en fût accordée. » César l’assura par
serment qu’il ne s’offenserait d’aucune de ses réponses, et qu’au contraire, de quelque
nature qu’elle fût, il ne sortirait pas de sa présence sans recevoir un témoignage de sa
libéralité. Virgile alors se crut autorisé à jouer un rôle auquel il se voyait forcé par la
circonstance. Il se mit à contempler attentivement le visage du triumvir, et lui dit, en
affectant la gravité la plus naturelle : « Il est aisé, noble César, au philosophe comme au
mathématicien, de connaître la race des animaux ; mais celui qui prétendrait, à la seule
inspection, deviner celle des hommes, ne serait qu’un imposteur. En réfléchissant
toutefois sur vos habitudes, elles me suggèrent une opinion, bien hasardée sans doute,mais qui conviendrait à la profession que l’on pourrait supposer à votre père. » César,
piqué par une curiosité plus vive, le pressa de la satisfaire. « Autant que mes conjectures
l’autorisent, lui dit enfin Virgile, j’oserais vous croire le fils d’un boulanger. » Octave
étonné cherchait en lui-même comment une pareille origine pouvait être la sienne, et
toujours frappé des sarcasmes d’Antoine, il crut ce propos analogue aux bruits injurieux
qu’il avait répandus. Virgile continuant son discours, rendit son interprétation moins
inquiétante. « Voici, dit-il, ce qui fonde mon opinion : je me suis permis tour à tour sur la
race de vos chevaux et des chiens de vos équipages, des prédictions que le temps a
justifiées ; Octave, alors maître de Rome, ne m’a fait donner chaque fois, pour toute
récompense, qu’un surcroît de rations de pain : n’est-ce pas ainsi qu’un boulanger
dispenserait ses faveurs? » Cette plaisanterie, dont plus d’un souverain aurait pu
s’offenser, eut le bonheur de réussir auprès d’Octave, soit que ce fût de sa part une
preuve de bon esprit, non seulement parce qu’elle dissipa son inquiétude. « A l’avenir, lui
dit César avec bonté, tu reconnaîtras à mes dons qu’ils ne sont pas ceux de l’artisan dont
tu me fais descendre, mais du magnanime héritier de César. » L’effet suivit la promesse :
dès ce moment il le combla de marques d’estime, pourvut à ses besoins, et le
recommanda particulièrement à Pollion, lieutenant des provinces où se trouvaient les
modestes possessions de sa famille.
Virgile, entouré des protecteurs que lui procura naturellement la faveur d’Octave,
honoré de l’amitié de Mécène, de Varus, de Pollion et de Gallus, se trouva sans
inquiétude du côté de la fortune, et se livra, plus que jamais, au commerce des Muses. Il
abandonna le barreau malgré ses succès dans plusieurs causes, et s’occupa quelques
temps de l’idée brillante et hardie de composer un poëme sur les guerres civiles de
Rome ; mais on a lieu de croire qu’après quelques essais, il recula devant la difficulté de
concilier, avec une poésie harmonieuse, la rudesse et l’âpreté des vieux noms romains
{1}et de leurs alliés . Il pensa ce que Boileau disait de l’effroyable Woerden et de son
horrible Wurtz :
Et qui peut sans frémir aborder Woerden ?
Wurtz.... Ah ! quel nom, grand roi, quel Hector que ce Wurtz !
C’est à ce projet de poëme que Virgile fait allusion dans les vers de sa sixième
pastorale, où il prétend que, pour le détourner de son entreprise ; Apollon le tira par
l’oreille, et l’avertit de sa faiblesse :
Cùm canerem reges et prælia, Cynthius aurem
Vellit et admonuit.....
« J’ai voulu des héros célébrer les hauts faits ;
» Mais me tirant l’oreille et me parlant en maître :
» Reprends, me dit Phébus, un ton simple et champêtre. »
Les beautés naturelles et la grâce des idylles de Théocrite firent encore plus
d’impression sur Virgile que l’avertissement d’Apollon. Il eut la généreuse ambition de
rivaliser avec le chantre de Sicile, et d’enrichir les lettres romaines d’un nouveau genre
de poésie. Il reprit en effet celui de la pastorale. Différents essais de cette nature,
anciennement publiés, et surtout deux idylles déjà couronnées d’un brillant succès, le
confirmèrent dans cette résolution. Il est infiniment probable que la première de ces
compositions fut le morceau plein de sentiment, de passion et de poésie, connu sous le
n o m d’Alexis. On présume qu’il avait paru l’an 709 de Rome, quelque temps avant
l’assassinat de César, époque à laquelle le jeune Virgile avait vingt-cinq ans. On regarde
comme la seconde, la dispute des deux bergers qui prennent Palémon pour juge.
Après ces deux pastorales, on place au troisième rang, dans l’ordre chronologique,
l’admirable poëme intitulé Silène, et que l’on peut regarder comme un hymne sublime,
quoi qu’en dise Fontenelle qui ose mettre au-dessus de ce chef-d’œuvre l’imitation
{2}bizarre qu’en a faite Némésien . On assure que cet admirable tableau de la philosophie
d’Épicure, enrichi des plus aimables fictions de la mythologie, fut récité en public, au
théâtre, par la célèbre comédienne Cythéris, qui se distinguait surtout par un organe
enchanteur et par la justesse de sa déclamation.
[C’est à sa voix mélodieuse que Virgile fait allusion par ces expressions de sa
dixième pastorale :
. . . . . . Quea legat ipsa Lycoria
Carmina sunt dicenda. . . . . .]
Servius atteste que Cicéron, présent au récit de cet admirable poëme, et charmé d’yServius atteste que Cicéron, présent au récit de cet admirable poëme, et charmé d’y
retrouver la doctrine et la poésie de Lucrèce, s’écria, dans son enthousiasme : magnas
spes altéra Ronuz, « second espoir de Rome l’immortelle ; » rapprochement aujourd’hui
plus, glorieux pour Lucrèce qu’il ne le fut alors pour Virgile. On aime à voir que ce grand
epoëte a consacré sa reconnaissance d’un, éloge aussi flatteur dans le 12 chant de
l’Énéide, en appliquant cette expression au jeune Ascagne.
Il parait que Virgile, après l’audience dont il sortit comblé des bontés d’Octave,
s’occupa de chercher un sujet qui pût entretenir la faveur dont il avait des preuves pour le
moment et l’espérance pour l’avenir. Il saisit un fait historique, cité par Dion Cassius. Cet
écrivain rapporte que, l’an de Rome 712, les triumvirs Antoine, Octave et Lépide,
élevèrent dans le Forum un temple qu’ils consacrèrent à Jules César, qu’ils promenèrent
solennellement sa statue et celle de Vénus dans le Cirque, qu’ils ordonnèrent que des
prières seraient adressées au dictateur à la nouvelle de chaque victoire, et qu’ils lui
décernèrent les honneurs divins. Cette apothéose fit naître à Virgile l’idée de sa
cinquième pastorale. Il y met en scène deux bergers qui déplorent la fin prématurée de
Daphnis, enlevé par une mort cruelle, crudeli funere. Les troupeaux partagent leur
douleur et refusent leur nourriture ; les bêtes sauvages gémissent de cette perte, les
campagnes la pleurent ; Apollon et Palès abandonnent les plaines, les nymphes versent
des larmes autour de son corps, et Vénus elle-même se livre à des plaintes amères :
Cùm, complexa sui corpus miserabile nati,
Atque deos, atque astra vocal crudelia mater.
« Quand, auprès de son fils, une mère éperdue
» Le couvrait de baisers, le serrait dans ses bras,
» Et reprochait aux dieux son barbare trépas. »
Cette mère, que représente Virgile, ne peut être que Vénus. Cette opinion s’appuie
d’un passage des Métamorphoses d’Ovide, où l’on retrouve, au sujet de la mort de
César, et les mêmes images et la même douleur de la déesse.
Tùm verò Cytherea manu percussit utrâque
Pectus et Æneaden molitur condere nube.
« Vénus à coups pressé » outrage ses appas ;
» Elle veut, dans l’effroi d’un si cruel trépas,
» Envelopper César d’un nuage céleste. »
(ST.-ANGE.)
La seconde partie de cette pastorale est consacrée par le poète à une scène de joie
et de triomphe, qui contraste admirablement avec le ton lugubre du premier tableau.
On y voit Daphnis admis dans l’Olympe ; le plaisir, une allégresse universelle, rendent
à la terre sa parure et ses fleurs ; les montagnes retentissent d’heureux concerts, les
animaux sauvages perdent leur férocité, des autels s’élèvent, et le nouveau dieu reçoit
des sacrifices solennels, comme ceux que l’on offre à Cérès et à Bacchus.
Octave, adopté par César, partageait avec lui les hommages rendus à sa mémoire, et
le triumvir dut naturellement se charger de la reconnaissance du nouveau dieu.
A côté de ses productions achevées et de la poésie la plus brillante, Virgile, occupé
de plaire à son protecteur, ne négligeait point de placer des vers de circonstances, et qui
augmentent de prix par leur juste à-propos.
Un distique de cette nature fit naître une scène plaisante, qui servit d’autant mieux la
gloire de son auteur, qu’elle naquit de sa modestie, et que l’événement fit applaudir à la
douce vengeance qu’il lira d’un poète médiocre, qui nous serait sans doute inconnu,
sans l’audace de ses prétentions et de sa jalousie contre Virgile.
Pendant les fêtes qu’Octave donnait au peuple, autant par politique que par
magnificence, et que l’intempérie du ciel contrariait fréquemment, ces deux vers parurent
attachés à la porte de son palais :
Nocte pluit totâ, redeunt spectacula manè :
Divisum imperium cum Jove Cæsar habet.
« Les vents, la foudre, les tempêtes,
Grondent la nuit, cessent le jour,
» César et Jupiter semblent, durant nos fêtes,
» Se partager le monde, et régner tour a tour.
Le triumvir voulut connaître l’auteur de cette ingénieuse flatterie. Bathylle profita du
silence de Virgile, et, s’emparant de ce léger succès, il en reçut la récompense. Pourconfondre le plagiaire, Virgile fit placer au même endroit ce vers accusateur :
Hos ego versiculos feci, tulit alter honores.
« J’ai fait ces vers, un imposteur,
» Sans le mérite en a l’honneur. »
Il y ajouta le commencement du vers suivant, répété quatre fois :
Sic Vos non vobis...…
« Ainsi...... »
Bathylle, invité d’en achever le sens, ne put y parvenir, et Virgile alors se fit connaître,
en le terminant de cette manière :
Sic vos non vobis nidificatis, aves ;
Sic vos non vobis vellera fertis, oves ;
Sic vos non vobis mellificatis, apes ;
Sic vos non vobis fertis aratra, boves.
« Ainsi le jeune oiseau couve pour l’oiseleur,
» Ainsi pour le berger l’agneau porte sa laine,
» Ainsi l’abeille en vain moissonne chaque fleur,
» Ainsi pour le fermier le taureau fend la plaine. »
Bathylle devint la fable de Rome, et Virgile vit augmenter pour lui la faveur de la cour
et l’estime de son maître. Il en avait besoin, et sut l’employer d’une manière aussi
favorable à sa famille, que généreuse, mais inutile, pour les malheureux habitants du
village qui l’avait vu naître.
Quand le sort des armes eut terminé la lutte courageuse des partisans de la
république, la mort de Brutus et de Cassius semblait avoir mis fin à la guerre civile ; mais
elle n’avait effectivement cessé que dans les plaines de Philippe. On la vit renaître
partout et sur tous les points de la république, après la victoire d’Antoine et d’Octave. Les
vétérans qui la procurèrent aux triumvirs se livrèrent à une licence effrénée, et remplirent
de vols et de brigandages tous les lieux où ils se répandirent. Il fallait supporter leurs
excès, dans l’impossibilité de fournir aux récompenses illusoires qui, depuis longtemps,
leur étaient promises. Antoine, sans s’occuper de leur tenir parole, n’avait songé qu’à se
mettre en possession des riches provinces d’Orient, qu’il avait exigées dans le partage
de l’empire ; il s’était éloigné de l’Italie et de ses troubles. Lépide se livrait avec
insouciance à une mollesse stupide ; Octave restait seul pour apaiser la fermentation
d’une soldatesque avide et impérieuse. Pressé par des cris séditieux, on le voyait un jour
se décider à mettre les soldats en possession des terres qu’on leur avait donné le droit
d’exiger ; mais bientôt il se trouvait arrêté dans sa résolution par les intrigues de Lucius
et de Fulvie, qui lui prêtaient la volonté d’accroître sa puissance en usurpant à lui seul le
mérite de cette récompense. Ces deux personnages turbulents l’accusaient tour à tour
d’un retard coupable et d’une précipitation calculée par son ambition. L’embarras
d’Octave était extrême. Il ne se passait aucun jour sans que les soldats ne se portassent
à des violences, et ne fissent quelques insultes à leurs officiers ; enfin il reçut de l’armée
une députation de centurions, qui le décida, par la nature de leurs remontrances, à
l’accomplissement du traité fait avec les vétérans avant la dernière, campagne.
Les biens confisqués sur tant de Romains ne suffisaient pas pour acquitter
l’engagement des triumvirs. Octave s’empara des trésors de tous les temples de Rome et
des environs ; ce fut trop peu de ces dépouilles sacrilèges, on y joignit la propriété des
citoyens. Ce fut alors qu’une foule immense de familles, plus ou moins opulentes, et que
les habitants de différentes provinces, furent, dans vingt-cinq grandes villes, et dans les
villages voisins, expulsés de leurs demeures, chassés de leurs possessions, proscrits de
leurs territoires, et forcés de tout céder à une troupe barbare de vieux soldats. Le frère
d’Antoine, Lucius, qui avait d’abord exigé l’exécution de ces mesures cruelles, se déclara
bientôt le protecteur des malheureux que l’on chassait de leur patrimoine, et se mit à la
tête de ces hommes dépouillés, auxquels Octave était odieux. Les citoyens expulsés de
leur demeures, se croyant soutenus par un chef aussi puissant, commencèrent par
massacrer tous les vétérans, on les tuait, par les fenêtres, à coups de pierres, de flèches,
et de mille débris dont s’emparait le désespoir. Octave autorisa ses soldats à se
maintenir par la force ; et, pour se venger, ils remplirent à leur tour les provinces de
meurtres et d’incendies.
Le bruit de ces calamités vint effrayer Virgile ; il craignit d’en voir atteints son père et
sa famille, et qu’ils ne fussent, comme tant d’autres, chassés de leurs possessions àAndès. Il s’occupa de leur assurer une retraite, et la demanda, pour eux, à son ami
Scyron, en lui adressant de Rome, les vers suivants :
AD VILLAM SCYRONIS.
Villula, quæ Scyronis eras, et pauper agelle,
Verùm illi domino, tu quoque divitiæ ;
Me tibi, et hos unà mecum, et quos semper amavi,
Si quid de patrià tristius audiero,
Commendo, in primisque patrem ; tu nunc eris illi
Mantua quod fuerat, quodque Cremona priùs.

« Petite ferme de Scyron,
» Toi, dont le champ borné lui tient lien de richesse,
» D’un maître et d’un ami j’invoque le doux nom ;
» Garde un asile à ma tristesse !
» Trop loin de mes foyers, je tremble chaque jour;
» Je frémis du récit qui me fera connaître
» Que ma famille aura fui sans retour
» Le toit chéri qui m’a vu naître
» Petite ferme de mon maître,
» Que ton enceinte alors et ton site écarté,
» Que ton utile obscurité,
» Dérobe aux yeux tout ce que j’aime :
» A mon père avant tout accorde sûreté,
» C’est te livrer plus que moi-même !
» Au milieu de ses biens, réduit à l’abandon,
» Cache-lui tous les maux dont le sort l’environne ;
» Si tu remplis mes voeux, domaine de Scyron,
» Tu me seras plus cher que Mantoue et Crémone. »
Les craintes de Virgile ne tardèrent pas à se réaliser. Un nombre infini de citadins et
de cultivateurs, jeunes, vieillards femmes, enfans, arrivèrent en foule à Rome, et
remplirent le Forum et les temples, qu’ils faisaient retentir de leurs lamentations. Les
habitans de Mantoue se trouvaient de ce nombre, sans autre motif que d’être voisins de
Crémone, comme l’exprime ce vers de la neuvième Pastorale, Mantua vœ misera
nimiùm vicina Cremonœ ! et le vieux père de Virgile partageait leur malheur.
Si, dans une oppression générale, on peut remarquer une injustice partielle, on
trouvera plus criante encore celle dont cette ville était particulièrement la victime.
Crémone était une colonie gauloise, établie en Italie avant l’expédition d’Annibal :
pendant la guerre longue et sanglante que les triumvirs avaient soutenue, dix-huit autres
colonies avaient refusé les recrues et l’argent qu’on leur demandait, en exposant leur
extrême pauvreté, et les habitants de Crémone et des environs avaient librement donné
un double contingent de l’un et de l’autre. Virgile, en intercédant pour sa famille, essaya
de faire valoir le zèle et le dévouement de ses compatriotes, et d’unir leur cause à la
sienne. Il s’adressa vainement à Varus, à Mécène, à Gallus. L’entière exemption de son
pays fut impossible. Il ne put obtenir que la restitution de son patrimoine ; et dans la
position embarrassante où la violence des soldats plaçait Octave, il ne fallait pas moins
que la bienveillance personnelle qu’il accordait à Virgile, pour le soustraire à une mesure
commune ; encore verra-t-on bientôt comment le triumvir était libre dans sa bienfaisance.
Virgile lui présenta son père, et quitta Rome pour le reconduire à Mantoue, et jouir du
bonheur de le rétablir lui-même dans sa modeste propriété. Ce fut pour témoigner sa
reconnaissance à César, que Virgile composa la touchante pastorale de Tityre. On y voit
deux bergers, dont l’un gémit sur les malheurs du temps et la dévastation apportée par
les soldats au sein des campagnes de Mantoue, tandis que l’autre, heureux d’avoir
conservé ses troupeaux, ses champs et sa tranquillité, promet d’honorer comme un dieu
son puissant bienfaiteur.
Mais les transports et la joie de Virgile ne furent pas de longue durée. Dès qu’il se
présenta pour remettre son père en possession de son bien, il en fut violemment
repoussé par l’usurpateur. Hœc mea sunt, lui dit-il, comme il le rapporte lui-même,
veteres migrate coloni.
« Éloignez-vous des champs cultivés par vos pères ;
» Tous ces biens sont à moi.....
Et Virgile eût infailliblement péri sous les coups du centurion Arius, qu’il trouva dans laEt Virgile eût infailliblement péri sous les coups du centurion Arius, qu’il trouva dans la
demeure paternelle, s’il ne se fût soustrait à sa fureur par la fuite, et en se précipitant à la
nage dans le Mincio.
Triste et découragé par ce contre-temps inattendu, et par ce mépris des ordres
d’Octave, Virgile revint à Rome et résolut d’y faire entendre de nouveau ses plaintes. Ce
fut pendant ce voyage qu’il composa cette pastorale, qu’il a placée la neuvième ; elle
semble avoir été faite à la hâte, de plusieurs fragments réunis de différents poèmes et de
quelques imitations de Théocrite. On y trouve cependant une suite de vers très-soignés
et composés avec trop d’art pour n’être pas remarqués. C’est le morceau poétique où il
conseille aux bergers de ne plus s’arrêter aux anciennes constellations qu’ils avaient
coutume de consulter, mais de fixer leurs regards sur un astre plus éclatant, l’étoile de
César. Virgile y fait une flatteuse allusion à la comète qui parut pendant sept jours après
la mort du dictateur, et que le vulgaire avait crue l’âme de Jules, admise dans l’Olympe,
et changée par Venus en étoile resplendissante ; événement qu’Octave eut soin de
consacrer par un monument en l’honneur de César, en ordonnant de mettre une étoile
sur la tête de sa statue, qu’il fit placer dans le Forum. Cette forme heureuse qu’employa
Virgile pour intéresser Octave à l’exécution de ses premiers ordres, eut le succès qu’il en
espérait. Le centurion Arius fut pourvu de la dépouille d’un autre proscrit, et le chantre de
César eut la satisfaction de voir son père une seconde fois réintégré dans son petit
domaine.
La reconnaissance rendait plus que jamais Virgile ingénieux à saisir toutes les
circonstances qui pouvaient développer le sentiment noble et vif dont il était animé. C’est
au désir de le manifester de plus en plus, que l’on doit le poëme, si riche en images,
connu sous le nom d’Horoscope, que les uns intitulent Pollion, les autres Drusus, et
qu’un mûr examen doit faire croire inspiré par la naissance du jeune Marcellus, adopté
depuis par Auguste. Un mot sur les circonstances et l’époque précise de l’an de Rome
714 où cette pièce parut, ne pourra laisser aucun doute sur l’heureux enfant qui dut en
être le sujet, comme il fut l’espoir de Rome.
La guerre étoit au moment de se rallumer entre Octave et Antoine, par les intrigues et
l’esprit fougueux de Fulvie, son épouse. Animé de sa fureur, le triumvir trompé accourait
d’Orient, et venait fondre sur l’Italie. Coccéius, ami commun de ces terribles rivaux,
entreprit de les réconcilier. Pollion se chargea des intérêts d’Antoine, Mécène eut la
confiance d’Octave. La mort de Fulvie aplanit les obstacles, et la sœur de César,
Octavie, devenue veuve à la même époque de son époux Marcellus, fut le gage de cette
réunion. Son mariage avec Antoine assura donc la paix entre deux puissants triumvirs
dont les divisions étaient sur le point de déchirer le monde. Cet arrangement fit naître une
joie universelle. Il fut célébré dans les années par des acclamations et des fêtes qui
durèrent un jour et une nuit. Octavie, en renonçant au veuvage et au deuil de son premier
époux, lui devait l’espérance d’être bientôt mère. Les oracles des Sibylles avaient prédit
que vers ce temps il devait naître un enfant qui gouvernerait le monde et lui donnerait
une paix inaltérable. En appliquant la fiction ingénieuse de Virgile au rejeton de
Marcellus, on voit que le poëte a su flatter à la fois les deux chefs de l’état, Octavie,
épouse de l’un et sœur de l’autre, et Pollion lui-même, dont cet heureux événement
honorait le consulat Tous les partis se réunirent alors pour applaudir aux prédictions de
Virgile, et répétèrent avec lui que cet enfant désiré ferait le bonheur de la terre, qu’il
chasserait à jamais la fraude et la violence, et qu’à sa voix on verrait descendre du ciel
un nouvel âge d’or. L’héritier des deux triumvirs, en réunissant leur double pouvoir, était
le seul enfant qui dût permettre une pareille espérance ; et le début du poëme Sicetides
Musœ! que Virgile avait emprunté mot pour mot d’une pièce composée par Octave, sur
les beautés champêtres et les volcans de la Sicile, doit encore donner quelque
vraisemblance à cette opinion.
La paix, née de cette union, rendit la faveur d’Octave à Pollion, qui jusqu’alors s’était
montré le fidèle partisan d’Antoine. L’heureux conciliateur, déjà revêtu de la dignité
consulaire, fut chargé de marcher contre les Dalmates, et les subjugua. Horace, que
Virgile avait introduit chez Mécène, célébra ce triomphe de leur ami commun, que
l’estime universelle reconnaissait pour un des plus illustres et des plus savants
personnages de Rome :
Cui laurus æternos honores
Dalmatico peperit triumpho.
« Oracle du Sénat, intrépide guerrier,
» Le Dalmate vaincu chante votre victoire ;
» Et la main de la Gloire
» Sur voue noble front ceint un triple laurier, »(DARU.)
Pollion joignait en effet à la gloire des armes les titres d’historien, de poëte et
d’orateur :
Audire magnos jam videor duces
Non indecoro pulvere sordidos
Et cuncta terrarum subacta,
Præter atrocem animum Catonis.
« Vous parlez, et j’entends les trompettes bruyantes
Je crois voir les coursiers fuir les armes brillantes
Des mourants, des vaincus j’entends déjà les cris ;
Je vois nos chefs couverts d’une poudre honorable,
Et Caton indomptable
Reste libre au milieu de l’univers soumis, »
(DARU.)
Paulùm severæ Musa tragœdia
Desit theatria : mox, ubi publicas
Res ordinaris, grande munus
Cecropio repetes cothurno.
« Souffrez que pour un temps la grave Melpomène,
» Par ses accents plaintifs n’afflige plus la scène.
De l’état déchiré racontez le malheur ;
Et bientôt ranimant votre veine fertile,
Au cothurne d’Eschyle,
Par de nouveaux succès, vous rendrez sa splendeur. »
(DARU.)
Ces beaux vers d’Horace, heureusement reproduits dans notre langue par M. Daru,
éveillèrent l’émulation de Virgile, et ne lui permirent pas de garder le silence sur le plus
éclairé de ses protecteurs et celui qui l’avait surtout engagé à s’attacher à la poésie
pastorale. Sans lutter avec Horace, en traitant particulièrement comme lui le même sujet,
Virgile en profita pour composer la dédicace qu’il fit à Pollion de la pièce admirable imitée
de Théocrite, et qui porte le nom des Enchantements. Virgile avait déjà présenté
quelques fleurs à son illustre ami, dans sa troisième pastorale ; mais dans cette nouvelle
production, on le voit se complaire à lui prodiguer tous les genres d’éloges qu’il méritait.
Ce morceau, quoique très-court, est plein de chaleur et de sensibilité : c’est le cri d’un
cœur fortement ému. Si l’on reconnaît qu’il suffit à Virgile de couronner d’un nom chéri le
monument qu’il vient d’élever pour l’amitié, on sent aussi que de pareils vers, quoiqu’en
petit nombre, suffisent également à la gloire de Pollion.
Pénétré de la justesse de ses conseils, Virgile ne songea plus qu’à s’occuper
sérieusement à les suivre. Il avait réparé les désastres de sa fortune et de celle de sa
famille ; il avait l’avantage, en célébrant ses bienfaiteurs, d’avoir gagné la faveur et
l’affection de tous ceux dont l’amitié était un titre aux honneurs et à la richesse. Dans cet
heureux loisir, il employa trois années à revoir et à perfectionner ses pastorales. Il leur
donna le nom d’Églogues, mot dérivé du grec, et qui se rapporte au mot latin eligere,
choisir ; ce qui indique le choix sévère qu’il fit de ses poésies dans un plus grand
nombre. Il les rassembla dans l’ordre où nous les possédons aujourd’hui, et plaça, par
une juste convenance, au commencement de son recueil, la touchante églogue de Tityre.
Le devoir assignait ce rang au premier tribut de reconnaissance que le génie du berger
de Mantoue avait payé à la puissance protectrice ; mais il voulut que cet ensemble de
chefs-d’œuvre fut terminé par un pur hommage à l’amitié. Dans son églogue de Silène, il
avait nommé Varus et célébré les talents de Gallus, qu’il y représente errant sur les rives
du Permesse, conduit par une Muse sur les montagnes d’Aonie, où la cour d’Apollon se
lève à son aspect, et commande à Linus de lui remettre la flûte harmonieuse du vieillard
d’Ascra ; mais il voulut que son cher Gallus eût les derniers chants de sa Muse
champêtre et ses accents les plus passionnés.
Âgé pour lors de trente-quatre ans, Virgile se retira sous le beau ciel de Naples. Ce fut
dans cette retraite et tranquille et riante, qu’il conçut le plan de ses inimitables
Géorgiques. Il avait entrepris ce travail aux instantes prières de Mécène, par un noble
motif de bien public, et pour concourir à la prospérité de son pays. Les fureurs de la
guerre civile et sa longue durée avaient semé partout la désolation ; l’Italie était
dépeuplée, les campagnes dépouillées et sans culture ; la famine était la suite d’un étatsi déplorable. Le plus sage, le plus habile des ministres d’Auguste, Mécène, résolut de
réveiller de sa profonde léthargie l’esprit agricole, d’introduire le goût de la culture, et de
ramener les grands à l’utile plaisir des expériences rurales. L’entreprise était difficile ; ce
n’était plus le temps où les Romains chérissaient la simplicité des mœurs : on sait qu’à
cette époque reculée, les plus illustres personnages se faisaient honneur de l’étymologie
de leurs noms, qui, la plupart, désignaient quelque production des champs. Fabius devait
son origine à la fève (faba) ; Lentulus au mot de lentille (lenticula) ; Cicéron aux pois
chiches (cicer) ; et la noble famille Junienne n’avait le nom de Bubulcus (bouvier), que
par le goût et le succès d’un de ses aïeux à élever de nombreux troupeaux. Plus ces
temps étaient changés, plus il fallait d’art et de soins pour les faire renaître : et quels
moyens étaient plus convenables pour cet effet, que de revêtir les noms de l’agriculture
et l’image de ses travaux, des charmes séduisants de la poésie! Virgile répondit
complètement à l’attente et de Mécène et d’Octave. Le succès devint tel qu’il fut
consacré par un monument public, où l’on put lire cette inscription avec justice :
Rediit cultus agris.
Pouvait-on moins attendre d’un poème rempli de beautés supérieures, plein
d’imagination et de jugement, production d’un génie élevé, qui avait atteint toute sa
vigueur et sa maturité, et qui, pendant sept ans, ne s’était pas lassé de polir et de
perfectionner son incomparable ouvrage.
Ce chef-d’œuvre de la langue latine, et qui a le bonheur particulier d’avoir, même
dans sa traduction, produit un chef-d’œuvre de la langue française, parut sous les
auspices de Mécène. Il fut dédié à ce grand ministre, près duquel, dans aucun siècle, ni
dans aucun pays, les Muses ne trouvèrent un appui plus constant et plus généreux. Sans
être un écrivain du premier ordre, il n’exista jamais de juge plus éclairé des vrais talents.
Le goût naturel qu’il éprouvait pour eux ne fut pas la seule cause des faveurs et de la
protection qu’ils obtinrent de Mécène : en introduisant à la cour d’Octave ces poètes
illustres qu’il s’empressa d’y présenter, il avait une idée plus sérieuse et plus profonde
que celle de jouir du seul agrément de leur société. Il voulait, par les charmes et la
douceur de leur commerce, tempérer le caractère violent et féroce de son maître, et
fonder sa gloire pour l’avenir.
Quelle idée, en effet, aurions-nous d’Octave, si Virgile, Horace, et tant d’historiens et
de poëtes ne l’avaient pas honorablement célébré, et ne nous eussent rangés du parti
qu’ils avaient eux-mêmes embrassé. C’est à ce plan calculé de son favori, qu’Octave, si
généralement admiré aujourd’hui, dut par la suite l’élégance de son goût, ses talents
littéraires, son instruction et la noblesse de ses manières. Il fut plus redevable encore à
l’austère franchise de son ministre, et sut reconnaître au moins son attachement par une
confiance sans bornes, et par l’espèce d’empire qu’il accordait sur lui-même et sur ses
passions à Mécène. Les historiens en font connaître un exemple mémorable ; ils
rapportent qu’Octave, assis sur son tribunal et se livrant à son penchant sanguinaire,
était sur le point de condamner à mort plusieurs de ses victimes ; que Mécène, ne
pouvant l’aborder à cause de la foule, lui jeta ses tablettes, avec ces mots écrits de sa
main : Surge, carnifex ! « lève-toi, bourreau! » et que le triumvir les ayant lus, sortit cette
fois sans condamner personne.
Qui pourrait croire qu’un personnage d’un caractère aussi noble, et qui jouissait
auprès d’Octave d’une pareille liberté d’opinions et de conseils, eût souffert la honteuse
complaisance et la basse flatterie dont quelques historiens ont accusé Virgile à propos
de ses Géorgiques ? Il ont prétendu que le quatrième livre de ce poëme, depuis le milieu
jusqu’à la fin, était rempli des éloges de son ami Cornélius Gallus, et que ces vers
avaient été supprimés et remplacés par l’épisode d’Aristée, lorsque le gouverneur
d’Égypte se fut donné la mort, après avoir mérité la disgrâce d’Octave. Est-il une
supposition plus invraisemblable et plus absurde sous tous les rapports? L’épisode
d’Aristée est tellement lié à l’éducation des abeilles, qu’il est impossible de penser qu’il
ne soit pas né de la nature du sujet, et qu’il n’ait pas toujours fait un ensemble complet
dans le plan de l’ouvrage ? Est-il probable que Virgile, cité pour avoir toujours une
mesure exquise, ait assez peu connu les règles de la décence, pour consacrer aux
louanges de Gallus une partie si considérable d’un poëme dédié à Mécène ; quand il ne
place qu’un petit nombre de vers pour ce protecteur, et pour un ami qui lui avait donné
l’idée de ce travail? Pouvait-il se permettre, dans une pareille circonstance, de donner à
Mécène un rôle secondaire, et de présenter Gallus comme un personnage principal?
Croyons qu’une pareille suppression n’a jamais eu lieu : Octave ne l’eût pas désirée,
Mécène ne l’eût pas permise ; il ne l’eût soufferte, ni pour lui, ni pour son maître, ni pour
Virgile lui-même. Il est constant d’ailleurs que César fut très-affligé de la mort de Gallus.On sait que lorsqu’il fut condamné par le sénat, ce fut, comme le rapporte Suétone,
malgré la volonté de l’empereur qui prit sa défense, et que par conséquent il était loin de
poursuivre sa mémoire avec assez d’acharnement pour lui envier les honneurs de
quelques louanges. Ce fait serait encore moins possible, si l’on en croyait un agréable
traducteur de Gallus qui, pour, augmenter le petit nombre de pièces que l’on a
conservées de ce poëte, lui attribue des vers sur la mort de Virgile. Il est malheureux
pour l’exactitude de M. le marquis de Pezai, que le chantre de Lycoris infidèle ait survécu
de sept années à la fin déplorable du gouverneur d’Égypte. Virgile pleura son ami
coupable ; il ne brisa point un monument qui n’avait point existé, et ne démentit jamais,
par une lâcheté de courtisan, l’idée qu’Horace nous a donnée de ses mœurs et de son
âme, lorsqu’il nous le fiait connaître par ces expressions touchantes :
. . . . . . . . . Animae, quales neque candidiores
Terra tulit......
et qu’il le nomme, à si juste titre, le cœur par excellence, le meilleur des hommes,
Optimus Virgilius.
Enfin, la valeur d’Agrippa, et surtout l’inaltérable fortune d’Octave, le délivrèrent, à la
bataille d’Actium, de l’inquiétante rivalité d’Antoine. Le calme régnait en Italie, l’empire
n’avait qu’un maître ; et, ce qu’on voit rarement, son immense pouvoir avait changé tout
à coup et perfectionné son caractère. Hypocrite une année sous le nom de César, douze
ans cruel sous le nom d’Octave, le nouvel empereur commença, sous le nom d’Auguste,
cette heureuse et longue période de quarante années, pendant lesquelles il fit oublier ses
crimes, donna la paix au monde, fut environné de gloire, et mérita que son siècle devînt
immortel en prenant son nom. Ce fut cette même année que Virgile conçut le plan de son
admira-poëme et commença l’Énéide. Il est difficile de ne pas reconnaître une double
intention dans la manière dont il a traité son sujet : celle de raffermir les Romains dans
leur antique religion, et de les amener à maintenir le nouveau gouvernement dans la
famille de César. On peut donc, avec raison, considérer ce poëme comme un ouvrage
absolument politique. On ne s’étonnera plus alors de voir Auguste et Mécène prodiguer à
Virgile les plus continuels encouragements. Ils sentirent que la poésie n’est plus un art
frivole, quand un génie puissant parle son langage ; et le souverain et le ministre
formèrent avec leur poëte un nouveau mais plus heureux triumvirat en faveur de la
monarchie.
Virgile, en s’unissant par une si noble alliance avec son maître, son bienfaiteur et son
ami, ne trahissait point l’intérêt de sa patrie. Le pouvoir était dans les mains d’Auguste, il
y était depuis long-temps ; c’est parce qu’il y fut chancelant et partagé, que l’Italie avait
tant souffert. Désirer que ce pouvoir devînt plus ferme et plus stable, n’était plus servir
l’usurpation, ni concourir à changer la forme de l’état : elle était fixée par les événements.
La force des circonstances appelait nécessairement un seul homme à gouverner : une
révolution nouvelle aurait livré l’empire à quelqu’autre tyran moins facile et moins
indulgent que ne l’était Auguste à cette époque. Ce fut donc pour servir ses intérêts, et
l’on peut dire ceux des Romains, que Virgile entreprit son poëme, dont le but et
l’exécution sont également favorables à sa gloire.
Il est convenable, avant tout, d’observer la marche de Virgile dans le plan qu’il a suivi,
et qui ne fut pas moins tracé par la Muse de l’histoire que par celle de l’Épopée. Pour
justifier son entreprise et loi concilier l’esprit des Romains, il fait d’abord usage de leurs
idées religieuses et d’anciennes prophéties qui leur promettaient l’empire de l’univers. Il
unit ces espérances au système de leur origine, qu’il fait remonter aux Troyens. Il montre
Enée appelé en Italie par l’ordre du ciel. C’est la nuit même que Troie est réduite en
cendres, que le héros reçoit l’ordre d’aller bâtir une ville en Italie et d’y porter ses dieux.
Les ombres d’Hector et de Créuse sont les interprètes de cette volonté ; Cassandre,
avant ce temps, a souvent prédit cette destinée :
Et sæpè Hesperiam, sapè Itala regna vocare
« Et les champs d’Italas et les bords d’Hespérie. »
(DELILLE.)
Apollon lui rend le même oracle ; et Virgile est d’autant plus adroit dans cette
circonstance, qu’il traduit littéralement Homère, et qu’Apollon ne répète en faveur des
Troyens que la prédiction flatteuse déjà faite par Neptune dans l’Illiade :
. . . . . . Antiquam exquirite matrem.
Hic domus Ænea cunctis dominabitur oris
Et nati natorom, et qui nascentur ab illis.
« Troyens, c’est au berceau de vos premiers parents
» Que je promets un terme à vos destins errants.
» Allez, et recherchez la terre paternelle :
» Là naîtra de vainqueurs d’une race nouvelle ;
» Là régneront Enée et ses derniers neveux,
» Et les fils de ses fils, et ceux qui naîtront d’eux. »
(DELILLE.)
Cette promesse lui est plus expressément confirmée par ses dieux pénates :
Est locus, Hesperiam Graii cognomine dicunt ;
Terra antiqua, potens armis atque ubere glebæ ;
OEnotrii coluere viri : nunc fama minores
Italiam dixisse, ducis de nomine gentem :
Hæ nobis propriæ sedes......
« Il est des bords fameux que l’on nomme Hespérie,
» Qu’autrefois ont peuplé des enfants d’Œnotrie,
» Riche et paissant empire. Italus, nous dit-on,
» Augmenta sa splendeur et lui donna son nom :
» Où fut votre berceau, sera votre puissance. »
(DELILLE.)
Il part ; c’est Vénus elle-même qui le dirige dans sa course :
Matre deâ monstrante viam.
L’ombre de son père lui renouvelle ce même ordre à Carthage :
Me patrie Anchisæ, quoties humentibns umbris
Nox operit terras, quoties astra ignea surgunt,
Admonet in sommis, et turbida terret imago.
« Anchise, dès que l’ombre enveloppe les cieux,
» Terrible et menaçant, se présente à mes yeux. »
(DELILLE.)
Et bientôt le maître des dieux même lui déclare sa volonté par son messager céleste :
Ascaniom snrgentem et spes hæredis lüli
Respice, cui regnum Italiæ Romanaque tellus
Debentur.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Qui t’arrête?
» De ta postérité pourquoi trahir l’espoir?
» Pourquoi trahir un fils sur qui déjà se fonde
» Le sort de l’Italie et l’empire du monde. »
(DELILLE.)
Ce n’est pas seulement par la volonté des dieux que Virgile fait régner Auguste sur
l’Italie ; il prouve que tous les droits que les hommes reconnaissent, sont réunis dans
super-tonne. Il doit recueillir l’héritage de Dardanus et de Jasius :
. . . . . . Hìnc Dardanus ortus
Iasiusque pater.
« Là, du grand Dardanus la race a pris naissance. ».
(DELILLE.)
Il a le droit de conquête :
. . . . . Infrac tos, adverse Marte, Latinos
Defecisse videt.
« Il a vu des Latine les soldats dispersés. »
(DELILLE.)Il a celui d’un traité :
Audiat hæc genitor, qui fœdera fulmine sancit :
Tango aras ; medios ignés et numina testor ;
Nulla dies pacem hanc Italis nec fœdera rumpet.
Talibus inter se firmabant fœdera dictis,
Conspectu in medio procerum.
» Par ces feux solennels où je plonge ma main,
» Comme vous j’y consens, comme vous je le jure ;
» Qu’il m’entende, ce Dieu qui punit le parjure,
» Plutôt que mes sujets, attaquant les Troyens,
» Osent rompre la paix et briser nos liens.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
» Tels ces deux souverains entourés de leur cour,
» Par de communs serments s’engageaient tour à tour. »
(DELILLE.)
Enfin, il a le droit que lui donne le mariage qui l’unît à l’héritière unique du monarque
des Latins. Depuis Enée jusqu’à Romulus, une suite continuelle de rois à dû conserver le
même titre à leurs descendants. Ce n’est que sous leur empire que les Romains doivent
trouver la gloire et le bonheur ; le seul rejeton de cette race antique et royale a reparu
dans César,
Julius, a magno demissum nomen lülo.
« Jules prendra son nom du fils de Votre Énée »
(DELILLE.)
Auguste est le digne héritier de César ; c’est par lui seul que doivent se réaliser les
promesses des dieux, et si les Romains veulent devenir les maîtres du monde, ils
doivent reconnaître le nouveau pouvoir sous lequel s’accompliront ces glorieux oracles
révélés par Jupiter même à Vénus, et qu’elle a fait connaître à son fils :
. . . . . . Veniet lustris labcntibus ætas,
Cùm domus Assaraci Phtiam, clarasque Mycenas
Servitio premeta victis dominabitur Argis.
« Un jour, un jour viendra qu’en tous lieux triomphant,
» A la superbe Argos, à la fière Mycènes,
» Le sang d’Assaracus imposera des chaînes,
» Et les fils des vaincus, tout-puissants à leur tour,
» Aux enfants des vainqueurs commanderont un jour. »
(DELILLE.)
Il est aisé de concevoir combien le plan d’un pareil ouvrage répondait aux vues de
Mécène et de son maître, et dans quelle faveur il dut élever leur poëte auprès d’eux.
Virgile avait donc à peine achevé le premier chant de l’Énéide, quand il eut part à une
des affaires les plus importantes que l’on eût jamais traitée depuis la perte de la liberté
romaine.
Soit que l’empereur fût rassasié de gloire, ou qu’il redoutât le sort de son
prédécesseur, soit qu’il voulût se donner dans l’esprit du peuple le mérite d’une
généreuse modération, ou qu’enfin il cherchât seulement à connaître l’opinion de Rome
et celle de ses amis, Auguste mit en question s’il conserverait le souverain pouvoir, ou
s’il rétablirait la République.
Agrippa, vaillant guerrier, mais peu courtisan et privé de toutes conceptions
politiques, opina pour le dernier parti. Mécène, dont les yeux pénétrants avaient étudié
les plus secrets replis de l’âme de son maître, et qui jugeait mieux les intérêts présents
de Rome, soutint l’avis contraire par un discours très-éloquent. Auguste se trouvait alors
dans la même position où Cromwel se plaça depuis ; mais il ne se laissa pas envelopper,
comme lui, dans le piège de sa propre dissimulation. Pour décider l’avis partagé de son
conseil, il n’hésita pas d’appeler celui qui s’occupait d’un poëme si favorable aux intérêts
de sa puissance. Virgile eut donc à prononcer entre le gendre de César et son favori, et
ce fut dans ces termes qu’il développa son opinion :
« Le passage du gouvernement populaire à un gouvernement absolu, a eu jusqu’à
présent de funestes conséquences, parce que la haine du peuple et l’injustice du princesont en cette circonstance une cause nécessaire de craintes et d’appréhensions
réciproques. Mais si le peuple connaissait un homme dont la justice inspirât la confiance
générale, il serait de l’avantage de tous qu’un tel personnage voulût accepter le
souverain pouvoir. Si vous avez donc la y volonté de continuer, comme vous avez fait
jusqu’ici, à y administrer la justice avec impartialité, le pouvoir dans vos mains sera sans
danger pour vous et utile à l’univers. »
On tenterait vainement d’accuser Virgile de flatterie dans sa réponse ; elle présente le
véritable point de vue dans lequel on devait envisager la question, à cette époque où les
maximes de l’ancienne république n’étaient plus praticables. L’expression des
sentiments de Virgile était si juste et tellement sincère, qu’elle se trouvait consignée
d’avance dans le premier livre de l’Énéide, et qu’au lieu d’exposer son opinion dans les
termes simples et raisonnables qu’on vient de lire, il pouvait la faire connaître en récitant
seulement ces beaux vers qui renferment toute l’idée de ses conseils :
Ae veluti magno in populo cùm sæpè coorta est
Seditio, sævitque animis ignobile vulgus ;
Jamque faces et saxa volant ; furor arma ministrat :
Tùm, pietate gravem ac mentis si fortè virum quem
Conspexère, silent, arrectisque auribus adstant.
« Ainsi, dans la chaleur d’une émeute soudaine,
» Quand d’un peuple fougueux la tourbe se déchaîne,
» Les bras s’arment de fer, de cailloux et de feux,
» Et tout dans leur audace est une arme pour eux :
» Mais que dans ce désordre un homme à leur furie
» Se présente, unissant la valeur au génie ;
» On l’admire ; en silence on l’écoute, et sa voix
» Entraîne tous les coeurs et les range à ses lois. »
Ce rapide ascendant qu’on laisse prendre à la vertu, cet empire naturel dont
s’emparent le courage et les talents, dès qu’ils se présentent, est une des images les
plus sublimes parmi celles que l’on rencontre en foule dans l’Énéide.
Virgile fut lui-même une preuve de ce respect universel que le mérite personnel peut
obtenir. Il jouissait d’une si haute considération, que cent mille Romains, comme pour le
remercier des conseils qu’il venait de donner à Auguste, se levèrent de leurs sièges, en
le voyant paraître au théâtre, et lui rendirent les mêmes honneurs qu’à César. Tacite
nous est garant de cette vérité ; elle prouve qu’alors on ne supposait point un grand
poëte au-dessous des conceptions les plus graves et des intérêts les plus importants.
Auguste invitait Horace à l’aider de ses lumières et de ses talents dans la composition
des rescripts qui étaient des lois de l’empire. Il ne fut donc pas étonnant qu’Auguste
admît Virgile dans les secrets de son conseil.
Quand cette conduite n’eût été que l’effet d’un calcul intéressé, pour encourager
l’auteur de l’Énéide dans l’exécution d’un poëme si favorable à l’autorité, une pareille
démarche eût été très-politique. On sait effectivement que depuis cette marque de
confiance de son souverain, Virgile continua plus sérieusement ses travaux, et qu’il
donna d’abord à son ouvrage le titre de Poëme impérial ou d’Histoire romaine. Ce n’est
pas qu’il y suive froidement, comme Lucain, l’ordre chronologique ; mais les principaux
événements et les personnages les plus illustres de Rome y trouvent leur place. Il
raconte l’histoire d’Italie, depuis Saturne jusqu’au roi Latinus, et depuis la succession
d’Enée au royaume d’Albe, jusqu’à la naissance de Romains. Il parle ensuite des rois de
Rome, et de leurs exploits jusqu’à l’expulsion des Tarquins et l’établissement de la
république. Il touche légèrement tous les événements postérieurs, mais il décrit avec
complaisance toutes les particularités de la vie d’Auguste ; ses exploits militaires, sa
conduite politique, son origine fabuleuse, ses courses lointaines : rien n’est oublié. Le
sixième livre de l’Énéide est une allusion pleine d’adresse à son voyage en Égypte, qu’il
rangea sous sa domination et réduisit en province romaine. Junon, déesse impérieuse, a
tous les traits de l’impératrice Livie ; on reconnaît Lépide au caractère faible de Latinus,
et le présomptueux Turnus est Antoine lui-même. Le héros du poëme, le pieux Enée,
représente Auguste toujours attentif à conserver la dignité de grand pontife ; Virgile,
soigneux de lui plaire, sait le flatter jusque dans son attachement pour son médecin
fidèle, Antonius Musa, qu’il désigne sous le nom d’Iapis, et qu’il nomme le premier parmi
les disciples chéris d’Esculape et d’Apollon.
Jamque aderat Phœbo antè alios dilectus Ispis.
« Ispis, d’Apollon le disciple fidèle. »(DELILLE.)
Le rapprochement des vers suivants est également trop direct pour n’être pas senti :
. . . . . . Instant Mnesthens acerque Serestus,
Quos pater Æneas, si quandò adversa vocarent,
Rectores juvenum et rerum dedit esse magistros.

