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Portraits et Discussions

De
393 pages

C’est avec une vive satisfaction que j’ai vu annoncer un livre sur l’Esthétique positiviste. Je me réjouissais qu’un critique eût eu l’heureuse inspiration de faire pour les idées d’Auguste Comte sur l’art ce que le comte Léon de Montesquiou a fait avec tant de succès pour ses idées politiques et morales. Malheureusement, l’ouvrage en question m’a déçu. Je ne sais pas comment l’auteur s’y est pris. Le fait est qu’on ne comprend pas grand’chose à son exposé.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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À propos de Collection XIX

Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

Édités dans la meilleure qualité possible, eu égard au caractère patrimonial de ces fonds publiés au XIXe, les ebooks de Collection XIX sont proposés dans le format ePub3 pour rendre ces ouvrages accessibles au plus grand nombre, sur tous les supports de lecture.

Pierre Lasserre

Portraits et Discussions

Auguste Comte, Chateaubriand, Stendhal, le Faust de Goethe, Ruskin, Carlyle, Mistral, Barrès, Mme de Noailles, Porto-Riche, Aulard contre Taine, etc.

AVANT-PROPOS

Ce volume n’est pas la simple réunion d’articles de journaux et derevues. Parmi les morceaux qui le composent, il n’en est guère que je n’aie retravaillés et mis au point avant de les publier sous la présente forme. Ils contiennent beaucoup d’inédit. L’étude sur le Faust de Gœthe est issue d’une notice qui figure dans les pages choisies de Gœthe éditées par la librairie Armand Colin et que les directeurs de cette maison ont bien voulu — ce dont je les remercie — m’autoriser à reproduire. Bien que j’aie donné dans le Correspondant un essai sur le Théâtre de M. de Porto-Riche, j’exagère à peine en disant nouveau celui que l’on trouvera ici sur le même sujet. Une remarque analogue s’appliquerait à l’étude sur Auguste Comte, moraliste comme à celle qui examine les attaques de M.Aulard contre Taine, historien de la Révolution, et la manière dont M. Aulard de son côté conçoit et écrit l’histoire.

 

P.L.

XIXe SIÈCLE

AUGUSTE COMTE

I

L’ESTHÉTIQUE POSITIVISTE

C’est avec une vive satisfaction que j’ai vu annoncer un livre sur l’Esthétique positiviste. Je me réjouissais qu’un critique eût eu l’heureuse inspiration de faire pour les idées d’Auguste Comte sur l’art ce que le comte Léon de Montesquiou a fait avec tant de succès pour ses idées politiques et morales. Malheureusement, l’ouvrage en question m’a déçu. Je ne sais pas comment l’auteur s’y est pris. Le fait est qu’on ne comprend pas grand’chose à son exposé. Comte, pourtant rude à lire, est beaucoup plus clair dans son texte que dans le texte de son interprète. Tout ce que celui-ci attribue à Comte est dans Comte, y est à la lettre. Son travail personnel a consisté à en ôter l’ordre et la suite logique. On dirait qu’il a mis dans un tablier un certain nombre de phrases ou de membres de phrases découpés dans les endroits de Comte où il est parlé d’esthétique et qu’il a agité le tablier. Un livre ne se fait pas comme ça ! Mieux eût valu tout simplement éditer à part, avec quelques bonnes annotations, le chapitre du Système de politique positive consacré à « l’attitude esthétique du positivisme ». Je souhaite cette publication dans l’intérêt surtout des jeunes littérateurs et artistes bien doués qui cherchent leur voie au milieu de l’anarchie contemporaine. Ils recevront tout au moins d’Auguste Comte de magnifiques suggestions.

