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Portraits d'hier

De
343 pages

Au lendemain de la chute de M. Jules Ferry, les noms des 147 députés demeurés fidèles, par leur vote, au ministère tombé furent dénoncés dans une sorte de liste de flétrissure. M. Godefroy Cavaignac y figurait. Quinze jours plus tard, il était appelé aux fonctions de sous-secrétaire d’Etat au ministère de la guerre. Sans doute, il ne les avait point sollicitées, mais il les accepta. On vit là une contradiction choquante. Elle ne l’est plus lorsqu’on réfléchit à ce qu’on pourrait appeler la fatalité logique de certains noms.

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À propos de Collection XIX

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Adolphe Racot

Portraits d'hier

A

 

 

MONSIEUR FRANCIS MAGNARD

 

 

 

 

Le plus grand nombre des portraits et des études dont se compose ce volume a paru dans le grand journal parisien que nous dirigez. Acceptez donc la dédicace de l’ensemble comme vous avez accepté leur publication dans le Figaro et voyez-y uniquement le sincère témoignage d’une vieille amitié.

CAVAIGNAC

Au lendemain de la chute de M. Jules Ferry, les noms des 147 députés demeurés fidèles, par leur vote, au ministère tombé furent dénoncés dans une sorte de liste de flétrissure. M. Godefroy Cavaignac y figurait. Quinze jours plus tard, il était appelé aux fonctions de sous-secrétaire d’Etat au ministère de la guerre. Sans doute, il ne les avait point sollicitées, mais il les accepta. On vit là une contradiction choquante. Elle ne l’est plus lorsqu’on réfléchit à ce qu’on pourrait appeler la fatalité logique de certains noms. M. Godefroy Cavaignac devenant l’auxiliaire d’un ministère qu’il ne souhaitait point, recommence en petit, en tout petit, le rôle de son père, un rôle de résigné, croyant à sa mission civique et ne prévoyant rien au delà du devoir présent. Il est l’exemple le plus frappant du prestige obstiné de certaines dynasties révolutionnaires, car, n’ayant d’autre passé et d’autres titres que son nom, il démontre la parfaite inutilité d’une renommée personnelle.

Le père, à travers le lointain des années, apparaît grave et triste, comme le représentent les innombrables portraits lithographiés qui inondèrent Paris avant et surtout après les journées de Juin : les bras croisés, le regard fixe, dans l’attitude de l’homme qui, n’ayant pu arrêter les événements, s’est décidé, désespérément, mais résolument, à les précipiter. Un voile de mélancolie semble ombrager ce visage rude, aux traits durs, qui n’a rien de l’élégance voulue des autres généraux d’alors, les Changarnier, les Lamoricière, et appelle plutôt le médaillon à reliefs saillants, taillé dans le marbre ou coulé dans le bronze, que le portrait. Il y a de l’antique, du romain, du Brutus, dans cette tète fiévreuse, dans ce front fatigué, sur lequel a dû perler plus d’une fois une sueur d’angoisse, de l’angoisse la plus poignante de toutes : celle de l’hésitation non devant le devoir, mais devant la forme, devant l’exécution de ce devoir. Le général Cavaignac eut son heure de triomphe, mais il avait été foudroyé avant d’en jouir.

Rien de plus étrange que la carrière de ce soldat, fils de conventionnel régicide, frère du plus ardent conspirateur républicain de ce siècle, et qui dès 1820, à dix-huit ans, en pleine restauration des Bourbons, entre dans le rang, accepte la royauté du drapeau blanc et la sert fidèlement jusqu’à sa chute. Sans la Révolution de 1830, peut-être le général républicain ne se fût jamais montré. C’est seulement à partir de cette date qu’on le voit poindre. Mais tandis que le frère, partisan enthousiaste, est de toutes les sociétés secrètes, combat de toutes armes le régime nouveau, subit condamnations sur condamnations, est emprisonné, s’illustre par une évasion héroïque, lui, l’officier, le soldat, demeure toujours dans le rang, inébranlable. C’est déjà, ce sera toujours l’homme qui, en 1848, au lendemain de Février, enverra de l’Afrique, où il attend encore la suite des événements, cette réponse au gouvernement provisoire, lui offrant le ministère de la guerre :