« Et Séreste et Mnesthée ordonnent les travaux ;
» Enée à son départ, si des périls nouveaux
» Menaçaient la cité, leur remit la puissance ;
» Et sur eux de l’état reposait la défense. »
(DELILLE.)
Il est impossible de ne pas y reconnaître Agrippa et Mécène, revêtus par Auguste
d’une telle autorité, lorsqu’il s’éloignait de Rome, qu’ils avaient le droit d’ouvrir les lettres
qu’il adressait à des particuliers, comme au sénat, d’y changer ce qu’ils jugeaient
convenable, de publier même des édits, et que, pour leur donner la forme la plus
authentique, l’empereur leur avait laissé le cachet si renommé par la figure du sphinx
qu’il représentait.
Les événements historiques ou fabuleux qui se trouvent liés à l’histoire de Rome,
fournissent à Virgile des allusions du plus grand intérêt pour les Romains de son temps.
La lance de Romulus, qui prit racine et poussa des bourgeons, lui inspira ces vers sur
Polydore.
Nam Polydorus ego : hic confîxum ferrea texit
Telorum seges, et jaculis increvit acutis.
« Polydore est mon nom ; ces arbustes sanglants
» Furent autant de traits qui percèrent mes flancs.
» La terre me reçut, et, dans mon sein plongée,
» Leur moisson homicide en arbres s’est changée, »
(DEVILLE.)
La métamorphose des vaisseaux en nymphes, rappelle le stratagème des Troyens,
qui firent couler à fond leur flotte pour empêcher les peuples du Latium de s’en emparer.
Le trait courageux d’Horatius Coclès, qui traversa le Tibre à la nage, quand le pont
qu’il défendait fut rompu, est célébré par l’action de Turnus, qui se précipite tout armé
dans le même fleuve, et se rend ainsi dans la ville d’Ardée.
Sinon, caché dans un marais, et disant aux Troyens dont il prépare la ruine :
Limosoqne lacu per noctem obscurus in ulàa
Delitui, dùm vela darent.....
« Et caché dans les joncs d’un fangeux marécage,
» J’attendis que la Grèce eut quitté ce rivage. »
(DELILLE.)
Sinon ne permet pas d’oublier Marius méditant les massacres de Rome dans les
marais de Minturne ; et l’on ne peut trouver une image plus analogue à la mort de
Pompée, que le tableau touchant qu’offrent ces vers sur la fin cruelle du père d’Hector :
. . . . . Tot quondam populis terrisque superbum
Regnetorem Asiæ : jacet ingeas littore truncus
Avulsumque humeris caput, et sine nomine corpus.
« Ce potentat jadis si grand, si vénérable,
» N’est plus qu’on tronc sanglant, qu’un débris déplorable,
» Dans la foule des mort tristement confondu,
» Hélas! et sans honneur sur le sable étendu. »
(DELILLE.)
Le phénomène des rayons lumineux, que les soldats romains crurent, dans leur
enthousiasme, voir briller sur la tête de Lucius Marcius, lorsqu’ils le proclamèrent général
après la mort des deux Scipion, se présente à la mémoire en lisant ces vers du huitième
livre de l’Énéide, où la même flamme vient, dans l’imagination du poëte, couronner le
front d’Auguste avant la bataille d’Actium :. . . . . . Geminas cui tempora flammas,
Laeta vomunt, patriumque aperitur vertice sidus.
« Deux faisceaux lumineux, présage de victoire,
» L’environnent déjà des rayons de la gloire ;
» Et sur son jeune front empreint de majesté,
» De l’astre paternel resplendit la clarté. »
(DELILLE.)
Les événements plus récents que Virgile n’avait pu prévoir, ne sont pas négligés ; il
s’en empare à mesure que les circonstances les amènent, et les fait entrer avec tant d’art
dans les différents chants de son poëme, qu’ils semblent avoir fait partie de son plan dès
l’origine. Telles furent les fêtes qu’Auguste institua sous le nom d’Actiaques, et qu’il
ordonna de célébrer chaque année à l’époque de la victoire d’Actium. C’est aux mêmes
lieux, au même promontoire d’Actium, que Virgile conduit Enée, au cinquième livre de
d’Énéide, et qu’il y fait honorer la mémoire d’Anchise par des jeux funéraires, si pareils
aux fêtes de son temps, qu’on ne les croirait qu’une imitation de celles que permit aux
Troyens la touchante hospitalité d’Aceste. On y revoit les mêmes courses de navires et
de jeunes guerriers, les mêmes combats d’adresse et de force, à l’arc et au ceste, les
mêmes évolutions de cavalerie, en un mot, le même spectacle que faisait briller à Rome
la magnificence d’Auguste.
C’est au premier chant de son poëme, que Virgile inséra ces vers mémorables, à
l’occasion de la paix universelle qui vint consoler le monde, et qui permit enfin de fermer
le temple de Janus :
Aspera tùm positis mitescent sæcula bellis.
Cana Fides et Vesta, Remo cum fratre Quirinus,
Jura dabunt : diræ ferro et compagibus arctis
Claudentur belli portæ : Furor impius intùs,
Sæva sedens super arma, et centum vinctus ahenis
Post tergum nodis, fremet horridus ore crucnto.
. . . . . « Quels beaux jours vont éclore !
» Du métal le plus pur ses jours seront filés.
» Je vois la foi, les mœurs et les arts rappelé
» De cent verroux d’airain les robustes barrières
» Refermeront de Mars les portes meurtrières ;
» La Discorde au-dedans, fille affreuse d’enfer,
» Hideuse, y rugira sous cent câbles de fer,
» Et sur l’amas rouillé des lances inhumaines,
» De sa bouche sanglante en vain mordra ses chaînes. »
(DELILLE.)
Avec quel génie Virgile oppose à cette heureuse peinture de la félicité publique, la
sombre image du signal des combats et des cérémonies imposantes qui se pratiquaient
alors, en ouvrant ce même temple d’où s’échappaient la guerre et la victoire! C’est dans
ce tableau sublime que Virgile, d’un seul coup de pinceau, fait ressortir un des
événements les plus glorieux de l’empire, le retour des aigles romaines enlevées aux
légions de Crassus dans sa défaite, et renvoyées à Auguste par le roi des Parthes. Les
louanges ne manquent pas aux souverains, mais l’encens qu’on leur prodigue est
souvent si fade, et la fumée en est si lourde, que l’idole même en est fatiguée. Ils
devraient se souvenir qu’Alexandre ne permettait qu’au ciseau de Lysippe de reproduire
son image. Auguste n’eut qu’à se défendre de la séduction des hommages de Virgile.
Quelle adresse dans la tournure indirecte de ce dernier éloge offert dans un cadre si
magnifique !
. . . . . . Cùm prima movent in prælia Martem ;
Sive Getis inferre manu lacrymabile bellum,
Hyrcanisve, Arabisve parant, seu tendere ad Indos,
Anroramque sequi, Parthosque reposcere signa
Sunt geminæ belli portæ, sic nomine dicunt,
Religione sacræ, et sævi formidine Martis :
Centum aerei claudunt vectes, aternaque ferri
Robora, nec custos abtistit limine Janus.
Has, ubi certa sodet Patribua sententia pugua,
Ipse Quirinali trabeâ cinctuque Gahino
Insignis, reserat stridentia limina consul ;Ipse vocal pugnas : sequitur tùm cætera pubes
Æreaque assensu conspirant cornua rauco.
« Lorsqu’en ces murs puissants la guerre est près d’éclore,
» Soit qu’on porte l’alarme aux Arabes errants,
» Soit que de nos soldats les rapides torrents
» Menacent l’Hyrcanie ou les Gètes sauvages,
» Soit que, de l’Orient inondant les rivages,
» Ils volent ressaisir sur leurs fiers ennemis
» Nos étendards captifs et nos aigles soumis ;
» Deux portes qu’on nomma les portes de la guerre
» Se rouvrant, se fermant, font le sort de la terre.
» Janus en est la garde, et Mars le souverain :
» De cens barres de fier, de cent verroux d’airain
» L’invincible barrière, et plus encor la crainte,
» Du temple redouté garde à jamais l’enceinte.
» Ainsi, dès que de Mars provoquant la fureur,
» Le décret du sénat porte au loin la terreur,
» Sous les pans bigarrés de la toge romaine,
» Le consul renouant la robe gabienne,
» Des portes qui de Rome annoncent le courroux,
» Fait tomber les barreaux et crier les verroux.
» Sur leurs vieux gonds rouilles aussitôt elles s’ouvrent,
» Et du temple de Mars les voûtes se découvrent :
» Lui-même sur le seuil appelle les combats ;
» La jeunesse à sa voix joint ses bruyants éclats ;
» Par ses accents guerriers le clairon les seconde,
» Et sonne le réveil de la reine du monde »
(DELILLE).
Si Virgile sut rendre son poëme intéressant par tous les souvenirs qu’il y rappelle, il
ne prouva pas moins combien il possédait l’art des convenances, et son silence à l’égard
d’une foule de personnages illustres, encore chers peut-être aux Romains, est une
preuve de cette connaissance des ménagements et des égards qui le distinguent
particulièrement. S’il parle de Catilina, c’est pour le peindre enchaîné dans le Tartare et
sans cesse environné des supplices dont sa mort courageuse l’a délivré. Scévola se
dévouant à l’assassinat d’un roi, Brutus qui n’accomplit que trop ce que l’autre n’avait
que projeté, sont oubliés à dessein dans l’Énéide. L’implacable ennemi de Jules César,
Caton d’Utique, n’y vient point d’une manière positive choquer de son grand nom l’oreille
d’Auguste. Ce vers si connu, et l’objet de tant de commentaires, His dantem jura
Catonem, est enveloppé d’incertitudes. Est ce un projet, est-ce un hasard? Ce vers
désignait-il Caton le censeur auprès d’Auguste ? S’appliquait-il à l’indomptable
républicain d’Utique, auprès de ceux à qui sa mémoire était encore sacrée ? Ce double
sens est-il un double hommage à la puissance et à l’opinion publique ? On trouvera
peutêtre une réponse à ces questions dans une lettre de Cicéron à Pomponius Atticus, et
dans une dissertation morale et critique de Balzac, écrivain d’un ordre supérieur qui n’est
pas assez connu, mais qui sera mieux apprécié, grâce aux brillants extraits que vient
d’en publier M. de Mersan.
Cicéron ne craint pas d’avouer, en confiant à l’amitié son opinion sur Caton, que cet
homme était hors d’usage, ne savait pas s’accommoder à son siècle, et que, lorsqu’il
opinait au sénat, il croyait être dans la république de Platon.
Le sentiment de l’orateur consul fournit à Balzac les réflexions suivantes. Elles sont
ingénieuses. C’est aux admirateurs de Virgile à juger si elles sont dignes de son
caractères :
« A prendre les choses à la lettre, dit Balzac, la maison des Césars pouvait être
offensée de ces paroles, et leur ennemi ne pouvait être déifié que leur cause ne fût
condamnée ; mais, à mon avis, Virgile s’entendait en ceci avec les Césars. Sans doute il
avait découvert à Auguste sa fiction qui loue en apparence et se moque en effet, qui fait
voir que la vertu de Caton était de l’autre monde et non pas de celui-ci.
» Virgile voulait dire finement, et d’une manière figurée, qu’il fallait faire à Caton un
peuple tout exprès pour être digne de lui ; qu’en un mot, Caton ne pouvait trouver sa
place que dans une société qui ne se trouve point sur la terre. »
On reproche à Virgile de n’avoir point nommé Cicéron, approbateur connu de
l’assassinat de César, après qu’il fut commis ; mais il prend le style et toute l’éloquence
de l’auteur des Philippiques. C’est en imitant leur véhémence qu’il ne permet pas del’oublier ; et l’admirable discours de Drancès, au onzième livre, appelle contre Turnus la
même indignation que Cicéron avait inspirée aux Romains contre Antoine. Ici, plus
d’équivoque, Virgile a presque mis le nom sous le portrait ; le nom d’homme nouveau s’y
retrouve, ce ridicule Homo novus, tant de fois répété contre le père de la patrie. On y
revoit, sur Drancès, tous les mêmes reproches que faisaient à Cicéron les ennemis de sa
gloire et de ses vertus :
Largos opum, et linguâ melior, sed frigida bello
Dextera, consiliis habitus, non futilis auctor ;
Seditione potens ; genus huic materna superbum
Nobilitas dabat ; incertum de patre ferebant.
« Hardi dans les conseils et timide aux combats,
Libéral, éclairé, puissant dans le sénat ;
Habile à soulever le crédule vulgaire ;
Né d’un père inconnu. »
Quelques écrivains, dans l’intention d’éloigner de Virgile une accusation de lâche
flatterie, n’ont pas voulu reconnaître la vérité de cette allusion. Leur motif est assurément
respectable, mais leur scrupule ne paraît pas fondé. Virgile ne donne point ces vers
comme une opinion qu’il adopte, car le rôle dont il charge Drancès est très-noble : il le
présente comme un vieillard honoré de la confiance de son roi ; il est choisi de
préférence pour aller, au nom des peuples du Latium, en ambassade auprès d’Énée ; il
veut éloigner de son pays les horreurs de la guerre, il ne hait Turnus que parce que sa
violence s’oppose à la paix. Ce passage ne désigne si bien Cicéron que pour mieux
signaler Antoine, et l’on s’aperçoit que, sous le nom de Drancès, Virgile aime à répéter à
Turnus ce que Cicéron avait adressé lui-même autrefois, avec tant de justice, au
véritable ennemi d’Auguste.
Toutes les coutumes de l’antiquité, les cérémonies funèbres, la forme des sacrifices,
tous les usages que pratiquait et chérissait l’ancienne Rome, se retrouvent aussi
fidèlement dans l’Énéide que dans les auteurs qui n’ont traité que ces matières. Aussi
bon géographe que sage moraliste, la plus belle comme la plus juste description de
l’Italie se reconnaît encore dans l’Énéide ; il y rend hommage au respect utile que ses
contemporains avaient pour les morts et leurs funérailles ; il place dans le Tartare les
hommes sans pitié qui refusent d’assister leurs parents et leurs amis dans le besoin : les
juges prévaricateurs, les tyrans qui bravent les lois, et les monstres qui vendent les
intérêts de leur patrie, sont flétris pour jamais dans ces vers qui les enchaînent sous le
fouet des furies :
Vendidit hic auro patriam, dominumque potentem
Imposuit ; fixit leges pretio atque re fixit.
Ils ont leur place ici, ces lâches mercenaires,
» Qui vendent leur patrie à des mains étrangères,
» Et de qui la balance, inclinée à leur choix,
» Corrompit la justice et fit mentir les lois, »
(DELILLE.)
Auguste montrait le plus vif désir de connaître ce qu’il y avait d’achevé de l’Énéide. Il
écrivit à Virgile pour l’engager à le satisfaire ; on a conservé la réponse du poëte à
l’empereur : elle détruit le reproche que l’on faisait à Virgile, de ne pouvoir écrire en
prose, comme on assurait qu’il n’avait jamais été possible à Cicéron de composer des
vers. L’admirable fragment qui nous reste du poëme de Marius, a de même suffi pour
faire connaître si les succès poétiques étaient étrangers au grand orateur.
Les sollicitations répétées d’un maître l’emportèrent, et Virgile qui, toujours plus
difficile pour lui-même, n’avait d’autre motif de ses refus que sa modestie, consentit à
eréciter enfin le 6 livre de l’Énéide. Ce choix était le plus convenable de tous en présence
d’Auguste et d’Octavie, sa sœur, qui venait de perdre son jeune fils, l’unique héritier dû
nom chéri de son premier époux. Combien de personnages illustres dans tous les genres
une pareille circonstance ne devait-elle pas rassembler! Contemplons cette cour délicate,
attentive, et Virgile écouté par ce qu’il y avait à Rome de mieux choisi parmi les hommes
du goût le plus sûr et de l’esprit le plus cultivé. Quel spectacle imposant ! Le plus grand
poëte faisant entendre les plus beaux vers au plus grand souverain du monde, et le
génie satisfait de ses juges ! Comment ne l’eût-il pas été quand il pouvait dans leur
nombre, compter Pollion, Messala, Varus, Varius, Tucca, Valgius, Cinna, Cocceius,
Plautius, Horace et Gallus sans doute, Properce ainsi que Tibulle peut-être, et Mécèneavant tout, Mécène qui, pour soulager Virgile, dont la faible voix était fatiguée, s’empara
de son manuscrit, en continua quelques moments la lecture, et, par cet empressement
de l’amitié, fit naître un nouvel intérêt dans cette scène ravissante? De quel orgueil
Auguste ne fut-il pas excusable, lorsque, dans un langage harmonieux et divin, se
dévoilèrent à ses regards, en présence de pareils témoins, et la gloire antique de Rome,
qu’il voyait soumise à ses lois, et l’histoire immortelle de ses aïeux qui, par tant de hauts
faits, attestaient leur céleste origine? Comment résister au prestige des promesses
d’Anchise, et ne pas croire à ses prédictions déjà presque toutes accomplies ? Mais
Octavie! elle qui, dans le charme des talents, ne cherchait et ne croyait trouver qu’un
soulagement à sa douleur! Quel saisissement s’empara de son âme, si disposée à
s’attendrir, quand Virgile, dans cette foule de héros composant la famille d’Auguste, eut
fait paraître un jeune prince orné de toutes les vertus, brillant de valeur et de grâces, né
pour l’orgueil des Romains et pour agrandir leur destinée, si la sienne doit être de vivre
assez pour sa gloire! Tous les souvenirs d’Octavie se réveillèrent à cette image ; mais
lorsqu’Anchise eut montré ce jeune prince déjà couvert d’une ombre funèbre, et comme
une fleur trop tôt moissonnée que les dieux ne feraient que montrer au monde ; quand il
eut peint le deuil profond de la ville de Mars, les Sanglots qui suivraient de telles
funérailles, et qu’à la fin de la plus touchante des élégies, Virgile eût, en joignant ses
regrets à ceux de Rome, dissipé tous les doutes d’une mère et prononcé le nom de
Marceline, Octavie éprouva une émotion si forte, qu’elle perdît connaissance. Elle resta
long-temps privée de sentiment, et ses yeux ne se rouvrirent que pour verser les plus
douces larmes.
On rapporte que la sœur d’Auguste, touchée, comme une mère peut l’être, de ces
louanges pleines de sentiment données à son fils, ordonna qu’on remît à Virgile dix
sesterces par chaque vers de ce morceau qui en contient trente-deux ; somme énorme
alors, mais bien éloignée d’être aux yeux de Virgile d’une égale valeur et d’un prix aussi
doux que le triomphe qu’il venait d’obtenir.
Après avoir achevé l’Énéide, sans toutefois la croire terminée, Virgile résolut de visiter
l’intérieur de la Grèce, pour mieux connaître la position des lieux dont il avait célébré la
mémoire. Ce fut à l’occasion de ce voyage qu’Horace adressa au vaisseau de Virgile,
ces vers si remarquables par l’expression de l’amitié :
Navis, quæ tibi créditum
Debes Virgilium, finibus atticis
Reddas incolumem, precor,
Et serves anime dimidium meæ.
« Des jours de mon ami frêle dépositaire,
» Conserve de mon cœur la moitié la plus chère :
» Rends-le nous ; tu le dois. »
(DARU.)
Il est probable que ce fut pendant son séjour en Grèce que Virgile, toujours occupé
des Géorgiques, son ouvrage de prédilection, ajouta au troisième livre ce morceau de
l’effet le plus sublime et de l’harmonie la plus majestueuse, dans lequel il annonce qu’à
son retour il aura mis la dernière main à l’Énéide, et qu’il pourra la publier. C’est ainsi
qu’il doit ramener les neuf Sœurs de leur Permesse ; c’est là le temple superbe qu’il a
résolu d’élever à la gloire d’Auguste, monumentum œre perennius ; l’empereur doit en
être la première divinité ; les statues de ses ancêtres environneront son image. Il fait
ainsi connaître qu’ils seront les premiers personnages mis en action autour de son héros,
et que le tableau de ses victoires achèvera d’orner ce glorieux travail.
Auguste, à son retour d’Orient, rencontra Virgile à Athènes : il se crut obligé de revenir
en Italie avec l’empereur ; mais, dans la route, une indisposition subite, que l’agitation du
vaisseau ne fit qu’augmenter, le força de se faire déposer à Brindes, et c’est là que le
chantre d’Énée mourut le vingt-deuxième jour de septembre, dans la cinquante-deuxième
année de son âge.
Quelle haute opinion ne se fera-t-on pas de sa modestie et de la rigueur avec laquelle
il se jugeait lui-même, en pensant qu’à son lit de mort, ne trouvant pas que l’Énéide eût la
perfection qu’il avait dessein de lui donner, il demanda que son poëme fût brûlé? Ses
amis refusèrent heureusement de lui obéir ; ce fut alors que, par son testament, il confia
ce dépôt à Plautius, à Tucca et à Varius, à condition de remplir ses derniers vœux, ou de
corriger son ouvrage, avant de le mettre au jour. Tucca et Varius retranchèrent, dit-on,
quelques vers, mais ne se permirent aucune addition, pas même pour achever leshémistiches qui se trouvaient imparfaits ; et l’empereur fit à cette occasion ces vers
célèbres qui révèlent à la postérité l’estime qu’il avait pour l’Énéide et pour son auteur :
Ergòne supremis potait vox improba verbis
Tam dirum mandare nefas? ergò ibit in ignes
Magnaque doctiloqui morietur Musa Maronis !
Sed legum servanda fides : suprema voluntas
Quod mandat fierique jubet, parère necesse est.
Frangatur potiùs legum veneranda potestas,
Quàm tot congestos noctuque diuque labores.
Hauserit una dies!
« Quoi ! Virgile a prescrit de livrer à la flamme
» Ce fruit de tant de soins, ce poëme enchanteur
» Où doit vivre à jamais le héros de Pergame !
» Qui pourrait de ses vœux respecter la rigueur ?
» Des mourants, nous dit-on, la volonté suprême
» Est la première loi que l’on doit accomplir :
» Ah ! périssent nos lois et Thémis elle-même,
» Que son temple s’écroule avant que d’obéir !
» La justice est affreuse alors qu’elle est extrême ;
» Et tout sera permis, plutôt qu’un feu cruel
» Dévore, en un moment, un ouvrage immortel. »
Virgile mourut avec tant de courage et de tranquillité, qu’il put dicter sa propre
épitaphe contenue dans les vers suivants :
Mantua me genuit, Calabri rapuère, tenet nunc
Parthenope ; cecini pascua, rura, duces.
« Les dieux près de Mantoue ont placé mon berceau ;
» Dans la riche Calabre ils reprennent ma vie.
» J’ai chanté les bergers, les champs et ma patrie,
» Et déjà Parthénope élève mon tombeau.
Les restes de Virgile furent, suivant son désir, portés à Naples, et renfermés dans le
monument que l’amitié lui fit élever, et dont les ruines se reconnaissent encore à quelque
distance de cette ville Virgile avait le teint brun ; il était d’une taille élevée, comme il
dépeint Musée, dans le sixième livre de l’Énéide.
Musæum antè omnes...…
. . . . atque humeris extantem suspicit altis.
Sa poitrine était faible, et sa constitution délicate ; il était sujet aux maux de tête, à la
toux et aux hémorrhagies. Très-sobre dans son régime, il faisait un usage modéré du vin.
La tempérance et la régularité distinguaient ses mœurs : on n’a pas craint de les
attaquer, en l’accusant d’un penchant peu naturel. Les sentiments exprimés dans
plusieurs de ses églogues, et surtout dans la seconde, ont, sans raison, motivé ce
reproche ; comment l’accorder avec l’honorable surnom de Parthénias, « le Pudique »,
que lui donnaient les habitants de Naples ? Est-ce d’ailleurs un fait reconnu que les
poètes et les écrivains soient toujours soumis aux passions qu’ils retracent? Ce serait
tirer une absurde conséquence d’un faux principe. On accuserait donc également Virgile
de sortilège, pour avoir si bien décrit, dans sa huitième églogue, les enchantements
d’Alphésibée ? C’est le cas d’appliquer à cette imaginaire inculpation, ces vers
trèsjustes d’Ovide :
Nec liber indicium est animi, sed honesta voluptas,
Plurima mulcendis auribus apta ferens.
Accius esset atrox, conviva Terentius essct ;
Essent pugnaces qui fera befla canunt.
« Nos moeurs et nos écrite ne se ressemblent pas,
» Et l’on n’est point guerrier pour chanter les combats. »
Virgile était si modeste, qu’on le voyait se réfugier dans les maisons de Rome pour se
dérober aux regards des curieux qui souvent le suivaient en foule. Sa voix était
harmonieuse, et son élocution singulièrement juste et touchante. D’un caractère sérieux
et mélancolique, il parlait peu, aimait la solitude et la méditation ; et son âme tendre et
sensible, semblait formée pour les jouissances délicates de l’amitié. Sa fortune était
véritablement immense : il possédait en Sicile une campagne délicieuse, et sa maison deRome, voisine de celle de Mécène, dans le quartier des Esquilies, était magnifique et
ornée d’une précieuse bibliothèque. Juvénal dit très-bien que nous n’aurions pas les
vives peintures et les tableaux animés de l’Énéide, si Virgile n’avait pas été favorisé des
biens de la Fortune et de toutes les aisances qui font le charme de la vie.
Nam si Virgilio puer, et tolerabile deesset
Hospitium, caderent omnes à crinibus hydri :
Surda nihil gemeret grave buccina.
« Virgile, sans esclave et mal logé, n’eut point entortillé de serpents les crins de la
furie, et ce monstre infernal n’aurait point fait gémir son funèbre corset. »
(DUSAULX.)
Virgile revoyait ses vers avec une judicieuse sévérité. Il employait la matinée à les
dicter en grand nombre, et consacrait le reste du jour à les corriger ou à les supprimer. Il
se comparait lui-même à l’ours des forêts, qui décide avec sa langue la forme de ses
petits.
Les différences que l’on peut établir entre Homère et Virgile, ont souvent occasionné
des discussions bien vives : ce que l’on peut dire avec vérité, c’est que l’un est le premier
des poètes pour le jugement, et l’autre pour l’invention. Pope a comparé ces deux
immortels écrivains aux héros qu’ils ont célébrés. Homère est comme Achille ; il entraîne
tout devant lui : c’est un orage qui s’étend de toutes parts, et les éclairs se succèdent
sans relâche. Virgile est comme Enée, qui s’avance au milieu du combat sans en être
troublé ; qui répand l’ordre autour de sa personne, et achève ses victoires avec
tranquillité. Les deux poètes ressemblent également à leurs dieux. Homère est terrible
comme Jupiter quand il ébranle le monde, qu’il agite ses foudres et embrase le ciel ;
Virgile est ce même dieu dans le sublime de sa bonté, toujours calme quand il préside
l’Olympe, soit qu’il fonde les bases des empires, soit qu’il distribue l’ordonnance
majestueuse de l’univers.
On ne s’étonnera point, après ce que l’on connaît du caractère, des mœurs et du
génie de Virgile, qu’il ait joui d’une prodigieuse réputation pendant sa vie, ni de l’espèce
de vénération que l’on conserva long-temps pour ce grand poëte : elle approcha de
l’idolâtrie. Silius Italicus avait non seulement chez lui l’image de Virgile, mais il en
célébrait la naissance avec la plus grande solennité. Cette époque était pour lui, chaque
année, un jour de fête : il se rendait à Naples, et il visitait le tombeau de son poëte chéri
comme le temple d’une divinité. Son indignation fut si vive, en voyant qu’un misérable
pâtre était seul commis à la garde de ce monument, que, pour en empêcher la
dégradation déjà remarquable alors, il acheta le terrain qui le renfermait : ce qui lui valut
ces vers de Martial :
Jam propè desertos cineres et sancta Maronis
Nomina qui coleret, pauper et unus erat !
Silius optatæ succurrere censuit umbræ ;
Silius et vatem, non minor ipse, colit.
Cette superstition fut imitée depuis par Sincerus Sannazar, qui poussa plus loin son
enthousiasme. Il avait une campagne dans le voisinage du tombeau de Virgile, pour être
à même de le visiter plus souvent ; et sa dernière volonté fut qu’on l’inhumât dans les
jardins de cette maison, près d’un autel où, de son vivant, il avait placé les statues de
Minerve et d’Apollon. Ce fait est consacré par les vers suivants, d’une exagération un
peu forte :
Da sacro cineri flores hic ille Maroni
Sincerus, Musâ proximus et tumulo.
« A ces restes sacrés, offrez, donnez des fleurs !
» Et les mêmes talents et leur dernier asile
» Rapprochent dans ces lieux Sannazar et Virgile :
» Sur leurs tombeaux voisins unissons nos douleurs. »
Alexandre Sévère conservait aussi dans son palais une image de Virgile à côté de
celles d’Achille, de Cicéron et de plusieurs autres grands hommes : culte légitime, si ce
prince avait su lui donner des bornes ; mais il prétendait qu’avant de parvenir à l’empire,
il avait lu sa destinée dans ce vers que lui offrit le hasard:Tu, regere imperio populos, Romane, memento.
« Toi, Romain, souviens-toi de régir l’univers. »
(DELILLE.)
et, depuis ce moment, rien ne put le détourner de cette faiblesse et de sa foi dans les
oracles de Virgile.
Ce genre de superstition dura plusieurs siècles, et le souvenir en est resté sous le
nom de Sortes Virgilianæ, dont il existe des recueils. Adrien, dit-on, les consulta pour
savoir s’il était aimé de Trajan, et le vieux Gordien était convaincu qu’il avait été prévenu
de la mort de son petit-fils par cet autre vers :
Ostendent terris hune taptùm fata.
« Les destins ne feront que le montrer au monde. »
(DELILLE.)
Nous citerons un fait plus extraordinaire encore. On y Verra l’exemple d’un culte
littéraire introduit dans la liturgie chrétienne. L’abbé Bertinelli rapporte, d’après un
manuscrit de Jean Piccinardi de Crémone, qu’au quinzième siècle, on chantait à
Mantoue, à la messe de Saint-Paul, une hymne en l’honneur de Virgile ; on y supposait
que l’apôtre des nations, arrivant à Naples, tourna ses regards vers le Pausilippe, où
reposent les cendres de ce grand poëte, et qu’il regretta de n’avoir pu ni le voir pendant
sa vie, ni l’élever à la connaissance des mystères.
Ad Maronis mausoleum
Ductus, fudit super eum,
Piæ rorem lacrymæ.
Quem te, inquit, reddidissem,
Si te vivum invenissem,
Poetarum maxime !
(Hist. de la Littérature romaine, par SCHOELL.)