*
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On s’est toujours moqué de ce spectateur d’Athalie demandant, au sortir, de la représentation, « à quoi cela sert ». Je n’ai pas l’intention de réhabiliter ce lourdaud. Sa question prouve qu’il, n’avait pas pris de plaisir. Les belles choses justifient assez leur existence par le plaisir qu’elles donnent. « La fin de l’art, dit Poussin, est la délectation. » Auguste Comte est de cet avis.. Mais la délectation que l’on goute chez les grands poètes est, selon lui, moralisatrice. En un sens très élevé, « cela sert ». « Depuis Homère jusqu’à Corneille, écrit-il, tous les éminents génies esthétiques avaient toujours conçu l’art comme destiné surtout à charmer la vie humaine, et dès lors à l’améliorer... » On eût pu craindre qu’un esprit aussi sévère qu’Auguste Comte, aussi dominé par la préoccupation religieuse et morale, ne confondit quelque peu les genres et ne demandât à l’art de démontrer et. de prêcher. Ce qu’il lui demande, c’est de « charmer ». Mais il estime qu’en nous charmant, l’art nous améliore, que le beau nous incline ou nous excite au bien.

Il ne veut même pas que les poètes se mêlent d’autre chose que de charmer. Je n’ai pas donné la fin de sa phrase. « Charmer la vie, dit-il, mais sans devoir jamais la diriger. » Et cette prétention de diriger, qu’il interdit, comme philosophe, aux poètes, les plus grands d’entre les poètes s’en sont, à l’en croire, toujours défendus.

Contre Hugo, Sand, Vigny et autres romantiques qui réclamaient pour les poètes on ne sait quelle confuse autorité, quel nébuleux magistère social et sacerdotal, (sachant bien qu’ils ne seraient pas pris au mot), Comte allègue Homère et Corneille, grands génies, mais sages intelligences. Ceux-ci n’ont pas pensé qu’il appartint au génie poétique de gouverner ou de réformer la religion, les mœurs, la constitution de la société, ni d’inspirer le gouvernement de l’État. Pourquoi ? Parce que « aucun esprit normal ne pouvait directement supposer que la suprématie intellectuelle appartint jamais à l’imagination. Une telle opinion, précise Comte, équivaudrait, au fond, à ériger la folie en type mental en faisant prévaloir les inspirations subjectives sur les notions objectives », c’est-à-dire la fantaisie sur le bon sens.

Ce n’est pas du tout que Comte ne voie dans les poètes que des sortes de fous ou de chimériques agréables. Il tient pour possible, normal et nécessaire l’accord de l’enthousiasme poétique avec la raison ; il ne reconnaît comme grande et digne vraiment de son nom qu’une poésie où cet accord est réalisé. Mais il n’admet pas que des esprits à qui la nature a départi le don magnifique d’une imagination exceptionnellement riche et passionnée de créer, puissent posséder et exercer en même temps et à un même degré la force, la patience et la méthode de la raison investigatrice et constructive, de cette raison sur les données de laquelle il est nécessaire de prendre appui pour « diriger ». Il faut aux poètes la sagesse ; mais ce n’est pas leur affaire que d’en élaborer les données et d’en fixer les directions, ils ne peuvent en être, en thèse générale, que les héritiers, non les créateurs. « Leur versatilité mentale et morale (rançon de leur genre de génie) qui les dispose à refléter le milieu correspondant, leur interdit toute autorité directrice. » Il faut, dans l’intérêt de la poésie elle-même que le milieu intellectuel, social et politique fournisse aux poètes du vrai, du bon et du grand à refléter. Et comme ce qu’elle reflète, la poésie y ajoute une splendeur et une douceur qui ne sont qu’à elle, comme par là même elle le fait désirer et aimer, c’est donc à elle qu’il appartient de transmettre au cœur des nouvelles générations la tradition des idées sages, des aspirations nobles et fécondes et des tendances progressives et héroïques qui forment le trésor spirituel de l’humanité.