« Comme homme politique, si j’étais condamné à le devenir, je ne sacrifierais jamais mes convictions de soldat déjà avancé dans la carrière. La République a besoin de son armée. Loin de mon pays, j’ignore aujourd’hui ce qu’est l’armée, mais ce que je sais, c’est que, si malheureusement elle était profondément atteinte dans ses conditions d’existence, il faudrait la réorganiser ; si elle était inquiétée, il faudrait la rassurer ; si sa tête était inclinée, il faudrait la relever. Voilà mes convictions. »

Elles n’étaient pas celles que l’on attendait du frère de Godefroy Cavaignac. On lui répond : « Restez en Afrique, général ; la Répupublique vous l’ordonne. » Alors il part pour Paris. Il est si pauvre qu’il est obligé d’emprunter l’argent nécessaire à son voyage. C’est qu’il n’est parvenu que lentement, péniblement à son grade de général, et qu’il a toujours été dédaigneux de ses intérêts. Il a fallu l’intervention personnelle du duc d’Orléans pour vaincre les répugnances royales, assez explicables du reste à l’égard du frère de Godefroy. Cependant on aurait tort de se figurer le général Cavaignac comme une sorte de, Caton farouche, subissant avec amertume la justice qui lui est rendue par un prince.

En 1847, un an avant Février, le duc de Montpensier, commandant de l’artillerie, donne à Vincennes, à l’occasion de son mariage avec la princesse d’Espagne, un fête splendide. Cavaignac a passé la Méditerranée exprès pour s’y rendre. Il dut en emporter le pressentiment de la Révolution prochaine. Elle grondait déjà sourdement. Les survivants de cette fête ont gardé le souvenir terrifiant de la population du faubourg Saint-Antoine, massée devant les portes, regardant passer, avec des yeux enflammés de haine, les voitures de gala, les toilettes étincelantes.

  •  — Si à ce moment, me dit l’un de ces. témoins, un cocher maladroit eût seulement atteint un enfant du bout de son fouet, l’explosion n’eût pas attendu l’année suivante pour éclater, plus effrayante encore.

Cavaignac traversa, lui aussi, le faubourg Saint-Antoine ; ses broderies, ses épaulettes durent attirer sur lui bien des regards farouches. Il ne prévoyait certes pas, ce jour-là, qu’un an plus tard il porterait, lui républicain, la responsabilité de l’écrasement de la formidable émeute. Mais il est facile de deviner les pensées sombres que lui inspira l’attitude de cette foule, à lui soldat, plaçant au-dessus de tout, de sa foi républicaine même, le respect de l’armée, le sentiment de la discipline stoïque et du devoir.

Peut-être le souvenir de cette journée chargée d’orages suffit-il à expliquer le Cavaignac des journées de Juin. Une lutte atroce se livra dans la conscience de ce soldat, quand il se vit acculé par l’Assemblée, par un mandat de dictateur, lui ennemi de la dictature, à l’obligation de marcher contre la Révolution et de l’étouffer. En ces nuits terribles, où Paris suffoqué de peur semblait muet, en ces jours aussi lugubres que les nuits, où les rues étaient désertes, et dont les enfants même ont gardé mémoire comme d’un temps de solitude et de mort, imaginez ce qui devait se passer dans ce cerveau de soldat, loyal et brave, placé entre son devoir de chef d’Etat et les traditions de sa race ? L’ombre du Jules César de Shakespeare apparaissant à Brutus n’est pas plus grandiosement décourageante que durent l’être alors, repassant devant les yeux de Cavaignac, les ombres de son père mort en exil, de son frère mort à la peine.