Malgré tous ces honneurs que l’on rendait à la mémoire de Virgile, on ne connaît
d’ancien monument consacré par son nom qu’un buste mutilé et les débris de son
tombeau. Les anciens habitants de Mantoue, sensibles à la gloire de leur contemporain,
voulurent en éterniser le souvenir. Ils érigèrent une statue de ce grand poëte et la
placèrent dans leur ville ; mais Charles Malatesta, gonfalonnier de l’église romaine,
devenu l’époux de la sœur du marquis de Mantoue, la fit abattre par un vain scrupule,
dans le quinzième siècle. Elle fut remplacée depuis par un groupe étrange, où Virgile
était ridiculement associé à Jean-Baptiste Mantouan, général des Carmes, auteur de
quelques églogues. La gloire de ce poëte plus moderne, dont la Muse a, dit-on, produit
cinquante-neuf mille vers, n’a pas rendu plus durable qu’eux ce dernier monument, que
le temps ou d’autres causes ont également détruit.
Il était réservé à des armées généreuses de montrer que la guerre, toujours
environnée de destruction, prend un autre caractère avec des guerriers français, quand il
sont ramenés à leurs vertus naturelles. La victoire, sous nos drapeaux, crut s’honorer en
protégeant les arts, et ce ne fut pas une conquête inutile à Virgile que celle de sa patrie.
Les honneurs qu’il obtint s’unirent à nos triomphes. Sa ville natale eut à peine ouvert ses
portes à la valeur, que ce fut lui que l’on chercha dans Mantoue ; on s’indigna de n’y rien
trouver qui rappelât son souvenir ; et le général Miollis, à peine commandant de cette
place, ordonna aux habitans, le 6 juillet 1797, d’élever, aux lieux mémorables où naquit
Virgile, et qu’il habita, un obélisque en marbre, entouré de bosquets de chênes, de
myrtes et de lauriers. Un pareil sentiment anima, dans l’ancienne Parthénope, le général
Championnet. Dans le peu d’instants que ce royaume fut une république, il voulut qu’un
marbre solennel environnât les lieux où le voyageur va chercher les restes de Virgile, et
que, dans le même endroit où la tradition les suppose, un digne mausolée servît au
moins à les défendre des outrages du temps et des hommes.
Les amis des lettres et des arts ont eu l’avantage de pouvoir, pendant quelques
{3}années, visiter au musée royal de Paris, les fragments du buste de Virgile qui se
trouvait autrefois à Mantoue : nous ne le possédons plus ! La bibliothèque du Roi avait
obtenu de celle du Vatican le plus ancien manuscrit des œuvres de Virgile. Ce monument
littéraire est du septième siècle : nous ne le possédons plus ! Il en existe un autre àLondres, le seul où l’on retrouve, à la tête de l’Énéide, une dédicace de ce poëme offerte
à Vénus. La pureté, l’élégante simplicité de ce morceau ne peut que justifier l’opinion qui
l’attribue à Virgile.
DEDICATIO ÆNEIDOS
Ad Venerem.
Si mihi susceptum fuerit decurrere munus,
Ο Venus ! ô sedes quæ colis Idalias !
Troïus Æneas romana per oppida digno
Jam tandem, ut tecum, carminé vectus eat ;
Non ego thure modiò, aut pactà tua templa tabellà
Ornabo, et puris serta feram manibus.
Corniger hos aries humilis, et maxima taurus
Victima, sacratos tinget odore focos ;
Marmoreusque tibi diversicoloribus alis
Interior pictâ subit Araor pharetrâ ;
Adsis, ô Cytherea! tuus te Cæsar Olympo,
Et Surrentini littoris ora, vocal.
A Vénus.
« Toi qui, sous les bosquets de l’heureuse Idalie,
» Aux regards des mortels apparais, ô Vénus !
» Si les dieux ont permis à mes soins assidus
» D’achever cet ouvrage offert à ma patrie,
» Puissent mes vers, un jour, secondant mes desseins
» Ajouter quelque lustre à la gloire d’Énée ;
» Et de vos deux grands noms suivant la destinée,
» Parcourir l’univers et charmer les Romains !
» Ne crois pas, ô Vénus ! que de simples offrandes,
» Que de légers tableau, de l’encens, des guirlandes,
» Soient le prix que je garde au succès de mes vœux.
» Si je les vois remplis, je veux
» Qu’un bélier pétulant, aux cornes renversées,
» Que, plus digne holocauste, un taureau vigoureux,
» Tous deux à tes autels victimes terrassées,
» De leur sang tour à tour en rougissent les feux,
» Mais, versé pour les dieux, si le sang peut leur plaire,
» Des soins plus délicats charmeront une mère :
» Je veux qu’à tes côtés le plus aimable enfant
» Paraisse animé dans un marbre vivant,
» Son arc et son carquois orneront son image ;
» Il aura son flambeau. Je prétende chaque jour
» De mille oiseaux brillants dérober le plumage,
» Et joindre leur parure aux flèches de l’Amour,
» Exauce donc mes vœux ! De la voûte éthérée,
» Aux rives de Surrente accorde un seul regard ;
» Songe que j’ai pour moi, divine Cythérée,
» Ta famille, et ton peuple, et l’auguste César. »
LES BUCOLIQUES.
Traduites en vers français. Accompagnées de remarques sur le texte, et de tous les
passages de Théocrite que Virgile a imités ; Par P.-F. TISSOT, successeur de Delille au
Collège de France.
Éléments bibliographiques :
Éditions originales :
e1 édition, 1800, Paris.
e2 édition, 1808, Paris, chez Fain et chez Colnet.
e3 édition, 1812, Paris, Delaunay.
Source de la présente édition:
e4 édition, revue et corrigée, Paris, Delaunay, Libraire, 1822.
(2 pages suppléées par :Œuvres de Virgile, édition polyglotte, sous la direction de J.-B.
Monfalcon, M. D., Cormon et Blanc, Libraires)
125 pagesT A B L E
PRÉFACE.
ÉGLOGUE PREMIÈRE. TITYRE ET MÉLIBÉE.
ÉGLOGUE DEUXIÈME. ALEXIS.
ÉGLOGUE TROISIÈME. MÉNALQUE, D AMÈTE, PALÉMON.
EGLOGUE QUATRIÈME. POLLION.
ÉGLOGUE GINQUIÈME. MÉNALQUE, MOPSUS.
ÉGLOGUE SIXIÈME. SILÈNE.
ÉGLOGUE SEPTIÈME. MOELIBÉE, CORYDON, THYRSIS.
ÉGLOGUE HUITIÈME. DAMON, PHILÉTAS.
ÉGLOGUE NEUVIÈME. LYCIDAS, MÉRIS.
ÉGLOGUE DIXIÈME. GALLUS.
LES MÉTAMORPHOSES DU POETE.
A Μ . FRANÇAIS.
NOTES
NOTES SUR LA PREMIÈRE ÉGLOGUE.
NOTE SUR LA DEUXIÈME ÉGLOGUE.
NOTES SUR LA TROISIÈME ÉGLOGUE.
NOTES SUR LA QUATRIÈME ÉGLOGUE.
NOTES SUR LA CINQUIÈME EGLOGUE.
NOTES SUR LA SIXIÈME ÉGLOGUE.
NOTES SUR LA SEPTIÈME ÉGLOGUE.
NOTES SUR LA HUITIÈME ÉGLOGUE.
NOTES SUR LA NEUVIÈME ÉGLOGUE.
NOTES SUR LA DIXIÈME ÉGLOGUE.
Titre suivant : LES GÉORGIQUESPRÉFACE.
LA traduction des Bucoliques de Virgile que je donnai en 1800 était mon début littéraire ;
aussi la présentai-je comme un essai qui avait besoin d’une grande indulgence.
Cependant, malgré l’inconvénient de paraître à une époque où le levain des passions
politiques fermentait encore dans tous les cœurs, mon essai fut reçu du public avec
intérêt et bienveillance. Les journaux en parlèrent d’une manière favorable. Admis dans
les maisons particulières consacrées à l’éducation de la jeunesse, dans les écoles
centrales, il reçut dans celles de Paris les honneurs d’une discussion flatteuse, même
alors qu’elle était sévère. Cette traduction enfin devint un livre classique, non pas, sans
doute, comme un modèle proposé aux élèves, mais comme la seule peut-être qui
respirât le goût de l’antiquité. Si ce succès me fut agréable, il ne m’aveugla point sur les
nombreuses imperfections de mon travail. J’avais surtout péché par un excès de brièveté
qui donnait souvent un air de gène et de raideur à ma traduction. Je connaissais
cependant le génie de notre langue, les sacrifices qu’exigent cette élégance et cette
clarté dont elle se montre si jalouse. J’avais devant les yeux l’exemple de Virgile
luimême qui, malgré l’avantage d’un idiome plus flexible et plus doux, est tombé
quelquefois dans la sécheresse et dans la dureté, pour avoir trop sacrifié au désir
d’exprimer beaucoup de choses en peu de mots. A force de me resserrer dans des
limites trop étroites, je m’étais ôté les moyens d’imiter la variété des tours de l’original, de
donner un heureux développement à ma phrase poétique, et de flatter les oreilles par un
choix de mots harmonieux. La même erreur m’avait encore entraîné à supprimer trop
souvent ces brillantes épithètes, qui sont la couleur du style.
Tant d’imperfections que je ne pouvais méconnaître me jetèrent, comme je l’ai dit
ailleurs, dans un véritable découragement. Plus je relisais mon Virgile, plus je me
pénétrais de ses beautés, moins j’osais penser à lutter une seconde fois contre les
difficultés d’une entreprise où le succès me semblait impossible. Les encouragemens de
plusieurs hommes distingués dans les lettres, mirent un terme à cet état de crainte et
d’anxiété, ils rallumèrent mon zèle. La faveur que le public semble avoir accordée à ma
seconde édition. L’indulgence du jury des prix décennaux, la décision de la troisième
classe de l’Institut qui a daigné indiquer mon ouvrage comme digne d’une noble
récompense, devaient me porter à croire que je n’avais pas consumé en vain mon temps
et mes veilles. Cependant, comme l’amour-propre d’auteur ne m’a jamais empêché d’être
de bonne foi avec moi-même, je sentais bien vivement les reproches que le goût pouvait
encore me faire. Et en effet, malgré ma docilité aux judicieuses observations de l’amitié,
malgré toute la sévérité que j’avais apportée dans mon travail, il m’était échappé encore
bien des fautes. Ma version avait conservé des traces de cette extrême brièveté, de cette
raideur si opposée au caractère d’un écrivain, dont le talent flexible semble se jouer des
entraves. Quelques censeurs délicats désiraient assez souvent dans ma traduction plus
d’harmonie, plus de mollesse et de cette douce sensibilité, l’un des plus grands charmes
de la muse de Virgile. Critiques, avis, scrupules même, j’ai tout recueilli. Ensuite je me
suis livré dans le silence à une nouvelle comparaison de ma copie avec le tableau
original. Le premier fruit de cette comparaison fut la résolution de persister dans le
{i}système d’une fidélité scrupuleuse. Je sais que l’attitude d’un bon traducteur n’est pas
celle d’un esclave devant son maître ; mais je soutiens que la fidélité est le principe
premier, la qualité essentielle de toute traduction, et qu’il n’est permis de s’écarter de
cette voie que lorsqu’on reconnaît l’impossibilité de la suivre. Une traduction enfin est
une copie ; si l’on trouve dans cette copie autre chose que l’original, quelles que soientles beautés qui la distinguent, elle perd nécessairement de son prix aux yeux du lecteur
éclairé.
Ces principes sont sévères ; j’avoue même qu’il ne faudrait pas les appliquer dans leur
rigueur à tous les ouvrages indistinctement : il est des auteurs auxquels on peut prêter ou
retrancher quelques traits sans leur faire beaucoup de tort : on en citerait d’autres qui ont
mêlé des absurdités si révoltantes aux élans sublimes du génie, que le goût prescrit
certaines libertés à leur interprète ; mais comment se les permettre avec Virgile qui est
toujours le poète du cœur et de la raison ? Que peut-on retrancher, surtout ajouter à un si
grand écrivain? Ajouter à Virgile ! de tous ceux qui l’ont osé aucun n’a ni son audace
justifiée par le succès, et jamais un traducteur des Bucoliques, eût-il le plus grand talent
pour la poésie, ne réussira en l’écartant du texte. Une simplicité gracieuse, une mollesse
heureuse et attendrissante, suivant l’expression de Voltaire, une brièveté continuelle,
rendent les Bucoliques peut-être plus difficiles à traduire que tel livre des Géorgiques ou
de l’Énéide. Aucun littérateur ne contestera cette opinion que partage aussi M. Delille.
Mais personne n’a signalé la première et la plus grande difficulté d’une traduction des
Églogues, c’est que cet ouvrage n’étant point dans nos mœurs, on court risque à tout
moment de le défigurer, c’est que la traduction en pourrait être élégante, harmonieuse,
riche de poésie, et ne pas mériter encore l’estime des connaisseurs. L’exemple de
Gresset ne prouve que trop la vérité de cette assertion. La critique accuse Virgile
luimême de laisser trop percer la politesse et l’urbanité de la cour d’Auguste, au milieu des
détails de la vie champêtre. Les ornemens qu’il prête à la muse de Théocrite, bien que
d’une rare élégance, altèrent cependant son aimable simplicité. Si un écrivain aussi
judicieux n’a pu éviter une pareille faute, que ferait donc parmi nous, chez un peuple
trèséloigné des mœurs pastorales, que ferait, dis-je, le traducteur des Églogues qui se
permettrait aujourd’hui de s’écarter de son modèle ? Dans quel livre, dans quels
événemens, dans quels souvenirs prendrait-il des pensées et des sentimens analogues
à ceux des personnages des Bucoliques ? Il lui serait impossible d’assortir ses couleurs
aux couleurs de Virgile ; malgré tous ses efforts, on le comparerait au sculpteur
malhabile qui donnerait une parure moderne à une statue antique. Ces réflexions,
toujours présentes à mon esprit, n’ont pas peu contribué à me confirmer dans le dessein
de copier fidèlement Virgile, et de m’interdire tout ornement étranger au genre de
tableaux, et à la manière du maître. Au reste, il faut que je le dise avec bonne foi, ce
n’est pas sans connaissance de cause, ce n’est pas par impuissance de suivre une autre
route, que j’ai choisi celle-ci : je savais d’avance, au contraire, qu’elle était hérissée de
difficultés. Bien plus, j’étais convaincu qu’en relâchant un peu de la sévérité que je
m’étais imposée, j’obtiendrais facilement le pardon de cette indulgence pour ma propre
faiblesse. J’ai craint ces ménagemens dangereux. Sans doute, avec quelques dons
naturels cultivés par l’étude, en peut faire des vers élégans, bien tournés, répandre
même sur son style un vernis brillant et séducteur ; sans doute en se prescrivant des
règles moins sévères, on peut donner à son ouvrage une apparence de grâce et de
liberté qui plaisent au premier coup d’œil ; mais aussi qu’arrive-t-il? le traducteur mutile
indignement le modèle, et pour obtenir des suffrages faciles et sans prix, il perd celui des
{ii}connaisseurs qu’il devait ambitionner .
On se tromperait singulièrement si l’on croyait que la fidélité ne présentât que des
difficultés inextricables au traducteur, elle lui fournit aussi des moyens et des ressources
pour atteindre son modèle. Quoique le latin et le français diffèrent beaucoup, il y a une
foule de circonstances où ces langues se rapprochent : souvent les mêmes tournures,
les mêmes expressions, les mêmes coupes leur sont communes, alors que peut-on faire
de mieux que de suivre les traces de Virgile ? Presque tous les traits naturels ettouchans de ce poète, peuvent se transporter littéralement dans notre langue. C’est ce
que savaient bien Boileau, Racine et La Fontaine ; lisez les vers grecs ou latins, dont ces
maitres de l’art ont enrichi leurs productions, vous les trouverez traduits presque mot à
mot : oserait-on dire que ces ornemens empruntés conservent un air étranger, et qu’ils
manquent de grâce? Une autre raison encore invite à la fidélité envers Virgile ; notre
langue est extrêmement délicate sur l’emploi trop fréquent des mêmes mots et des
mêmes tours : personne ne varie les siens avec plus de soin et de goût que cet
{iii}auteur .
En m’attachant plus que jamais à mes principes, je résolus de tenter tous les moyens
d’approcher davantage de la désespérante perfection de Virgile. Pour arriver à ce but, il
fallait surtout renoncer à cet excès de brièveté dont je n’étais pas encore assez corrigé
dans ma seconde édition. D’abord ce défaut est, comme je l’ai déjà dit, un de ceux qui
répugne davantage à notre idiome : ensuite les vers latins, contenant plus de syllabes
que les nôtres, un traducteur français peut et doit être souvent plus long que son auteur ;
et il ne manque point de brièveté, lorsque pour rendre le texte tout entier, il obéit au génie
d’une langue moins concise que celle de l’original. C’est surtout dans les descriptions,
dans les récits, dans les entretiens que j’ai reconnu la nécessité de me donner plus
d’aisance et de liberté. La septième églogue offre un exemple remarquable de cette
modification de mes principes.. J’avais peut-être rendu avec bonheur quelques-uns des
couplets de cette églogue, mais toujours en mutilant Virgile ; les autres, où j’avais été
moins heureux, sentaient la contrainte et la peine. J’ai eu le courage d’oublier mes deux
{iv}premiers essais, et de traduire en six vers ce que j’avais tenté d’exprimer en quatre .
Ceux qui connaissent et qui ont manié notre poésie apprécieront, du moins je l’espère, le
{v}mérite de pareils efforts. Il n’est pas une seule des églogues où je n’aie cherché à
lutter corps à corps avec mon auteur ; pas une qui ne présente des changemens
considérables : aussi pourrais-je dire que cette traduction est vraiment un ouvrage
nouveau. Les connaisseurs attentifs ont remarqué, parmi les nombreuses beautés de
Virgile, ces transitions fines et délicates qui sont les nuances de son style, qui lient ses
pensées l’une à l’autre et motivent parfois les traits les plus touchans qu’il prête aux
passions. Mais ces transitions ne consistent souvent que dans de simples particules,
dans des mots dont il choisit la place avec un talent admirable. Supprimez ces ornemens
nécessaires, et les vers d’un écrivain qui cache, comme notre Racine, la logique la plus
sévère sous les formes de la poésie la plus riche, en figures et en images, paraîtront
{vi}décousus et sans suite. Fidèle aux heureuses transitions de Virgile, je me suis encore
attaché à imiter la grâce et la douceur de sa poésie, et singulièrement ces deux espèces
d’harmonie que Delille a distinguées avec tant de raison et de goût. L’une, musicale, et
qui doit être le caractère essentiel de toute poésie, sert à flatter l’oreille par un choix de
mots heureux ; l’autre, imitative, consiste à peindre les objets par les sons. Sans la
première de ces qualités, les vers, et particulièrement les vers français, n’obtiennent
jamais le succès si flatteur de rester dans la mémoire : mais la plus douce mélodie
fatiguerait à la fin ;
L’ennui naquit un jour de l’uniformité,
a dit l’ingénieux Lamotte. L’harmonie imitative prévient les dégoûts d’un lecteur souvent
dédaigneux ; c’est à elle surtout que le poëte doit demander cette variété d’effets, l’un
{vii}des secrets de l’art de plaire et d’intéresser .
Ce serait ici le moment d’entrer dans quelques détails sur la pastorale en général, sur
son origine, sur le caractère particulier de ce petit poème, sur les beautés qui lui sont
propres ; mais tant de choses pleines de justesse ont été écrites à cet égard par LeBatteux, Dubos, Jaucourt, Marmontel et plusieurs autres littérateurs, qu’il y aurait
vraiment une prétention ridicule à vouloir traiter de nouveau un sujet dont toutes les
fleurs ont été cueillies par des mains habiles. Je renverrai donc le lecteur aux auteurs
que je viens de citer, auteurs dont les écrits réunis forment un traité complet sur la
pastorale, et je me bornerai à quelques réflexions indispensables.
La poésie pastorale est une imitation de la vie champêtre. On donne aux pièces
pastorales le nom d’églogues, mot tiré du grec, et qui signifiait un recueil de pièces
choisies, dans quelque genre que ce fût.
Quelquefois aussi on les a nommées idylles. Ce mot exprime dans la langue de
Théocrite une petite image, une peinture, dans le genre gracieux et doux. Si l’on peut
établir quelque différence entre les idylles et les églogues, elle est fort légère : les
auteurs les confondent souvent.
La poésie pastorale prend toutes les formes. Tantôt l’écrivain lui-même raconte un
événement ; tantôt il se cache et ne fait paraître que ses bergers ; tantôt enfin il
commence à raconter et introduit ensuite ses acteurs. Les pastorales sont quelquefois
des monologues. Elles ont aussi des entretiens de deux on trois bergers. On donne le
nom de poèmes amébées à ceux de ces entretiens dont les couplets sont exactement
semblables par le nombre des vers.
On définit la poésie pastorale, l’imitation de la vie champêtre ; mais suivant ce principe,
que les arts, en copiant la nature, ne doivent montrer que ses beautés, on ne veut voir
dans les églogues que des sentimens doux, des images agréables, enfin, le bonheur et
la paix. On bannit donc de ces poèmes la colère, la jalousie, toutes les passions
violentes, comme aussi tout ce qui rappelle les idées de peine et de misère, afin de ne
point altérer, dit-on, les couleurs riantes du tableau des mœurs champêtres.
Ces règles, qui sont la censure de quelques passages de Théocrite et de Virgile, ont
un peu le défaut d’avoir été inventées après les ouvrages des hommes de génie qui ont
créé le genre auquel on les applique ; cependant elles seraient d’une exactitude
rigoureuse, si la poésie pastorale n’était que la peinture d’une espèce d’âge d’or,
malheureusement inconnu aux hommes.
Mais puisque la poésie pastorale représente la vie et le caractère des bergers, sans
doute il doit être permis d’y introduire d’autres personnages que des hommes sans
défauts, d’autres idées que celle d’une félicité sans mélange. Ces suppositions peuvent
flatter l’imagination un moment ; mais leur répétition continuelle n’intéressera jamais
constamment le cœur des hommes, qui aiment à retrouver, même dans les fictions
poétiques, quelque chose de conforme à la vérité et à leur nature ; et puis, dans ces
tableaux du règne d’Astrée, où seraient les oppositions? les oppositions, sans lesquelles
il n’y a rien de beau et d’attachant dans tous les genres de peinture. Pourquoi le bonheur
de Tityre nous touche-t-il vivement? c’est qu’auprès de lui est l’infortuné Mélibée ; c’est
que le lecteur, qui se met presque toujours à la place des personnages, se dit :
« Malheur à moi si j’étais Mélibée ! quel bonheur si j’étais Tityre! » Pourquoi dans le livre
de la Jérusalem délivrée, du Tasse, l’épisode d’Herminie chez les bergers, passe-t-il pour
l’une des plus heureuses créations de l’imagination d’un poëte ? c’est que la guerre et
ses fureurs, la fuite d’Herminie et les malheurs de sa passion, font un contraste avec la
paix, l’innocence et le calme de ces demeures champêtres, qu’on s’étonne de voir
respectées par des barbares qui se déchirent entre eux ! le bruit des armes rend plus
doux encore les sons inattendus de la musette.
Au reste, soit que l’on étende, soit que l’on resserre les bornes du poème pastoral, tout
le monde s’accorde à dire que la simplicité, la naïveté, l’élégance, en sont les caractères
essentiels. Ainsi, tout ornement affecté, tout ce qui sent la peine et le travail, tout ce quis’éloigne des connaissances, des idées et des sentimens que peuvent avoir des bergers
ou les autres habitans des campagnes, doit être sévèrement banni des églogues.
Suivant l’opinion la plus commune, la poésie pastorale est née en Sicile ; on assure
même que l’usage de disputer le prix de la flûte et du chant y subsiste encore. Le plus
ancien poète bucolique de la Grèce, est le berger Daphnis : comme le temps n’a
respecté aucun fragment des ouvrages de ce chantre célèbre, Théocrite passe pour le
créateur et le père de la poésie pastorale. Cependant, indépendamment de ce que la
mémoire de Daphnis est restée parmi les hommes, assurément des écrits aussi purs,
aussi achevés que ceux de Théocrite, ne peuvent avoir été le premier ouvrage pastoral ;
et de même, l’Iliade et l’Odyssée d’Homère, ne sont point les essais de la muse épique.
On remarque dans le développement successif des connaissances et des talens, dans la
marche des langues, pour arriver à un certain point de perfection et de fixité, une
gradation aux lois de laquelle l’histoire entière annonce qu’aucun peuple, aucun homme,
n’ont pu se soustraire. Le génie lui-même n’a jamais franchi les intervalles immenses qui
séparent l’enfance des arts de l’époque de leur maturité.
Théocrite était de Syracuse ; il a peint la nature et les mœurs champêtres avec une
vérité et une simplicité inimitables, avec des couleurs de la plus grande richesse : mais
son talent ne se bornait point à la pastorale : il a produit, sous le nom modeste d’idylles,
d’autres pièces dans lesquelles, prenant tour à tour le ton de l’ode et celui de l’épopée,
sa muse s’élève presque aussi haut que la muse d’Homère ; il peint surtout la plus
impétueuse des passions, avec une force et une chaleur, qui portent à croire que la
lecture assidue de ses ouvrages, a contribué autant que le commerce d’Euripide à faire
de Racine l’égal, d’autres disent même le vainqueur de Virgile, dans l’éloquente peinture
des mouvemens divers de l’amour.
Théocrite joignit à ces dons le talent de manier en maître, la plus expressive, la plus
flexible des langues. Les poètes grecs, et particulièrement Théocrite, offrent sans cesse
des exemples d’harmonie imitative : ils possèdent en outre et créent à tout moment une
foule de mots composés, d’expressions fortes, naïves ou sérieuses, auxquelles on ne
saurait trouver d’équivalens, ni en latin ni en français. La langue de Théocrite et
d’Anacréon abonde en termes d’amitié, de caresse, dont les diminutifs italiens seraient
les équivalens si trop souvent l’afféterie et la mignardise ne remplaçaient la simplicité
antique.
On reproche cependant plusieurs défauts à Théocrite, comme l’inégalité, le désordre,
et une grossièreté quelquefois extrême. Ces accusations ne sont pas toujours sans
fondement ; j’avouerai, par exemple, que le goût et la pudeur voudraient effacer plusieurs
passages de Théocrite, même quelques-uns du modeste Virgile. Cependant, beaucoup
de critiques faites contre le poëte grec, ne soutiendraient peut-être pas un examen
impartial. Combien de choses qu’une délicatesse dédaigneuse rejette comme basses ou
grossières, et qui ne sont que simples et rustiques ! Combien de puérilités prétendues,
qui sont des traits naturels, saisis dans les mœurs et le caractère des personnages ! J’en
pourrais citer beaucoup. Par exemple, dans l’idylle des amours de Polvphème, le portrait
fidèle que le Cyclope fait de lui-même, parait à quelques personnes rebutant ou ridicule ;
mais n’est-ce pas un Cyclope qui parle, et ne devrait-on pas applaudir à la simplicité qui
le porte à se peindre tel que la nature la fait? Et puis, ne peut-on aimer et plaire même
que lorsqu’on a reçu le don de la beauté ? d’ailleurs les plaintes d’un être jeune et
sensible, qui languit consumé par une passion violente, et qu’une malheureuse difformité
empêche d’obtenir le juste retour de la vive affection qu’il porte à l’objet aimé, n’ont-elles
rien qui soit propre à nous toucher ?On blâme encore l’offre faite par Polyphème à Galatée, d’une biche, d’onze faons et de
quatre petits ours : le présent est dans les mœurs du personnage, et n’a rien de plus
inconvenant que l’invitation qu’il adresse à la nymphe de venir conduire et traire les
brebis ; mais assurément ces deux invitations seront aussi risibles que déplacées, si on
les transporte dans notre siècle, si on veut les mêler à nos usages.
Vers la fin de l’idylle, Polyphème s’exprime ainsi littéralement dans le texte :
« Ma mère seule cause mes maux, et c’est elle que j’accuse : elle ne t’a jamais rien dit
d’aimable sur son fils ; cependant elle me voyait sécher de jour en jour. Pour la punir, je
lui dirai que j’ai mal à la tête et aux pieds, et je la verrai souffrir autant que je souffre
moimême. »
Fontenelle, en admirant cette idylle, se moquait, dit-on, de ces puérilités.
Fontenelle ne se trompait-il pas : Polyphème, comme le peint Théocrite, avait quinze
ou seize ans : or il n’est pas rare de voir un jeune homme, à cet âge, garder encore
plusieurs traits de l’enfance, et mêler des pensées et des actions toutes puériles, même
aux élans d’une première passion. Ce mouvement de dépit, cette petite vengeance
appartiennent aussi à l’adolescence ; elle pratique aussi bien que l’âge qui la précède,
les petites ruses nécessaires pour se faire plaindre par une mère toujours prête à croire
que son fils va mourir, lorsqu’il n’a qu’un mal de tête feint ou véritable. La laideur de
Polvphème ne change rien à la chose ; il est jeune, il a les moeurs, les passions, les
défauts de son âge ; et Théocrite lui prête dans la circonstance une naïveté aussi
charmante que naturelle.
Bion et Moschus, l’un de Smyrne, l’autre de Syracuse, successeurs et contemporains
de Théocrite, s’éloignèrent tous deux de la simplicité de leur maître, soit qu’ils sentissent
que Théocrite serait a jamais le premier dans le genre pastoral, soit que la tournure de
leur esprit les portât vers des choses plus brillantes. Tous deux tirèrent l’idylle des bois,
et lui prêtèrent des ornemens qui semblent interdits à ce petit poème, ou plutôt ils
créèrent un genre nouveau. Le tombeau d’Adonis et l’enlèvement d’Europe, sont les
deux pièces les plus célèbres de ces poètes ; l’une manque de naturel, mais ingénieuse
et remplie de grâce, riche de poésie et d’harmonie imitative, elle mériterait encore de
grands éloges, si le refrain n’était pas prodigué sans motifs, et si Bion avait supprimé de
froides antithèses et des répétitions vraiment déplacées. On trouve dans son rival moins
d’afféterie et plus d’âme. L’enlèvement d’Europe offre un tableau d’une grande beauté
d’expression et de couleur ; mais le discours de la fille d’Agénor à Jupiter, m’a paru peu
convenable et dépare beaucoup le chef-d’œuvre de Moschus : la cinquième idylle de ce
poète, heureusement imitée par Lebrun, prouve que Moschus aurait pu obtenir aussi le
mérite d’une élégante simplicité. Combien les deux émules de Théocrite seraient plus
estimés, s’ils eussent voulu mêler plus de naturel à ces fleurs de l’esprit dont ils ont trop
souvent semé leurs ouvrages !
Après Théocrite, Bion et Moschus, la muse pastorale eut un long sommeil qui menaçait
d’être un sommeil de mort : mais Virgile parut et lui rendit la vie. Nourri de tous les
chefsd’œuvre de la Grèce, il sentit que le chantre de Syracuse était le poète de la nature : il le
prit pour modèle. On reconnaîtra dans la suite, avec quel art, avec quel goût, il usa du
privilège accordé aux écrivains de profiter des travaux de ceux qui les ont précédés dans
{viii}la carrière . Virgile a fait dix pastorales, auxquelles on donne le nom d’églogues ou de
bucoliques : voici une idée rapide du sujet et du genre de chacune d’elles.
La première cache, sous le voile de l’allégorie, des remercîmens à Auguste, qui avait
rétabli Virgile dans ses biens usurpés par les vétérans. On blâme ce dernier de parler de
malheurs publics et de guerres civiles dans une églogue ; d’abord il est bon d’observer,
en passant, que les anciens n’assignaient pas aux différens genres de composition, desbornes aussi étroites que nous le faisons. Ensuite, loin d’accuser ici le poète, il me
semble qu’il faudrait louer en lui la noble intention d’émouvoir Auguste sur le sort des
malheureuses campagnes, et le mérite d’avoir créé un petit drame plein de vie et
d’intérêt, sur un sujet stérile en apparence.
La seconde églogue présente, suivant un écrivain moderne, un admirable exemple du
degré de chaleur auquel peut se porter l’amour, sans altérer la douce simplicité de la
poésie pastorale.
Ovide trouvait que cette pièce était boiteuse dans la versification : j’avouerais ce
défaut, si je l’avais reconnu ; je pense au contraire, que la plainte d’Alexis serait, pour le
fond des pensées et pour le charme du style, le modèle le plus accompli du poème
bucolique, si, comme dans Théocrite, tous ces charmans discours s’adressaient à
Galatée. Avouons encore, que le poète latin, tout habile qu’il est, n’a point égalé le début
de la onzième idylle du poète grec.
Corydon, conduit par sa mélancolie, vient confier aux bois accoutumés, les chagrins
d’un amour sans espérance. Virgile l’amène sur la scène, par des vers où respire le
désordre de l’amour ; mais aucun détail n’a préparé l’âme du lecteur à prendre part aux
peines du berger ; combien Théocrite a mieux annoncé Polyphème ! il sort de
l’adolescence ; une passion ardente et profonde l’égare, et lui lait tout oublier ; souvent
ses brebis reviennent, sans leur pasteur, du fond des pâturages. Le voyez-vous, dès le
lever de l’aurore, assis sur un rocher qui domine la mer ? Les yeux fixés sur les ondes
qui retiennent la jeune Néréide, il se consume en vain à chanter : seule et triste
consolation d’un amour dont l’ardeur s’accroit à tout moment. Qui ne serait touché d’une
telle infortune ? Polyphème n’a point encore proféré une seule parole, et déjà on est
disposé à l’aimer et à le plaindre.
J’ai exposé ailleurs mon opinion sur le commencement de la troisième églogue,
entièrement consacrée à une dispute et à un combat de flûte entre deux bergers. Elle
contient beaucoup d’imitation : Virgile est si supérieur à son rival dans presque toutes,
que c’est vraiment créer que d’imiter ainsi. Quelques-uns des couplets, comme ceux de
l’agacerie de Galatée et des larmes de Phyllis, sont des chefs-d’œuvre. Toutefois je
serais tenté de croire que Virgile met des réponses comparativement trop faibles dans la
bouche de l’un de ses bergers, il me semble que Damète a trop souvent l’avantage
pourquoi on puisse trouver assez fondée l’incertitude de Palémon, et assez juste le
partage qu’il fait de la palme entre les deux rivaux. Le couplet de Mœvius et de Bavius,
deux ennemis de Virgile, est peut-être inconvenant : on y voit l’auteur à la place de ses
personnages. On me croira sans peine quand je dirai que cette églogue est d’une
difficulté désespérante pour la traduction : Théocrite lui-même n’a pas un exemple d’une
concision aussi soutenue, accompagnée de tant d’aisance et de facilité.
On trouve dans la quatrième églogue une espèce de prédiction du bonheur que doit
apporter au monde la naissance d’un enfant sur lequel les commentateurs ne sont
nullement d’accord.
Au premier coup d’œil, le sujet de cette pièce paraît peu raisonnable ; mais, s’il est vrai
qu’elle contienne une allusion à la paix de Brindes, à un oracle de ces fameuses sibylles,
tant respectées dans Rome ; si elle se rapporte à la naissance de Marcellus, fils
d’Octavie qui, en renonçant au veuvage et au deuil de son premier mari pour épouser
Antoine, devint le gage de la réconciliation entre deux hommes qui se disputaient
l’empire de l’univers, Virgile ne mérite aucun reproche. D’ailleurs, lorsqu’on se rappelle
les transports d’allégresse qu’un si grand événement excita dans les armées, les
espérances de bonheur que conçut la république entière, déchirée par les factions ;
quand on revoit dans l’histoire les torrens de sang qui furent versés pour la cause de cesfougueux adversaires, les effroyables calamités que leurs nouvelles divisions firent
éclore, comment ne pas approuver l’enthousiasme de Virgile et son empressement à
célébrer les bienfaits d’une paix dont la durée eût épargné tant de maux ? Comment ne
pas reconnaître qu’il parlait à la fois, dans cette églogue, au cœur, à l’esprit, à la raison et
aux croyances religieuses des Romains? Comment ne pas sentir tout le plaisir qu’ils ont
eu à lever le voile léger et transparent que l’art du poète avait jeté sur des faits
historiques et présens ? Il n’est pas étonnant que dans un pareil sujet Virgile ait donné
l’essor à sa muse ; cependant on voit clairement que son intention était de conserver le
caractère pastoral à son horoscope de Marellus, en prenant seulement un ton plus
élevé ; mais malgré tout son talent, je crains bien qu’il n’ait pas atteint le but. En effet,
quoique cette églogue offre beaucoup de détails champêtres, je suis forcé de convenir
qu’elle renferme aussi une foule de pensées et d’expressions qui sont du domaine de
l’épopée, ou du genre héroïque. Heureux, toutefois, les auteurs capables de commettre
d’aussi brillantes fautes ! Et nous, loin de nous livrer au plaisir envieux de relever des
taches dans les ouvrages de nos maîtres, admirons avec ce Voltaire, qui n’était pas
superstitieux sans doute, tant de richesses poétiques, tant de beaux vers, prélude
heureux des chants de Virgile sur la mort du jeune Marcellus.
La cinquième églogue est divisée en deux parties : l’une consacrée à un chant funèbre
sur la mort du fameux Daphnis, le dieu des bergers, l’autre, à son apothéose. Si des
lecteurs impartiaux comparent cette pastorale à la première idylle de Théocrite qui a
aussi célébré la fin malheureuse de Daphnis, je ne crois pas qu’ils refusent la préférence
à notre auteur.
Théocrite respire une simplicité touchante ; mais il est trop long à entrer en matière :
son idylle est presque à la moitié, qu’il n’a point encore chanté Daphnis ; le refrain qui
pourrait donner du mouvement à l’ouvrage est quelquefois placé sans choix et sans
utilité ; il coupe trop la marche des idées, dont plusieurs ne sont en outre ni justes, ni
bien placées : dans Virgile, au contraire, la raison, le sentiment et la poésie sont toujours
d’accord.
Silène, les veines enflées du nectar de la veille, suivant son usage, endormi dans un
antre, enchaîné de guirlandes de fleurs par deux bergers et la nymphe Églé, ce même
Silène se réveillant avec une feinte colère, et consentant enfin à chanter devant ces
jeunes gens des vers qu’il leur promettait depuis long-temps voilà tout le sujet de la
sixième églogue. Des censeurs sévères ont désiré dans cette charmante pièce une teinte
plus généralement pastorale ; elle a des traits qui ne seraient point déplacés dans
l’Énéide : vérité qui est à la fois leur censure et leur éloge.
Le fonds de la septième églogue est un combat entre deux bergers ; l’espèce de
narration qui la commence est de cette facilité abandonnée qui fait le charme des fables
de La Fontaine. Dans les couplets, il en est quelques-uns dont les idées sont peu
bucoliques ; on trouve dans presque tous, des imitations du poète grec embelli ou
corrigé, mais combien sa huitième idylle l’emporte sous les rapports de la composition,
de la pensée et même du style, sur l’églogue qui nous occupe ! Les deux bergers dans
Théocrite sortent de l’enfance : rivaux, mais amis, ils sont simples et bons, comme on
l’est à leur âge, encore pleins de pudeur et de naïveté. « Lampure, mon chien, dit l’un
d’eux, quel profond sommeil ! il ne faut pas dormir ainsi quand on a un enfant pour
berger. » Et ailleurs : « Hier, du fond de sa grotte, une jeune nymphe m’aperçut
conduisant une génisse, et s’écria : qu’il est beau ! qu’il est beau ! Je ne lui répondis
rien ; je baissai les yeux et je continuai ma route. » Les vers de Virgile eux-mêmes ne
paraissent pas ici exempts de sécheresse et de contrainte, lorsqu’on les compare à ceux
de Théocrite.La huitième églogue, intitulée l’Enchanteresse, présente deux chants distincts, dont le
fonds est également tiré de Théocrite. La première seule est du genre bucolique, elle
contient les plaintes d’un berger abandonné par sa maîtresse : la seconde retrace les
cérémonies magiques auxquelles une femme délaissée a recours dans l’espérance
qu’elles lui servirent à ramener son amant infidèle. Ces cérémonies sont empruntées de
la deuxième idylle du poète grec : idylle que Racine regardait comme un des
chefsd’œuvre de l’antiquité, et que Voltaire voulait désigner lorsqu’il a dit : « Il y en a de
comparables à la belle ode de Sapho, traduite dans toutes les langues. Que ne nous
donnait-il (Fontenelle) une idée de la Pharmaceutrée, imitée par Virgile, et non égalée
peut-être. »
On voit ou l’on croit voir percer dans la neuvième églogue une allusion à des malheurs
éprouvés par le poëte ; son style enchanteur se trouve ici comme partout, mais on
pourrait penser que cette pièce est sans dessein. Il ne semble pas naturel que Méris,
pressé par des inquiétudes graves, consente à s’arrêter si long-temps. Et puis ces
fragmens de chansons sans suite manquent d’intérêt et rendent le dialogue décousu. Je
crois cette églogue la moins bonne de celles de Virgile ; et peut-être doit-on avouer que
si Théocrite a des idylles qui présentent des défauts beaucoup plus éloquans, il n’en a
aucune qui soit en général aussi faible que celle-ci.
Virgile reprend dans sa dixième églogue toute sa supériorité. Il chante la passion
malheureuse de Gallus, son ami, et l’amitié lui inspire des vers qu’on ne peut oublier.
Cette pièce renferme quelques idées de la première idylle de Théocrite : peut-être celle-ci
parait-elle plus exactement conforme au goût champêtre ; mais combien elle est
inférieure pour le choix des idées, la vivacité des sentimens et le charme du style, qui
font un ouvrage achevé de la dernière pastorale du poète latin !
La première chose à considérer dans un ouvrage, c’est le plan. Voyons comment
Virgile trace les siens ; cet examen ne sera pas inutile à mes jeunes lecteurs, peut-être
trop enclins à ne remarquer que les mots et les détails. Le poète, rétabli dans son
patrimoine, veut témoigner sa reconnaissance à Auguste ; prendra-t-il le tour banal d’un
remercîment direct? Non. Plus habile et plus délicat, il invente une action. Le lieu de la
scène est le domaine même rendu à Virgile par le prince, et situé dans un paysage
délicieux. Les personnages sont deux bergers. Mélibée, dépouillé du champ de ses
pères et réduit à quitter la douce patrie, part en exil ; dans ce cruel moment, il aperçoit
Tityre mollement couché sous un ombrage, et s’amusant à répéter aux échos le nom de
la belle Amaryllis. On conçoit l’étonnement de Mélibée à l’aspect d’une sécurité qui forme
un contraste si frappant avec son infortune et le trouble des campagnes. Les
mouvemens de son cœur se peignent avec une grande vérité dans ce début.
Tityre, tu patulæ recubans sub tegrmine fagi,
Silvestrem tenui musam meditaris avena :
Nos patriæ fines et dulcia linquimus arva ;
Nos patriam fugimus ; tu, Tityre, lentus in umbra,
Formosam resonare doces Amaryllida sylvas.
Tityre répond qu’un dieu lui a accordé ce bonheur. Le sujet, exposé de la manière la
plus claire, en peu de vers, se développe successivement dans un dialogue rapide et
plein de passion. Ainsi, Virgile a trouvé le moyen de mettre en action, le récit des
malheurs de ses compatriotes, l’événement de la restitution de ses biens, et les louanges
d’Auguste.
Avec quel artifice il dissimule son dessein et se cache sous ses personnages ! nous
avons oublié l’auteur, nous ne voyons plus que Tityre et Mélibée. Ses peintures vives et
naturelles, tout en relevant avec une adresse infinie la grandeur du bienfait, produisentune telle illusion, que le lecteur ne pense plus qu’à ces deux bergers dont le sort différent
lui arrache tour à tour des larmes de plaisir et de pitié. Assurément, voilà une conception
judicieuse. La dixième églogue est encore un exemple de l’habileté de Virgile à féconder
une idée et à renfermer ses bleaux dans un cadre heureux. La huitième et la neuvième
églogues, au contraire, paraissent répréhensibles, parce qu’on n’y trouve qu’une suite de
vers imités de Théocrite, et qui n’ont pas plus de sujet déterminé que d’ordre et de
liaison. Aussi, quoique la première de ces deux pièces étincelle de toutes les espèces de
beautés poétiques, elle n’attache point. Faute d’une ordonnance simple et régulière,
Virgile lui-même n’a fait qu’une composition vicieuse d’une pièce dont les riches détails
pouvaient aisément suffire à deux charmantes pastorales. Le jugement, avant tout, le
jugement ! Comme on l’a dit très-bien, l’esprit court les rues ; l’imagination qui invente les
détails, le talent qui les colore ont été donnés à plusieurs ; mais l’excellence du jugement
est d’autant plus rare, qu’on ne s’applique pas assez à cultiver de bonne heure en nous
cette précieuse faculté. Puissent les jeunes gens lui donner la préférence sur tous les
autres dons de la nature ! Quand ils veulent se rendre compte d’un ouvrage, puissent-ils
chercher d’abord le sujet, ensuite le plan général et enfin la disposition des parties !
Surtout que, dans leurs plus simples essais, une pensée première préside toujours à leur
travail ; ils pourront manquer d’art et de goût, mais s’ils ont montré du sens dans la
composition, le maître éclairé sourira à leurs efforts. Au reste, Théocrite leur donnerait à
cet égard de meilleures leçons que Virgile : il instruit et dispose ses sujets avec plus
d’habileté que son imitateur.
La langue latine, inculte et sauvage dans le vieil Ennius, forte et hardie, mais souvent
âpre et tendue dans Lucrèce ; tour à tour légère, badine et pathétique avec Catulle,
auquel les deux Pline reprochent cependant de la négligence et de la dureté, perdit tout à
coup ces défauts et acquit une foule de beautés nouvelles sous la plume de Virgile.
Fautil donc s’étonner qu’à l’apparition de l’Alexis, tous les illustres amis des lettres
rassemblés autour d’Auguste, aient été frappés d’admiration en trouvant dans cette
églogue une mollesse, une élégance, une harmonie, une pureté de goût qu’aucun
écrivain n’avait encore possédées à un si haut degré? Ils reconnurent d’abord un grand
poète, et présagèrent les nobles destinées des Muses romaines. Combien Pollion dut
s’applaudir de son zèle à défendre Virgile, lorsqu’il entendit la lecture des autres
pastorales où le talent varié du jeune auteur tenait si magnifiquement ses promesses! On
sait que les églogues récitées en plein théâtre obtinrent les plus vifs applaudissemens.
La nouveauté du genre inconnu jusqu’alors aux Romains, l’admiration pour les Grecs
dont il était emprunté, le charme des vers les plus mélodieux ; peut-être, de nombreuses
allusions à des événemens nationaux expliquent ce brillant succès. L’ouvrage ne peut
exciter chez nous le même intérêt. Mais en fût-il absolument dépourvu sous le rapport
des sujets, les meilleurs esprits comme les plus habiles écrivains pourraient encore y
trouver du plaisir et des leçons ; j’en atteste Fénélon. On sait que les touchantes
peintures répandues dans les églogues avaient pour lui un attrait inexprimable. Sa lettre
sur l’éloquence prouve combien il était sensible aux beautés d’un style qui annonçait
dans l’auteur d’une modeste églogue le chantre brûlant des amours de Didon. Je
n’entrerai point ici dans le détail des perfections du premier des poètes pour le style : je
ne veux ni ne puis tout dire ; recommanderai seulement à 1’attention du lecteur la variété
qui distingue les Bucoliques. Virgile a pris successivement et avec le même bonheur, le
ton de la pastorale, de l’élégie, de la fable, de l’épopée, de l’ode, de la comédie même.
Le mélange de tous les tons nous paraîtrait peut-être une faute : il convenait aux
anciens, beaucoup moins sévères sur les limites de chaque genre, et qui craignaient par-dessus tout la monotonie. A cet égard, comme à beaucoup d’autres, leur goût était plus
{ix}judicieux que notre excessive régularité.
Le modeste Virgile avoue Théocrite pour son maître, et de tous côtés on répète :
Virgile n’est que le copiste de Théocrite. Véritables disciples des Grecs en littérature, les
Romains avaient un respect religieux pour leurs maîtres : témoin les louanges et les
préceptes d’Horace, l’esprit le plus philosophique de l’antiquité. Je pense que Virgile a
trop écouté son enthousiasme pour Théocrite, ou sa timidité à lutter contre ce rival
dangereux. Au lieu d’imiter et de faire entrer presque de force dans ses églogues des
fragmens qui ressemblent presque toujours à des pièces de rapport, il eût mieux fait sans
doute de traduire, avec tout son talent, quelques idylles entières, ou de se livrer à son
génie. Cependant Virgile ne manque pas encore de moyens de défense : sur dix
pastorales qu’il nous a données, quatre lui appartiennent exclusivement ; certes, elles ne
sont ni les moins importantes, ni les moins belles. Quant aux autres, même en consultant
Fulvius Ursinus, ce minutieux calculateur, qui compte jusqu’aux syllabes, et impute à
notre auteur tant de prétendus larcins, Virgile n’a vraiment emprunté que cent quarante
{x}vers environ à son modèle.
On lit dans Marmontel : « Il n’est pas de galerie si vaste qu’un peintre habile ne put
décorer avec une seule des églogues de Virgile. » Cette opinion d’un homme auquel on
ne reprochera pas un excès d’admiration pour les anciens, est le plus bel éloge des
Bucoliques : elle suffirait seule pour mettre le poëte latin hors de toute comparaison avec
ses nombreux imitateurs.
De tous ceux qui ont essayé d’écrire après lui des églogues latines, Némésien de
Carthage, et Calpurnius, né en Sicile, ont seuls conservé une réputation. Plusieurs
savans ne font qu’un homme de ces deux écrivains, et attribuent toutes leurs pastorales
au seul Calpurnius : je n’entrerai pas dans la discussion élevée à ce sujet. Némésien et
Calpurnius ont servilement copié Virgile, ils n’ont ni le goût, ni l’art de ce poète, et s’ils en
approchent, c’est comme dit Virgile lui-même, longo sed proximus intervallo. Fontenelle
trouvait l’églogue de Silène, inférieure pour le dessein à la troisième de Némésien. Cette
dernière, qui a pour objet la naissance de Bacchus et la première vendange, est la
meilleure du recueil des deux auteurs ; ils tiendraient assurément un rang très-distingué
dans la littérature, si toutes leurs pastorales ressemblaient à cette agréable composition.
Je ne ferai que nommer Le Mantouan, Vida et Sannazar, auteurs de quelques
pastorales ; le premier, plein de grossièretés révoltantes et de traits satiriques ; le
second, célèbre par son Art poétique ; le troisième, plus poli dans son style. Ce dernier,
en substituant des pécheurs à des bergers, a commis encore la faute d’être plus
mythologique que les anciens eux-mêmes. Il est vrai que la langue italienne doit au
même poète un roman pastoral nommé l’Arcadie, dans lequel le défaut d’intérêt et
d’action est quelquefois racheté par une teinte de mélancolie qui a du charme pour les
âmes tendres.
Les Italiens ont beaucoup cultivé la poésie bucolique : l’Aminte du Tasse, et le Pastor
fido du Guarini, pastorales dramatiques, sont les ouvrages les plus estimés de cette
nation. On ne peut guère réunir plus de grâces, plus d’idées champêtres et naïves, que
n’en ont dans l’original presque toute la seconde scène du premier acte de l’Aminte, et
une foule d’autres passages imités des anciens ou dignes deux. On lit également avec
un vif plaisir, dans le Paslor fido, la description ingénieuse des baisers, la riche
comparaison de la rose, la belle scène d’Amarillis, au troisième acte.
Pope, à l’âge de seize ans, a plutôt traduit Virgile, qu’il n’a composé des pastorales. On
trouve des choses sublimes dans son églogue sacrée ; j’y ai remarqué ce trait : « Ce
vaste univers n’entendra plus ni soupirs, ni murmures, et toute larme sera essuyée desyeux. » La Forêt de Vindsor, où Pope a volé de ses propres ailes, et à laquelle on
pourrait donner le nom d’idylle, suivant l’acception de ce mot dans la langue grecque,
parait, autant que j’ai pu en juger par la traduction, bien supérieure à ses églogues. On y
lit :
« Souvent un berger, dans quelque rêverie amoureuse, y voit avec surprise les nuages
se mouvoir au-dessus de lui, le sommet des montagnes renversé, le paysage que
forment les bosquets qui couvrent la pente des collines, les arbres écartés qui vacillent
dans le sein des flots, les forêts mobiles qui semblent y peindre leur verdure, et son
troupeau qu’il aime. L’onde coule lentement, et quitte à regret les plus beaux lieux de la
terre.
» O vous dont amour possède mon âme, et qui m’avez fait éprouver le plus doux
{4}ravissement, muses , transportez-moi dans ces scènes solitaires, ces bocages, ces
berceaux de verdure, sur ces rives heureuses de la Tamise, où les zéphyrs exhalent
leurs parfums, et sur le mont Cooper qui est votre séjour favori : on y verra des fleurs
éclore, tant que cette montagne subsistera, et que la Tamise portera dans l’Océan le
tribut de ses ondes. Je m’imagine parcourir vos retraites sacrées ; j’entends la divine
harmonie qui expire le long du bocage : entraîné par ces accens, je me jette dans ces
ombrages délicieux que des poètes immortels ont rendus vénérables. Ici, le sublime
Denbam préluda pour la première fois sur sa lyre ; là, Cowley paya son dernier hommage
au dieu du génie. Ah ! qu’il fut bientôt moissonné ! que de larmes le dieu du fleuve ne
versa-t-il pas, lorsque la pompe funèbre passait sur ses bords ! les muses négligèrent
leurs lyres et les suspendirent à des saules ; les cygnes expirèrent de douleur. »
Moschus avait dit dans son idylle sur la mort de Bion : « O Mélès ! ô le plus
harmonieux des fleuves, ce jour t’apporte d’autres douleurs et de nouvelles larmes : la
mort te ravit autrefois Homère, cet éloquent interprète de Calliope. On dit que tes ondes
plaintives pleurèrent ce fils si grand, et que tu faisais retentir de tes plaintes la vaste
étendue des mers : pour un autre fils, tes pleurs coulent aujourd’hui, et tu sèches de
douleur. »
La France, si féconde en écrivains dans tous les genres, n’a point été stérile en poètes
bucoliques. Parmi ces poètes, Marot et Ronsard portent l’empreinte de la barbarie et du
mauvais goût de leur siècle ; cependant, des détails heureux brillent quelquefois dans
Ronsard, et La Fontaine ne l’avait pas lu sans fruit ; une églogue de Desportes qui
commence par ce vers :
O bienheureux qui peut passer sa vie,
mérite d’être remarquée : et, pour le dire en passant, il y a plus à profiter qu’on ne le
pense, dans la lecture de ces vieux auteurs.
Plus heureux que leurs devanciers, Racan et Ségrais ont obtenu et conservé chez
nous la palme de la supériorité dans le genre pastoral. Moins riche et moins hardie, plus
moderne en sa parure, l’aimable Deshoulières leur dispute quelquefois le prix. Les écrits
de ces trois poètes sont entre les mains de tout le monde ; ainsi je n’en citerai pas de
pièces entières. Quant au caractère particulier de leur talent et aux beautés de leurs
ouvrages, cet examen a été fait d’une manière trop complète par les littérateurs déjà
nommés au commencement de cette préface, pour que je me permette de longs détails à
ce sujet. Je hasarderai toutefois quelques réflexions contraires à celles de Chabanon, qui
me semble avoir été beaucoup trop sévère envers Racan et Ségrais, et tout-à-fait injuste
à l’égard de madame Deshoulières. Il blâme avec raison les faux brillans de l’esprit, la
métaphysique amoureuse dont Racan et Ségrais offrent trop d’exemples : mais il n’a
point dit assez que le premier de ces poètes, pur d’expression comme Malherbe, sonmaître, a des morceaux dignes de la noble simplicité des anciens ; qu’il leur ressemble
surtout, au jugement de Boileau lui-même, par le talent de dire les petites choses avec
élégance et noblesse. Le lecteur pourra se convaincre de cette vérité, en cherchant les
stances sur le bonheur de la vie champêtre, et rentre-tien d’Alcidor et de Cléante, où se
trouvent ces vers :
Soit que je prisse en main le soc ou la faucille
Le labeur de mes bras nourrissait ma famille ;
Et lorsque le soleil, en achevant son tour,
Finissait mon travail en achevant le jour,
Je trouvais mon foyer couronné de ma race,
A peine bien souvent y pouvais-je avoir place.
L’un gisait au maillot, l’autre dans le berceau :
Ma femme, en les baisant, dévidait son fuseau.
Le temps s’y ménageait comme chose sacrée :
Jamais l’oisiveté n’avait chez moi d’entrée.
Ces beautés ne sont pas rares dans les œuvres de Racan. Souvent même il s’élève
assez haut pour être cité comme le rival de Malherbe, et justifier ces vers du législateur
de notre Parnasse :
Sur un ton si hardi, sans être téméraire,
Racan pourrait chanter, au défaut d’un Homère.
Fontenelle regardait Ségrais comme le modèle le plus parfait de la poésie pastorale :
l’éloge est exagéré, j’en conviens ; cependant, non-seulement les imitations ou les
traductions de Virgile, par Ségrais, sont souvent très-heureuses ; mais encore Ségrais
est le premier qui ait mis dans les églogues, tantôt une naïveté gracieuse, tantôt ces
images sans lesquelles la poésie est froide et décolorée. Quelques citations suffiront
pour le faire apprécier :
N’ai-je point quelqu’agneau dont vous ayez désir ?
Vous l’aurez aussitôt, vous n’avez qu’à choisir.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Si vous vouliez venir, ô miracle des belles,
Je vous enseignerais un nid de tourterelles ;
Je vous les veux donner pour gage de ma foi,
Car on dit qu’elles sont fidelles comme moi.
Quel mélange de douceur et de délicatesse dans ce couplet :
Timarette s’en est allée :
L’ingrate, méprisant mes soupirs et mes pleurs.
Laisse mon âme désolée
A la merci de mes douleurs.
Je n’espérais jamais qu’un jour elle eût envie
De finir de mes maux le pitoyable cours
Mais je l’aimais plus que ma vie,
Et je la voyais tous les jours.
Peut-on refuser de la grâce et de l’élégance à la description suivante?
Qu’en ses plus beaux habits l’Aurore au teint vermeil
Annonce à l’univers le retour du Soleil,
Et qu’autour de son char ses légères suivantes
Ouvrent de l’Orient les portes éclatantes :
Depuis que ma bergère a quitté ces beaux lieux,
Le ciel n’a plus ni jour, ni clarté pour mes yeux.
Le même poëte développe quelquefois la plus grande énergie ; témoin la fin de sa
septième églogue :Il contemple du mont la cime impénétrable,
Les pins qu’il voit de loin lui servant de cheveux
Sont battus du tonnerre et des vents orageux ;
De glaçons distillans sa tête est hérissée,
Sur son gouffre béant la neige dispersée ;
De ses flancs entrouverts les torrens vagabonds
Roulent blanchis d’écume et s’élancent par bonds.
Tous ces morceaux annoncent certainement un homme heureusement né pour la
poésie ; et cet homme avait d’autant plus de mérite, que les modèles lui manquaient.
Quoi qu’il en soit, et, malgré tout leur talent, on ne lit plus guère Racan, ni Ségrais,
D’Alembert, en faisant cette observation à l’égard du dernier, dit que les pastorales de
Fontenelle, tant décriées par Boileau, ont du moins conservé quelques lecteurs, parce
qu’elles sont remplies de finesse et d’esprit ; défauts que l’on pardonne aisément. Si ces
pastorales glacées et dépourvues du naturel et de la grâce, les deux caractères du
genre ; si un ouvrage où l’expression, le tour, la couleur et l’harmonie poétiques
manquent également, obtenaient la préférence sur les vers de nos deux maîtres dans
l’idylle, il faudrait accuser de cette injustice la corruption de notre goût.
Rassurons-nous, d’Alembert se trompe ; d’Alembert fut, sans doute, un écrivain d’un
rare mérite, il conservera une place distinguée dans les sciences et dans les lettres, mais
{xi}on ne saurait le citer comme un oracle en poésie. Le même écrivain pense encore que
Racan et Ségrais sont négligés en France, parce que les pastorales s’éloignent trop de
nos moeurs. En avouant la justesse de cette réflexion, on doit assigner d’autres causes à
notre indifférence ; et les voici : au lieu d’imiter l’exemple des anciens, nos auteurs ont
renfermé le genre bucolique dans les bornes les plus étroites ; en outre, le style qui
rachète tant de défauts manque chez eux de richesse, d’images, de passion et surtout de
variété : ils ne sont pas assez peintres. Dans Théocrite et Virgile, au contraire, toujours
des tableaux, des scènes dramatiques, des mouvemens passionnés, aussi, les
relira-ton éternellement. Ce n’est pas le genre, ce sont les écrivains qui l’ont cultivé, qu’il faut
accuser. Je pense, avec Marmontel, que des idylles triompheraient même aujourd’hui de
nos superbes dégoûts, et d’un préjugé accrédité parmi les meilleurs esprits, si leur
auteur, vraiment poète, doué d’une âme tendre et mélancolique, d’un talent flexible,
savait choisir ses tableaux et les revêtir des couleurs propres aux sujets.
Pour avoir eu quelques-unes de ces qualités, madame Deshoulières s’est fait un nom
durable. Car il ne faut pas croire, avec Jean-Baptiste Rousseau, qu’une facilité
languissante, une fadeur molle et puérile constituent le mérite de cette femme célèbre, et
qu’elle ait du toute sa réputation à sa beauté. Ses idylles ont, suivant Le Batteux, ce
fonds de douceur et cet assaisonnement dont parle Horace, et l’un et l’autre, à un degré
exquis. J’ajoute qu’il règne dans ses vers une mollesse attendrissante, que notre grand
lyrique lui-même ne put atteindre quand sa muse élégante et polie voulut emprunter un
moment à Virgile la flûte pastorale. Une douce philosophie, des sentimens tendres et
délicats, des réflexions ingénieuses exprimées en des vers d’un tour facile, des traits qui
vont jusqu au cœur recommandent encore madame Deshoulières, et lui conserveront
des admirateurs tant qu’on sera sensible au charme du langage des dieux. Je n’oublierai
point ici Florian, l’ami de l’enfance et de la jeunesse, l’un des écrivains dont les défauts
aimables se pardonnent volontiers : nous lui devons les romans d’Estelle et de Galatée,
imités de Michel Cervantes et qui ont remis en honneur parmi nous le poëme pastoral
dont on nous avait dégoûtés par d’insipides peintures et des sentimens romanesques ;
mais Florian écrivit en prose, et ses deux ouvrages, tout charmans qu’ils sont, n’ont point
un mérite classique. Donnons aussi un souvenir à Léonard, auteur de plusieurs idylles
remplies de naturel et de sentiment écrivain très-agréable lorsque sa simplicité nedégénère point en faiblesse et en nudité, et enfin heureux imitateur de Gessner,
l’honneur de la littérature allemande.
Un poëte qui joint beaucoup d’esprit à beaucoup de sens, M. Andrieux, a dit, en parlant
des pastorales du chantre d’Abel comparées aux églogues de Virgile : « Combien les
idylles de Gessner me paraissent plus touchantes! C’est un fils pieux qui contemple son
vieux père endormi, et qui fait des vœux pour lui pendant son sommeil ! C’est une jeune
fille qui vient faire des libations sur la tombe de sa mère, et la remercier de ce quelle lui a
inspiré la force de résister à un séducteur !.... Toujours des sentimens honnêtes et pieux,
et des tableaux délicieux..... Oh! si Virgile avait prêté le charme de ses vers à de pareils
sujets, quel service il aurait rendu aux hommes ! quels ouvrages à faire lire et apprendre
à la jeunesse ! quelle impression elle en aurait reçue, et quels souvenirs elle en aurait
conservés ! »
Je souscris de tout mon cœur à cette opinion qui met Gessner au-dessus des anciens,
pour le choix et la moralité des sujets. Mais en conseillant à la jeunesse la lecture de ce
vertueux écrivain, il ne faut pas taire que le luxe des ornemens, la profusion des
couleurs, la monotonie des descriptions sont des défauts graves qui ont forcé la critique
à placer Gessner dans un rang très-inférieur à celui des poètes bucoliques de la Grèce et
de Rome. Il est surtout bien loin d’eux pour la vérité du dialogue. On aperçoit trop
souvent, dans ses petits poèmes, l’auteur a la place de ses personnages. Ils décrivent au
lieu de discourir. L’extrême loisir des bergers est un prétexte qui pourrait servir à excuser
quelquefois cette faute de goût : mais on sent combien cette répétition doit devenir
fastidieuse. Enfin, pour expliquer toute ma pensée, l’école de Gessner pourrait égarer les
jeunes gens, et ne faire d’eux que d’insipides écrivains, tandis que leur raison, leur esprit
et leur goût, ne sauraient que gagner beaucoup dans le commerce assidu de maîtres
plus sévères, et surtout dans la lecture de Théocrite et de Virgile, dont les ouvrages
rappellent à tout moment ce vers de Boileau, qui est devenu un axiome pour tous les
arts :
Rien n’est beau que le vrai, le vrai seul est aimable.ÉGLOGUE PREMIÈRE.