Si Comte refuse le gouvernement aux poètes, ce n’est pas pour le livrer aux philosophes. « Ceux-ci, dit-il, sont impropres à l’action, mais la consultation leur convient. » Et quant aux poètes, « ils ne doivent pas, en général, prétendre plus à l’une qu’à l’autre ». Bien petite condition, pensera-t-on, pour les poètes. Non pas ! Car si en un sens la poésie est subordonnée à la philosophie et à la politique, sous un autre rapport elle s’égale à toutes deux, puisqu’elle a pour matière tout à la fois les grandes idées et les grandes actions. La philosophie a besoin de la poésie pour inspirer aux âmes l’enthousiasme de l’ordre et du progrès humain. La politique a besoin de la poésie pour stimuler les volontés aux utiles dévouements. Ce n’est pas, encore une fois, que la poésie doive prêcher. Elle n’a qu’à chanter ce qui est grand, et à le chanter pour le plaisir. La poésie est essentiellement femme. Il faut qu’un élément mâle la féconde, sous peine que son feu ne s’épuise en imaginations anarchiques, chétives, stériles, ne brûle pour peu de chose ou pour rien. Cet élément mâle, ce sont les données de la connaissance et de la sagesse la plus éclairée, ce sont les hauts faits des chefs, des héros et des peuples.

*
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Si telles sont les sources légitimes et nécessaires de la haute inspiration esthétique, il est bien évident que toutes les époques ne sont pas également propices à la floraison des arts. Voici la leçon claire, positive que les artistes contemporains pourront retirer de la doctrine de Comte. Il montre qu’une renaissance ou régénération des arts ne peut être procurée par les seules délibérations et les seuls efforts des cénacles d’artistes. Il y faut le concours de certaines grandes influences du dehors. Il y faut un certain état de la société, des esprits et des mœurs faute duquel le génie poétique, manquant d’aliment et d’orientation, manquant à vrai dire de thèmes dignes de lui, sera réduit à se chanter, c’est-à-dire à se dévorer lui-même ou à mimer « une exaltation factice ». C’est à cette grande condition préalable que devraient songer ceux que passionnent les intérêts esthétiques. Il y a des temps où faire, comme on dit, « de la politique », c’est encore la meilleure manière de servir l’avenir de l’art.

Songeons, en effet, à la différence radicale de l’art avec la philosophie et la critique. Celles-ci dissertent, discutent, raisonnent, prouvent. Ce n’est point là l’affaire de l’art. Il n’y a pas de place pour la controverse et l’argumentation dans la poésie. Chanter, peindre, animer, exalter, colorer, donner en un mot aux choses la vie, une vie idéale et supérieure, tel est son objet. D’autre part, la poésie et l’art s’adressent à un public, et non pas à l’intelligence de ce public pour le convaincre, mais à son cœur pour l’émouvoir et l’enthousiasmer. Il est donc nécessaire que l’artiste puisse faire fond sur les sentiments du public, comme un virtuose sur la sonorité et l’accord de son instrument ; il faut que ce qu’il ressent lui-même comme vrai ou faux, comme bon ou mauvais, comme noble ou vil, comme tragiqué ou comique, comme pathétique ou insignifiant, soit ressenti de la même manière par les auditeurs ou spectateurs de son œuvre. Mais si cette entente n’existe pas ! S’il n’est pas de manière de sentir et de penser, paraissant légitime et naturelle à l’artiste lui-même, dont le naturel et la valeur ne fassent question aux yeux d’une partie de son public, voici l’artiste réduit à justifier son point de vue, à expliquer et défendre sa position, à sortir de l’art pour entrer dans la « thèse Allez donc, poètes dramatiques, faire aujourd’hui une nouvelle Andromaque, recommencer, après Homère et Racine, le poème, pourtant éternel, de l’héroïsme féminin dans la fidélité conjugale ! Le tragique et le poétique de la situation n’existent pas, ils s’évaporent, si l’obstacle qui, dans la conscience d’Andromaque, triomphe des suggestions de la jeunesse et de l’oubli, n’est pas tenu pour auguste *et sacré en soi. Or, les Français contemporains ne sont pas précisément unanimes sur la sainteté du mariage ; on leur a semé dans la tête mille incertitudes et théories là-dessus. Ce qu’ils vous demandent, c’est de leur dire, avec motifs moraux et « sociologiques » à l’appui, si Andromaque a raison ou tort, si elle est dans la vérité morale ou dans l’illusion barbare et inhumaine. Voilà le métier où l’anarchie des esprits et des croyances réduit le poète. On peut apporter dans ce métier l’esprit le plus fort et l’exercer de la manière la plus utile. Mais est-ce métier de poète ? Il ne saurait, dit Comte, y avoir de haute poésie « sans la prépondérance d’une doctrine universelle et d’une direction sociale... Sans des conventions fixes et des mœurs caractérisées, la poésie n’a rien de grand à retracer et à stimuler. »

