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Pont-les-Hauts-en-Yaberie

De
224 pages

« Je suis tang, ascendant chacouate, et quand j’étais martin dans les années cinquante, je prenais plaisir, entre la papaye et la goyave, à voleter de-ci de-là au-dessus de Pont-les-Hauts, de Bras-Jonc à la Ravine-Bigarades, en passant par Coteau-Bouc, Grand-Rond, le quartier du Bassin et la rue de la boutique, Timimile (labonhaut) et Grand-Bac (labonbas), avant que cet écart ne soit rattaché à la commune voisine du Pompon, sur l’autre versant du Bras Madeleine. L’estrécité n’allait pas tarder à éclairer le village et les familles ne s’agglutinaient pas encore devant la boîte en noir et blanc, comme quand je suis devenu ado-humain, dix ans plus tard. Je glanais chaque jour quelques becquées d’anecdotes drôles, tendres ou pathétiques, que je gravais dans ma mémoire de mainate-avatar, pour le jour où mes pattes jaunes se transformeraient en jambes de pattes jaunes. »

Couverture : photographie de Roland Germser


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Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-75965-8

 

© Edilivre, 2014

Pont-les-hauts-en-Yaberie

 

 

Je suis tang, ascendant chacouate, et quand j’étais martin dans les années cinquante, je prenais plaisir, entre la papaye et la goyave, à voleter de-ci de-là au dessus de Pont-les-Hauts, de Bras-Jonc à la ravine-Bigarades, en passant par Coteau-Bouc, Grand-Rond, le quartier du Bassin et la rue de la boutique, Timimile (labonhaut) et Grand-Bac (labonbas), avant que cet écart ne soit rattaché à la commune voisine du Pompon, sur l’autre versant du Bras Madeleine.

L’estrécité n’allait pas tarder à éclairer le village et les familles ne s’agglutinaient pas encore devant la boîte en noir et blanc, comme quand je suis devenu ado-humain, dix ans plus tard.

Je glanais chaque jour quelques becquées d’anecdotes drôles, tendres ou pathétiques, que je gravais dans ma mémoire de mainate-avatar, pour le jour où mes pattes jaunes se transformeraient en jambes de pattes jaunes.

Jean-Louis

 

 

Chez nous-zot, à Pont-les-Hauts-en-Yaberie, nous ne perdons jamais le fil d’une histoire interrompue et, pour la reprendre, nous avons une formule toute prête : « Alorsse, pour vous en revenir »

Alorsse…

 

 

J’en vois une qui ne supporte pas les jurons, alorsse pour ne pas lui déplaire, je n’en ai pas écrit un seul. Que des gros mots ! Mais bécalu, on a chacun les siens.

 

 

A Emile, qui savait rire de lui-même (un peu) et des autres.

A Iris, qui est la mémoire bienveillante de mes histoires passées.

 

 

Chez nous-zot, à Pont-les-Hauts-en-Yaberie, au temps où les chemins n’étaient encore ni blackés ni éclairés, il était d’usage à la brune, de faire un tour de jolité : après sa journée de travail, on s’aproptait et on allait, pour le plaisir se promener dans le village, un soir dans un quartier, un soir dans un autre, histoire de tisser ou raffermir des liens sociaux, histoire aussi de conforter quelque vieille rancune ou de transmettre intacte une fâcherie ancestrale. L’occasion donc de prendre des nouvelles du voisinage, de rode ain’ tisane, de rendre une castrole :

– M’a dire à vous merci !

de prendre une tite bouture :

– Mâfi, moin n’a point ce couleur-là moin !

d’aller poser quelques fleurs sur les chers disparus :

– Nu sorte au cimetière, n’avait point âme-qui-vive !

et de montrer à tout un chacun que la grande fille l’est pas loin d’être bon pou tire ec la mère.

Certaines demoiselles, reconnaissons-le, en profitaient pour faire la pionte, mais mamère veillait à ce qu’on ne puisse pas dire que Solange n’a pas eu un bon élevage. L’est pauvre mais l’est propre.

A la même heure coméla, on se promène dans les séries américaines pour prendre des nouvelles de Ridge et de ses acolytes, en pestant contre ces malpolis qui vous viennent vous déranger à l’heure de la cultchure.