TITYRE ET MÉLIBÉE.
MELIBEE.
TU reposes, Tityre, à l’abri de ce hêtre,
Et ta flûte légère essaie un air champêtre ;
Nous, hélas ! nous quittons ces bords délicieux,
Les confins du pays où vivaient nos aïeux ;
Nous fuyons la patrie ; et seul exempt d’orage,
Le nonchalant Tityre, étendu sous l’ombrage,
Apprend à nos forêts le nom d’Amaryllis.
TITYRE.
Ces loisirs, Mélibée, un dieu les a permis ; (1)
Oui, c’est un dieu pour nous, et toujours il doit l’être,
Et je veux, tous les mois, que son autel champêtre
Soit arrosé du sang de quelque tendre agneau.
Si dans ces lieux en paix s’égare mon troupeau,
C’est lui qui l’a permis : il me laisse moi-même
Chanter sur mes pipeaux les simples airs que j’aime.
MÉLIBÉE.
Surpris et non jaloux j’admire ton repos,
Quand le trouble est partout dans nos tristes hameaux.
Ces chèvres et moi-même, on nous chasse, Tityre ;
Celle-ci que tu vois, que j’ai peine à conduire,
Laisse sur un rocher qui sera leur tombeau,
Deux jumeaux nés d’hier et l’espoir du troupeau.
J’aurais prévu mon sort sans un trouble funeste ; (2)
Combien de fois le chêne atteint du feu céleste,
Ou du fond de l’yeuse un oiseau de malheur,
M’avaient, je m’en souviens, prédit cette douleur !
Mais toi, quel est le dieu qui fait ta confiance ?
TITYRE.
J’osai comparer Rome, en ma simple ignorance, (3)
Aux murs où nos bergers, la houlette à la main,
Conduisent des agneaux le diligent essaim.
Le chevreau, me disais-je, est pareil à sa mère,
Les chiens, jeunes encor, ressemblent à leur père ;
Et prompt à comparer des objets différens,
Je confondais entre eux les petits et les grands.
Mais c’était, Mélibée, une erreur trop grossière ;
Rome, entre les cités levant sa tête altière,
Est, parmi des roseaux, un chêne respecté.
MÉLIBÉE.
Que cherchais-tu dans Rome ?
TITYRE.Ami, la liberté. (4)
Elle vint un peu tard regarder ma faiblesse,
Quand mon front blanchissant m’annonçait la vieillesse ;
Ses regards, qui m’avaient si long-temps oublié,
M’ont souri le jour même où le ciel, par pitié,
Choisit Amarillys pour adoucir mes peines.
De Galatée, hélas ! quand je portais les chaînes,
Nul espoir d’obtenir la douce liberté ;
Nul soin de mon pécule : en vain pour la cité,
Des victimes sortaient de nos gras pâturages ;
Pour elle vainement nous pressions nos laitages,
L’ingrate, sans payer mes dons ni mon travail,
Me renvoya toujours la main vide au bercail (5)
MÉLIBÉE.
Je m’étonnais pourquoi, les yeux baignés de larmes,
Amaryllis aux dieux confiait ses alarmes,
Et pourquoi ses fruits mûrs pendaient dans son verger :
Tityre était absent : Tityre, heureux berger,
C’est toi que ces sapins, c’est toi que ces fontaines,
Que ces arbustes même appelaient dans nos plaines.
TITYRE.
Que faire ? L’esclavage attendait mes vieux jours ;
Rome, pour en sortir, était mon seul recours,
Et les dieux sont à Rome et présens et propices ;
J’y volai, j’y connus, sous les plus doux auspices,
Ce jeune dieu, qui voit, douze fois tous les ans,
Nos champêtres autels fumer d’un pur encens.
« Enfans, répondit-il à notre humble prière,
» Repeuplez vos troupeaux, gardez votre chaumière. »
MÉLIBÉE.
Heureux vieillard, ainsi tu conserves tes champs ! (6)
Ils sont assez pour toi, pour tes simples penchans,
Malgré leur sol aride et l’impur marécage
Dont les joncs limoneux couvrent ce pâturage.
Tes brebis n’iront pas chercher loin de ces lieux
Quelques prés inconnus, ou mourir sous tes yeux,
Par la contagion lentement dévorées.
Heureux vieillard ! ici nos fontaines sacrées, (7)
Nos forêts te verront, sous leur sombre épaisseur,
De l’ombrage et des eaux respirer la fraîcheur.
En effleurant le saule et ta verte clôture, (8)
L’essaim du mont Hybla par son léger murmure,
T’invitera souvent aux douceurs du repos ;
Du haut de ces rochers et d’échos en échos,
Entends de l’émondeur la voix retentissante :
Dans les airs cependant la colombe innocente,
Le ramier, tes amours, le jeune tourtereau,
Vont roucouler sans cesse ou gémir sous l’ormeau.
TITYRE.On verra dans les airs voler le daim rapide, (9)
Les poissons délaissés par l’élément humide ;
Exilés tous les deux en des climats divers,
La Saône ira du Parthe abreuver les déserts,
Le tigre des Germains baignera le rivage,
Avant que de ce dieu mon cœur perde l’image. (10)
MÉLIBÉE.
Nous, bannis, allons voir les brûlans Africains, (11)
Visiter la Scythie et ses déserts lointains,
Ou l’Oaxe rapide, ou la terre inféconde
Des Bretons que Neptune a séparés du monde.
Après un long exil, puis-je espérer, ô dieux !
De revoir le pays si cher à mes aïeux,
Et leur pauvre cabane au toit couvert de chaume ?
Contemplerai-je encore au sein de mon royaume,
Quelques-uns des épis que m’accordait Cérès ?
Un barbare soldat posséder mes guérets !
L’impie aura les champs que j’ai rendus fertiles !
Il aura ces moissons ! O discordes civiles,
Voilà vos fruits amers ! Voilà pour quelles mains
Vous semiez des épis, infortunés Romains !
Greffe donc tes poiriers, mon pauvre Mélibée,
Ou dispose en sillons ta vigne recourbée !
Allez, troupeau chéri que suivent mes regrets ;
Étendu mollement au bord d’un antre frais,
Je ne vous verrai plus, chèvres jadis heureuses,
Pendre au sommet lointain des roches buissonneuses :
Plus de chants, plus d’amour ; vous n’aurez aux déserts
Ni le cytise en fleurs, ni les saules amers.
TITYRE.
Cette nuit, avec moi, sur un lit de feuillage,
Viens te reposer, viens ; j’ai des flots de laitage
Qu’une main prévoyante épaissit dans l’osier ;
J’ai la molle châtaigne et les fruits du pommier.
Entrons, les toits au loin fument dans ces campagnes,
Et l’ombre en s’allongeant descend de nos montagnes.ÉGLOGUE DEUXIÈME.