Une de ces nuits, au début de l’insurrection, comme il travaillait, seul avec un secrétaire, unique témoin de la scène que je vais dire, la porte, condamnée pour tous, s’ouvrit doucement : une femme entra, droite, fière, en deuil, avec l’allure que devait avoir jadis Cornélie, la mère des Gracques. C’était la veuve du conventionnel : la mère de Godefroy et du général.

Elle fit un signe, indiquant qu’il lui suffisait de voir son fils, qu’elle ne voulait pas interrompre son travail, et elle s’assit. Mais Cavaignac se leva, alla à elle et tombant à genoux, sanglotant sur les mains tremblantes de sa mère :

  •  — Mère, que dirait Godefroy, que dirait mon père, s’ils voyaient ce que je fais, et pourtant j’ai interrogé ma conscience ; puis-je agir autrement ?

Alors, toute pâle sous ses cheveux gris, sous ses vêtements de deuil, la veuve du régicide, la stoïque républicaine qui avait vu la Terreur, connu les angoisses de l’épouse du représentant en mission aux armées, au milieu des balles, qui avait passé quinze ans de sa vie en exil, fermé les yeux du conventionnel fidèle jusqu’à la mort à son vote, souffert et blanchi d’insomnies douloureuses en songeant à la vie de dangers continuels de Godefroy son fils aîné, alors cette Romaine étendit la main sur la tête brûlante du général, du républicain et dit simplement :

  •  — Tu fais ton devoir.

Cavaignac a laissé dans les cœurs qui l’ont aimé un souvenir toujours vivant et vibrant. Quel que soit le jugement définitif que porte sur lui l’histoire, il eut une qualité maîtresse qui ne suffit pas, certes, pour être homme d’Etat, mais qui est noble et grande : le désintéressement. Il ignorait la jalousie, l’envie. Un jour qu’on attaquait, à la Chambre, Lamoricière, il arrêta net la conversation par ces mots sévères : « Sachez, messieurs, que si quelque chose m’étonne, c’est d’être le premier dans un pays où un homme comme celui-là n’est que le second. » Cavaignac aurait pu, s’il l’eût voulu, se faire élire président de la République, au moins à temps, par la Chambre. Il refusa toutes les ouvertures, ne consentant à tenir son mandat que du corps électoral. M. Thiers mena une campagne énergique dans le but d’une élection présidentielle du général pour deux ans. Cavaignac ne voulut pas même voir M. Thiers et il fut impossible de le décider à un entretien particulier. M. Thiers s’en montra mortifié et exaspéré.

  •  — Dites-lui, s’écria-t-il, de fixer le rendez-vous lui-même, on il voudra ; je suis en froid avec Dufaure : n’importe, ce sera chez Dufaure s’il le veut.

Tout fut inutile. Quand M. Thiers se vit forcé d’y renoncer :

  •  — L’entêté ! dit-il en riant. Eh bien ! moi, si j’étais femme, je ne résisterais pas cinq minutes au général Cavaignac.

L’arrestation de Cavaignac chez lui, rue du Helder, au 2 Décembre, son emprisonnement à Mazas, puis à Ham, sa mise en liberté au bout d’un mois, enfin sa mise à la retraite sur sa demande et son libre séjour en France (preuve à la fois d’habileté et de crainte de la part de l’Empire), tandis que Lamoricière restait en exil, sont des faits connus. On sait qu’à peine redevenu libre, le général put espérer enfin, à plus de cinquante ans, un peu de bonheur et de paix.