Enfin, les femmes se promenaient, parce-qu’à c’t’heure-ci, le bonhonme était plutôt au lieu-dit le Bassin, plus précisément dans la rue de la boutique, et plus exactement devant le énième ti verre du bar-alimentation-billard de Chane-Ping, le grand-père de Chane-Chang. Là au moins c’était sérieux, pas zaffaires de femmes. Rien ne se passait à Pont-les-Hauts qui ne soit rapporté, répété et commenté au Bassin. C’était une sorte de creuset dans lequel se déversaient tous les potins de tous les quartiers. S’opérait alors une subtile alchimie dont il sortait toujours une solution imprégnée de fumée et d’alcool, et que monsieur Aintel instillait en rentrant, de case en case jusqu’à la sienne.

Echange matinal entre deux voisines autour de la baille :

– Georgette, vous l’est au courant quoi que l’arrivé hier au soir ?

– Mâfi mi connais pas, Arthur l’a pas rentré !

Au Bassin, on se racontait les épisodes de la journée et on prenait les décisions, grandes ou petites, qui sont exclusivement réservées aux hommes. Par exemple on s’inquiétait de savoir c’est quand la lune-pistaches.

– Moin mi plante dans la terre, mi plante pas dans la lune. Veux boire ain coup, Ernesse ?

On demandait un coup de main pour l’abattage du cochon, demain grand matin. On proposait d’élever ain’ ti bœuf moitié-moitié.

– Moin, c’est Amélie que mi songnerais de moitié ec vous. Viens boire ain’ affaire, Ti Claude.

On prenait des renseignements sur quelques gaulettes à vendre ou à acheter, sur l’état de santé d’Edmond après son coup de croque dans le zo maigre, sur la disponibilité de Joseph pour réparer l’ariage-charrette avant la coupe, qui ça y remplace Albert à la belote, sa fanme l’a crie à lu, si quelqu’un descend demain à Saint-Julien, moin na deux balles maï po moude, si dans la semaine n’a point ain’ clé pou becquer.

– Qui ça y veut paye ain coup d’sec pou Ti-Claude ec moin ec Ernesse ?

Vous voyez bien qu’une femme n’aurait rien eu à faire dans cet univers de cochons (les deux : ça qui grongne et ça qui cause en grongnant), de charrettes, de gaulettes, de belote et de dominos, dans la fumée des bastoches, mais la plupart des épouses savaient l’humiliation que subirait leur mari, et le contrecoup qu’elles encaisseraient si elles avaient l’inconscience de le faire rentrer du Bassin pour une raison autre qu’un décès ou un incendie.

Ainsi Albert que sa femme l’a crie à lu, eh ben Albert a fini par rentrer chez lui sans trop tituber, et tous savaient que sa femme, cette fois, allait crier pour tout de bon.

Madame Alban, l’institutrice, estimant que son mari avait oublié l’heure du dîner, a envoyé la bonne lui apporter sa gamelle du soir dans une tente. Alban a quitté la partie de belote en forçant son rire, mais est rentré tout doux, car le salaire d’une maîtresse d’école est plus élevé que celui d’un mari d’institutrice.

La tactique de Marthe n’était pas plus discrète : dés le fénoir, elle faisait les cents pas devant la boutique, un marmaille dans chaque bras, jusqu’à ce que la silhouette de son mari apparaisse dans l’encadrement de la porte. Alors elle filait devant comme si elle ne l’avait pas vu, et se dépêchait de tirer le manger de son bonhomme pour amortir le coup.

Au Bassin ou au hasard de chaque quartier, on pouvait tous les soirs cueillir des petites tranches de vie, des instantanés au détour d’un chemin de terre, de l’autre côté d’un barreau qui penche sous les pois-de-senteur, derrière un soufflage en gobe tôle, que la bande en bas y appelle rond-de-bac, ou depuis la touffe-figues qui enserve pou toute.

Nous voilà par exemple devant la case de Delphine qui parle à ses dahlias et à ses capillaires-de-France, tout en les arrosant avec sa tite rosoir en fer-blanc.

– Bonsoir mâme Delphine ; vous l’est toujours gaillard vous !

– Vouzote, voilà ain’ figure que l’est rare ! Rente ain peu, nous va assir.

– Mâfi, vous l’est bien gentille, mais moin n’a oncore mon dîner pou moin faire cuire, et vi connais d’bonhonme comment qui l’est…

– Y faut pas avoir pou pas connaître, renchérit mâme Delphine, fataliste.

