Poésies

Poésies

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316 pages

Description

LE vieux saule est debout, mais il n’a que l’écorce :
C’est là qu’en son déclin il concentre sa force.
De sève un filet monte à ses débris pareils.
Sans presque jeter d’ombre, au bout des rameaux frêles,
Il éparpille encor de pâles feuilles grêles :
On dirait qu’il ne sent qu’à peine le soleil.

Il a moins de souplesse à ployer sous la brise.
Le pré vert alentour rend sa couleur plus grise.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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Date de parution 03 juin 2016
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EAN13 9782346074389
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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À propos de Collection XIX

Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

Édités dans la meilleure qualité possible, eu égard au caractère patrimonial de ces fonds publiés au XIXe, les ebooks de Collection XIX sont proposés dans le format ePub3 pour rendre ces ouvrages accessibles au plus grand nombre, sur tous les supports de lecture.

Louis Franc

Poésies

OUVERTURE

I

LE vieux saule est debout, mais il n’a que l’écorce :
C’est là qu’en son déclin il concentre sa force.
De sève un filet monte à ses débris pareils.
Sans presque jeter d’ombre, au bout des rameaux frêles,
Il éparpille encor de pâles feuilles grêles :
On dirait qu’il ne sent qu’à peine le soleil.

 

Il a moins de souplesse à ployer sous la brise.
Le pré vert alentour rend sa couleur plus grise.
Eh bien ! pourtant, avril le rajeunit encor !
Un frais liseron blanc dans son tronc miné pousse,
Et jamais fleur ne fut si consolante et douce !
En terreau végétal s’est changé le bois mort.

 

La plante follement de ses vrilles l’enlace,
Grimpe à la branche nue et s’enroule avec grâce.
Cet amas de poussière est devenu jardin.
Le vieil arbre, paré de ce flottant parterre,
Au milieu du printemps semble moins solitaire ;
Il n’a plus des beaux jours à subir le dédain.

 

Cette fleur est pour lui sa part de renaissance :
Aussi, comme autrefois, au temps de sa croissance,
Quand mars le pénétrait, il tressaille joyeux
De sentir en son flanc, que chaque insecte ronge,
Pour y puiser des sucs qu’une racine plonge,
Et qu’il peut enfanter de nouveau quoique vieux !

 

Tel l’homme, à l’équinoxe, où des maux la marée
Monte ! laissant alors l’âme désemparée
De l’amour, des désirs, de l’espoir, du bonheur !
Quand les vagues du sort lui jettent leur écume
A la face, et qu’enfin son foyer ne s’allume
Que pour lui, sous un toit dont le vide fait peur.

 

L’expérience a fait sa terrible hécatombe
Des croyances sans nombre, et l’idéal succombe
Dans un enlisement des sables du réel.
Comme le tronc l’écorce, il n’a que la pensée
Qui garde sa vigueur, mais en luttant froissée
Par les déceptions qui l’abreuvent de fiel.

 

Le mal est trop profond pour que le cœur guérisse :
C’est bien le saule avec sa large cicatrice.
Il assiste au printemps comme l’arbre flétri.
Alors, illusions, remplissez votre rôle !
Pour lui le liseron a la blanche corolle
C’est le ressouvenir de son passé chéri.

 

Moi, vous me trouverez dans une solitude,
Qui de la joie, hélas ! a perdu l’habitude.
Comme des amoureux nous parlerons tout bas.
Si vous saviez combien vous me semblerez belles !
Et combien je ferai des peintures fidèles
De vos moindres attraits, vous ne tarderiez pas.

 

Avec elles, accours ! suis-les, ô poésie !
Unis tes dons aux leurs, afin que je n’envie
Sa racine de fleur au vieux saule. Entends-moi !
Ravive dans mon sein, que le regret dévore,
L’image de jadis, pour que je sente encore
Du renouveau la sève en créant avec toi !

 

Quand il ne reste plus que des choses amères
Dans la vie, est-ce pas le vrai temps des chimères ?
Des songes que toi seule alors sais procurer ?
Jadis tu me plaisais, maintenant je t’adore !
Dans mon soir c’est le pic qu’un dernier rayon dore,
C’est l’unique parfum qui une doive enivrer !