ALEXIS.
LE berger Corydon brûlait pour Alexis,
Bel enfant, les amours de son maître Thyrsis ;
Mais il n’avait pas même une ombre d’espérance.
Tout son recours était de chercher le silence
Sous les dûmes touffus des antiques forêts :
Là, cet infortuné, seul avec ses regrets,
Et sans ordre et sans art, d’une voix assidue
Exhalait dans les airs cette plainte perdue :

Alexis, pour mes chants nul accès dans ton cœur ;
Pour moi nulle pitié ; j’en mourrai de douleur.
Les troupeaux étendus goûtent le frais et l’ombre ;
Le vert lézard s’endort caché sous le bois sombre ;
Déjà, pour le repas des brûlans moissonneurs,
Thestylis a broyé le thym, la sauge en fleurs : (1)
Mais sous un ciel en feu, quand une ardeur fatale
M’entraîne sur tes pas, seul avec la cigale
J’importune les airs fatigués de ses cris.
Qu’il valait mieux souffrir le courroux de Néris,
Ses superbes dédains ! Que n’ai-je voulu plaire
Au berger Menalcas, à la jeune Glycère !
Elle est brune, et ton front éclate de blancheur ;
Bel enfant, de tes lis prise moins la fraîcheur ;
Dans les champs, oublié, tombe le blanc troëne, (2)
On cueille l’hyacinthe aussi noir que l’ébène.
Tu rejettes mes vœux, Alexis, tu me fuis,
Sans daigner seulement demander qui je suis ;
Si mon bercail est riche et mon troupeau fertile ;
Vois nos mille brebis errer dans la Sicile, (3)
Leur lait, même en hiver, coule à flots argentés.
Je répète les airs qu’Amphion a chantés, (4)
Quand sa voix des forêts perçant la vaste enceinte
Rappelait ses troupeaux épars sur l’Aracynthe.
Mes traits n’ont rien d’affreux ; dans le cristal des flots, (5)
Je me vis l’autre jour, et si l’onde en repos
Nous montre des objets une image fidèle,
Je ne crains pas Daphnis, à tes yeux j’en appelle.
Oh ! daigne aimer les champs, objet de tes mépris, (6)
Habiter ma cabane, et pasteur de brebis,
Les ranger avec moi sous le sceptre champêtre !
Pan chérit les brebis et protége leur maître.
Lui-même, avec la cire unissant des roseaux,
Leur apprit le premier des accords tout nouveaux.Ne crains pas de presser de tes lèvres chéries
Le simple chalumeau du dieu des bergeries.
Quel prix à ce talent n’eût pas mis Amyntas ?
Je reçus autrefois du berger Damétas
La flûte à sept roseaux de grandeur inégale.
En mourant il disait : « Ma flûte pastorale
» T’aura pour second maître, ô mon cher Coridon ! »
Il disait ; Amyntas fut jaloux de ce don.
Dans un ravin profond j’ai surpris, avec peine, (7)
Deux chevreaux dont la robe a des taches d’ébène :
Ils tarissent par jour le lait d’une brebis ;
Je te les garde encor ; dès long-temps Thestylis
Les demande, et je vois qu’il faut la satisfaire,
Puisque mes dons hélas ! sont trop vils pour te plaire.

Approche, ô bel enfant ! vois ces touffes de lis ;
Les Nymphes et Naïs pour toi les ont cueillis ;
Pour toi sa main d’albâtre et choisit et moissonne
La pâle violette et la riche anémone ;
Joint la fleur du narcisse aux parfums du muguet ;
Et, d’heureuses couleurs nuançant ton bouquet,
Entrelace avec art et mollement oppose (8)
L’hyacinthe aux pavots, les soucis à la rose.
Je veux t’offrir des coings au duvet argenté ;
À ces fruits dont Phyllis admirait la beauté,
S’uniront la châtaigne et la prune vermeille ;
Oui, je les veux admettre à parer ta corbeille ;
Et vous, qui confondez vos suaves odeurs,
Lauriers, myrtes amis, je cueille aussi vos fleurs.

Ah ! les présens d’un pâtre, Alexis les méprise !
Des présens, Coridon, quelle folle entreprise !
Dans ce combat d’amour crois-tu vaincre Iolas ?
Quel nom j’ai prononcé, pour mon malheur ! hélas !
Je suis perdu ; moi-même artisan de mes peines,
Je livre aux sangliers nos limpides fontaines,
Et la fleur encor tendre à des vents ennemis.
Pourquoi fuir un berger, trop aveugle Alexis ?
Les dieux ont pour nos bois quitté la cour suprême ;
Pâris était berger ; que Minerve elle-même
Aux murs qu’elle a bâtis aime à donner des lois ;
Mais nous, aimons surtout la campagne et les bois.
Le lion suit du loup la trace fugitive, (9)
Le loup suit la brebis ou la chèvre lascive,
Qui recherche à son tour les cytises fleuris,
Et moi je suis partout le charmant Alexis.
Chacun cède en aveugle au plaisir qui l’entraîne.
Vois le soc renversé revenir de la plaine ;
Devant l’ombre des nuits vois s’effacer le jour ;Et moi, l’amour me brûle ; ah ! ce cruel amour,
Il n’est point de couchant pour éteindre sa flamme !

Corydon, Corydon, quel trouble dans ton âme ! (10)
Vois tes ceps imparfaits languir sur les ormeaux ;
Éclarcis ce feuillage, émonde ces rameaux ;
Avec l’osier flexible et le roseau docile
Va préparer du moins quelque travail utile,
Si ce jeune orgueilleux t’oppose des mépris,
Tu pourras plaire un jour à quelqu’autre Alexis.ÉGLOGUE TROISIÈME.

MÉNALQUE, D AMÈTE, PALÉMON.
MÉNALQUE
À QUI donc ce troupeau, Damète ? à Palémon ?
DAMÈTE
Égon m’en a chargé, c’est le troupeau d’Égon.
MENALQUE.
Pauvre troupeau ! Brebis, dont je plains la misère,
Tandis que votre maître apprivoise Néère,
Et tremble de la voir préférer mon amour ;
Ce gardien étranger vous trait vingt fois le jour,
Et dérobe à la fois de ses mains mercenaires
Le lait à vos agneaux et la force à leurs mères.
DAMÈTE.
Epargne un peu du moins des hommes tels que nous.
On sait que, te lançant des regards de courroux,
Nos boucs jaloux t’ont vu... dans ce temple champêtre..
Les nymphes en ont ri, trop faciles peut-être.
MÉNALQUE.
Sans doute elles ont vu mes perfides ciseaux
Mutiler de Mycon les tendres arbrisseaux.
DAMÈTE.
Ou bien quand tu brisas au pied de ce vieux hêtre
Et l’arc du beau Daphnis et sa flûte champêtre.
Jaloux de ces présens et du jeune pasteur,
Si tu n’avais pas nui, tu mourais de douleur.
MÉNALQUE.
Des valets si hardis !... Que ferait donc leur maître ?
Par sa chienne averti, ne t’ai-je pas vu, traître,
De Damon dans un piége attirer le chevreau ?
Et quand je m’écriais : « Rassemblez le troupeau ;
» Où s’enfuit ce fripon ? Accourez, qu’on l’arrête ! »
Caché sous des roseaux, tu bravais la tempête.
DAMÈTE.
Pourquoi refusait-il de rendre à son rival
Le prix de la victoire et du chant pastoral ?
La chèvre était à moi ; je veux bien te l’apprendre ;
Damon en convenait, mais sans vouloir la rendre.
MÉNALQUE.
Toi, vainqueur de Damon ! Eh ! mon ami, dis-moi,
La flûte d’un berger jamais fut-elle à toi ?
Ton grossier chalumeau dans nos places publiques
Fatigue en vain les airs de ses fredons rustiques.
DAMÈTE.Si tu veux éprouver nos talens tour à tour,
J’expose ma génisse : apprends que chaque jour’
Sous les doigts de Phyllis deux fois son lait ruisselle ;
Deux petits allaités pendent à sa mamelle.
Que me présentes-tu contre un gage aussi beau ?
MÉNALQUE.
Je ne puis avec toi risquer même un agneau.
Chez nous, matin et soir, une marâtre, un père,
Comptent tout le troupeau d’un œil sûr et sévère.
Mais puisqu’un fol orgueil enivre tes esprits,
Voici, tu l’avoûras, un bien plus noble prix.
Oui, je déposerai mes deux vases de hêtre,
Du grand Alcimédon le chef-d’œuvre peut-être ;
Le lierre de Bacchus autour d’eux égaré
De son feuillage obscur couvre son fruit doré. (1)
Au milieu deux portraits : Conon : et l’autre... ? Un sage (2)
Qui du vaste univers sut tracer une image,
Et des travaux des champs enseigner les saisons
Au laboureur courbé sur les riches sillons.
Ces coupes, par mes soins à tous les yeux cachées,
De mes lèvres jamais ne furent approchées.
DAMÈTE.
Du même Alcimédon j’ai deux pareils trésors
Dont l’acanthe flexible environne les bords.
Au fond brillent Orphée et les bois qu’il entraîne.
Je les garde avec soin, et jamais mon haleine
N’effleura jusqu’ici ces vases précieux ;
Mais combien ma génisse est plus belle à mes yeux !
MÉNALQUE.
J’accepte le combat ; pour toi plus de refuge.
Du premier qui survient je ferai notre juge :
Voici Palémon ; soit, et devant ce berger
De l’orgueil des défis je vais te corriger.
DAMÈTE.
Commence, si tu peux, je suis prêt à répondre ; (3)
Je ne fuis aucun juge ; et vous, sans les confondre,
Mon voisin Palemon, retenez bien nos chants :
La dispute et le prix sont assez importans.
PALÉMON
Préludez ; nous voici sur la molle verdure ;
Les champs et les vergers ont repris leur parure ;
Tout brille de beauté, de jeunesse et d’amour.
Damète, commencez ; Ménalque aura son tour.
Le retour mesuré de nos chansons rivales
À le bonheur de plaire aux muses pastorales. (4)
DAMÈTE.
Hommage au roi des dieux qui remplit l’univers !
Il féconde mes champs, il sourit à mes vers.MÉNALQUE.
Je suis cher à Phébus, et j’offre au dieu du Cynthe (5)
Ses lauriers favoris, et le tendre hyacinthe.
DAMÈTE.
Avec un fruit qui vole échappé de ses mains (6)
Galatée, en riant de sa ruse imprévue,
Me frappe, et fuit déjà sous des saules prochains ;
La folâtre se cache et brûle d’être vue.
MÉNALQUE.
Amyntas de lui-même et sans aucun détour,(7)
Vient offrir à mes feux sa tendresse ingénue ;
Il vient si volontiers qu’à peine en mon séjour
De nos chiens caressans Délie est mieux connue.
DAMÈTE.
Je garde à ma Vénus le nid de deux ramiers ;(8)
Je l’ai vu dans les airs entre des peupliers.
MÉNALQUE.
J’ai cueilli ces fruits d’or sur un arbre sauvage ;(9)
Enfant, c’est tout mon bien : demain pareil hommage.
DAMÈTE.
Des doux propos d’Églé, zéphirs officieux,(10)
Portez-vous quelque chose à l’oreille des dieux ?
MÉNALQUE.
Que m’importe, ô Lycas, que mon amour te touche,
Si tu braves sans moi le sanglier farouche ?
DAMÈTE.
Voici mon jour natal, ô Phillis je t’attends ;
Et toi, viens, Iolas, aux fêtes du printemps(11)
MÉNALQUE.
Pleurante à mon départ, que Phyllis était belle !(12)
Adieu, charmant berger, encore adieu, dit-elle.
DAMÈTE.
L’épi mûr craint les vents, l’étable craint les loups,
Les fleurs, l’orage ; et moi, ma bergère en courroux.
MÉNALQUE.
L’eau plaît aux champs, le saule à la brebis féconde,
L’orme aux agneaux ; Lycas me plaît seul dans le monde.
DAMÈTE.
Pollion de ma muse aime les simples airs ;
Offrons une génisse au lecteur de nos vers.
MÉNALQUE.
Lui-même il est poëte ; et pour lui dans la plaine
J’élève un fier taureau qui fait voler l’arène.
DAMÈTE.
Amis de Pollion, montez à ses honneurs ;
Sur le houx épineux cueillez l’amome en fleurs.
MÉNALQUE.Qui ne hait pas Codrus peut admirer Batylle ;
Il peut soumettre au joug le renard indocile.
DAMÈTE.
Vous qui cueillez la fraise aux vermeilles couleurs,
Fuyez, un froid serpent se cache sous ces fleurs.
MÉNALQUE.
Brebis, n’avancez pas, cette rive est perfide :
Le bélier tremble encor sous sa toison humide.
DAMÈTE.
Tityre, de ce fleuve écartez mes troupeaux ;
Je les baigne ce soir en de limpides eaux. (13)
MÉNALQUE.
Défendez vos brebis d’une chaleur cruelle,
Ou vos doigts vainement presseraient leur mamelle.
DAMÈTE.
Comme en ces prés épais tu maigris, mon taureau !
L’amour consume, hélas ! le maître et le troupeau.
MÉNALQUE.
Ces agneaux à l’amour n’ont pas dû leur ruine ;
Je ne sais quel regard en naissant les fascine. (14)
DAMÈTE.
Sois le grand Apollon, si tu dis en quels lieux
Trois pieds sont la longueur de la voûte des cieux.
MÉNALQUE.
Ma Phyllis est à toi, si tu dis les contrées
Où du nom des héros les fleurs naissent parées.
PALÉMON
Il ne m’appartient pas de nommer le vainqueur : (15)
Le prix est à tous deux, il est à tout pasteur
Qui saura de l’amour exprimer tous les charmes,
Son bonheur inquiet, ses chagrins et ses larmes.
Vous, enfans, dans leur lit rappelez ces ruisseaux ;
Les champs désaltérés n’ont plus besoin des eaux.EGLOGUE QUATRIÈME.

POLLION.
ELÈVE un peu tes chants, ô muse bocagère,
On n’aime pas toujours l’arbuste et la fougère :
Ou si tu veux chanter la campagne et les bois,
Rends dignes d’un consul ton sujet et ta voix.

Prédit par la sibylle un dernier âge avance ; (1)
Des siècles écoulés la chaîne recommence ;
Saturne a ramené Thémis et tous les dieux : (2)
Un nouveau peuple enfin descend du haut des cieux.

Toi, d’un enfant divin protége la naissance, (3)
O Lucine ; il paraît : à sa seule présence
L’âge de fer s’enfuit, et sur le monde encor
Vont régner les vertus de l’heureux âge d’or :
Déjà sur les Romains règne Apollon ton frère.

Sous toi, noble consul, de ce siècle prospère (4)
Les dieux font commencer les splendeurs et le cours ;
Par tes soins vertueux, du crime de nos jours
Dans le monde à jamais les traces effacées
L’affranchiront du joug de ses terreurs passées.
Mais cet enfant, admis au commerce des dieux, (5)
Les verra confondus aux héros ses aïeux ;
Lui-même ils le verront, dans un règne prospère,
Garder la paix du monde, ouvrage de son père.

Aimable enfant, les prés et les bois complaisans (6)
À ton premier sourire épanchent des présens,
Des présens de ton âge ; oui, sans nulle culture,
Le lierre et le baccar, errans à l’aventure,
Et l’acanthe flexible enlacent leurs couleurs ;
Et ton riant berceau te couronne de fleurs.
D’elle-même au bercail vois la chèvre fidèle
Rapporter le lait pur qui gonfle sa mamelle ;
Les lions des troupeaux ne sont plus la terreur :
Plus de reptile impur, plus d’aconit trompeur ;
Ils expirent tous deux ; et l’arbre d’Assyrie
Croit partout dans nos champs retrouver sa patrie.

Mais déjà tu peux lire ou les faits des héros,
Ou les exploits d’un père et ses sages travaux :
Tu connais la vertu, sa compagne fidèle :
Dans les champs étonnés de leur beauté nouvelleAussitôt vont jaunir et flotter les moissons ;
La grappe aux fruits vermeils mûrit sur les buissons,
Et le chêne amolli distille un miel limpide.
Du vice cependant quelque trace perfide
Force encor les cités à bâtir des remparts,
Les vaisseaux à tenter Neptune et ses hasards,
Le soc laborieux à déchirer Cybèle ;
Un autre Argo conduit une élite immortelle : (7)
La guerre, encor la guerre ; et l’ardente Junon
Suscite un autre Achille à la triste Ilion.

À peine auront mûri ta force et ton jeune âge,
Le nocher fuit les mers et quitte le rivage ;
Du commerce autrefois rapide messager, (8)
Le pin navigateur renonce à voyager.
Tous les sols produiront tous les fruits sans culture ;
La vigne de l’acier ne craint plus la blessure ;
Le sol ne gémit plus sous les pesans râteaux.
Déjà du laboureur les robustes taureaux
De leur joug affranchis s’égarent dans les plaines ;
Exemptes d’artifice, on ne voit pas nos laines
Apprendre à revêtir de trompeuses couleurs ;
La toison du bélier errant parmi les fleurs,
De pourpre et de safran tour à tour se colore :
La robe de l’agneau d’elle-même se dore.

Filons les jours heureux de ce siècle immortel, (9)
Ont dit les graves sœurs dont l’accord éternel
Est un arrêt dicté par les Destins eux-mêmes.

Approche, il en est temps, monte aux honneurs suprêmes, (10)
O du grand Jupiter, noble postérité ;
Et vois, pour applaudir à ta prospérité,
Sur son axe éternel se balancer le monde ;
Entends la vaste terre, entends la mer profonde,
L’univers partageant l’allégresse des cieux,
Saluer l’âge d’or que promettent les dieux.

Puissé-je, heureux témoin de toutes ces merveilles,
Garder en prolongeant ma carrière et mes veilles,
Assez d’haleine encor pour chanter tes exploits !
Oui, je vaincrais Orphée et Linus à la fois,
Dût Linus, inspiré par Apollon son père,
Et le chantre de Thrace, en invoquant sa mère,
Par les plus doux accords me disputer le prix.
Pan même, au jugement de ses bergers chéris,
S’il voulait au combat provoquer ton poëte,
Pan même en Arcadie avoûrait sa défaite.
Connais, ô tendre enfant, ta mère à son souris ;
Elle a souffert dix mois pour obtenir un fils !
Enfant, que ton sourire appelle ses tendresses :
Ni la table des dieux, ni le lit des déesses
N’admettent le mortel qui n’a point en naissant
Obtenu de sa mère un regard caressant.ÉGLOGUE GINQUIÈME.

MÉNALQUE, MOPSUS.
MÉNALQUE.
Le hasard, ô Mopsus, nous réunit tous deux ;
Ta flûte pastorale a des accords heureux,
Et moi je sais chanter, voudrais-tu sous ce tremble
Parmi ces coudriers nous reposer ensemble ?
MOPSUS.
Je suis le moins âgé, c’est à moi d’obéir.
Choisis-tu ces ormeaux dont un léger zéphir
Agite en se jouant les ombres inconstantes ?
Préfères-tu l’abri de ces roches pendantes
Où la vigne sauvage égare ses rameaux.
MÉNALQUE.
Hors le fier Amyntas, tu n’as point de rivaux.
ΜOPSUS.
Du chant à Phébus même il dispute la gloire.
MÉNALQUE.
Commence le premier, rappelle en ta mémoire(1)
Codrus et sa querelle, ou les feux de Pliyllis,
Ou l’adresse d’Alcon ; et cependant Thyrsis
Gardera nos chevreaux qui paissent dans la plaine.
ΜOPSUS.
Je préfère essayer ces vers que sur un frêne(2)
Ma plaintive douleur a gravés l’autre jour ;
Ménalque, j’écrivais et chantais tour à tour ;
Lorsque j’aurai chanté, c’est à toi de connaître
Si le fier Amyntas devant nous doit paraître.
MÉNALQUE.
Comme un humble arbrisseau cède au riche olivier,
Et l’obscure lavande à l’éclatant rosier,
Tel le faible Amyntas doit te céder, je pense.
ΜOPSUS.
Nous voici sous la grotte ; écoute et fais silence.
L’infortuné Daphnis expirait dans sa fleur : (3)
Les nymphes le pleuraient ; témoins de leur douleur,
Vous répétiez leur cris, fleuves, vallons paisibles,
Lorsqu’embrassant d’un fils les restes insensibles,
Sa mère inconsolable accusait tous les dieux.
Nul troupeau, cher Daphnis, dans ces jours odieux
N’effleura l’onde claire ou les tendres herbages.
Daphnis, entends ces monts et ces forêts sauvages ; (4)
Ils disent qu’en Afrique, au bruit de ton malheur,
Les lions consternés rugissaient de douleur.Daphnis soumit au joug les tigres de Phrygie, (5)
Au dieu de la vendange il consacra l’orgie,
Et le thyrse enlacé d’un flexible rameau.
De même que la vigne embellit un ormeau, (6)
Que la grappe à son tour rend la vigne plus belle,
Qu’une riche moisson est l’orgueil de Cybèlc,
Ainsi tu fus des tiens l’ornement et l’amour.
Tu meurs ; Flore et Palès nous quittent sans retour ;
Apollon fuit nos champs, autrefois ses délices :
À la molle hyacinthe, aux éclatans narcisses
L’épine avec ses dards dispute les vallons ;
Et quand un juste espoir confie à nos sillons
Le superbe froment ou les orges fertiles,
L’été n’y voit jaunir que des herbes stériles.
Accourez à ma voix ; venez, jeunes pasteurs,
Daphnis a demandé de champêtres honneurs :
Que le sol par vos mains soit jonché de feuillage,
Que sur Fonde limpide, inclinant leur ombrage,
Ces arbres enlacés tressent des berceaux verts,
Et protègent sa tombe où nous lirons ces vers :
« Je fus Daphnis, connu jusqu’au séjour suprême ; (7)
» Berger d’un beau troupeau, j’étais plus beau moi-même.
MÉNALQUE.
Poëte aimé des dieux ; ah ! quels vers enchanteurs ! (8)
De la soif la plus vive éteindre les ardeurs
Au courant d’un ruisseau qui jaillit et murmure,
Reposer en été sur la fraîche verdure,
Sont des plaisirs moins doux que d’entendre ta voix :
Jeune et brillant pasteur, tu rendras à nos bois
Et la flûte et les chants de ton illustre maître.
Mais tout faibles qu’ils sont tu souffriras peut-être
Quelques vers où Daphnis est porté jusqu’au cieux ;
Oui, nous avons placé Daphnis parmi les dieux :
Daphnis avait aussi pour nous quelque tendresse.
ΜOPSUS.
Du présent le plus cher agréable promesse !
Daphnis eut à nos chants des droits bien mérités ;
Et dès long-temps Egon nous vanta les beautés
De ces vers que je veux graver dans ma mémoire.
MÉNALQUE.
Daphnis a fui la terre ; et rayonnant de gloire,
Sur le seuil de l’Olympe il admire les dieux ;
Il a vu sous ses pieds les astres radieux.
Une gaîté folâtre anime les campagnes,
Le dieu Pan, les Sylvains et leurs jeunes compagnes.
Plus de renards trompeurs, plus de perfides rets ;
Daphnis, le bon Daphnis aime et donne la paix.
Les rocs même ont poussé des clameurs d’allégresse,
Ces monts et leurs forêts d’une antique vieillesse ;Jusqu’au simple arbrisseau, tout répète en ce lieu :
« Daphnis est dieu, Ménalque ; oui, Ménalque, il est dieu.

Protége, ô bon Daphnis, la campagne qui t’aime ;
Tu vois ces quatre autels consacrés par moi-même,
Les plus humbles à toi, les plus grands à Phébus.
Tous les ans sur les tiens j’apporte pour tributs
Un lait pur, couronné d’une mousse écumeuse,
Et des fruits de Pallas la liqueur onctueuse ;
Et des flots de Bacchus égayant nos festins,
Je veux qu’un vrai nectar, répandu par mes mains,
L’hiver près du foyer et l’été sous la treille,
‘Crois fois coule, en ton nom, de ma coupe vermeille.
Nous aurons pour chanter Egon et Damétas ;
Corydon du Satyre imitera les pas.
Dans les jours consacrés à nos fêtes lustrales, (9)
Dans les solennités des nymphes pastorales,
Tels seront parmi nous tes champêtres honneurs.
Tant que de la rosée et du nectar des fleurs
On verra se nourrir l’abeille diligente,
Les poissons se jouer sous l’onde transparente,
Le sanglier des monts habiter les sommets,
Ta mémoire et ton nom resteront à jamais.
Au culte de Cérès et du dieu des vendanges
La campagne unira ton culte et tes louanges,
Et fidèle à ses vœux t’offrira des présens. (10)
ΜOPSUS.
Que te rendrai-je, ami, pour ces divins accens ?
Le souffle du zéphir dans le mobile ombrage,
Le murmure des flots qui battent le rivage,
Et le ruisseau courant sur un lit de cailloux,
À mon oreille encore ont un charme moins doux.
MÉNALQUE.
C’est à moi de t’offrir cette flûte champêtre
Qui célébra jadis, sous l’ombrage d’un hêtre,
Alexis, les amours du berger Corydon,
Et plaignit les troupeaux du malheureux Égon.
ΜOPSUS.
À ton tour, ô berger, reçois cette houlette.
D’un bois à nœuds égaux, moi-même je l’ai faite ;
Le bronze l’embellit ; et, quoiqu’aimable encor,
Damon, malgré ses vœux, n’obtint point ce trésor.ÉGLOGUE SIXIÈME.

SILÈNE.
Tu daignas la première, ô ma folâtre muse,(1)
Jouer sur tes pipeaux les airs de Syracuse,
Et tu n’as point rougi d’habiter dans les bois.
Un jour que je chantais les guerriers et les rois,(2)
Tout bas Phébus me dit : « Quelle ardeur indiscrète !
» Reprends, simple berger, la flûte et la houlette. »
O Varus, j’obéis ; assez d’autres mortels(3)
Voudront chanter ta gloire et les combats cruels ;
Moi je vais essayer la modeste musette ;
Si quelque ami des vers me lit dans sa retraite,
Redit par les forêts, répété par les champs,
Ton nom seul, ô Varus, protégera mes chants ;
Quand le nom de Varus brille au front d’un ouvrage,
Un souris d’Apollon nous promet son suffrage.
Muse, poursuis. Un jour Silène fut surpris
Par les jeunes sylvains Mnasylus et Pâris.
Endormi sous un antre ombragé de troënes,
Le nectar de la veille enflait encor ses veines.
Sa couronne est tombée et repose à l’écart ;
La coupe de Bacchus pend aux bras du vieillard.
Les bergers (dès long-temps le dieu qui les abuse,
Leur promet des chansons que toujours il refuse)(4)
De sa propre guirlande enchaînent le trompeur.
Mais ils tremblaient ; Eglé vient calmer leur frayeur,
Eglé, de nos forêts la plus rare merveille ;
Déjà ses doigts rougis de la mûre vermeille
Ont coloré le front et les tempes du dieu.
Il s’éveille ; et riant de la ruse et du jeu :
« Pourquoi donc ces liens ? brisez, brisez ma chaîne ;
» Qu’il vous suffise, enfans, d’avoir surpris Silène.
» Écoutez donc les vers qui vous furent promis ;
» Les vers seront pour vous, ô mes jeunes amis ;
» Pour elle un autre prix. » Aussitôt il commence.
Soudain vous eussiez vu s’agiter en cadence
Les faunes, les sylvains, les monstres des forêts,
Et les chênes émus balancer leurs sommets.
Phébus réjouit moins les rochers du Parnasse,
Et les accens d’Orphée étonnent moins la Thrace.
Le dieu chantait comment les principes divers(5)
Du feu, de l’air léger, de la terre et des mers
Dans le vide ont formé leur union féconde ;
Comment il en sortit les élémens du monde,
Et ce globe lui-même, argile tendre encor.Déjà vers leur bassin les flots prennent l’essor ;
Tout revêt lentement sa forme primitive ;
Aux regards étonnés de la terre attentive
Eclate du soleil le disque radieux ;
Bientôt l’onde en torrent tombe du haut des cieux ;
On voit les forêts poindre, et des races nouvelles
Errer sur le sommet des monts nouveaux comme elles.

Il chante de Pyrrha les cailloux créateurs,(6)
L’âge d’or, le Caucase et ses oiseaux vengeurs.
Le dieu rappelle encor la fontaine perfide
Où disparut Hylas, le jeune ami d’Alcide.
Les rochers, à grands cris, redemandent Hylas ;(7)
Et le rivage entier répète : HYLAS ! HYLAS !

Et toi d’un blanc taureau l’amante infortunée,(8)
Le dieu console aussi ta triste destinée.
Epouse de Minos, ah ! quels égaremens !
Des Prœtides on sait les faux mugissemens ;(9)
Mais sur leurs fronts polis si leurs mains frémissantes
Ont cru sentir le poids de deux cornes naissantes,
Si leur cou virginal craignit le joug absent,
De tes honteux transports leur cœur fut innocent.
Quand tu gravis ces monts, reine trop malheureuse,
Sur la molle hyacinthe, à l’ombre d’une yeuse,(10)
Lui plus blanc que la neige, il rumine des fleurs,
Ou suit dans un troupeau l’objet de ses ardeurs......
Fermez tous les chemins de ces forêts profondes......(11)
Peut-être je verrai ses traces vagabondes ;
Peut-être l’herbe tendre, où quelqu’amante, hélas !
Aux étables de Crète auront conduit ses pas.