Une femme, jeune et charmante, Mlle Odier, fille du banquier James Odier, avait conçu pour le général une admiration qui se traduisit bientôt, hautement et fièrement, en amour. Elle le dit, et devint Mme Cavaignac. Femme héroïque autant qu’épouse dévouée, lorsque, peu d’années après, son mari, chassant aux environs de son château d’Ourne, succomba subitement à la rupture d’un anévrisme, Mme Cavaignac ne permit pas que le mort fût enseveli obscurément au loin. Elle fit atteler, et, en voiture d’abord, en wagon ensuite, elle ramena le corps à Paris, habillé, vêtu tel qu’il était au moment de la mort. Je ne crois pas qu’il existe rien de plus grand que le courage et la volonté de cette femme, encore dans toute la grâce de la jeunesse, accomplissant sans faiblir un pareil voyage, en tête à tête avec ce cadavre. Les obsèques eurent lieu le 31 octobre 1857. On évalue à vingt mille le chiffre de la foule qui s’y porta, et cette phrase d’un chroniqueur déjà très en vue (pourquoi ne pas le nommer : c’était M. de Pène) résume l’état de l’opinion publique à ce moment : « On peut suivre le convoi du général Cavaignac même sans avoir été jamais tenté de marcher derrière l’homme, de son vivant. »

M. Godefroy Cavaignac, le fils, continue, quand le Parlement le lui permet, à habiter le château d’Ourne, si plein pour lui de souvenirs, et qui est voisin de Saint-Calais, circonscription représentée à la Chambre par le jeune député. M. Godefroy Cavaignac, encore très jeune, quoique marié et père de famille, est un silencieux. Il a même débuté par le silence, le jour où, lauréat du grand Concours, il refusa d’aller recevoir son prix des mains du Prince Impérial — qui, ironie poignante du hasard, portait les mêmes noms que le général Cavaignac : Louis-Eugène. Il a le masque grave et méditatif du père, avec plus de douceur et aussi d’indécision dans le regard, plus en dedans qu’en dehors. Le nez, tombant sur la bouche, accentue encore ce caractère de rêverie taciturne, et les épaules, déjà légèrement voûtées, disent le travailleur, le studieux, qui rend, dit-on, de grands services dans les commissions. Attend-il, et qu’attend-il ? Il est vrai qu’en 1847, à la fête du duc de Montpensier, à Vincennes, son père eût été bien embarrassé lui-même de répondre à cette question.

PAUL DE MOLÈNES

C’est le roman de l’épée qu’a vécu, plus encore qu’il ne l’a écrit, Paul de Molènes, dont on réédite aujourd’hui les Histoires et récits militaires. Militaires, soit, mais littéraires surtout, car il devient soldat par la contemplation de l’idée, non par cet entraînement du tempérament qui vous pousse à quinze ans dans la mêlée guerrière. Je ne veux pas le diminuer, mais ce serait un mauvais service à rendre à sa mémoire que l’exagérer. Il a sa personnalité à lui, particulière, il faut la lui laisser. M. Barbey d’Aurevilly, qui flamboie facilement, me semble la lui ôter lorsque, dans la préface consacrée à l’homme et à l’œuvre, il déclare Paul de Molènes le premier écrivain militaire de ce temps et le poète en prose de la guerre. Ce sont là des titres bien lourds à porter. L’élégant, le raffiné, héroïque à ses heures, qui fut Paul de Molènes, les eût probablement récusés. En tout cas, son esprit, très habile, eût empêché son orgueil de les accepter tout haut.

De l’orgueil, il en avait sans doute. Tout de suite il en montra, le jour où, très jeune, à vingt ans, il apporta à la Revue des Deux-Mondes son premier article. Buloz regardait curieusement, ironiquement ce jeune homme plein d’assurance. Il y avait là d’autres personnes. On causa. Le nom de lord Byron vint tout à coup à tomber :

  •  — Byron ? dit Paul de Molènes. Si à vingt-cinq ans je n’étais pas plus célèbre que Byron, je me brûlerais la cervelle.