 

La jeunesse, en riant, t’aime par intervalles.
Il te faut accepter des femmes pour rivales :
Sur tous tes chants l’emporte un cri de volupté !
On est dans la saison des baisers et des roses.
Ce sont des billets doux qu’il faut que tu composes
Pour l’amante qui fait oublier ta beauté.

 

Aujourd’hui, j’ai besoin du secours de tes ailes,
Pour retrouver l’azur et des brises nouvelles ;
Pour calmer mes douleurs par un bercement doux.
Ce n’est que quand le vent de ton vol me caresse,
Que je suis soulagé du néant qui m’oppresse.
Ta présence est le seul remède à mes dégoûts.

 

Ta main pour les guérir peut toucher à mes plaies
Sans les faire saigner ; de mon cœur tu balaies
Des cendres le tas noir ; à mes anciens bonheurs
Au lieu de les pleurer je puis encor sourire.
Aux souffrances ravi je t’écoute décrire
L’enchantement lointain de mes jours les meilleurs !

 

Ne dis pas, c’est bien tard, son automne venue,
De m’appeler enfin dans sa demeure nue,
Lui qui me négligeait dans les printaniers jours.
Jeune, ah ! me traitât-il d’une façon légère !
Mes vers encor vibrants, comme il contait naguère,
A u sortir de mon cœur allaient à ses amours !

 

J’eus tort, mais à présent je l’attends en silence ;
C’est comme un rendez-vous : parais-tu ? Je m’élance
Avec transport vers toi, m’écriant : la voilà
Celle dont le pouvoir me ravit en extase !
Je palpite. et mon être entre dans une phase
D’élan, de volupté ! Le présent n’est plus là !

 

J’éprouve un effet sourd de germe qui va poindre,
Auquel je sens celui d’éclosion se joindre.
J’accueille chaque vers ainsi qu’une faveur.
D’abord, je suis charmé, puis le délire augmente,
C’est mon cœur qui jouit ! C’est mon sein qui fermente !...
Fuiras-tu qui t’implore avec tant de ferveur ?

 

Pardonne, oublie, écoute ! A travers de ma vie,
Sur la route jadis par moi-même suivie,
Il te faut maintenant comme un fleuve couler,
Parmi les gazons verts et sous l’ancien ombrage.
Si mon bonheur renaît il sera ton ouvrage.
Les bords seront d’ailleurs si doux à contempler !

 

Sois calme comme un lac pour que tes eaux limpides
Ne puissent pas troubler l’image par des rides,
Quand tu réfléchiras quelque site adoré,
Avec tous les tableaux d’amour et de jeunesse
Qu’il avait abrités. Ah ! que ton cours n’en laisse
Parmi ces lieux chéris aucun d’inexploré !

II

Voilà, pour la moitié du moins de ce volume,
Quel mobile si tard me fit prendre la plume.
Tous les autres feuillets dormaient dans mon tiroir,
Ou bien étaient encor pliés dans quelque lettre.
Quand je les ai relus je croyais voir se mettre
Toute mon existence en face d’un miroir.

 

J’entendais, comme s’ils fussent là de la veille,
Un doux gazouillement d’oiseaux que l’on réveille ;
Et tous ces nids anciens avaient des chants nouveaux !
Aussi, je ne crains pas que les premiers en date
Avec les vers récents aient rien de disparate :
Même source toujours donne les mêmes eaux.

 

Mais pourquoi soulever le voile qui les couvre ?
C’est bien tard. Dans quel but ce coffret que je rouvre ?
Qui me pousse ? L’orgueil ? La soif d’un succès ? Non.
Au bonheur autrefois j’en fis le sacrifice.
J’affirme, et ce n’est point un banal artifice,
Aujourd’hui que je n’ai nul souci de renom.