Il vante le fruit d’or qui surprit Atalante ;(12)
Il entoure d’écorce et de mousse naissante
Les sœurs de Phaéton, arbres ambitieux,
Qui portent tout à coup leurs têtes jusqu’aux cieux.
Il peint Gallus errant aux sources d’Hippocrène.
Aux sommets d’Aonie une muse l’entraîne ;
Tout le sacré vallon se lève en son honneur.(13)
On entend du hautbois l’immortel inventeur,
Linus, le front paré de fleurs et d’ache amère,(14)
Dire au berger « Reçois cette flûte légère,(15)
» La flûte du vieillard qui par des sons nouveaux
» Faisait des monts d’Ascra descendre les ormeaux.
» De Grynée avec elle il faut chanter l’histoire ;(16)
» Que ses bois d’Apollon soient l’orgueil et la gloire.
Dirai-je de Scylla les piéges effrayans,(17)
Ses flancs d’albâtre armés de monstres aboyans,
Et les vaisseaux d’Ulysse ; et, tremblantes victimes,Ses nochers en lambeaux traînés sous les abîmes ?

Dirai-je Philomèle et son cruel festin ;
Comment nouvel oiseau, de son vol incertain,
Le malheureux Térée aux bois se précipite,(18)
Et sur ses propres toits voltige avant sa fuite ?
D’Apollon amoureux tous les divins accords,(19)
Ces chants que l’Eurotas répéta sur ses bords,
Que les lauriers voisins, par ses ordres, apprirent,
Redits par le vieillard jusqu’aux cieux retentirent ;
Et l’Olympe à regret du soir vit le flambeau
Ordonner aux bergers de compter leur troupeau.ÉGLOGUE SEPTIÈME.

MOELIBÉE, CORYDON, THYRSIS.
ΜOELIBÉE.
Sous des pins frémissans Daphnis était assis ;(1)
Près de lui deux bergers, Corydon et Thyrsis,
Confondant leurs troupeaux, gardaient au bord de l’onde
L’innocente brebis et la chèvre féconde :
Tous deux dans leur printemps, Arcadiens tous deux,
Au combat pastoral également heureux.

Vers eux, mon bouc lui-même avait fui d’aventure,
Quand j’abritais un myrte et sa tendre verdure ;
J’arrive et vois Daphnis, il me voit à son tour :
» Accours, ami, dit-il, ton bouc est de retour ;
» As-tu quelque loisir ? Viens t’asseoir sous l’ombrage.
» D’eux-mêmes, par les prés, allant à leur breuvage,
» Tu verras dans ces lieux s’arrêter nos taureaux ;
» Ici, le Mincius, ombragé de roseaux,
» D’une verte ceinture à nos yeux se couronne,
» Et du bruit des essaims ce vieux chêne résonne. »
Que résoudre ? Chez moi ni Danton, ni Phyllis
Qui des agneaux sevrés séparât les brebis ;
Mais Thyrsis, Corydon, deux rivaux pleins de gloire,
Dans un fameux combat disputant la victoire !....
Aux soins de mon bercail je préférai leurs jeux.
La querelle s’engage, et déjà tous les deux,(2)
Dociles aux conseils des muses pastorales,
Préludaient tour à tour en cadences rivales.
Corydon commença, Thyrsis lui répondit :
Voici leurs chants, qu’un dieu grava dans mon esprit.
CORYDON.
O vierges, mes amours, déesses d’Aonie,
Ou daignez m’accorder la grâce et l’harmonie
Qui brillent dans les vers de mon ami Codrus ;
Ou bien de ce berger, l’émule de Phébus,
Si la voix parmi nous ne connaît point d’égale,
À ce pin je suspends ma flûte pastorale.
THYRSIS.
Bergers arcadiens, du lierre pâlissant
Venez ceindre le front d’un poëte naissant ;
D’envie et de douleur que Codrus en expire ;(3)
Ou, d’un éloge outré s’il voulait me séduire,
Du venin de sa langue et d’un charme odieux
Que le baccar défende un nourrisson des dieux.
CORYDON.C’est le jeune Mycon, dont la main te présente(4)
D’un monstre des forêts la hure menaçante,
Et le bois d’un vieux cerf, ô reine de Délos ;
Veux-tu briller chez nous en marbre de Paros,
Et porter un cothurne éclatant de porphyre :
Aux vœux de ton chasseur daigne toujours sourire.
THYRSIS.
Priape, tu ne dois espérer tous les ans(5)
Que de simples gâteaux et du lait pour présens ;
C’est assez au gardien d’un modeste héritage.
Nous n’avons pu qu’en marbre élever ton image :
Mais nous te ferons d’or, si le printemps nouveau
Grâces à tes bienfaits, voit doubler mon troupeau.
CORYDON.
Aimable Néreïde, ô jeune Galatée,(6)
Plus belle que le lierre à la feuille argentée,
Plus blanche que le cygne amoureux de Léda,
Plus douce que le miel des abeilles d’Hybla,
Du moment où nos bœufs quitteront la pâture,
Si Corydon t’est cher, reviens, je t’en conjure.
THYRSIS.
Tu peux me préférer, malgré leur goût affreux,(7)
Et l’herbe de Sardaigne et le houx épineux ;
Me mépriser autant que l’algue dédaignée,
Si ce jour, loin de toi, ne me semble une année !
Partez, mes chers troupeaux, et du moins, par pudeur,
Suivez jusqu’au bercail votre amoureux pasteur.
CORYDON.
Verdoyante fontaine, asile solitaire,
Que du jeune arbousier couvre l’ombre légère ;
Gazons dont la mollesse invite au doux repos,
Du solstice brûlant défendez mes troupeaux :
Déjà l’été nous presse, et le pampre avec joie,
Voit grossir les bourgeons que le soleil déploie.
THYRSIS.
La flamme du foyer veille ici constamment.(8)
Du sapin résineux, qui lui sert d’aliment,
La fumée assidue a noirci mes portiques ;
Et je crains l’aquilon pour mes dieux domestiques,
Comme les loups ont peur du nombre des agneaux,
Ou le torrent des bords inondés par ses flots.
CORYDON.
Le genièvre se cache et noircit sous l’ombrage,(9)
Les fruits du châtaignier hérissent son feuillage,
Sous l’arbre paternel les autres sont épars ;
De joie et de bonheur tout brille à nos regards :
Mais, ô bel Alexis, si tu fuis ces montagnes,
Les fleuves vont tarir dans les tristes campagnes.THYRSIS.
Dans nos champs dévorés de soif et de chaleur,(10)
En vain l’herbe mourante implore la fraîcheur :
Le pampre à nos coteaux refuse son ombrage ;
À peine ma Phyllis aura vu ce rivage,
Les bois reverdiront, et du haut de l’éther,
En torrens bienfaiteurs descendra Jupiter.(11)
CORYDON.
Le pâle peuplier est cher aux yeux d’Alcide ;
À la belle Cypris plaît le myrte timide,
La vigne au dieu du Gange, à Phébus les lauriers :
Mais la jeune Phyllis aime les coudriers ;
Et tant qu’ils lui plairont, leur victoire est certaine
Sur l’arbre de Vénus et du dieu d’Hippocrène.
THYRSIS.
La beauté du tilleul est l’honneur d’un jardin,
Sut des monts élevés on admire un sapin,
Un tremble au bord des eaux, dans les forêts un chêne ;
Si Daphnis plus souvent visite mon domaine,
L’arbre roi des jardins, l’arbre roi des forêts
N’auront rien vu d’égal à ses jeunes attraits.
MÉLIBÉE.
Tels sont les doux accens restés dans ma mémoire.
Thyrsis voulut en vain disputer la victoire ;
Et depuis ce moment, favori d’Apollon,
Corydon à mes yeux est toujours Corydon.(12)ÉGLOGUE HUITIÈME.

DAMON, PHILÉTAS.
JE redirai vos chants, Damon et Philétas,(1)
Aux jours où les troupeaux pour vos doctes combats
Oubliaient l’herbe tendre et les ruisseaux limpides ;
Quand, frappés de surprise et de plaisir avides,
Les tigres et les lynx écoutaient vos amours ;
Quand les fleuves charmés interrompaient leur cours.

Toi, qui rases les bords de la mer d’Illyrie,(2)
Ou franchis les rochers du Timave en furie,
Illustre Pollion, à mes yeux satisfaits
Quand luira l’heureux jour de chanter tes hauts faits,
D’apprendre à l’univers que ta muse tragique
Ressuscita Sophocle et le cothurne antique ?(3)
C’est toi qui m’inspiras mes premières chansons ;
Et ma flûte pour toi garde ses derniers sons.
Ces vers, il t’en souvient, ton ordre les fit naître ;
Souris donc au tribut de ma muse champêtre,
Et sur ton front, parmi les lauriers des vainqueurs,
Laisse courir ce lierre aux poétiques fleurs.

Au moment où des cieux fuyait la nuit obscure,
Où la fraîche rosée et la tendre verdure
Invitent les troupeaux qui craignent les chaleurs,
Damon vint en ces mots soupirer ses douleurs :

Parais, du jour naissant brillante avant-courrière ;
Je veux te voir encore, à mon heure dernière,
Lorsqu’abusé par Nise et par un fol amour,
Aux dieux, que la perfide attestait chaque jour,
Mourant j’adresse, hélas ! ma plainte conjugale.
O Muse ! répétons les accens du Ménale.(4)

Du Ménale attentif les bois mélodieux
Répondent aux amours des bergers et des dieux ;
Sous les doigts du dieu Pan la flûte pastorale
Apprit ses premiers airs sur le docte Ménale.
Donner Nise à Mopsus ! espérons tout, amans ;
Désormais les griffons s’uniront aux jumens ;(5)
L’avenir étonné verra les daims timides
Marcher de compagnie avec les loups perfides,

Et s’abreuver près d’eux dans les mêmes ruisseaux.
De l’hymen, ô Mopsus ! prépare les flambeaux ;(6)Conduite par les siens ton épouse s’avance :
Mari, répands des noix pour amuser l’enfance.
Pour toi du mont OEta vient l’astre de Vénus.(7)

O le noble destin de s’unir à Mopsus,
Alors que de nos vœux tu parais outragée,
Quand mes sourcils épais, ma barbe négligée,
Ma flûte et mon troupeau déplaisent à tes yeux !
Ne crains-tu pas, dis-moi, d’offenser quelques dieux ?

Un jour dans nos vergers tu vins, petite encore ;(8)
Je te vis ; tu cueillais, au lever de l’aurore,(9)
Des fruits murs et blanchis par de légers frimas ;
Ta mère était présente, et je guidais vos pas ;
Douze printemps alors composaient tout mon âge.
Mes bras du jeune arbuste atteignaient le feuillage :
Je te vis, je péris ; une funeste erreur
Emporta loin de moi mon esprit et mon cœur.
O muse ! répétons les accens du Ménale

Instruit par les rigueurs d’une épreuve fatale,(10)
Je connais maintenant l’impitoyable Amour.
Des dieux ou des mortels il ne tient pas le jour :
Sous des climats glacés le Rhodope ou l’Ismare
Ont vomi cet enfant de leur roche barbare.

Épouse de Jason, mère au cœur inhumain,(11)
Du sang de tes deux fils l’amour souilla ta main ;
Etait-il plus coupable, ou toi plus criminelle ?
Il fut coupable, et toi, mère, tu fus cruelle.

Oui, qu’on voie à présent le loup fuir la brebis ;(12)
Sur l’aune dans les airs briller les tendres lys ;
Des fruits d’un or vermeil pendre aux rameaux du chêne
Et l’ambre distiller de l’écorce du frêne ;
Qu’Atys soit un Orphée, et que ses chants divins
Rendent Orphée aux bois, Arion aux dauphins ;
Au cygne aimé des dieux que le hibou s’égale :
Ma muse, répétons les accens du Ménale.

Forêts, disparaissez ; couvrez-les, vastes mers ;(13)
C’en est fait, je m’élance en vos gouffres ouverts ;
Dans ce dernier présent tout mon amour s’exhale.
O ma flûte ! cessons les accens du Ménale.(14)
Muses, de Philétas dites nous les chansons ;
Il n’appartient qu’à vous de prendre tous les tons.

Qu’on apporte l’eau sainte ; ornons de violettes
Ces autels entourés de molles bandelettes ;Brûlons sur le bûcher la verveine et l’encens.
D’un infidèle époux pour égarer les sens,
J’invoque un art célèbre et ses rites antiques ;
Il reste à prononcer les paroles magiques :(15)
Charmes thessaliens, ramenez-moi Daphnis.(16)

Par les charmes Circé, fille de Perséis,(17)
Changeait en vils troupeaux les compagnons d’Ulysse ;
Les charmes dans les prés où le serpent se glisse,
Soudain brisent son corps saisi du froid mortel.
Ils contraindraient la lune à descendre du ciel.

J’ai choisi trois bandeaux qui ceindront le volage.(18)
De leur triple couleur entourons son image ;
Trois fois je la promène autour de ces autels :
Toujours le nombre impair agrée aux immortels.

Reçois ces trois bandeaux ; que tes mains diligentes
Enlacent de trois nœuds leurs couleurs différentes,
Et dis encor : voici la chaîne de Cypris.
Charmes thessaliens, ramenez-moi Daphnis.

Ce feu durcit l’argile, et fait fondre la cire ;(19)
Mon amour sur Daphnis veut un pareil empire.
Romps les gâteaux sacrés, sur le soufre brûlant
Allume ce laurier fragile et pétillant :
Daphnis me brûle, hélas ! d’une flamme éternelle ;
Dans ce laurier vengeur consumons l’infidèle.

Que l’amoureux Daphnis imite en ses regrets
La génisse qui suit de forêts en forêts
Du taureau, son amant, les traces vagabondes ;
Elle s’arrête et tombe aux bords fleuris des ondes,
Et triste, haletant de fatigue et d’amour,(20)
Ne se ressouvient plus de l’heure du retour.
Oui, Daphnis, que Vénus égare ainsi ton âme,
Et me rende insensible aux tourmens de ta flamme.
Charmes thessaliens, ramenez-moi Daphnis.

Ornemens précieux que me laissa jadis,(21)
Pour gage de sa foi, mon époux adultère,
Qu’aujourd’hui sous le seuil je confie à la terre,
Gages toujours chéris de son premier amour,
De Daphnis à mes vœux vous devez le retour.

Ces poisons que l’Asie enfante en abondance,(22)
Je les tiens de Méris ; il m’apprit leur puissance.
Grâces à leur vertu, mes yeux l’ont vu cent fois
Se transformer en loup, se cacher dans les bois ;Transplanter d’un guéret la moisson toute entière,
Et même rappeler les morts à la lumière.
Charmes thessaliens, ramenez-moi Daphnis.

Emporte cette cendre et ces fumans débris ;
Jetés par-dessus toi dans l’onde fugitive,
Livre-les au courant, sans regarder la rive.
Daphnis, entendras-tu ce charme impérieux ?
Ah ! le cruel se rit et du charme et des dieux.

Mais pendant nos retards vois la cendre brillante
Environner l’autel d’une flamme tremblante.
Présage ! sois heureux, et finis mon tourment.
J’ignore ce qu’un dieu m’annonce en ce moment ;
Cependant le seuil tremble et mon Hylax aboie :
Reviendrais-tu, Daphnis ? en croirai-je ma joie,
Ou mon bonheur n’est-il qu’un songe de l’amour ?
Cessez, charmes, cessez ; Daphnis est de retour.ÉGLOGUE NEUVIÈME.

LYCIDAS, MÉRIS.
LYCIDAS.
Ou s’adressent tes pas, Méris ? est-ce à la ville ?
MÉRIS.
O funestes effets de la guerre civile !
Nous vivions, Lycidas, pour qu’un dur étranger
Nous dît, en usurpant notre pauvre verger :
« Voilà mes biens ; fuyez, colons héréditaires. »
Maintenant que tout change, au gré des dieux contraires,
Triste et découragé je porte au ravisseur
Ces chevreaux, puissent-ils lui porter le malheur !
LYCIDAS.
On disait cependant que, depuis la colline
Qui par degrés s’abaisse, et doucement s’incline
Jusqu’à ce hêtre chauve et dans l’onde abreuvé,
Les vers de ton Ménalque avaient tout conservé.
MÉRIS.
On l’a dit, je le sais ; c’était le bruit vulgaire ;
Mais que peuvent nos chants étouffés par la guerre ?
Entend-t-on la colombe à côté du vautour ?
Si la voix d’un corbeau ne m’eut dit l’autre jour
De trancher à tout prix un débat difficile,
Tes yeux ne verraient plus ni Méris ni Myrtile.(1)
LYCIDAS.
D’un si grand crime, hélas ! peut-on être l’auteur ?
Plus de Myrtile, ô dieux ! plus de consolateur !
Qui donc aurait chanté les nymphes du bocage ?
Couvert le sol de fleurs, les fontaines d’ombrage ?
Que devenaient ces vers que mes yeux ont surpris,
Lorsque tes pas cherchaient la jeune Amaryllis ?
« Jusques à mon retour prends mes chèvres, Tityre ;(2)
» Au fleuve sur le soir il faudra les conduire ;
» Mais du bouc en passant évite le courroux. »
MÉRIS.
Ceux-ci, quoiqu’imparfaits, ont un accent plus doux :
« O Varus, si Mantoue échappe à la ruine
» De la triste cité dont elle est trop voisine,
» Dans leur sublime élan les cygnes de ces bords
» Porteront jusqu’aux cieux ta gloire et nos transports. »
LYCIDAS.
Puisse un dieu, te payant ces doux fruits de tes veilles,(3)
Loin des ifs de Cyrné détourner tes abeilles,
Et nourrir tes chevreaux de cytises amers !Mais, de grâce, poursuis ; je chante aussi des vers ;(4)
Elève des neufs sœurs, elles m’ont fait poëte ;
Nos bergers d’Apollon me nomment l’interprète ;
Mais, loin de m’abuser, il me semble, ô Phébus,
Que trop peu digne encor des Cinna, des Varus,
Ainsi qu’un faible oison, je mêle un cri sauvage
Aux chants mélodieux des cygnes du bocage.
MÉRIS.
Ma mémoire en secret, pour complaire à tes vœux,
Recherche quelques vers d’un tour assez heureux :
« Reviens, entends ma voix, folâtre Galatée ;(5)
» Quel charme te retient sous cette onde agitée ?
» Ici dans son éclat brille un printemps vermeil :
» Vois la terre entr’ouverte aux rayons du soleil
» De verdure et de fleurs couronner ces fontaines ;
Vois le tremble incliner ses ombres incertaines
» Sur ma grotte, où la vigne enlace ses rameaux ;
» Viens, viens, et plus tranquille au bord de ces ruisseaux,
» Laisse la folle mer insulter ses rivages. »
LYCIDAS.
L’autre jour tu chantais, sous un ciel sans nuages ;
Dis-moi ce que ta voix confiait aux déserts ;
J’ai retenu le chant, mais j’ai perdu les vers.
MÉRIS.
« Daphnis, pourquoi tes yeux contemplent-ils encore
» Des astres trop connus, tandis que vers l’aurore
» L’astre du grand César s’avance radieux ?
» Astre cher à Vénus, et l’ornement des cieux,
» Qui doit aux champs féconds inspirer l’allégresse,
» Et du riant Bacchus colorer la richesse.
» Va greffer tes poiriers, Daphnis, cet astre heureux
» Promet des fruits encore à tes derniers neveux. »(6)

Mais tout passe ; l’esprit lui-même a sa vieillesse.
Hélas ! il m’en souvient, au temps de ma jeunesse,
Je chantais de l’aurore au coucher du soleil ;
Je n’ai plus maintenant de passe-temps pareil ;
Ma voix se lasse et tombe ainsi que ma mémoire :(7)
Le loup m’aura surpris, sans doute il le faut croire.
Mais mon fils mieux que moi remplira tes désirs.
LYCIDAS.
Tous ces prétextes vains retardent nos plaisirs.
Vois la plaine des mers pour toi faire silence,(8)
Et du souffle des vents tomber la violence.
Nous avançons ; d’Ocnus j’aperçois le tombeau.(9)
Viens t’asseoir, cher Méris, viens chanter sous l’ormeau
Dont ces agriculteurs éclaircissent l’ombrage.
Nous avons du loisir ; si tu crains un orage
Tel que souvent la nuit en amasse au couchant,Abrégeons notre route, et chantons en marchant ;
Mais chanter et marcher sont beaucoup pour ton âge,
Du moins de ce fardeau permets qu’on te soulage.
. MÉRIS.
Cesse de m’arrêter, le temps presse, avançons ;
Pour le retour d’un fils réservons nos chansons.ÉGLOGUE DIXIÈME.

GALLUS.
SOURIS, belle Aréthuse, à mes derniers efforts ;(1)
Je veux pour un ami quelques tendres accords,
Il faut que Lycoris les répète elle-même,
Et plaigne dans Gallus l’infortuné qui l’aime :(2)
Voudrais-tu refuser quelques vers à Gallus ?
Mais non, je ne crains pas un si cruel refus ;
Ainsi puisse Doris, quand ta source tranquille(3)
Roule son pur cristal sous les bords de Sicile,
Défendre aux flots amers de s’unir à ton cours.
Commence, et de Gallus soupirant les amours,
Que tes chants et ma voix ensemble se confondent :
Ccs monts ne sont pas sourds ; ces forêts nous répondent.

Quels bois ou quels déserts vous prêtaient leur séjour,(4)
O nymphes, quand Gallus, victime de l’amour,
Succombait aux langueurs d’une indigne faiblesse ?
Vous ne fouliez alors, ni les bords du Permesse,
Ni les sommets du Pinde et ses doctes sentiers :
Tout pleura sur Gallus, bruyères et lauriers.
En le voyant couché sous un roc solitaire,
Le Ménale et les pins de son front séculaire,
Le dur et froid Lycée ont répandu des pleurs.
Ses brebis l’entouraient, tristes de ses douleurs ;(5)
Aux maux de leur berger les troupeaux sont sensibles :
Garde-toi de rougir de ces amis paisibles,
Jeune et divin poète, un troupeau de brebis(6)
Autrefois pour pasteur eut le bel Adonis.

Au bruit inattendu de tes peines amères,(7)
Tout accourut vers toi, les nymphes, les bergères,
Et les jeunes pasteurs, et les bouviers pesans,
Et Mopse humide encor de la moisson des glands.
Tous demandaient pourquoi cette mélancolie :
« Gallus, dit Apollon, quelle est donc ta folie ?
» Lycoris, tes amours, à travers les frimas,
» Dans les horreurs des camps a suivi d’autres pas. »
Sylvain parut, le front couronné de feuillages,(8)
Agitant de grands lis et des tiges sauvages.
Le dieu Pan vint aussi : l’hièble au fruit sanglant,
Le carmin, enflammaient son visage brillant.
Je crois, l’entendre encor dire au berger qu’il aime :
« Quel terme veux-tu mettre à ta tristesse extrême ?(9)
» L’Amour, mon cher Gallus, se rit de ces douleurs ;» C’est un enfant cruel, il se nourrit de pleurs :
» Ainsi plaît au gazon la fraîcheur d’une eau pure,
» Le cytise à l’abeille, aux agneaux la verdure. »