– Souvent des fois vi s’en passerait, poursuit la passante ; déjà quand lu l’est pas bu, lu l’est mal-souffrant, alorsse parle pu si lu na ain coup en trop et que son manger l’est pas tiré !

– Non, cause pas vous ! Reusement moin, mon dîner l’est paré : mi sava faire ain’ belle omelette. Adrien mon enfant, regarde si la poule l’a pondu va !

Prière du soir

Allons couper par chez Ignace, là où le sentier glisse un peu à cause de la tite source Lina qui remplit la baille par une canalisation en bambou.

– Robert mon enfant, moin l’est lasse dire à vous allez bain-yer ! Dîner l’est cuit !

– Mamère, si mi baingne, mi dis pas ma prière, si mi dis ma prière, mi lave pas mes pieds.

Le chantage n’est pas du goût de madame Ignace, qui s’empare illico du premier balai de brande qui lui tombe sous la main.

– Aspère ain instant mon ti fidgarce, mi viens po vous !

Odette est une fervente catholique qui trouve son réconfort sur terre dans la propreté, le rangement, le nettoyage en tout genre, qui ne considère pas fidgarce comme un juron-boomerang, sinon elle irait encore se confesser, qui n’a jamais manqué ni messe, ni vêpres, ni chemin de croix, procession ni reposoir. Après le repas du soir, à genoux au pied du lit, les enfants récitent avec elle toutes les prières de la création.

– Mamère y inventerait ain saint pou trouve ain’ prière !

Les paupières sont lourdes, les têtes plongent, la diction est approximative, mais il n’est pas question de s’allonger sous la couverte avant que ne soit rendue la dernière action de grâce, alors ce soir-là, comme tous les autres soirs, Robert a prié, et les pieds propres ; mais pour sa défense, en cherchant bien, on devrait trouver dans la Bible un Saint qui, lui aussi, avait une sainte horreur des litanies et de l’eau froide du bandège au mois d’août, dans les hauts.

 A l’école mon cœur vole

La rue du commerce se prolonge par un chemin de charrette jusqu’à Bras-Jonc ; et au plusse on monte, au plusse on est dans les cannes. Les cases en bois deviennent moins pimpantes et les paillotes plus nombreuses. C’est près de la case en paille de Martial qu’on fait halte – si vous voulez – pour souffler un peu près de la grosse roche, dans l’odeur du feu de bois et de l’ail qu’on roussit pour le bouillon de brèdes.

– Roger, s’égosille mame Martial, viens récite vot’ leçon de gérographie !

– Mi connais por cœur, mamère !

– Alorsse ?

– La Loire : La Loire prend sa source heu, attends-mi-connais : la Louar prend sa souace heu au mont heu…

– Y fait déjà trois zheu ; vi connais pas ; allez apprend’ avant de gaingne l’oumelette !

Mame Martial ne sait ni lire ni écrire. Elle tient beaucoup à ce que ses enfants ne soient pas comme elle et son mari, jusse bons pou lave piquettes et gratte la pioche dans les fourmis qui mord. Son seul repère dans les leçons des enfants, c’est les heu. Elle n’en tolère que deux par matière.

– Aspère, mi connais : au mont Gerbier-de-jonc, à mille heu non heu et se jette dans heu…

– Mi prépare toujours le fouète-pêche.

Roger n’a jamais aimé l’école. Son seul désir, c’est d’aller travaille l’habitation su la charrette-bœuf son papa. Ça lui semble moins dur que de vouloir faire entrer tout ce fatras dans sa pauvre petite tête, sous son béret noir. Il a essayé toutes les excuses pour ne pas y aller :

– Mamère, mi sa’a pas l’école, mon vent’ y fait mal.

Un classique.

Toutes les parties du corps y sont passées, de la tête au gros doigt-de-pied ; mais même après ain coup d’congne que le bonnet y leuve, il y allait en boitant, l’orteil en baba-chiffon. Mamère est inflexible.

Il était plein d’espoir quand le temps virait au gris : mamère, mi sa’a pas l’école jordu, le temps l’est maf.

Il s’y trainait quand même, les pieds nus, sans parsol, sans impermerde comme il avait vu sur le garçon de le ti-maître, une sacoche de toile écrue en bandoulière dans laquelle son cahier et son crayon calaient sa gamelle riz-patol pou le onze heures, les poches de sa culotte gonflées de pistaches et de caspules, avec le nail-toupie qui dépasse. Il marchait bien un quart d’heure, luttant contre la tentation d’aller marron, avant de retrouver Julien, autre compagnon d’infortune, pour cheminer ensemble jusqu’au lieu de leur supplice.