 

Ce serait à mon âge un soufflet que la gloire.
Qu’en faire ? A mon passé mais en tout je veux croire ;
Même que mon talent ne fut pas mensonger.
Lui qui jeta la note en l’amoureuse fête,
Quand, fière, en souriant, on disait : mon poète !
Ah ! que lui seul fut faux c’est cruel à songer !

 

Mais, plus cruel encor, si je tente l’épreuve,
D’échouer. Je le sais, ma forme n’est pas neuve.
J’ai voulu quelquefois suivre le goût du jour,
Mais, alors, j’ai senti que la passion pure
Va tout droit vers le mot dicté par la nature,
Et que je raffinais aux dépens de l’amour.

 

Ouvrier comme vous, je sais comme on fabrique,
Et vois si l’édifice est de pierre ou de brique.
Auteurs, vous le savez, vous l’avez tous senti,
Lorsqu’on vise avant tout à des effets de style,
Se voyant oublié, le sentiment s’exile,
Pour remonter au ciel dont il était parti !

 

On cisèle avec soin aujourd’hui la poignée,
La lame est à coup sûr bien mieux damasquinée,
Mais l’acier pour la trempe a-t-il plus de valeur ?
L’accent qui nous émeut et le trait qui nous frappe
Jaillit comme le vin quand on presse la grappe !
Trop d’art s’obtient toujours au détriment du cœur.

 

Qui le sait mieux que moi qu’une douce louange
Acclama chaque fois que sans aucun mélange,
Dans le simple désir de nous plaire à tous deux,
Attentif à sentir, ne peignant que pour elle,
Au souvenir charmant craintif d’être infidèle,
Je mis une copie exacte sous ses yeux.

 

Ma pensée au sujet s’attachait comme un lierre.
Quand je réussissais, combien elle était fière
De pouvoir s’écrier : Oh ! c’est la vérité !
Et nous pourrions au bas mettre nos signatures,
Pour attester que rien dans ces belles peintures
N’enchante, qui n’eût lieu dans notre intimité.

 

Quoi donc vaudra jamais un pareil témoignage ?
Qu’importe la critique avec son griffonnage !
Quel vertige me pousse à livrer ce trésor ?
Tout rempli de nos pleurs ! tout plein de notre joie !
Le profane public en va faire sa proie :
Peut-être avec le cuivre il confondra cet or.

 

Je vais me demandant, avec pitié, si l’âge
Ne m’aurait pas rendu moins sensible et moins sage ?
Ne vaudrait-il pas mieux continuer toujours
Avec la même foi secrètement mon rêve,
Et qu’au tombeau mais non dans un gouffre il s’achève ?
Pourquoi me dépouiller ainsi dans mes vieux jours ?

III

Que sera donc ce livre ? Un herbier de ma vie.
Le sapin y dira la montagne gravie
Deux à deux ; l’oranger y parlera d’azur,
D’hivers tièdes passés au bord des mers ensemble :
Enfin, toutes les fleurs que le regret rassemble,
Là, tous les souvenirs auront un abri sûr.

 

Oui ! c’est une œuvre vraie avant tout et sincère !
Sans dessein préconçu, sans projet de le faire,
J’écrivis en rêvant des mémoires réels.
Dans ces pages il tient toute ma destinée,
Et je l’ai peinte ainsi qu’elle me fut donnée,
Sans employer jamais des vers artificiels.

 

Trois mots expriment tout : Voyage ! Amour ! Nature !
Mon existence est là. J’allais à l’aventure,
Piéton joyeux et seul dans les pays divers,
Sans me lasser jamais d’azur et de feuillage,
Ni des neiges des monts, ni des flots de la plage.
Hôte de tous les lieux ! Enfant de l’univers !

 

Dans un constant état de jouissance émue,
Qui sans troubler le cœur doucement le remue,
J’avançais, me sentant comme ivre d’exister !
Excité par la marche à des rêves sans nombre ;
Passant du clair soleil au contraste de l’ombre ;
Parfois hâtant le pas pour soudain m’arrêter.