Mais le triste Gallus(10) : À vos bois quelque jour,
Pasteurs arcadiens, vous direz mon amour ;
Vous seuls savez chanter, pasteurs de l’Arcadie.
O si de votre voix l’heureuse mélodie
Soupirait quelque jour les malheurs de mon sort,
Qu’il serait doux pour moi le sommeil de la mort !
Que n’étais-je un de vous, un vendangeur, un pâtre !!(11)
Peut-être aurais-je aimé Phyllis au teint d’albâtre ;
Une autre ardeur, peut-être, eût entraîné mon cœur
Vers le brun Amyntas ; (qu’importe la couleur ?
La violette est brune, et brune est l’hyacinthe.)
Amyntas ou Phyllis auprès de moi, sans crainte,
Sous la vigne étendus, parmi des saules verts,
Tresseraient ma couronne ou chanteraient des vers.
Ici, ma Lycoris, sont de fraîches fontaines ;
Ici tu foulerais le vert tapis des plaines ;
Ici des bois sacrés cacheraient nos amours :
Que n’y puis-je avec toi consumer tous mes jours !
Mais rebelle à nos vœux, ta folle ardeur t’engage
Au milieu des périls, des traits et du carnage ;
Les neiges, les hivers ne sauraient t’arrêter ;
Et, loin de ta patrie (ah ! puissé-je en douter!)
Loin de moi sur le Rhin, tu contemples, cruelle,
Les Alpes, leur sommet et leur neige éternelle.
Épargnez Lycoris, ô rigoureux frimas !
Durs glaçons, mollissez sous ses pieds délicats,(12)
J’irai, de Théocrite empruntant la musette,
Soupirer, ô Chalcis, les vers de ton poëte.(13)
C’en est fait, dans les bois, aux antres, des déserts,
Je veux aller nourrir les maux que j’ai soufferts.
J’écrirai mes amours sur l’écorce nouvelle :
Elle croît ; mes amours, vous croîtrez avec elle(14)
Nymphes du mont Ménale, accourez à ma voix ;
D’une meute aboyante environnons les bois ;
Sur l’ardent sanglier que nos coups se confondent ;
A travers les rochers et les forêts qui grondent,
Déjà je crois voler plus prompt que les éclairs ;
Nouveau Parthe, mes traits ont sifflé dans les airs.
Vain remède aux tourments d’un amour incurable !
Le dieu n’est point touché des pleurs du misérable :
Déjà pour moi les monts, les chants n’ont plus d’attraits.
Adieu, Nymphes des eaux, adieu, vastes forêts.
Non, non, je boirais l’Hèbre et ses ondes de glace.
Au milieu des hivers, des neiges de la Thrace ;
J’irais sous le tropique affronter les déserts,
Où l’orme aride et chauve expire dans les airs
L’écorce de son front que le soleil dévore ;
Travaux, saisons, climats, tout serait vain encore.
Pour changer ou fléchir le dieu qui me dévore ;
L’Amour est roi du monde, et je cède à l’Amour.
Muses, qui m’avez vu dans ce riant séjour
Chanter ces simples vers et tressant ma corbeille ;
Faites que de Gallus mes chants flattent l’oreille :
Mon amour pour Gallus croît à tous les instants,Comme un jeune cytise au retour du printemps.
Levons-nous ; sur les cieux se répond la nuit sombre,
Et la voix du chanteur craint la fraîcheur de l’ombre ;
L’ombre est fatale aux blés, fatale aux fruits nouveaux.
Partez pour le bercail, partez mes chers troupeaux.LES MÉTAMORPHOSES DU POETE.
A J. DELILLE.
VOYEZ-vous cette lyre, en ces lieux suspendue,
Languir dans le repos, muette et détendue ;
Pourriez-vous soupçonner son magique pouvoir,
Et que doué d’une âme, et prompt à s’émouvoir,
Cet instrument, docile au toucher du génie,
Versera tout à coup des torrens d’harmonie ?
Le dieu vient et l’inspire ; et ses doigts frémissans
À peine ont essayé quelques simples accens,
Qu’au bruit harmonieux des cordes qui s’agitent,
D’un plaisir inconnu déjà nos sens palpitent.
La lyre, en soupirant, attendrit tous les cœurs,
Y fait couler l’amour et ses molles langueurs ;
Tout à coup au signal d’un nouveau Timothée,
De belliqueux transports elle semble agitée,
Et du fier Alexandre, éveillant la fureur,
Remplit l’Asie encor de deuil et de terreur
D’un prêtre d’Apollon ainsi l’âme sommeille ;
Mais alors que du dieu le souffle la réveille,
Soudain elle résonne et produit des accords ;
Et soit que le poëte, enflammé de transports,
Avide, étincelant, plonge et se désaltère
À la source éternelle où s’abreuvait Homère ;
Soit que d’un chant divin, heureux imitateur,
Il répète, d’un ton facile et créateur,
La mort du grand César ou les pleurs d’Aristée,
Nous retrouvons en lui le flexible Protée.
Des chantres ses rivaux ou des muses ses sœurs
Il revêt à son gré la forme et les couleurs,
Et fait à nos regards une douce imposture.
Ecoutons…… Quelle voix mélodieuse et pure
Apprend aux bois émus à répéter ses chants ?
{5}Ah ! ce sont les accords de la muse des champs .
De mon divin Virgile, ô divine interprète,
Conduis-moi vers l’Hémus, au sommet du Taygète,
Où des filles de Sparte un virginal essaim
Bondissait en cadence et le thyrse à la main !
Je crois entendre encor la jeune et noble musc :
Mais des bois attentifs c’est l’écho qui m’abuse
En répétant ses chants pour l’oreille des dieux.
Déjà le casque au front, terrible, et dans les yeux
Les sinistres éclairs de la cruelle joie
Que lui donne l’espoir de dévorer sa proie,
La muse des bergers semble une autre Pallas ;
Elle chante la guerre et les sanglans combats
Que fit naître, ô Junon, ta fière jalousie.Du vieux dominateur de la superbe Asie
La puissance est tombée, et le peuple expirant ;
De l’autel de ses dieux qu’il embrasse en pleurant,
On entraîne d’Hector le vénérable père :
Sa tête est arrachée ; étendu sur la terre,
Tout son corps n’offre plus qu’un informe lambeau,
Un cadavre inconnu, sans nom et sans tombeau !
Ce tableau déchirant des malheurs de Pergame,
D’une terreur profonde a pénétré mon âme ;
En accusant les Grecs et leurs injustes dieux,
De ces scènes d’horreur je détourne les yeux ;
La muse me regarde et daigne me comprendre ;
Et sa voix aussitôt, sur un mode plus tendre,
Soupirant de Didon l’amour et les douleurs,
{6}Pour elle à ma pitié demande encor des pleurs .
Soudain, sans déserter les traces de Virgile,
Du brillant Torquato la déesse mobile
Emprunte tour à tour la lyre et le hautbois,
Et m’entraîne avec elle au dédale des bois.
O dieux, l’aimable erreur ! ô dieux, l’aimable guide !
Tantôt c’est Herminie, et tantôt c’est Armide.
L’humble verger lui plaît ; et son art quelquefois
{7}Surpasse en ses jardins tout le luxe des rois .
J’admirais leur éclat, leur pompe et leur richesse ;
Mais voilà que, semblable à la tendre déesse
Qui fuit en exhalant des parfums précieux,
Par un nouveau caprice elle échappe à mes yeux.
Je la cherchais encor quand, belle et demi-nue,
{8}Une autre enchanteresse apparut à ma vue .
Sa tunique est changeante et ses cheveux épars ;
La flamme du génie allume ses regards ;
Sur sa tête inspirée une flamme étincelle :
Tout mon cœur a volé vers la noble immortelle.
Elle me tend la main, m’appelle d’un souris.
De quels ravissemens, ô ciel ! je fus surpris,
Quand d’un ton solennel sa parole féconde
S’empara d’un sujet aussi grand que le monde !
Les révolutions de la terre et des cieux ;
Les empires déchus ; ces globes radieux
Dont un ami d’Hermès, un prêtre d’Uranie,
Devina le premier l’éternelle harmonie ;
Des siècles écoulés le fécond souvenir,
Les fastes du présent, la nuit de l’avenir ;
Les mystères du cœur, ce profond labyrinthe
Où descend avec peine et pénètre avec crainte
L’ami de la vertu, qui d’une douce erreur
Ne veut désabuser son esprit ni son cœur ;
De la nature, enfin, les plus rares prodiges,
Et de l’art, son rival, les plus brillans prestiges,Éclatent tour à tour sous le riche pinceau
Dont l’audace a choisi l’univers pour tableau.
Parfois du roi-prophète elle emprunte la lyre ;
Et suivant de Milton le sublime délire,
Sa voix répète encor ces chants audacieux,
{9}L’étonnement du monde et le charme des cieux !
Je m’enivre à longs traits du plaisir de l’entendre.
Mais d’un vol si hardi je la vois redescendre ;
De caprice en caprice et d’erreurs en erreurs,
Du jeune et libre oiseau voltigeant sur les fleurs,
Elle imite la voix, la souplesse et la grâce,
Et la folâtre ainsi nous charme et nous délasse.
Ah ! s’il vivait encor, ce peuple ingénieux,
L’ami, le compagnon, le familier des dieux,
Des Nymphes, des Sylvains, de Flore et du Zéphire,
Crédule à ce récit on le verrait sourire !
Souriez donc aussi, nouveaux Athéniens ;
Et si, trompant ensemble et vos yeux et les miens,
Une erreur nous fit voir ces muses si brillantes,
Aux attraits demi-nus, aux robes voltigeantes ;
Si leur douce présence et leurs chants inspirés
Sont une illusion de mes sens égarés,
Vous en accuserez le magique poëte,
Qui, des vierges du Pinde éloquent interprète,
Comblé par Apollon des plus tendres faveurs,
Sait fasciner les yeux et subjuguer les cœurs.
N o t a . Ces vers, qui font allusion à tous les ouvrages de M. Delille, ont été lus au Collége de
France dans la séance où ce grand poëte a repris son cours, et présente M. Tissot comme
devant le remplacer quand il ne se trouverait pas en état de donner ses leçons lui-même.N O T E SNOTES SUR LA PREMIÈRE ÉGLOGUE.
(1)
O Melibœ, deus nobis hæc otia fecit.
APRÈS la bataille de Philippes en Macédoine, et la défaite des derniers défenseurs de
la liberté romaine, les triumvirs abandonnèrent à leurs soldats plusieurs contrées de
l’Italie, entr’autres le terroir de Crémone. Mantoue, voisine de Crémone, fut enveloppée
dans son malheur ; et Virgile perdit les biens qu’il possédait auprès de la première de ces
villes. Le hasard le fit connaître à Pollion, qui intercéda pour lui et obtint d’Octave son
rétablissement.
Le poète composa cette églogue pour remercier le triumvir. La reconnaissance est un
sentiment louable ; mais elle n’aurait jamais dû entraîner Virgile à ériger en dieu un
usurpateur sanguinaire comme Octave. Consacrer son génie à déifier les méchans, c’est
vouloir tromper la postérité, et prostituer les plus beaux dons de la nature.
(2)
Sæpè malum hoc nobis, si mens non læva fuisset,
De cœlo tactas memini prædicere quercus ;
Sæpè sinistra cavâ prædixit ah ilice cornix.
Lœvus et sinister avaient tous deux une bonne et une mauvaise signification ; ils sont
pris ici en mauvaise part. Ce passage rappelle quelques superstitions des anciens. Un
oiseau noir, une corneille seule, perchée sur un arbre creux, ou pourri, ou frappe de la
foudre, étaient autant de présages qui souvent faisaient remettre les plus importantes
affaires.
(3)
Urbem quam dicunt Romam, Melibæe, putavi, etc
Ce tour est bien celui de l’admiration. Tityre revient de Rome ; il a été émerveillé de la
grandeur, de la beauté de cette ville ; la question qu’on lui fait réveille en lui le souvenir
des merveilles qu’il a vues ; il s’écrie : « Urbem quam dicunt Roman » C’est comme s’il
disait : Cette grande, cette superbe, cette magnifique Rome !... Tout cela est dans le tour
de la phrase, et non dans les termes qui sont fort simples.
(4)
Libertas : quæ, sera, tamen respexit inertem,
Candidior postquàm tondenti barba cadebat.
Racine a traduit ainsi le respexit dans Phèdre :
Les dieux après six mois m’ont enfin regardé.
Plusieurs commentateurs veulent que le père de Virgile soit le vieillard désigné sous le
nom de Tityre ; d’autres y voient Virgile lui-même. En rejetant l’une et l’autre de ces
conjectures également ridicules, le respectable M. Binet dit avec beaucoup de sens : « Il
ne faut point chercher dans cette églogue une allégorie exacte, telle qu’on la trouve dans
la charmante idylle de madame Deshoulières à ses enfans. Tityre et Mélibée sont deux
personnages de l’invention du poète, qui emprunte leur langage pour exprimer sa
reconnaissance et peindre les malheurs de ses compatriotes chassés de leurs domaines
par les soldats. » Malgré l’opinion de quelques savans, on ne doit pas faire à Virgile
l’injure de croire qu’Amaryllis et Galatée cachent une allusion à Rome et à Mantoue.Après avoir désigné l’une de ces villes par son propre nom, un homme d’un goût aussi
sûr que Virgile ne lui aurait pas donné, quelques vers après, un nom allégorique. Je suis
étonné qu’un critique judicieux, comme Heyne, ne paraisse pas éloigné de l’opinion
contraire ; cependant, il la modifie en ajoutant : « Avouons que ce passage et d’autres de
l’églogue ne sont pas sans négligences ; et si l’on admet le sens allégorique, ces taches
légères deviennent de véritables fautes. »
(5)
Non umquam gravis ære domum mihi dextra redibat.
Littéralement :
Jamais ma main ne revenait plus lourde d’argent à la maison.
Avant Virgile, Catulle avait dit, dans une pièce sur le dieu Priape :
Meisque pinguis agnus ex ovilibus
Gravem domum remittit ære dexteram.
Le tour est si hardi, que notre auteur ne l’a adopté qu’à moitié ; il n’en doit pas moins à
Catulle un vers extrêmement heureux.
(6)
Fortunate senex ! hic, inter flumina nota,
Et fontes sacros, frigus captabis opacum.
Frigus opacum, la fraîcheur ombragée, quelle hardiesse d’expression !
Rivarol a essayé de traduire ces deux mots latins, par ceux-ci : La fraîche obscurité.
Fénélon a dit : « Malheur à celui qui ne sent pas le charme de ces vers ! »
(7)
Non insueta graves tentabunt pabula fetas.
Nec mala vicini pecoris contagia lædent.
Il y a cette différence entre gravis et feta, qui tous deux se disent d’une bête pleine,
que feta signifie encore qui a mis bas.
(8)
En effleurant le saule et la verte clôture,
L’essaim du mont Hybla, par son léger murmure,
T’invitera souvent aux douceurs du repos.
Le texte dit :
Hinc tibi quæ semper vicino ah limite sæpes
Hyblæis apibus florem depasta salicti
Sæpè levi somnum suadebit inire susurro.
Littéralement :
« Ici cette haie qui te sépare de ton voisin, et sur laquelle des abeilles du mont Hybla
paissent toujours les fleurs du saule, t’invitera souvent, par un doux bourdonnement, à te
livrer au sommeil. »
Le poète attribue à la haie l’action des abeilles. Cette figure est très-familière à Virgile,
et souvent on peut la faire passer dans notre langue ; mais ici, je ne pouvais la conserver
sans être barbare ou forcé.
Celui qui parle ainsi du bonheur de Tityre est Mélibée, Mélibée privé de l’héritage de
ses pères, et chassé de sa patrie. Cette opposition ajoute beaucoup à l’intérêt : d’ailleurs
le malheureux peint la félicité dont il est déchu, avec le sentiment du regret et du désir ;et ces deux affections donnent à ses tableaux plus de charme et de vivacité qu’à ceux de
l’homme calme qui jouit en paix d’un sort digne d’envie. L’un peut faire désirer son sort ;
l’autre, en nous attendrissant sur son infortune présente, nous intéresse plus vivement à
son bonheur passé.
(9)
Ante, pererratis amborurn finibus, exsul
Aut Ararim Parthus bibet, aut Germania Tigrin.
L’Arare est la même rivière que la Saône, qui prend sa source au mont des Vosges.
Le Tigre, fleuve de la grande Arménie et de l’Assyrie ; il se mêle avec l’Euphrate et se
jette avec lui dans le golfe Persique.
Les Parthes, peuples originaires de Scythie et dont on dit que les Tartares descendent.
La Germanie, aujourd’hui l’Allemagne.
J’ai adopté le sens qui fait parcourir de nouveaux rivages aux deux fleuves, et non pas
aux deux peuples. Ma raison est simple : le poète parle d’une chose miraculeuse.
Cependant, après une de ces transmigrations si communes dans l’histoire, les Parthes
auraient pu boire les eaux de la Saône, les Germains celles du Tigre ; mais il est
absolument impossible que la Saône arrose le pays des Parthes, et le Tigre la Germanie.
(10)
Avant que de ce dieu mon cœur perde l’image.
J’avais voulu imiter ici, dans ma seconde édition, la délicatesse de Virgile, qui se
contente du pronom ilium pour désigner Auguste ; mais on m’a fait sentir que le génie de
notre langue, qui aime par-dessus tout la clarté, demandait quelque chose de plus, et j’ai
répété le mot déjà employé par Virgile au commencement de cette églogue.
(11)
Nous bannis, allons voir les brûlans Africains,
Visiter la Scythie et ses déserts lointains,
Ou l’Oaxe rapide, ou la terre inféconde
Des Bretons que Neptune a séparés du monde.]
Le texte dit :
At nos hine alii sitientes ibimus Afros ;
Pars Scythiam, et rapidum Cretæ veniemus Oaxem
Et penitùs toto divisos orbe Britannos.
Racine a dit dans Esther :
Du reste des humains ils semblent divisés.
Je me livre au plaisir de détailler les beautés du morceau de Virgile. D’abord Mélibée,
au désespoir, se fait un tableau affreux des pays où ses compagnons et lui vont être
exilés. Ce sont la brûlante Afrique, la froide Scythie, la Crète remplie de torrens, la
Bretagne séparée du reste du monde.
Ensuite il pense à sa patrie, à sa patrie qu’il va perdre ; il jette un regard sur sa
chaumière et il s’écrie, dans le doute de la crainte et de l’espérance :
Après un long exil reverrai-je, grands dieux,
Les confins du pays où vivaient mes aïeux,
Et leur pauvre cabane au toit couvert de chaume?
Contemplerai-je encor au sein de mon royaume,
Quelques-uns des épis que m’accordait Cérès?Le texte porte :
En umquam patrios longo post tempore fine,
Pauperis et tugurî congestum cespite culmen,
Post aliquot, mea regna videns, mirabor aristas?
Combien ces vers sont touchans ! Mélibée regrette non-seulement les lieux qui l’ont vu
naître, mais encore la plus heureuse des conditions. Quel est celui qui ne pleurerait pas
en quittant pour toujours son pays natal? Et, parmi nous, où est l’homme aussi près du
bonheur que le cultivateur qui a un petit troupeau, un domaine médiocre, des
occupations nombreuses, une habitation simple et riante?
Les vers de Virgile présentent en outre un tableau bien vrai des sensations variées
qu’on éprouve en revoyant les lieux témoins des jeux de son enfance, ou seulement
ceux dans lesquels on a long-temps vécu.
Un homme absent depuis plusieurs années revient dans sa famille ; il avance, occupé
du souvenir de tout ce qu’il a laissé en partant. Dune certaine distance, il aperçoit le faîte
de la chaumière de son père (congestum cespite culmen) ; quel moment de joie! il double
le pas; il approche, le cœur palpitant ; il promène ses regards sur tout ce qui l’environne;
enfin, il touche au toit paternel et le voit entouré de moissons ; il est dans la surprise et le
ravissement (mea regna videns, mirabor aristas).
Que de choses exprimées en peu de mots! La Fontaine a dit dans Fune de ses fables :
Revient en son pays, voit de loin ses pénates,
Pleure de joie, et dit : Heureux qui vit chez soi!
Mélibée passe de l’attendrissement à l’indignation. Les tours et les paroles que le
poëte lui prête, sont aussi rapides que la passion qu’ils expriment :
Un barbare soldat posséder mes guérets!
L’impie aura les champs que j’ai rendus fertiles!
Enfin, obligé de fuir, il fait ainsi ses adieux à tout ce qui lui fut cher :
Je ne vous verrai plus, chèvres jadis heureuses,
Pendre au sommet lointain des roches buissonneuses;
Plus de chant, plus d’amour; vous n’aurez aux déserts
Ni le cytise en fleur, ni les saules amers.
Ces vers sont dans l’original un modèle de poésie, de sensibilité et de grâce pastorale.
Je les lisais un jour à un artiste célèbre, né dans les Pyrénées. Ils lui rappelèrent les jeux
de son enfance, la vie, les usages de ses compatriotes, la modulation vive du chant des
bergers, répété de plusieurs cotés à la fois par l’écho des montagnes ; et ce souvenir lui
causa la plus douce émotion. Ainsi, quand le poète rend la nature avec vérité, il prépare
des jouissances aux hommes sensibles de tous les siècles.
Il manque cependant quelque chose à l’intérêt de ce drame bucolique. L’heureux Tityre
ne sait pas accorder une larme au malheur de Mélibée, et lui offre assez froidement
l’hospitalité pour une seule nuit. Cette insensibilité est d’autant plus blâmable que
Mélibée oublie un moment ses cruelles infortunes pour chanter les plaisirs de celui qui a
seul conservé son patrimoine au milieu du désastre général.NOTE SUR LA DEUXIÈME ÉGLOGUE.
C’est à cette églogue que commencent les imitations que Virgile a faites de Théocrite.
(1)
Thestylis, nom de femme.
(2)
Dans les champs, oublié, tombe le blanc troène ;
On cueille l’hyacinthe aussi noir que l’ébène.
Le texte dit :
Alba ligustra cadunt, vaccinia nigra leguntur.
Littéralement :
Les blancs troènes tombent, les vaciets noirs sont cueillis.
Le vaciet. On n’est pas d’accord sur la nature de cette fleur ; les uns veulent que ce
soit l’hyacinthe, d’autres que ce soit le pastel ou la guède, plante dont on emploie les
sucs pour teindre en bleu foncé. On croit encore que le vaccinium nigrum est l’airelle ou
la mirtille. Quelques-uns veulent aussi que le ligustrum soit le convolvulus major des
modernes.
Théocrite, idylle 10, vers 28.
La violette est brune ainsi que l’hyacinthe ; mais on préfère ces fleurs à toutes les
autres pour former une couronne.
(3)
Vois nos mille brebis errer dans la Sicile ;
Leur lait, même en hiver, coule à flots argentés.
Théocrite, idylle 11, vers 34 :
Mais, tel que je suis, je fais paître mille brebis qui me donnent un lait délicieux ; mes
clayons sont chargés de fromages en été, dans l’automne, et même jusques à la fin de
l’hiver.
(4)
Je répète les airs qu’Amphion a chantés,
Quand sa voix, des forêts perçant la vaste enceinte,
Rappelait ses troupeaux épars sur l’Aracynthe.
Il y a dans le texte :
Canto quæ solitus, si quando armenta vocabat,
Ampbion Dircæus in Actæo Aracyntho.
Littéralement :
Je chante les choses qu’avait coutume de chanter Amphion le Dircéen sur le mont
Aracynthe, lorsque quelquefois il appelait ses troupeaux.
Amphion, fils de Jupiter et d’Antiope femme de Lycus, roi de Thèbes. Lycus, ayant
répudié Antiope, Dircé, sa seconde épouse, la fit enfermer. Celle-ci, délivrée par Jupiter,
s’enfuit sur le mont Cythéron où elle accoucha de deux fils qui vengèrent leur mère en
attachant Dircé à la queue d’un cheval indompté. Telle est l’origine du surnom de Dircéen
donnée à Amphion.
A r a c y n t h o, Aracynthe, montagne de Béotie dans l’ancienne Grèce.
(5)Mes traits n’ont rien d’affreux ; dans le cristal des flots,
Je me vis l’autre jour, et si l’onde en repos
Nous montre des objets une image fidèle,
Je ne crains pas Daphnis, à tes yeux j’en appelle.
Dans la sixième idylle de Théocrite, au vers 34, Damétas fait dire à Polyphème :
Ma figure, quoi qu’on en dise, n’a rien qui puisse déplaire. Je me vis l’autre jour dans la
mer, lorsqu’elle était calme : ma barbe était belle ; à mon avis, cet œil unique était beau
lui-même, et mes dents paraissaient surpasser en blancheur le marbre de Paros.
(6)
Oh ! daigne aimer les champs, objet de tes mépris,
Habiter ma cabane, et pasteur de brebis, etc.
Polyphème dit à Galatée, dans la onzième idylle de Théocrite, vers 65 :
Ah ! viens avec moi conduire les troupeaux ; viens traire les brebis, presser leur
laitage.
(7)
Dans un ravin profond j’ai surpris, avec peine,
Deux chevreaux dont la robe a des taches d’ébène ;
Ils tarissent par jour le lait d’une brebis ;
Je te les garde encor ; dès long-temps Thestylis
Les demande, et je vois qu’il faut la satisfaire,
Puisque mes dons, hélas ! sont trop vils pour te plaire
Théocrite, troisième idylle, vers 34
Je te garde une chèvre blanche, mère de deux petits ; la fille de Memnon, la brune
Erithacis me la demande, et je la lui donnerai, puisque tu méprises mes dons.
(8)
Entrelace avec art et mollement oppose
L’hyacinthe aux pavots, les soucis à la rose.
Il y a dans le texte :
Mollia luteolà pingit vaccinia caltha.
Littéralement :
Elle émaille le tendre vaciet avec le souci jaune.
Autant la fréquence des a donne de douceur et d’harmonie au vers latin, autant elle eût
blessé l’oreille et le goût en français : j’ai cherché à rendre le même effet par la
combinaison d’autres sons.
(9)
Le lion suit du loup la trace fugitive,
Le loup suit la brebis, ou la chèvre lascive,
Qui recherche à son tour les cytises fleuris ;
Et moi je suis partout le charmant Alexis.
Chacun cède en aveugle au plaisir qui l’entraîne.
Théocrite, dixième idylle, vers 30.
La chèvre suit le cytise, le loup suit la chèvre, la grue le semeur ; le délire de l’amour
m’entraîne vers toi.
Le modèle et l’imitateur méritent tous deux des reproches dans ces comparaisons. En
effet, opposer le farouche appétit qui porte les lions à poursuivre le loup, et celui-ci àrechercher la chèvre, au goût de cette innocente bête pour le cytise fleuri, à l’invincible
attrait de la personne aimée, c’est blesser à la fois la raison et le goût.
Mais si Virgile a commis la même faute que Théocrite, combien il lui est supérieur dans
ces deux vers pleins de grâce et d’abandon !
Florentem cytisum sequitur lasciva capella ;
Te Corydon, o Alexi ! trahit sua quemque voluptas.
(10)
Corydon, Corydon, quel trouble dans ton âme !
Vois tes ceps imparfaits languir sous les ormeaux ;
Éclaircis ce feuillage, émonde ces rameaux ;
Avec l’osier flexible et le roseau docile
Va préparer du moins quelque travail utile ;
Si ce jeune orgueilleux t’oppose des mépris,
Tu pourras plaire un jour à quelque autre Alexis.
Théocrite, dans la onzième idylle, vers 72, fait dire à Polyphème :
Cyclope, Cyclope, où s’égarent tes esprits ? tu serais bien plus sage de tresser des
corbeilles, et de couper de jeunes branches pour tes agneaux ; trais la brebis présente,
et ne poursuis pas celle qui fuit. Tu peux trouver une autre Galatée, et peut-être plus
belle encore.NOTES SUR LA TROISIÈME ÉGLOGUE.
On a reproché à Virgile les injures qu’il met dans la bouche de ses acteurs. L’églogue,
dit-on, ne doit présenter que des images riantes et des scènes de bonheur. On pourrait
demander les autorités sur lesquelles est fondée cette règle absolue, puisque Théocrite
et Virgile, les deux pères du poème pastoral, ne l’ont pas observée. Il vaut mieux
chercher d’autres raisons pour justifier notre auteur.
Quelle que soit l’innocence des champs, ce sont des hommes qui les habitent ; ces
hommes ont des passions ; parmi ces passions, les unes sont douces et tendres, les
autres impétueuses et violentes. La colère, la jalousie, le soupçon, entrent aussi dans le
cœur des bergers ; et quand ils sont saisis par l’une de ces diverses affections, leurs
discours doivent en porter l’empreinte. D’ailleurs, ne voit-on pas tous les jours des
hommes commencer par se quereller fortement, pour s’apaiser par degrés, converser
ensuite d’un ton amical, et rire de la sottise de leur emportement ? Telle est la nature : on
la trouve la même aux champs et dans les cités. Cependant la délicatesse qui avait
conseillé à Virgile d’adoucir les pensées et les expressions souvent grossières des
bergers de Théocrite, devait l’engager à supprimer quelques traits de cette églogue. Mais
Cicéron, Catulle, Virgile, et le penseur Horace lui-même, regardaient les auteurs grecs
comme des hommes divins, et mettaient toute leur gloire à les imiter.
Tout le commencement de cette églogue est, dans Virgile, une traduction élégante, et
quelquefois littérale, de la cinquième idylle de Théocrite. L’imitateur, suivant sa coutume,
corrige son modèle ; il supprime entièrement la longue et fastidieuse dispute des deux
pasteurs, sur le choix du lieu où ils doivent chanter, et d’autres détails non moins
ennuyeux. Remarquons encore une chose à l’avantage de Virgile : dans le poète grec,
les bergers passent brusquement des propos les plus outrageans à des chants pleins de
grâce. Le poète latin interrompt à propos la querelle par un défi. Il élève d’abord un peu le
ton du dialogue, qui était celui de la comédie ; ses vers, toujours simples, ont déjà plus
d’élégance ; et enfin une description courte et charmante du printemps sert de prélude au
combat pastoral, et ramène le poète et ses bergers au ton de l’idylle. Voilà un des
secrets de l’art d’écrire.
(1)
Lenta quibus torno facili superaddita vilis
Diffuses hederâ vestit pallente corymbos.
Quelques commentateurs entendent par vitis une vigne, et expliquent ainsi ces deux
vers : Une vigne flexible, ajoutée sur ces vases par le tour facile, couvre de feuilles de
lierre pâle ses rameaux répandus tout autour. Mais je ne crois pas que ce soit là le
véritable sens. Vitis, dit le Vaillant, se prend en général pour tout arbrisseau qui, pliant et
rampant de sa nature, s’attache à tous les objets qu’il rencontre : tel est le lierre que
Pline appelle viticula. Le lierre chanté par les poètes grecs et latins n’est point notre lierre
commun à baies noires ; c’est celui que Tournefort a retrouvé dans l’Orient, Hedera
Dionysios, et dont les baies sont jaunes, ou, pour parler le langage de Pline et de
Dioscoride, c’est le lierre à fruit doré. Il vient aussi abondamment en Grèce et surtout en
Thrace, patrie des Bacchantes, qu’en France le lierre ordinaire, dont il ne diffère que par
la couleur des baies. Ainsi les épithètes nigræ, pallentes, données aux lierres, sont
relatives à la couleur du tronc ou du feuillage.
Voici les deux vers, comme je les entends : Une branche de lierre flexible, ajoutée par
le burin facile, couvre de son feuillage obscur ses fruits répandus autour de ces vases.
Théocrite, idylle i, vers 27 :Une coupe profonde ; elle est dans sa fraîcheur,
Et d’un récent ouvrage exhale encor l’odeur ;
Aussi léger qu’un fil, sur ses bords, avec grâce,
Un hélicryse en fleurs au lierre s’entrelace,
Au lierre de Bacchus, qui fier d’un fruit doré.
Serpente tout autour, mollement égaré.
(2)
Au milieu deux portraits : Conon ; et l’autre.....? Un sage
Conon était de Samos : c’est lui qui plaça au rang des astres la chevelure de Bérénice,
fille de Ptolomée Philadelphe, et femme de Ptolomée Évergète, auprès duquel il était en
faveur. Sénèque nous apprend que Conon avait recueilli les éclipses de soleil observées
par les Égyptiens.
On n’est pas d’accord sur l’autre astronome que veut désigner Virgile. Ceux-ci
soutiennent que c’est Archimède, l’élève ou tout au moins l’ami intime de Conon ; ceux-là
assurent qu’il s’agit de l’auteur d’un poème intitulé : les Phénomènes, que Cicéron avait
traduit du grec en vers latins ; d’autres, enfin, parmi lesquels on compte Heyne, penchent
à croire qu’on doit appliquer ces deux vers à Eudoxe de Gnide, astronome et géographe
célèbre, qui a perfectionné la théorie des sections coniques.
(3)
Nec quemquam fugio. Tantùm, vicine Palæmon,
Sensibus hæc imis, res est non parva, reponas.
Théocrite, idylle 5, vers 66 et suivans :
Approche, étranger ; viens nous écouter quelques instans. Nous nous disputons le prix
du chant bucolique. Morson, mon ami, sois notre juge ; mais point de faveur pour moi,
point de préférence pour lui.
(4)
Damète, commencez, Ménalque aura son tour ;
Le retour mesuré de nos chansons rivales
A le bonheur de plaire aux muses pastorales.
Théocrite, idylle 9, vers 1 :
Commence, cher Daphnis, le combat pastoral ;
Tu répondras, Ménalque, au chant de ton rival.
(5)
Je suis cher a Phébus, et j’offre au dieu du Cvnthe
Ses lauriers favoris, et la sombre hyacinthe.
Théocrite, idylle 5, vers 82 :
Apollon me chérit : pour lui, j’élève un beau bélier ; le jour des fêtes Carnéennes
approche.
(6)
Malo me Galatea petit, lasciva puella :
Et fugit ad salices, et se cupit ante videri.
Ces deux vers renferment le sujet de plusieurs jolis tableaux.
D’abord, c’est Galatée, cette Galatée parée de tous les charmes que lui ont prêtes
Théocrite et Virgile, qui d’un air malin, le pied levé, le bras tendu, se prépare à lancer une
pomme à son berger. Voilà le premier sujet.Dans le second, on voit la folâtre Galatée qui fuit vers un saule, et se retourne dans sa
fuite, l’œil brillant de curiosité et du vif désir d’être vue par son berger, qui, de son côté,
cherche l’auteur de cette agacerie.
Enfin la bergère, cachée derrière les saules, tantôt avance la tête, tantôt la retire avec
précipitation, pour se remontrer encore un instant après, et ce n’est pas dans cette
dernière situation que l’expression de sa physionomie serait le moins piquante, soit que
le peintre supposât Galatée certaine d’avoir été aperçue ou impatiente de ne pas l’être
encore.
J’ai fait tout ce qui était en moi pour imiter l’original. La grâce des idées, la finesse, la
brièveté des expressions, la légèreté de ces dactyles multipliés à dessein par le poète, je
crois avoir tout senti ; mais je suis bien loin de me flatter d’avoir encore tout rendu,
malgré mes nouveaux efforts. Ceux qui connaissent les difficultés de notre poésie et les
ressources dont notre langue est privée, me pardonneront sans doute d’avoir consacré
quatre vers au distique de Galatée. Racine lui même aurait échoué dans la tentative
d’égaler la précision de Virgile dans ce distique. Les mots seuls du texte forment en
français un nombre de syllabes qui ne pourrait pas entrer dans la mesure de deux
alexandrins.
Théocrite, idylle 5, vers 88 :
Cléariste me jette des pommes, quand je passe avec mon troupeau devant sa grotte,
et m’appelle par le doux murmure de ses lèvres.
Virgile, a dit Geoffroi, doit à Théocrite l’idée du plus joli trait peut-être dont il ait orné
ses églogues ; mais Virgile imitait Théocrite, comme Racine a souvent imité Euripide, en
l’embellissant.
(7)
Amyntas de lui-même et sans aucun détour,
Vient offrir à mes feux sa tendresse ingénue ;
Il rient si volontiers qu’à peine en ce séjour
De nos chiens caressans Délie est mieux connue.
Autre imitation de Théocrite. Le dernier vers du texte latin signifie littéralement :
En sorte que Délie n’est pas plus connue que lui de nos chiens.
(8)
Parta meæ Veneri sunt munera ; namque notavi
Ipse locum æriæ quo congessere palumbes.
Theocrite, idylle 5, vers 96 :
Je dois offrir à ma bergère une colombe : je la prendrai sur un genévrier, où je sais
qu’elle fait son nid.
Les vers grecs sont doux et simples ; mais quelle précision et quelle harmonie dans
ceux de Virgile ! Notavi veut dire non-seulement que le berger a vu, mais encore qu’il a
retenu le lieu ; aëriae, épithète juste, parce que le ramier fait son nid sur la cime des
arbres.
(9)
J’ai cueilli ces fruits d’or sur un arbre sauvage ;
Enfant, c’est tout mon bien ; demain nouvel hommage.
Théocrite, idylle 3, vers 10.
Sur l’arbre de ton choix, j’ai cueilli ces fruits d’or,
Reçois-les ; et demain je t’en promets encor.(10)
Des doux propos d’Églé, zéphirs officieux,
Portez-vous quelque chose à l’oreille des dieux?
Segrais a dit en quatre vers agréables :
O les discours charmans ! ô les divines choses
Que me disait Amire, en la saison des roses!
Doux zéphirs qui régniez alors dans ces beaux lieux,
N’en portâtes-vous rien à l’oreille des dieux ?
(11)
Et toi, viens, Iolas, aux fêtes du printemps.
Le texte dit :
Quum faciam vitulâ pro frugibus.....
C’est-à-dire, Cum faciam sacrificium ex vitula pro frugibus.
Littéralement :
Lorsque je ferai un sacrifice d’une génisse pour nos blés.
Ces sacrifices s’appelaient ambarvalia sacra, ou sacrificia, du verbe ambire, aller
autour, parce que l’on promenait trois fois autour des moissons la génisse, avant de
l’immoler.
(12)
Pleurante à mon départ, que Phyllis était belle!
Adieu, charmant berger, encore adieu, dit-elle.
Il y a dans le texte :
Phyllida amo ante alias ; nam me discedere flevit.
Et longum, formose, vale, vale, inquit, Iola.
Je n’ai pu parvenir à rendre ce long adieu avec toute la force de l’original.
Théocrite, idylle 5, vers 134 :
Moi j’aime beaucoup Eumède ; l’autre jour, quand je lui offrais ma flûte, il m’a
embrassé avec tendresse.
En opposant ensemble les deux textes grec et latin, on ne peut pas balancer un
moment à donner la palme aux vers de Virgile, qui exprime avec tant de grâce un
sentiment si tendre.
(13)
Je les baigne ce soir en de limpides eaux.
Théocrite, idylle 5, vers 145 :
Partagez mes transports, ô mes chères brebis ;
Je vous baigne demain dans l’eau de Sybaris.
(14)
Je ne sais quel regard, tout jeunes, les fascine.
Superstition des anciens. Ils croyaient qu’il existait des gens qui ensorcelaient et
faisaient mourir les troupeaux en les regardant long-temps.
(15)Non nostrum inter vos tantas componere liles :
Et vitulà tu dignus, et hic, et quisquis amores
Aut metuet dulces, aut esperietur amaros
Claudite jam rivos, pueri ; sat prata biberunt
Servius voudrait que l’on ponctuât ainsi le premier vers :
Non Nostrum inter vos tantas componere lites.....
comme si Palémon disait : Ce n’est pas à vous, mais à moi qu’il appartient de terminer
un si grand différent. Ne semble-t-il pas ridicule de chercher une expression si détournée,
tandis que le texte présente un sens clair et naturel? Il ne m’appartient pas de terminer
entre vous un si grand différent : c’est-à-dire, je ne me crois ni assez de talent, ni assez
d’autorité, pour prononcer sur vous deux un jugement auquel vous vous soumettiez.
Et, pour sortir d’embarras, que fait-il ? il tient la balance égale entre les deux rivaux.
Heyne croit et soutient que les deux vers suivans sont supposés. Le fait est possible ;
mais il faudrait le prouver. Je ne pense pas, comme le même auteur, que ces mots : et
vituld tu dignus, et hic, pèchent contre la raison, et que pour que chacun fût récompensé,
il aurait fallu adjuger à l’un la génisse, à l’autre les coupes de hêtre. Ce partage eût
peutêtre beaucoup mécontenté les concurrens. Virgile se montre plus judicieux que son
commentateur : Palémon ne donne pas la génisse aux deux rivaux, ce qui est absurde et
impossible, mais il les déclare l’un et l’autre dignes d’obtenir le même prix. Quant au
troisième vers, j’avoue qu’il n’offre pas une justesse parfaite dans la circonstance,
puisque les deux bergers ont chanté l’amour heureux, et qu’il n’y a dans toute l’églogue
que deux passages auxquels pourrait se rapporter un peu la double maxime de Palémon,
qui cependant, comme réflexion générale, offre un sens fort agréable. Ce même vers est
d’ailleurs d’une latinité très-élégante et conforme au génie de la langue. Le dernier vers
renferme une façon de parler proverbiale, et fondée sur un usage qui subsiste encore
dans l’Italie.NOTES SUR LA QUATRIÈME ÉGLOGUE.
Au milieu des contradictions qu’offrent les nombreux commentaires auxquels cette
églogue a donné lieu, les plus grandes probabilités sont en faveur de l’opinion qui veut
reconnaître l’enfant caché par Virgile sous le voile d’une mystérieuse allégorie, dans
Marcellus, fils d’Octavie, donnée en mariage à Antoine, comme gage de la paix conclue
à Brindes, par les soins de Pollion.
(1)
Prédit par la Sibylle, un dernier âge avance.
Il y a dans le texte :
Ultima Cumæi venit jam carminis ætas
Littéralement :
Le dernier âge, prédit par les vers de la Sibylle de Cumes, vient déjà.
Ultima ne signifie pas seulement le dernier, mais encore le plus reculé de nous en
remontant, et se prend ainsi pour primus. Ultima origo, première source, commencement
de l’origine.
On est très-partagé sur le sens de ce vers ; la plupart des commentateurs veulent que
ces mots, Cumæi carminis signifient les chants de la Sibylle de Cumes. Cette Sibylle, la
plus fameuse de toutes celles révérées en Italie, avait prédit un renouvellement des
âges, renouvellement qui serait précédé par le siècle du soleil. Le vers cité peut se
rapporter à l’une et à l’autre de ces prophéties.
(2)
Saturne a ramené Thémis et tous les dieux.
Astrée, fille de Jupiter et de Thémis. C’était la déesse de la probité et de la justice. La
malice des hommes l’avait obligée de quitter la terre et de s’envoler aux cieux.
Virgile a dit d’Astrée, dans le deuxième livre de ses Géorgiques :
Extrema per illos
Justitia excedens terris vestigia fecit
La Justice, fuyant nos coupables climat s,
Sous le chaume innocent fixa ses derniers pas.
Delille.
Rousseau (Jean-Baptiste) a imité plusieurs passages de cette églogue. Il dit dans l’ode
première du livre II :
Les temps prédits par la Sibylle
À leur terme sont parvenus :
Nous touchons au règne tranquille
Du vieux Saturne et de Janus
Voici la saison désirée
Où Thémis et sa sœur Astrée,
Rétablissant leurs saints autels,
Vont ramener ces jours insignes
Où nos vertus nous rendaient dignes
Du commerce des immortels.
Et plus bas :
Un nouveau monde vient d’éclore :
L’univers se reforme encore
Dans les abîmes du chaos ;Et, pour réparer ses ruines,
Je vois des demeures divines,
Descendre un peuple de héros.
Ces trois derniers vers sont très-riches.
(3)
Tu modo nascenii puero, quo ferrea primum
Desinet, ac toto surget gens aurea mundo.
Casta, fave, Lucina : tuus jam regnat Apollo.
Lucine ou Diane présidait aux enfantemens. Junon est aussi désignée sous le nom de
Lucine ; mais ici il n’y a point d’équivoque, puisque Virgile ajoute : Ton frère Apollon
règne déjà dans ces lieux. Ce demi-vers est, à ce que l’on croit, une seconde allusion à
la prédiction de la Sibylle, ou une flatterie pour Auguste, qui cultivait les sciences et les
arts.
Les poètes reconnaissent quatre âges dans le monde : l’âge d’or ; on nomme ainsi
celui pendant lequel Saturne régnait aux cieux.
L’âge d’argent ; c’est le temps que Saturne, chassé du ciel par son fils Jupiter, passa
en Italie, parmi les hommes, avec Astrée déesse de la justice.
L’âge d’airain est celui qui s’éleva immédiatement après le règne de Saturne ; il vit
commencer l’injustice et les désordres.
L’âge de fer ; on appelait ainsi les temps postérieurs durant lesquels les crimes, les
guerres et les désastres ravagèrent la terre.
Cette fiction est toute philosophique, puisqu’elle présente ce sens si vrai, que
l’innocence des mœurs et la modération rendent les hommes heureux, tandis que la
corruption et les désirs effrénés qu’elle enfante, sont les auteurs de toutes nos calamités.
(4)
Sous toi, noble consul, de ce siècle prospère
Les dieux font commencer les splendeurs et le cours.
Pollion, ami de Jules-César et de Marc-Antoine, ensuite comblé de faveurs et nommé
consul par l’adroit Auguste.
Pollion était habile dans la guerre ; il composa des tragédies, et fit l’histoire des
guerres civiles.
(5)
Ille deùm vitam accipiet, divisque videbit
Permixtos heroas, et ipse videbitur illis ;
Pacatumque reget patriis virtutibus orbem.
Certainement, a dit Voltaire, le sixième chant de l’Énéide ne serait pas déparé par ces
vers.
Le poète a annoncé plus haut le retour de l’âge d’or ; il prophétise à cet enfant le
même bonheur qu’aux hommes du temps pendant lequel les dieux venaient vivre sur la
terre : voilà le sens exact de ce passage, inintelligible dans toute autre hypothèse.
Hésiode, que Virgile paraît avoir imité dans cette églogue, est bien plus moral et plus
raisonnable que son imitateur. Au lieu d’attribuer le bonheur de l’humanité à la naissance
d’un enfant quelconque, il montre la félicité aux hommes, comme le résultat nécessaire
de la vertu.
On a souvent traduit ces mots : Ille deum vitam accipiet, comme s’il y avait à deis,
mais on a fait, je crois, un contre-sens. Ces mots veulent dire que cet enfant recevra une
vie semblable à celle des dieux, aura part à la vie des dieux ; à cette vie qu’ils menaientlorsque, confondus avec les héros, ils honoraient la terre de leur présence. M. Firmin
Didot, qui du reste a donné un commentaire ingénieux sur cette églogue, se trompe
doublement ici. Selon lui, l’enfant a été créé dans les cieux, où ses premiers regards
voient les dieux et les héros parmi lesquels il doit venir prendre sa place. Il veut encore
que le dernier vers seulement se rapporte à la vie terrestre du héros. Le père la Rue.
Desfontaines. Vaillant, Heyne, et enfin M. Binet, adoptent le sens que j’ai suivi : il est
d’ailleurs conforme à la mythologie païenne. Les dieux du premier ordre, dii, ceux du
second et du troisième ordre divi, les demi-dieux, c’est-à-dire les hommes qui avaient
mérité l’apothéose, n’étaient nullement confondus dans l’Olympe. Alexandre connaissait
bien cette tradition ; aussi voulait-il qu’on lui assignât une treizième place parmi les
grands dieux, afin de ne pas se trouver perdu dans la foule des divinités subalternes. La
cour de Jupiter n’avait pas moins de sévérité sur l’étiquette que la cour des rois.
On peut appeler en témoignage de cette vérité le brillant auteur des Métamorphoses.
Voici ses propres expressions :
Hâc iter est Superis ad magni tecta Tonantis,
Regalemque domum : dextrâ lævâque Deorum
Atria nobilium valvis celebrantur apertis.
Plebs habitant diversa locis : à fronte potentes
Cœlicolæ, clarique suos posuêre penates.
La même fable qui nous transmet ces distinctions entre les dieux, consacre les
aimables mensonges des poètes sur cet âge d’or, dans lequel les maîtres de l’univers
daignaient vivre en société avec l’homme. Il ne peut plus rester aucun doute sur la
véritable interprétation du texte.
(6)
Al tibi, prima, puer, nullo munuscula cultu,
Errantes hederas passim cum baccare tellus
Mixtaque ridenti colocasia fundet acantho :
Ipsæ lacte domum referent distenta capellæ
Ubera ; nec magnos metuent armenta leones :
Ipsa tibi blandos fundent cunabula flores :
Occidet et serpens, et fallax herba veneni
Occidet ; Assyrium vulgò nascetur amomum
Le baccar est une herbe à laquelle la crédule antiquité attribuait une vertu particulière
contre les enchantemens. Sa racine est odoriférante. Quoique Pline et Dioscoride aient
décrit cette plante, elle n’a point de nom parmi nous.
La colocasie, espèce de fève qui croît en Égypte, et dont les fleurs servaient à faire
des couronnes. On pense que c’est le gouet ombiliqué, plante du genre des aroïdes, et
dont on mange la racine. L’acanthe, plante qu’on nomme branche-ursine ; elle pousse
des feuilles larges et hautes, dont la partie supérieure se recourbe naturellement. Les
anciens et les modernes ont orné les chapiteaux corinthiens de feuilles d’acanthe.
L’amome, arbrisseau d’Assyrie ou d’Arménie. Il ressemble à la vigne sauvage : comme
elle, il a des grappes, et en outre un bois très-odoriférant. On soupçonne que c’est le
costus arabicus.
Voici encore une imitation de Jean-Baptiste Rousseau dans la même ode :
On ne craint plus l’herbe mortelle ;
Et le crocodile infidèle
Du Nil ne trouble point les eaux :
Les lions dépouillent leur rage.
Et dans le même pâturage
Bondissent avec les troupeaux.(7)
Un autre Argo conduit une élite intrépide.
Le texte dit :
Il y aura un autre Tiphys, et un autre Argo qui conduira des héros choisis.
Tiphys, l’un des pilotes qui menèrent les princes grecs à la conquête de la Toison d’or,
dans la Colchide. Argo était le nom de leur vaisseau.
(8)
Du commerce autrefois rapide messager,
Le pin navigateur renonce à voyager.
Il y a dans le texte :
Et le pin navigateur n’échangera plus les marchandises.
Avant la fabrication et la circulation des monnaies métalliques, signes représentatifs de
la richesse, communs à tous les peuples, on ne faisait le commerce que par échanges.
Un traducteur, dont j’ignore le nom, a dit :
Le pin navigateur ne sert plus les échanges.
Il faut remarquer, dans les vers suivans du texte, que tout prend une âme et de la vie
sous la plume de Virgile. La terre et la vigne sont sensibles aux coups du tranchant de la
charrue et de la serpe ; la laine apprend à mentir et à emprunter des couleurs
étrangères ; le minium de lui-même habille les agneaux. Ces images, ces hardiesses
constituent vraiment la poésie, et distinguent son langage de celui de la prose.
Hésiode, Virgile, Ovide et Tibulle ont fait chacun à leur tour une description de l’âge
d’or.
Les vers du premier sont bien pensés, simples et touchans.
Le second a plus d’images, d’harmonie et de richesse d’expression : peut-être son
admirable élégance sent-elle un peu trop l’art et le travail.
Tibulle, le plus rapide de tous, me paraît avoir saisi le juste milieu entre la simplicité un
peu négligée d’Hésiode, et l’atticisme de Virgile. Écoutez ce début :
Quàm benè Saturno vivebant rege, priusquàm
Tellus in longas est patefacta vias !
Ne semble-t-il pas entendre notre fabuliste ? aurait-il fait autrement les vers suivans :
Non domus ulla fores habuit ; non fixus in agris,
Qui regeret certis finibus arva lapis.
Ipsæ mella dabant quercus, ultròque ferebant
Obvia securis ubera lactis oves.
On trouve plus de pensées dans Ovide ; il offre aussi des répétitions, et moins de
pureté dans le style. Jamais il ne sait s’arrêter : mais que ne pardonnerait-on pas au
poète aimable et facile qui a dit :
Mollia securæ pevagebant otia gentes.
Ver erat æternum, placidique tepentibus auris
Mulcebant zepbyri natos sine semine flores.
(9)
Filons les jours heureux de ce siècle immortel,
Ont dit les graves sœurs dont l’accord éternel
Est un arrêt dicté par les destins eux-mêmes.Les Parques, filles de d’Érèbe et de la Nuit, étaient trois sœurs, nommées Clotho,
Lachésis et Atropos. On les représente sous la figure de trois femmes accablées de
vieillesse, avec des couronnes faites de gros flocons de laine blanche, entremêlés de
fleurs de narcisse, et portant dans leurs mains la quenouille et les ciseaux. Elles filaient
la trame de la vie des hommes. Clotho tenait la quenouille, Lachésis tournait le fuseau,
Atropos coupait le fil : ces trois déesses étaient sous les ordres du Destin.
(10)
Aggredere ô magnos, aderit jam tempus, honores,
Cara deûm soboles, magnum Jovis incrementum !
Adspice convexo nutantem pondere mundum.
Terrasque, tractusque maris, cœ lumque profundum,
Adspice venturo lætentur ut omnia sæclo.
Virgile voulait être pompeux : voyez comme il multiplie les spondées, les mots riches et
nombreux! Incrementum, placé à la fin du vers, blesse les lois ordinaires de la poésie
latine ; mais on se permettait cette licence pour faire une grande image. Le globe du
monde qui se balance sur lui-même : quel spectacle! L’imagination a peine à se le
représenter, tant il est grand et au-dessus de ce que l’on peut supposer de plus vaste.
En admirant la beauté de ces vers et de beaucoup d’autres répandus dans cette
églogue, je ne crois pas qu’on puisse absoudre Virgile de s’être élevé au-dessus du ton
modeste de l’églogue. Il me semble, en effet, que les pensées et le style ont ici toute
l’élévation et toute la hardiesse de la poésie épique.NOTES SUR LA CINQUIÈME EGLOGUE.
(1)
Incipe, Mopse, prior : si quos aut Phyllidis ignes,
Aut Alconis habes laudes, aut jurgia Codri.
ERICHTÉE, chasseur élevé par Minerve, et roi d’Athènes, était si adroit à tirer de l’arc,
qu’il perça d’un coup de flèche, sans blesser Alcon son fils, un serpent qui s’était
entortillé autour de ce jeune homme.
Phyllis, fille de Licurgue, roi de Thrace. Elle se pendit de désespoir, parce que
Démophon, qu’elle avait écouté, retardait sans cesse, par de nouveaux prétextes, son
retour auprès d’elle. La fable dit que Phillys fut changée en amandier, et que cet arbre
poussa subitement des feuilles à l’approche de Démophon, qui voulut le mouiller de ses
pleurs.
Codrus, roi d’Athènes, faisait la guerre aux peuples du Péloponèse. Ayant appris de
l’oracle que celui des deux chefs qui périrait dans le combat, donnerait la victoire à son
armée, il prit un habit de berger, entra dans le camp des ennemis, et chercha querelle à
un soldat, par lequel il fut tué.
(2)
Immo hæc in viridi nuper quæ cortice fagi
Carmina descripsi, et modulans alterna notavi.
Théocrite, idylle 7, vers 51 :
Écoute, si tu le veux, la simple chanson que j’ai faite l’autre jour sur la montagne.
(3)
Extinctum Nymphæ crudeli funere Daphnin.
Les commentateurs se sont épuisés en conjectures sur le personnage de Daphnis : les
uns reconnaissent en lui Jules César, les autres un fils de Pollion ; ceux-ci, Quintillius
Varus ; ceux-là, un frère de Virgile. Si l’on devait admettre une de ces opinions, celle qui
considère l’éloge funèbre et l’apothéose de Daphnis comme deux allusions à la mort de
Jules César, et à la fameuse comète qui parut peu de temps après, et qui fit croire au
peuple romain que ce dictateur avait été placé au rang des dieux, serait assurément la
plus plausible. Mais plusieurs détails de cette églogue deviendraient alors dépourvus de
sens, et absolument inexplicables ; ils itéraient toute justesse et toute grâce à l’allégorie.
D’ailleurs Virgile a nommé César, sans aucun détour, dans sa neuvième églogue :
Ecce Dionæi processit Cæsaris astrum.
Il lui a consacré un magnifique épisode dans le premier livre des Géorgiques. Ainsi
nulle raison pour admettre ces suppositions, sorties du cerveau des commentateurs.
Pourquoi chercher si loin des interprétations forcées, lorsque la fable offre des
applications toutes naturelles ? Daphnis, suivant Diodore de Sicile, naquit en Sicile, au
milieu d’un bosquet de lauriers, et les dieux s’empressèrent à le combler de leurs
faveurs. Les nymphes de ces lieux prirent soin de son enfance, il reçut de Vénus la grâce
et la beauté ; de Mercure, le talent de la persuasion ; Pan dirigea ses doigts sur la flûte à
sept tuyaux, et les Muses réglèrent les accens de sa voix touchante. Bientôt rassemblant
autour de lui les bergers de la contrée, il leur apprit à s’estimer heureux de leur sort. Les
roseaux furent convertis en instrumens sonores. Il établit des concours où de jeunes
émules se disputaient le prix du chant et de la musique instrumentale. Les échos, animésà leur voix, ne firent plus entendre que les expressions d’un bonheur tranquille et
durable. Daphnis ne jouit pas long temps du spectacle de ses bienfaits : victime de
l’amour, il mourut à la fleur de son âge. Si l’on en croit Elien, Stésichore fut le premier qui
célébra les malheurs de Daphnis. Théocrite, à l’exemple de son devancier, a pris la mort
de ce berger pour sujet de sa première idylle. Daphnis, enfin, est le dieu des bergers,
dont les chansons, ainsi que l’a dit Chabanon, s’appelèrent long-temps chansons sur
Daphnis. Assurément voilà plus de motifs qu’il n’en faut pour ne conserver aucun doute
sur le véritable objet des chants de Virgile.
(4)
Daphni, tuum Pœnos etiam ingemuisse leones
Interitum montesque feri silvæque loquuntur
Théocrite, idylle 1, vers 71 :
Les loups et les panthères déplorèrent la mort de Daphnis par de longs hurlemcns. Les
lions dans leurs forêts mugirent de douleur.
(5)
Daphnis et Armenias curru subjungere tigres
Instituit, Daphnis thiasos inducere Baccho
Et foliis lentas intexere mollibus hastas
J’ai rendu t h y a s o s par orgie, qui était une fête en l’honneur de Bacchus.
H a s t a signifie proprement un long bâton pointu ; il signifie aussi un javelot. Le thyrse
était un javelot environné de pampre et de lierre, dont les Bacchantes étaient armées.
(6)
Vitis ut arboribus decori est, ut vitibus uvæ,
Ut regibus tauri, segetes ut pinguibus arvis ;
Tu decus omne tuis.
Théocrite, idylle 8, vers 79 :
Les glands parent le chêne, les pommes décorent le pommier, le veau est l’honneur de
sa mère, les troupeaux sont la gloire du pasteur.
(7)
Daphnis ego in silvia, hine usque ad sidera notus,
Formosi pecoris custos, formosior ipse.
Théocrite, idylle 1, vers 120 :
Daphnis, qui sur vos rives fit paître ses troupeaux, Daphnis qui désaltéra dans vos
ondes ses taureaux et ses génisses.
(8)
Tale tuum carmen nobis, divine pœta,
Quale sopor fessis gramine, quale per æstum
Dulcis aquæ saliente sitim restinguere rivo.
Théocrite, idylle 8, vers 8 :
O berger, la mélodie de tes chants est plus douce à mon oreille que le murmure de
l’onde qui tombe de ce rocher.
Le Batteux a remarqué avec raison que l’on peut distinguer trois espèces de nuances
ou de degrés dans le style de cette églogue. Le premier, dans le dialogue ou entretien de
deux acteurs qui parlent comme de simples bergers ; c’est le ton de la comédiepastorale. Les deux autres degrés sont dans le récit où Mopsus et Ménalque parlent
comme des bergers poètes, et par conséquent comme inspirés.
Mopsus pleure la mort de Daphnis, et Virgile donne d’abord à son récit le ton plaintif de
l’élégie. Rien de plus touchant que le tableau de cette malheureuse mère, qui, penchée
sur le corps de son fils, objet si digne de pitié, accuse les cieux et toute la nature. Voyez
ensuite comme les convenances sont conservées, et le genre du poème respecté.
L’élégie eût fait entendre les cris, le désespoir de la mère de Daphnis ; l’églogue exigeait
que l’on ramenât bientôt les idées champêtres. Virgile l’a senti, et il nous a rendu les
animaux et la campagne mille fois plus intéressans, en les montrant sensibles à la perte
du berger.
Je crois que ces vers :
Nec ulli pastos illis egêre diebus
Frigida, Daphni, boves ad flumina ; nulla neque amnem
Libavit quadrupes, nec graminis attigit herbam,
et ceux-ci :
Nec lupus insidias pecori, nec retia cervis
Ulla dolum meditantur,
peuvent avoir inspiré à La Fontaine ce passage de sa fable des Animaux malades de
la peste.
On n’en voyait pas d’occupés
A chercher le soutien d’une mourante vie ;
Nul mets n’excitait leur envie :
Ni loup, ni renard n’épiaient
La douce et l’innocente proie :
Les tourterelles se fuyaient ;
Plus d’amour, partant plus de joie.
Dans l’apothéose de Daphnis, Ménalque, sans sortir tout-à-fait des bornes de la
pastorale, s’élève jusqu’au ton lyrique. Il faudrait être étranger aux beautés de la poésie,
pour ne pas sentir les différences de mouvement, de coupe et d’harmonie, entre ces vers
et ceux du morceau précédent.
Candidus insuetum miratur limen Olympi,
Sub pedibusque videt nubes et sidera Dahpnis.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Ipsi lætitiâ voces adad sidera jactant
Intonsi montes ; ipsæ jam carmina rupes,
Ipsa sonant arbusta : Deus, Deus ille, Menalca !
Voilà l’ode du ton élevé.
Ergo alacris silvas et cetera rura voluptas
Panaque pastoresque tenet, Dryadasque puellas.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Et multo in primis hilarans convivía Baccho
Ante focum, si frigus erit, si messis, in umbra,
Vina novum fundam calathis arvisia nectar :
Cantabunt mihi Damœtas, et Lyctius Ægon ;
Sallantes satyros imitabitur Alphesibœus.
Ces pensées et ces expressions sont anacréontiques ; elles rappellent les odes
aimables d’Horace, entre autres la quatrième, où se trouvent ces agréables vers :
Jam Cytberea choros ducit imminente lunâ,
Junctæque Nymphis Gratiæ decentes
Alterno terram quatiunt pede..Voici la traduction de ces trois vers
Au lever de la lune, déjà Cythérée conduit des chœurs où les Grâces décentes, unies
aux nymphes, frappent tour à tour la terre de leur pied léger.
On lit dans le poème d’Adonis par La Fontaine :
Ils dansaient aux chansons, de nymphes entoures :
Combien de fois? la lune a leurs pas éclairés,
Et couvrant de ses rais l’émail d’une prairie,
Les a vus, à l’envi, fouler l’herbe fleurie !
Au reste, les détails du festin solennel de Virgile ne sont encore qu’une imitation de la
septième idylle de Théocrite. On y lit, vers 63 et suivans :
Pour moi, dans cet heureux jour, la tête couronnée d’aneth, de roses et de blanches
violettes, je puiserai dans une urne profonde le vin de Ptéléa ; mollement étendu sur un
lit d’asphodèle et de fleurs odorantes, je m’enivrerai de ce jus délicieux ; et ma bouche,
en prononçant le doux nom d’Agéanax, se plongera dans la coupe écumante. Auprès de
moi, deux bergers, l’un d’Acharnie et l’autre de Lycope, joueront de la flûte, pendant que
Tityre nous dira dans ses chansons, comment le malheureux Daphnis fut épris des
charmes de la nymphe Xenée; comment, dans sa douleur, il erra sur les montagnes, et
sut attendrir les chênes qui bordent les rives de l’Hymère, lorsque son cœur consumé par
l’amour se fondait comme la neige sur les sommets de l’Hémus, de l’Athos ou du
Caucase, assis aux limites du monde.
On reconnaît, même dans une traduction en prose, que le modèle l’emporte ici sur
l’imitateur ; mais ceux qui ont le bonheur de lire Théocrite dans sa langue, peuvent seuls
sentir la mollesse et la grâce de ce morceau, si supérieur à celui du poëte latin, même
sous le rapport du style.
(9)
Hæc tibi semper erunt, et quùm solemnia vota
Reddemus Nymphis, et quùm lustrabimus agros.
J’ai dit ailleurs un mot sur les fêtes lustrales. La première élégie de Tibulle me fournit
quelques nouveaux détails.
Qui que vous soyez, dit le poète, prenez part à notre oie. Fidèles aux rites antiques
que nous ont transmis nos pères, nous purifions nos fruits et nos champs. Viens,
Bacchus, et qu’une grappe mûre soit suspendue aux cornes de ton front. Viens aussi,
blonde Cérès, viens la tête parée d’épis ; que dans ce jour sacré la terre se repose, et
que le tranquille laboureur, laissant le soc oisif, interrompe ses pénibles travaux. Délivrez
les taureaux du joug : je veux que les bœufs, couronnés de fleurs, restent tout le jour à
l’étable. Dans ce jour réclamé par le Dieu, gardez-vous, A bergères, d’oser mettre la main
au fuseau qui file votre laine !
Voyez, vers les autels étincelans, s’avancer la victime qui suit la foule des pasteurs au
front ceint d’oliviers. Dieux de mon pays, nous purifions les champs, nous purifions les
laboureurs ; vous, daignez écarter les maux de notre asile. Ne souffrez pas qu’au lieu du
blé promis à notre espérance, des herbes avides trompent la faux du moissonneur, et
que la lente brebis ait à redouter le loup rapide et cruel.
(10)
Damnabis tu quoque votis.
Il y a dans ce passage une très-forte ellipse. Voici le sens :Tu contraindras ceux dont tu auras exaucé les prières, à s’acquitter de leurs vœux
envers toi.
N’oublions pas de rappeler ici que Virgile est l’un des poètes qui ont le mieux connu
l’art de peindre les objets par les sons ; cette églogue offre les plus heureux modèles
d’harmonie imitative.NOTES SUR LA SIXIÈME ÉGLOGUE.
(1)
Prima Syracosio dignata est ludere versu.
VIRGILE désigne encore, dans ce vers, Théocrite, son maître, qui était de Syracuse,
ville célèbre de la Sicile.
(2)
Quum canerem reges et prœlia, Cynthius aurem
Vellit, et admonurt : « Pastorem Tityre, pingues
» Pascere oportet oves, deductum dicere carmen. »
Littéralement :
Lorsque je chantais les rois et les combats, le Cynthien (Apollon) me tira l’oreille et me
donna cet avis : « Berger, il faut paître les grasses brebis et chanter des vers d’un ton
moins élevé ».
(3)
Nunc ego ; (namque super tibi erunt qui dicere laudes,
Vare, tuas cupiant. . . . . . . . . . . . . . . .)
Il s’agit de Publius-Quintilius Varus dont le désastre et la défaite entière en Germauie
sont si célèbres dans l’histoire, et font frissonner lorsqu’on en lit la description dans
Tacite. On se rappelle qu’Auguste désespéré s’écriait, en se frappant la tête contre les
murs de son palais : « Varus, rends-moi mes légions ».
(4)
Agressi (nam sæpè senex spe carminis ambo
Luserat) injiciunt ipsis ex vincula sertis.
Addit se sociam, timidisque supervenit Ægle,
Ægle, Naïadum pulcherrima ; jamque videnti
Sanguineis frontem moris et tempora pingit.
On a osé dire que l’action de cette jeune nymphe, barbouillant le vieux Silène avec des
mûres, était une image désagréable. Il me semble au contraire qu’il y avait dans les vers
de Virgile le sujet d’un tableau charmant pour le pinceau de l’Albane, qui assurément
n’aurait pas oublié la nymphe et sa folâtre audace. Le lieu de la scène, les acteurs, leurs
jeux, tout est heureusement choisi par le poëte.
(5)
Namque canebat uti magnum per inane coacta
Semina terrarumque animæque marisque fuissent,
Et liquidi simul ignis : ut his exordia primis
Omnia, et ipse tener mundi concreverit orbis.
Littéralement :
Car il chantait comment, dans le grand vide, s’étaient assemblées les semences de la
terre, de l’air, de la mer et du feu fluide ; comment les élémens et le globe tendre du
monde lui-même, furent formés et consolidés par la réunion de ces semences.
Semina signifie les atomes ; exordia, les élémens qui sont les commencemens et les
principe des corps.
Virgile explique ici le système d’Épicure, philosophe athénien, dont voici quelques
maximes :La combinaison des atomes forma d’abord les semences générales ; ces semences se
développèrent, et tous les animaux, sans en excepter l’homme, furent produits seuls,
isolés. Les atomes ont existé de tout temps, et sont infinis en nombre.
L’univers a toujours été et sera toujours. Il n’existe que la matière et le vide ; car on ne
connaît aucun être mitoyen.
L’univers est l’agrégat de la matière et du vide.
L’univers est immobile, parce qu’il n’y a point d’espace au-delà. Il est immuable, parce
qu’il n’est susceptible ni d’accroissement, ni de diminution.
Quoiqu’il y ait des atomes, les uns anguleux, les autres crochus, leurs pointes ne
s’émoussent point, leurs angles ne se brisent point.
Les atomes ont un mouvement continu et éternel.
Il y a plusieurs mondes : les uns ronds, les autres ovales, les autres d’une autre forme.
Outre ce système sur l’univers, Épicure enseignait à ses disciples les principes de la
morale. Quelques points de sa doctrine ont suscité à différentes époques de grands
orages contre sa personne et ses ouvrages : depuis deux mille ans, les ennemis et les
défenseurs de ce philosophe ont tout dit pour et contre lui ; il reste constant, aux yeux de
tout homme impartial, qu’Épicure aimait la vertu, et qu’on peut beaucoup profiter en le
lisant.
Les vers de Virgile, dans cette description, sont d’une richesse et d’une précision
admirables ; mais, pour juger combien le génie peut féconder et agrandir un sujet, il faut
lire la Création du monde, dans le septième chant du Paradis perdu. Virgile n’a voulu
faire et n’a fait qu’une esquisse. Milton nous a donné un tableau vaste et magnifique. Je
dois ajouter que la copie de ce tableau par M. Delille, me paraît étincelante de beauté, et
l’ouvrage d’un grand peintre.
(6)
Il chante de Pyrrha les cailloux créateurs.
Après un déluge universel qui fit périr tous les hommes, Deucalion et Pyrrha,
conserves par les dieux à cause de leurs vertus, consultèrent l’oracle de Thémis, qui leur
conseilla de jeter les os de leur mère par-dessus leur tête ; c’est-à-dire les pierres qui
étaient sur la terre. Ils obéirent, et les pierres, en sortant de leurs mains, se
métamorphosaient, celles de Deucalion en hommes, et celles de Pyrrha en femmes.
(7)
Les rochers, à grands cris, redemandent Hylas,
Et le rivage entier répète : Hylas ! Hylas !
J’ai cru qu’on me pardonnerait la licence d’avoir fait rimer les deux vers par le même
mot, dans une circonstance où sa répétition était d’une nécessité rigoureuse.
Hylas, jeune homme d’une beauté singulière, aimé d’Hercule qu’il avait suivi à la
conquête de la toison d’or.
(8)
Et fortunatam, si numquam armenta fuissent,
Pasiphaën nivei solatur amore juvenci.
Pasiphaë, fille du Soleil et de Persa, femme de Minos. Vénus, irritée contre le Soleil de
ce qu’il avait éclairé ses amours avec Mars, inspira à Pasiphaë une passion furieuse
pour un taureau.
Racine a mis dans la bouche de Phèdre, fille de Pasiphaë, les vers suivans :O haine de Vénus ! ô fatale colère !
Dans quels égaremens l’amour jeta ma mère !
(9)
Des Prœtides on sait les faux mugissemens.
Prœtus, fils d’Abas, roi d’Argos, avait trois filles qui prétendaient être plus belles que
Junon. Cette déesse, pour les punir, leur inspira une telle frénésie qu’elles errèrent dans
les campagnes, croyant être des vaches.
(10)
Sur la molle hyacinthe à l’ombre d’une yeuse,
Lui plus blanc que la neige, il rumine des fleur ».
Le vers original est d’une harmonie bien douce :
Ille, latus niveum molli fultus hyacintho.
(11)
Claudite, Nymphæ,
Dictææ Nymphæ, nemorum jam claudite saltus.
Silène, pour mieux peindre le délire de la passion, s’écrie, comme Pasiphaë
ellemême : Fermez, nymphes, fermez les bois !
Racine a peint un égarement semblable à celui de Pasiphaë, dans le rôle sublime de
Phèdre. Cette malheureuse princesse ne voit, n’entend point OEnone qui lui parle. Toute
entière à sa passion, elle laisse échapper ces paroles :
Dieux, que ne suis-je assise à l’ombre des forêts !
Quand pourrai-je, au travers d’une noble poussière,
Suivre de l’œil un char fuyant dans la carrière?
(12)
Tu canit Hesperidum miratam mala puellam.
Atalante, fille de Schénée, ne devait être donnée en mariage qu’à celui qui la vaincrait
à la course. Hippomène, qui l’aimait, jeta, par le conseil de Vénus, des pommes d’or
dans la lice ; Atalante s’amusa à les ramasser, et fut vaincue par Hippomène qui
l’épousa.
(13)
Utque viro Phœbi chorus assurrexerit omnis.
Ce vers est très-imitatif.
Ce grand mot assurrexerit peint bien le mouvement d’une nombreuse assemblée, dont
tous les membres se lèvent à la fois.
(14)
Linus, le front paré de fleurs et d’ache amère.
Linus, poète fameux et très-ancien, dont quelques-uns contestent l’existence.
(15)
Hos tibi dant calamos : en accipe, Musæ,
Ascræo quos antè seni ; quibus ille solebat, etc.Hésiode est le vieillard désigné dans ces vers.
(16)
His tibi Grynei nemoris dicatur origo,
Ne quis sit lucus quo se plus jactet Apollo
Littéralement :
Célèbre sur cette flûte l’origine de la forêt de Grynium, et qu’il n’y ait pas de bois sacré
dont Apollon tire plus de gloire.
La forêt dont parle Virgile, était voisine d’une petite ville de la Mésie asiatique, nommée
Grynium, yt qui avait un temple de marbre blanc, bâti en l’honneur d’Apollon. On croit que
ce passage est une allusion à des vers de Gallus.
Les mots silva, lucus, nemus et saltus, n’ont pas toujours une signification
trèsdistincte dans les poètes ; je crois cependant qu’on peut leur donner celle-ci : sylva, forêt,
en général ; lucus, bosquet, bois consacré aux Dieux, ou même la partie d’un bois
quelconque qui leur était consacré ; nemus, bois de haute futaie ; saltus (a saliendo), une
clairière où les troupeaux peuvent paître et sauter. Ici saltus veut dire les avenues qui
conduisent au bois.
(17)
Quid loquar, ut Scyllam Nisi, quam fama secuta est.