Ils se distrayaient bien un peu en faisant ronfler leur roulette zampone-canne, mais le cœur n’y était pas. Alors ils se préparaient à passer le plus clair de la journée à faire ti-chou avec la main pour la règle en fer de monsieur Claude (qui faisait d’préférence), à regarder l’angle lépreux de la cloison-au-piquet, dans l’odeur de vieux bois, d’encre, de craie et de pois-bébé post alambiqués, à monter sur le banc de bois, puis sur la table pour ne pas crier quand le maître leur râlait la touffe cheveux, à être obligés de jouer-l’accroche contre un plus grand, pour ne pas passer pour un capon.

Un peu avant quatre heures, c’est un vrai bonheur qui entrait dans la classe : un plein goni de ti pains chauds que le maître distribuait à la sortie, avec ain’ côte-chocolat ; mais cela valait-il la peine de la journée ?

Une fois rentrés à la case : allez tire vot’ linge l’école, met vot’ linge la cour (comme s’il y avait une différence), allez charroye l’eau ; après ça va rode manger-lapin et va angarde ain’ deux zics pou mon feu.

Ses mollets gardent encore la trace des fois où il est parti marron. Au début de la journée, ça se passe plutôt bien, mais on est obligé de se cacher, des fois que n’aurait ain macro pou aller dire. On s’amuse le long de la ravine Mombolo jusqu’au bassin Tata où l’on espère surprendre un couple pour voir comment on fait pour coquer, on fait un ventre de tout ce qui pend aux arbres, on suit les aventures de Zembla, Akim ou Miki-le-Ranger (dans Rodéo, quand il délaisse Suzy, la fille du colonel Brown, commandant de Fort Coulver, pour traquer le diabolique Angel-Face), on dort en attendant quatre heures et son baisement parce-que papa y connaît déjà et que lu attend à vous à côté de la grosse roche avec sa ceinture enroulée dans sa main.

Cours pas !

Compte pas non plus ’su Blek-le-Rock pou tire à vous de là.

Tout ça pour apprendre la Loire qu’il ne verra sans doute jamais. D’ailleurs ce n’est pas un fleuve qui traverse un pays, ce sont des mots maléfiques que des meussieurs-gros-jabot écrivent exeuprés pour que mamère crie et que papa tape.

Enfin, ce soir-là pour Roger, la Loire, c’est le grain de sel qui fait déborder le pilon, et il est tout près de mettre à exécution sa terrible menace :

– Si zot y arrête pas d’ennuir à moin, mi monte su la case, mi dégrain’ !

 

Quartier ravine cœur-de-bœuf, juste avant l’angélus.

– Autrefois dans son petit moulin,

Il était une jeune meunière…

C’est Adèle qui chante en trémolos cet air entendu dans le posse monsieur Charles-que-l’est-riche et qui fait entendre à tout le monde. Elle est en train de balier la savan’ avec son balai de brande, tandis que momon s’occupe de son ti zenfant tend’ et que papa balance dans le parc une deuxième brassée de manger-cabri pou ce zanimau que le ventre n’a point de fond.

– Bêêê !

– L’est pas foutant ça !

– Qui avait le sourire câlin…

– Bêêê !

– Le teint rose et les cheveux de lin…

– Bêêê !

– Aspère mi viens !

– Bêêê !

– Jolie meunière aux yeux si doux,

Quelle chaumière préférez-vous…

– Bêêê !

– Quoué tu veux manger, mon maudit : rognures d’tôle ?

– J’ai donné mon amour à Jean-Lou.

– Bêêê !

– Laquelle tu veux, mon ssamère : ain’coque, ain’ baise ?

L’animal ne se laisse pas impressionner par le bout de bois fendu que son maître menace d’abattre entre ses cornes ; il bêle de plus belle : en tant que plus beau bouc reproducteur de Pont-les-hauts, il se sait intouchable.

– Adieu Jean-Pierre, adieu Jean-Lou ou ou ou.

– Bêêê !

Fin de l’angélus.