 

Vers un gîte inconnu m’acheminant sans presse ;
Disant aux fleurs leur nom en guise de caresse ;
Pèlerin vers le beau volant toujours plus loin !
Vagabond au hasard accélérant sa course ;
Léger, insouciant, dispos, plein de ressource,
Couchant dans les chalets ! mangeant sur le chemin !

 

L’élan des pas doublait l’essor de la pensée !
L’imagination, l’adorable insensée,
Construisait ses palais d’or sur fond de saphir,
Avec le procédé toujours à son usage,
Qui consiste à mêler des rayons au nuage,
Pour son architecture employant le zéphir.

 

Variant le spectacle en changeant de contrées,
Combien m’ont accueilli de places ignorées,
Où j’ai laissé de moi quelque chose en partant :
Lancé par mes désirs toujours insatiables,
Au nord dans les névés, au midi dans les sables,
Contre les vents de glace ou de flamme luttant !

 

Admirant la nature également sublime,
Au fond du Sahara, des Alpes sur la cime,
Qui, pour montrer comment du sol elle se sert,
En deux grands végétaux mettant tout son génie,
Planta pour les hauteurs et la plaine infinie,
Les sapins sur les monts, les palmiers au désert.

 

Quel charme je trouvais aprés ce grandiose
A la villa tapie en une anse bien close,
Où montaient de la mer les bruits et mon les flots.
Combien de molles nuits sur un tiède rivage,
Lorsque la luciole étoilait le feuillage,
Je passai, des pêcheurs dormant dans les canots.

 

Sous un arbre parfois de l’aube dans l’attente,
Ou des cieux à demi séparé par la tente,
Ému dans mon repos des nocturnes splendeurs,
Je n’étais qu’assoupi, somnolence indécise,
Douteuse, où vaguement flottait encor la brise,
Des murmures, des bruits, des parfums, des lueurs.

 

Là, par ces campements, haltes de quelques heures,
De ces lieux il me semble avoir fait des demeures,
Qui passagèrement furent toutes à moi.
Nul détail d’oublié, moins commode ou plus douce,
Je vois sur le gravier ma couche ou sur la mousse,
Dans mes arrangements pour me passer de toit.

IV

Quant à l’amour, pour moi ce fut la double ivresse,
Pour l’amante du cœur, des sens pour la maîtresse :
Hymen ardent et pur d’où naît la volupté !
Et si l’ancien foyer jette des étincelles,
Dont je recueille encor aujourd’hui les parcelles,
C’est que le feu céleste après l’autre est resté !

 

Quels éléments divers ! Quelle fange ou quelle flamme !
La première des sens, la seconde de l’âme,
Quelle noble substance, ou quel impur levain,
Du sublime à l’abject dans chaque créature,
Par le cœur ou l’instinct entraînant la nature,
Amour ! sont infusés par toi dans notre sein !

 

Oui, de notre être obscur c’est le grand phénomène !
Le seul justifiant dans la nature humaine
Cette aspiration vers un plus noble sort !
Car enfin, d’aussi bas, quand si haut l’homme vise,
L’unique passion digne qu’on l’éternise
Est celle qui nous fit déjà prendre l’essor !

 

Lorsqu’on usa du cœur comme chose éternelle,
Quand s’oppose à la mort l’union solennelle
De couples n’ayant pas achevé leurs amours ;
N’ont-ils pas, ces amants, par une gloire telle,
Pour leur âme conquis le droit d’être immortelle,
Et de changer ailleurs l’éphémère en toujours ?

 

A moins que ce ne soit un monceau de matière,
Certes, ne valant pas un baiser, toute entière,
L’univers ne peut-il, sans déranger ses lois,
De son immensité dans quelque autre sphère,
Trouver pour deux amants la place nécessaire ?
L’étoile leur irait aussi bien que les bois !

 

Pour attendre cet astre en d’humbles lieux sur terre,
A l’amante d’abord, partout dans le mystère,
Moi, j’ai donné ma vie et ne m’en repens pas.
Maintenant, ma croyance et mon culte est le même,
A l’âge où bien souvent monte cet anathéme :
Amour, tu me trahis ! Amour, tu me trompas !