Dirai-je de Scylla les pièges effrayans,
Ses flancs d’albâtre armés de monstres aboyans.
On accuse Virgile d’avoir commis ici une erreur, en attribuant à la fille de Nisus les
événemens arrivés à une autre Scylla. Des commentateurs avaient justifié le poète latin,
en mettant dans le texte :
Quid loquar, aut Scyllam Nisi, aut quam fama secuta est,
mais le texte des éditions de Brunck et de Heyne paraît dans ce passage plus conforme
à la tournure latine. Il est vrai cependant qu’en admettant leur version, le vers de Virgile
présente une inexactitude.
Il y eut deux Scylla : l’une fille de Nisus, roi de Mégare, qui, par amour pour Minos,
coupa le cheveu fatal d’où dépendait le sort de son père.
L’autre, fille de Phorcus, passionnément éprise de Glaucus, dieu marin. Circé ayant
empoisonné les eaux de la fontaine où elle se baignait, Scylla fut changée en chienne, et
eut tant d’horreur pour elle-même, qu’elle se précipita dans la mer.
(18)
Le malheureux Térée aux bois se précipite
Et sur ses propres toits voltige avant sa fuite.
Térée, roi de Thrace, épousa Progné, fille de Pandion, roi d’Athènes, dont il eut un fils
nommé Itys. Il viola Philomèle, sa belle-sœur, et lui arracha la langue, pour qu’elle ne
révélât point ce crime. Philomèle traça ses malheurs sur la toile ; ensuite, pat une
vengeance atroce, sa sœur et elle coupèrent en pièces le jeune Itys, et en firent manger
le corps à son père. Térée courut à ses armes, pour punir ce crime ; mais il fut changé en
huppe, Philomèle en rossignol, Itys en faisan, et Progné en hirondelle.
(19)
D’Apollon amoureux tous les divins accords,
Ces chants que l’Eurotas répéta sur ses Lords.Eurotas, fleuve de la Laconie, sur les bords duquel Apollon chantait pour charmer
l’ennui que lui causaient la perte de la nymphe Daphné et celle du jeune Hyacinthe.
On a beaucoup dit que cette églogue était tout-à-fait au-dessus du genre bucolique ; je
réponds à ce reproche que la première partie de ce petit poème est vraiment pastorale,
et que Virgile, en faisant parler un Dieu, a dû nécessairement lui prêter un langage plus
élevé que celui des bergers. J’observerai en outre que le poète, après une digression
épique, il est vrai, mais toute en images, sur la formation du monde, passe de suite au
genre tempéré, en célébrant les fables de l’antiquité : fables qui ne sont ni inconnues à
Églé, puisque c’est une nymphe, ni hors de la portée des deux bergers, puisque la
religion des anciens étant toute fondée sur la mythologie, Mnasyle et Pâris, quoique peu
instruits, pouvaient la savoir, comme des personnes, fort ignorantes du reste,
connaissent chez nous la Bible et les Écritures.
Que si l’on objecte que ces sujets ne sont point bucoliques, je demanderai en quoi les
douceurs du règne de Saturne, la perte d’un jeune homme retenu par des nymphes
éprises de sa beauté, une femme que la violence de son amour fait errer dans les bois,
les sœurs de Phaéton changées en arbres, Apollon et les muses répugnent à la poésie
pastorale ? Avouons néanmoins que la raison ne saurait approuver plusieurs détails de
cette églogue, et que le judicieux Virgile aurait dû choisir quelquefois de plus riantes
images.
Quant au défaut de suite que l’on a tant critiqué dans les chants de Silène, rien de plus
naturel : observez la conversation, même celle des hommes instruits, vous serez surpris
du peu de rapport qu’auront entr’eux les divers sujets de leurs dis-t ours, et de les voir,
comme dit Boileau :
Passer du grave au doux, du plaisant au sévère.
A plus forte raison ne faut-il pas s’étonner qu’il y ait peu de liaison, ou même qu’il n’y
en ait point du tout dans les paroles d’un vieillard aimable qui chante pour amuser une
nymphe et deux jeunes bergers.
Mais si la justice voulait qu’on défendît ici Virgile, contre l’excessive sévérité de
Fontenelle, il faut reconnaître que le défaut d’ordonnance est le plus grand vice dans
toute composition ; aussi, malgré le charme du style, la neuvième églogue de notre
poète, ne peut plaire aux bons esprits.NOTES SUR LA SEPTIÈME ÉGLOGUE.
(1)
Fortè sub argutâ consederat ilice Daphnis.
CE vers et les cinq suivans sont imités de Théocrite.
Voici le commencement de sa huitième idylle :
Ménalque conduisant ses brebis sur les montagnes, rencontra, dit-on, le beau
Daphnis, qui faisait paître ses génisses. Tous deux étaient blonds et dans la première
fleur de l’âge, tous deux habiles à jouer de la flûte, tous deux savans dans l’art de
chanter.
(2)
Alternis igitur contendere versibus ambo
Cœpêre ; alternos Musæ meminisse volebant.
On lit dans la deuxième églogue de Segrais :
Eurylas commença sur sa douce musette ;
À son chant répondait la belle Timarette.
Tour à tour ils peignaient leur amoureux souci ;
La muse pastorale aime qu’on chante ainsi.
(3)
Aut, si ultra placitum laudârit, baccare frontem
Cingite, ne vati noceat mala lingua futuro.
Le baccar avait, suivant les Anciens, une vertu particulière contre les enchantemens.
On croyait encore que certaines personnes pouvaient, par leurs louanges excessives,
faire mourir les enfans, les chevaux et les arbres : ce sont là deux vieilles superstitions ;
mais si le sens allégorique du vers de Virgile offre une erreur, le sens simple rappelle du
moins une vérité ; c’est que l’excès des louanges, fruit de l’ignorance et quelquefois de la
malignité, est presque toujours l’écueil des talens naissans. Le jeune homme exposé à
cette contagion est perdu, s’il ne prend pour préservatif les conseils d’un sage ami.
(4)
Setosi caput hoc apn tibi, Delia, parvus
Et ramosa Mycon vivacis cornua cervi :
Si proprium hoc fuerit, levi de marmore tota
Puniceo stabis suras evincta cothurno.
Voici la traduction littérale :
Le petit Mycon te consacre, ô Délie, cette hure d’un sanglier couvert de soies, et le
bois rameux d’un vieux cerf ; si ma chasse est toujours heureuse, tu seras représentée
toute entière en marbre poli, avec un brodequin couleur de pourpre aux jambes.
On n’a trouvé de difficulté dans ce passage, que parce qu’on a cherché bien loin un
sens qui était clair et facile à trouver, en suivant le texte. Au reste, il est constant que ce
Mycon, dont l’églogue ne parle ni avant ni après ce couplet, semble tombé des nues.
Virgile eût beaucoup mieux fait d’intéresser Corydon lui-même dans le débat, que
d’introduire un nouveau personnage absolument inconnu au lecteur. On doit remarquer
ici l’admirable précision de Virgile. Des censeurs rigides penseraient peut-être que tant
de choses renfermées dans quatre vers semblent un tour de force, et désireraient en
général plus de mollesse et d’abandon.
Théocrite, idylle 10, vers 32 :Que ne puis-je obtenir les richesses de Crésus ? je consacrerais à Vénus nos deux
statues en or : tu tiendrais à la main une flûte, une pomme ou une rose, et moi je
paraîtrais à tes côtés, revêtu d’un manteau et les pieds chaussés d’un brodequin.
(5)
Sinum lactis et hæc te liba. Priape, quotannis
Exspectare sat est.
Tous mes jeunes lecteurs savent fort bien quel est Priape ; mais, sans doute, ils ne
connaissent pas une charmante pièce de Catulle sur le Dieu des jardins. Je vais leur
donner la traduction de cette pièce qui leur montrera comment un grand poète tire parti
d’un sujet stérile en apparence.
LE DIEU DES JARDINS.
« Jeunes gens, vous voyez mon image formée d’un tronc de chêne aride, et façonnée
par la serpe rustique ; c’est moi cependant qui protège ces lieux, cette petite ferme
voisine d’un marais, et dont le toit est couvert de glaïeuls et de joncs entrelacés. Ces
champs me doivent leur prospérité croissante d’année en année, juste récompense des
hommages de leurs maîtres qui me saluent et m’honorent comme un Dieu. Le père de
cette pauvre chaumière, assidu à mon culte, arrache d’une main diligente la ronce
épineuse autour de mon temple champêtre ; le fils, digne du père, et libéral dans sa
pauvreté, m’offre sans cesse de petits présens : au printemps, une couronne, prémices
de Flore, est placée sur ma tête ; en été, on me consacre l’épi verdoyant du blé tendre
encore, les brunes violettes, les pavots pourprés ; en automne, la courge pâlissante, les
pommes au doux parfum, et la grappe qui s’élève et rougit sous l’ombre conjugale du
pampre. Plus d’une fois même le sang du bouc à la longue barbe, et de la chèvre
pétulante (ah ! de grâce, n’en parlez pas) arrose en secret mon autel. Pour tant
d’honneurs, vous sentez bien que Priape doit protéger ces lieux, défendre l’enclos et la
vigne du maître. Ainsi donc, mes enfans, gardez-vous de lui faire quelque larcin ; vous
seriez des méchans. Notre voisin est riche, et son Priape négligent, peut-être ; visitez
leur domaine, ce petit sentier vous y conduit directement. »
Ce morceau est d’une grâce et d’une naïveté enchanteresse dans Catulle ; ma faible
prose fait sans doute bien du tort à l’original, mais elle en donne du moins une idée. Je
n’ai d’autre but que d’indiquer, autant que possible, aux jeunes gens, les sources du
beau et du vrai.
(6)
Nerine Galatea, thymo mihi dulcior Hyblæ.
Théocrite, idylle 11 vers 19 :
O belle Galatée, plus blanche que le lait, plus douce qu’un agneau, plus vive et plus
folâtre qu’un jeune daim, mais plus âpre aussi que le raisin vert, pourquoi rejeter l’amant
qui t’adore? Tu viens sur le rivage quand le doux sommeil ferme ma paupière ; mais tu
t’éloignes aussitôt que le doux sommeil me quitte, tu fuis comme la brebis à la vue du
loup ravisseur.
(7)
Immo ego Sardoïs videar tibi amarior herbis,
Horridior rusco, projectâ vilior algâ.
J’ai substitué l’if de Corse à l’herbe de Sardaigne. Celle-ci donnait, dit-on, à ceux qui
en mangeaient, un rire inextinguible qui les faisait mourir.