Il n’avait donc pas beaucoup de temps devant lui. Ce qu’il publia à la Revue n’eut pas de retentissement, non plus que ses premiers romans. Mais il y avait de la grâce et un peu de race dans Valpèri, ces mémoires d’un gentilhomme du siècle dernier, où l’écrivain se souvenait de ses origines. Il descendait par sa mère d’une famille d’épée qui fit merveille à Malplaquet, sous Villars. De son père, paisible magistrat, il ne tenait que le nom de Gaschon. Il prit, dès qu’il écrivit, celui de sa mère, une Molènes, signant d’abord Gaschon de Molènes, puis G. de Molènes et enfin Paul de Molènes tout court, et de droit, aux termes d’une autorisation du conseil d’Etat rendue sur le rapport de Lherminier, l’ancien professeur du Collège de France devenu maître des requêtes par la grâce du ministre comte Molé. — Messieurs, dit Lherminier au conseil, il s’agit d’un écrivain : vous reconnaîtrez avec moi qu’il est impossible de laisser un écrivain le nom de Gaschon. Le conseil en convint et Paul de Molènes naquit à la littérature.

Il tenait beaucoup à ce nom maternel, qui avait été celui d’hommes d’épée. A ce point qu’on ne pouvait le blesser plus vivement qu’en lui rappelant l’autre. Balzac, qui avait la plaisanterie lourde, n’y manqua point. Les petits journaux du temps de Louis-Philippe ont gardé le souvenir de la turlupinade dans laquelle Balzac, intervertissant l’ordre des syllabes, racontait que le czar venait d’envoyer à M. Gaschènes de Molon vingt-trois tabatières de platine, onze portraits avec diamants, et que M. Galon de Moschènes avait repoussé ces présents en s’écriant avec indignation : «  — Allez dire à votre empereur que je n’accepte rien des ennemis de la France. » Il ne paraît pas que Paul de Molènes ait envoyé pour cela des témoins à Balzac, mais on conte que plus tard, après sa célébrité, il n’entendait plus raillerie là-dessus. Un ancien ami qui l’avait perdu de vue depuis longtemps, l’ayant interpellé sous son premier nom : — Monsieur, répliqua Paul de Molènes, j’ai juré de tuer quiconque se permettrait de m’appeller ainsi. La scène se passa dans le salon de la princesse de B... et le prince et la princesse eurent beaucoup de peine à arranger l’affaire.

Ces souvenirs prouvent qu’avant 1848 Paul de Molènes était loin d’avoir acquis la renommée de Byron, mais ils montrent qu’il se remuait beaucoup, et surtout que déjà la folie de l’épée, chantée par lui, le troublait par le souvenir des ancêtres morts sur le champ de bataille. Dans le sang de sa mère, fille de ces ancêtres, il avait puisé le goût du fer. Il n’ad. mettait pas d’autre noblesse. Comme Alfred de Vigny, qui partageait la même fierté, et qui la paya si cher le jour de sa réception académique, il eût répondu au comte Molé, l’interrogeant sur ses origines : «  — Noblesse d’épée, monsieur, ne confondons pas avec la noblesse de robe. » M. Molé ne le pardonna jamais à l’auteur de Servitude et grandeur militaire, un livre que Paul de Molènes devait savoir par cœur et qui contribua peut-être à son explosion militaire de 1848.

Jusque-là il n’avait été qu’écrivain : la Révolution le fit soldat. On sait comment, au lendemain de Février, fut décrétée et formée par le gouvernement provisoire cette garde mobile qui devait enfin faire rayonner le nom de Paul de Molènes. Il nous le dit lui-même dans ses Souvenirs ; en ces jours de désordre, on admettait dans la garde mobile tous ceux qui se présentaient et qui semblaient inquiétants pour la tranquillité de la rue. Là accoururent s’enrégimenter des êtres de tout âge et de toute origine : gamins de quatorze ans, déclassés de quarante, soldats, déserteurs tolérés, étrangers, pêle-mêle nobles et plébéiens. Paul de Molènes se présenta, se nomma, fut élu presque intantanément capitaine.