Tout est affaire de perspective

Voilà Philippe et Sosthène qui se rejoignent, comme chaque soir, sur le chemin qui descend vers le Bassin, sa boutique-chinois, sa belote, ses verres de rhum, ses discussions essentielles, ses soulards, ses batailles. La journée a été rude et trop de camarades s’inquiéteraient de ne pas les voir, donc pas question de rater ce rendez-vous. Le soleil leur fait la splendeur de son coucher et les deux bougs ne sont pas insensibles à tant de beauté, ni à tant de mystère.

– Mi comprends pas, dit Philippe : le matin, soleil y lève là. il montre les montagnes de Timimile. Le soir y dort là-bas. il montre la direction de Saint-Raoul-les-bains. Lendemain, y arlève l’aut’ côté. Ben, par où y passe ?

Sosthène le regarde avec grande commisération et prend le ton de monsieur Claude, le maître du cours moyen :

– Couillon, l’est pas le mainme !

Chez nous à Pont-les-hauts, quand nous ne voulons pas vexer et que nous ne sommes pas convaincus pour autant, nous avons cette petite phrase toute faite que Philippe sert à Sosthène.

– Faut pas dire non !

Philippe n’est pas natif de Pont-Les-Hauts. Pas vraiment. Il a passé les dix-huit premières années de sa vie à Grand Bac, au temps où ce lieu-dit était encore rattaché à la commune. C’est près des sources du Bras-Madeleine, à des heures de marche du premier facteur, que l’armée française est venue poser sur son épaule une main bienveillante et tutélaire. Il est parti soldat. Alors il a tout découvert d’un coup : un autre peuple, une langue étrangère sans tonalité, des drôles de machines, des filles pas farouches, la blennorragie, les uniformes, la fourchette, l’eau des toilettes, la discipline et le cachot en même temps, mais ce qui l’a vraiment secoué, c’est de penser que pendant dix-huit années, jamais au grand jamais il n’a imaginé que la-haut, au-dessus des remparts, il ait pu y avoir quoi que ce soit. Le monde s’étendait donc au-delà de Grand-Bac !

Sosthène lui-même a beau faire son vaillant, mais quand on lui raconte que des hommes, dans dix ans, marcheront sur la lune, il hausse les épaules et, ses deux mains enserrant un ballon imaginaire :

– Comment zot y veut marcher ’su ain’affaire que l’est pas plus gros que ça ?!

Mon père ce héros…

Dans le sentier Calyptus, voilà que monte d’un pas alerte, un grand marmaille qui chante :

– Moin l’a dit moman papa, vend’ paillasse-là…

Il crache un grain de jaque dont il tient un quartier ouvert sur son épaule.

– … vend’ l’armoire-là, fais marier moin.

René – c’est lui – ne bégaie qu’en parlant. Il respire la joie de vivre ; son sourire-cage-lapin ferait plaisir à voir en d’autres circonstances, mais aujourd’hui on vient juste d’enterrer Macaire son père, et les passants font remarquer à René que le moment n’est pas bien choisi.

Sans être ce qu’on appelle un tyran domestique, Macaire a fait grandir tout son monde à la dure : coups de gueule, coups de bois, coups de fouète, coups de ceinturon, y compris pou momon quand que le dîner l’était pas bon, c’est-à-dire quand que lu l’était bien bu.

Le jour où son maître-d’école a levé sur René sa baguette-bambou pour une stupide histoire de nombres :

– René, combien vois-tu de bûchettes ?

– Dans ces deux-là ?

– Oui, dans ces deux-là.

– N’a trois !

Ce jour-là donc, René a protégé son visage et, calmement derrière ses deux mains-écran :

– Hèè là v vi commence èè vvos vilaines manières comme Macaire vous là ?!

René revient donc de l’enterrement, et à la troisième remarque des voisins :

– Vot’ papa y vient de mourir, et vous vi chante ?!

– È quand vvous l’est content, èè vvi pleure vous ?

Il chante de plus belle, avant de détaquer le barreau :

– Moin l’a dit moman papa, fais marier moin semb’ ti fi-là, oh la la.

– René, soupire ’ton Lucien, pose à moin ce chant-là, ma poche l’est plein !

Croissez et multipliez

Dans le quartier cœur-de-bœuf, Clémence habite le chemin Amédée, du nom de son grand-père maternel. La case a été construite par son mari Augustin, sur un terrain d’héritage. Le couple vit là, heureux, sans histoire, d’année en année, d’enfant en enfant, jusqu’aux neuvième-dixième ce mois-ici : des jumeaux.