Etrange histoire, moment unique dans notre histoire, car la grande Révolution, cruellement exclusive, n’offre rien de pareil. Cette foule de gamins et de pauvres diables qui, hier encore, se ruait aux pavés pour en faire des barricades, elle eut le sentiment de la hiérarchie. « Dans toutes les casernes, dit Paul de Molènes, où quelques jeunes gens appartenant à d’honnêtes familles avaient eu l’idée de s’enrôler, ces jeunes gens obtinrent des grades. » Et il ajoute ces paroles qui donnent tout l’homme avec son orgueil de race, mais aussi avec sa rêverie de militaire, écrivain et philosophe : « Ma vie au milieu du peuple m’a convaincu qu’un patriciat régénéré pouvait sortir de toutes nos révolutions, si ceux qui valent quelque chose par leurs traditions domestiques savaient aborder avec autorité et courage la grande famille sociale. Je suppose qu’au mois de février, le caprice eût pris dans Paris à toute la jeunesse dorée de s’engager dans la garde mobile ; cette troupe levée par les Ledru-Rollin et les Caussidière eût présenté le modèle accompli d’une armée aristocratique. Officiers et soldats auraient formé deux classes tranchées, comme aux jours d’avant 89. »

Tout l’homme, tout le soldat est là, ou plutôt tout le gentilhomme soldat : les circonstances permirent à Paul de Molènes, le jour où il prit une épée, de saisir d’emblée celle de capitaine sans passer par le rang, comme jadis ses ancêtres de Malplaquet. Il entra dans l’armée, la vraie, de parle même privilège. Blessé dangereusement, en enlevant une barricade à la tête de ses gamins héroïques, il reçoit la croix. Rétabli, il restera soldat à jamais. On ne peut, il est vrai, lui maintenir son grade dans l’armée active. Mais c’est tout de suite maréchal des logis qu’il passe aux spahis et avant cinq années il aura reconquis l’ancien grade. Lorsqu’au moment de la guerre de Crimée il s’agira d’envoyer en Orient un peloton de spahis destiné à une escorte d’honneur, c’est au lieutenant Paul de Molènes qu’en sera donné le commandement. La guerre d’Italie le trouvera officier d’ordonnance du maréchal Canrobert, et le voilà chef d’escadrons aux chasseurs, deux ans plus tard.

Il a quarante ans : nous sommes loin des vingt-cinq ans de Byron. Mais Paul de Molènes est célèbre. Il l’a été dès le lendemain des journées de Juin. Son courage, sa blessure, son esprit lui ont valu non seulement la gloire, mais l’amour. Il était adulé, recherché, adoré. Des noms, que le monde a chuchotés tout bas, sont sous ma plume. Des aventures, des drames même solliciteraient l’indiscrétion. Mais ces noms ne doivent plus être prononcés. D’ailleurs, le mariage vint clore bientôt cette première période aventureuse de la vie de Paul de Molènes. Qu’eût été la seconde ? A quoi bon chercher à le deviner ? Elle ne devait pas être. Un cheval rétif qui se cabre jette, broyé, à terre, son cavalier : et Paul de Molènes est mort.

Homme et œuvre, action et plume, il restera l’expression, la résultante de l’époque où il commença à vivre. Rien n’y était grand, mais tout y était poli, bien élevé, soigné, avec cette pointe de romantisme qui faisait, jusque dans la bourgeoisie, le succès des grands romans de cape et d’épée d’Alexandre Dumas. Les généraux d’alors, eux-mêmes, étaient plus séduisants que grands. Eugène Delacroix, le peintre farouche, était tenu à l’écart. Pour rendre leur physionomie, l’aimable et le mondain Alfred de Dreux, le peintre du sport naissant, eût bien mieux convenu que Delacroix. Paul de Molènes résume ce moment : il a été l’officier de genre parmi les officiers d’état, comme il y a la peinture de genre et la grande peinture.