Rosine qui vient du coteau-bouc voisin, passe par là souvent des fois, dans son tour de jolité. Elle se creuse la tête, pauvre bête, pour trouver une formule qui ne soit ni vesconte ni mortifique, elle, l’amie d’enfance, pour dire à Clémence que trop c’est trop. Si chaque coup (!) qu’Augustin y tire sa moresse, elle y tombe en voie de famille, la vie l’est pu possib’.

Evidemment, il est très difficile de parler de ces choses-là à Clémence, elle qui est sortie furieuse du cabinet médical parce-que le docteur, un jour, a été très mal-élevé avec elle, l’insolent : il a eu le front de lui demander, non mi ose pas dire, il lui a demandé de quand dataient ses dernières règles.

Alors, trouver des paroles qui ne soient ni vexantes, ni mortifiantes pour lui parler de planning familial, de contraception, de coïtus interruptus, encore appelé « tire-dedans », autrement dit « gommatoi » ?! Ne parlons pas de lit-à-part, elle pourrait, comme Amélie sa voisine, aller en demander sous forme de sirop à la pharmacie de Saint-Léon :

Sirop liapar, vous nana ?

Ce soir Rosine est pleine de courage, elle se penche sur le ber où dorment les chérubins.

– Mon Dieu vouzote, l’est jolis les deux ; y rossemb’ pas du tout le papa : c’est vot’ portrait su ain’ feuille-songe. Ben par l’faite, Clémence, y fait à vous déjà huit là !

– Ben y peut ! C’est Alexis le huitième ; la même année que Jocelyne, ain’ en Janvier, l’autre en Décembre : Augustin l’a charge su le marc. Avec ça-d’là y fait dix.

Rosine joue l’étonnement.

– Dix enfants, Clémence, et vous n’a rien que trente-deux ans !

Elle lui laisse entrevoir qu’à ce rythme-là, dans dix ans, elle aura vingt z’enfants et qu’elle commencera à être grand-mère, que l’argent-braguette, c’est bien, mais que ça ne résout pas tout, surtout si Augustin y boit la moitié, qu’ils n’en finiront pas d’agrandir la case jusqu’à la ravine, qu’elle aura à laver le linge et à faire cuire le manger pour tout ce monde-là que l’est risquab’ pousse tort si vi occupe pas, et que de toutes façons ça ne peut pas être bon pour sa santé.

Clémence a écouté poliment son amie en pliant les pangnes secs.

Elle a quand-même son opinion sur la question, ainsi que la conscience aiguë de sa mission sur terre :

– Ma mère l’a pas donne à moin ça pou plante capillaires dedans !

Voilà un pudique argument qui vient de loin et auquel Rosine ne s’attendait pas, aussi elle l’a pas trouve cinq francs pou mettre dessus.

Augustin a encore donné à son épouse la joie d’être mère pour la douzième fois, puis sa route a croisé le chemin champêtre d’une plantureuse Marguerite rousse qui a partagé le reste de son existence et lui a donné les dix-huit marmailles qu’il lui manquait et qui lui manquaient sans doute.

Clémence en a été profondément malheureuse au début :

– Si oncore elle l’était jolie, mâme Emile, mais ain’ grosse morgrite pitaclée de codain’ !

Il lui a bien fallu trois mois pour se résigner et accueillir l’amour qui de nouveau venait vers elle sous les traits de Maurice qui avait si fière allure sur sa charrette-cannes, quand il faisait claquer son chabouc yoc là wo Ronflo. Gll.

Celui qui, Là-Haut, détient la redoutable charge de veiller à l’équilibre des naissances, celui-là a eu la sagesse de faire de Maurice ain boug téquil’est (lu l’est clair), c’est-à-dire cet homme simple et tranquille, apte aux jeux de l’amour, mais pas à la procréation, pas ain cocâtre non plus, sinon personne ne sait où Clémence se serait arrêtée dans l’arrachage des capillaires.

Augustin a été récemment convoqué au tribunal de Saint-Léon, trois-quatre de ses enfants s’étant rendus coupables de vol de nourritures, avec effraction.

Le président répétait sur tous les tons, comme pour bien se pénétrer de cette réalité :

– Vous avez trente enfants, monsieur ?! A vous tout seul ! Trente ?!

Augustin n’a pas compris ce qu’il y avait de drôle ; il restait persuadé, pour prendre une métaphore agricole, que plus on a de terrains, plus on sème, plus on récolte, et qu’en somme il ne lui aurait manqué que quelques gaulettes de bonne terre pour faire encore mieux.

C’est combien le kilo ?

La traction-avant grise vient de quitter le tournant choca, soulevant au passage une trainée de poussière ocre qui se répand en tourbillons sous la brise de Juillet. Justine et Mélanie, qui descendent aux commissions, agrippent leur capeline, et, clignant des yeux derrière leur soubique, se retournent vers le mur aux pourpiers.

– En parlant, demande Justine, vous l’a fine payer vot’ kilo de cloche ?

Des cloches au kilo, ailleurs qu’à Pont-Les-hauts, cela peut paraître surréaliste, même à Pâques, mais chez nous en yaberie, le curé à la traction grise a habitué ses ouailles aux situations les plus imprévues, et le maire a su forger chez ses administrés l’acceptation des cas de figure les plus insolites.

Il faut dire que père et maire sont une seule et même personne, à qui cette double autorité matérielle et spirituelle conférait un sentiment de puissance que peu d’Altipontois ont osé lui disputer, tant il maniait avec la même détermination l’écharpe et le goupillon.

En 1951, le nouveau clocher accueillait deux nouvelles cloches, financées par souscription des paroissiens, à raison de cinq cents francs le kilo ; l’une était dédiée à Jean-Gabriel Perboyre, mort en martyr au fin fond de la chine, l’autre à Sainte Catherine Labouret.

Jean-Gabriel et Catherine furent assez rapidement amortis, d’abord parce-que personne n’aurait osé braver l’appel de fonds, mais aussi parce-que certains kilos étaient directement déduits du salaire des employés communaux, que les injonctions arrivaient par voie postale même chez ceux qui n’habitaient plus la commune, et que les dévotes rivalisaient de générosité, trouvant leur juste récompense dans la gratitude terrestre de monpère, et la promesse d’une lumineuse éternité.

… dansez maintenant

Le père Dubarbin, oui celui des cloches, en ce deuxième Dimanche après la Pentecôte, avait trouvé dans le livre d’Ezékiel (34,11-6) « je veillerai sur mes brebis », l’occasion d’insister, en chaire, sur les sous-vêtements que doivent porter les jeunes filles en général, et celles de sa paroisse en particulier.

– Les jeunes filles doivent porter de pantalons semblables à ceux des petits garçons, et non pas des culottes en V.

Certaines brebis, pour séduire le mouton, essayaient bien de passer outre, mais elles ne faisaient pas le poids face à la horde de dévotes-bigotes de la paroisse qui, sans lever les yeux de leur missel, étaient capables de lire sous les jupons. Chez nous à Pont-Les-Hauts, on les appelait les vieilles-macrelles-le-prêtre.

Chez vous je ne sais pas, et c’est par elles que le curé était au courant du moindre amusement qu’il y avait dans le village. L’amusement est la version, juste après-guerre, de la surprise-partie et de la boum.

Chez Gisèle, chemin trusquin, ce dimanche-là, il y avait tellement de monde qui dansait dans la tite-pièce-devant, que le plancher s’est effondré. Pas de bobo. Le bouche de macrelle à oreille de macro (il y en avait aussi) a fonctionné, et bien entendu, le sermon du Dimanche suivant s’est terminé sur ces paroles terribles mais ambiguës :

– Vous avez vu où mène le bal ? Le bal mène au trou !.

Dans le louable souci de préserver ses ouailles, le curé y allait lui aussi (au bal), avec sa canne, qu’il insérait entre les couples, au niveau du bas-ventre, obligeant Joseph à se décoller d’Adèle :

– Il n’y a même pas de place pour mon bâton !

Joseph dans son couple, ne souhaitait pas de deuxième bâton, fût-il ecclésiastique, et comme lui, d’autres à Pont-Les-Hauts ont commencé à penser que mon père y ézagère. Les danseurs préféraient la jovialité du curé précédent qui, après avoir partagé deux petits verres, s’en retournait à la cure en disant : « amusez-vous, la jeunesse ! ». Mais comme quelques pisse-vinaigre s’étaient plaintes en haut lieu de ce comportement indigne, l’évêché leur a offert...