Je ne puis que glaner en courant dans cet admirable chapitre de l’esthétique positiviste, abondant en grandes et fécondes idées. Quoi de plus juste que ce que dit Comte de la double obligation qui s’impose à l’art d’imiter la nature et de l’ « idéaliser » tout ensemble ? « L’art, écrit-il, consiste toujours en une représentation idéale de ce qui est, destinée à cultiver notre instinct de perfection. » Mais « il faut bien que l’idéalité soit toujours subordonnée à la réalité, sous peine d’impuissance autant que d’aberration. » Composer, en se conformant profondément aux lois et à l’économie de la nature, des types qui dépassent la nature, qui soient la nature, mais épurée, exaltée, « mieux animée », tel est le devoir du poète. En d’autres termes, l’art a pour moyen nécessaire, pour condition rigoureuse, le vrai, et, pour but, le beau qui inclut le vrai, mais y ajoute mille rayons.

Bien saisissantes, les considérations que Comte oppose à cette prétendue antinomie de nature sans cesse alléguée entre la science et la poésie, entre le génie scientifique et le génie poétique. Est-ce que la découverte des lois du monde n’est pas, tout autant quela production des chefs-d’œuvre poétiques, une création ? Est-ce que l’hypothèse scientifique n’est pas, elle aussi, une invention, suggérée par les analogies de la nature, mais s’élançant au delà de l’expérience, vers un idéal d’ordre universel ? Au fond, il n’y a pas deux sortes d’intelligences. Les génies scientifiques auraient pu, à d’autres époques et « sous une autre impulsion publique », faire des poètes. Mais « une pente naturelle attire tous les grands esprits vers les compositions les plus nécessaires à leur siècle ». Maxime précieuse à opposer à tous ces grands esprits manqués, qui prétendent que leur temps ne les comprend pas, qu’ils sont venus trop tard. Il y a toujours quelque chose (et j’entends : quelque chose de grand et d’élevé) qu’une époque quelconque comprendra et recevra avidement ; et c’est tout ce qui correspond à quelque besoin profond, à quelque vide intellectuel ou moral à combler. Et c’est cela qu’il faut faire. Et le discerner, s’y porter, c’est au moins la moitié du génie. Celui qui fait des sonnets dans un temps où il n’y a pas d’écho pour les sonnets, ne fait probablement pas de bons sonnets...

Je voudrais vous parler aussi de la préférence que Comte donne à Corneille sur Racine et que je suis loin de partager — ou encore de sa classification hiérarchique des arts, où il décerne, comme tout le monde, le premier rang à la poésie, mais où il accorde à la musique, par rapport à la peinture et à l’architecture, une prééminence qui peut sembler paradoxale.

L’esthétique d’Auguste Comte est une partie de sa philosophie avec laquelle les esprits, même les moins enclins à souscrire au positivisme d ans son ensemble, peuvent profondément sympathiser.

II

AUGUSTE COMTE MORALISTE

Je n’ai pas besoin de dire quelle autorité le comte Léon de Montesquiou s’est acquise comme historien et interprète de la doctrine d’Auguste Comte. Grâce à lui, la tradition quasi officielle est définitivement brisée, qui voulait que Comte eût montré du génie dans la critique de la métaphysique et dans la philosophie naturelle, mais déraisonné en politique et en morale.. M. de Montesquiou a mieux fait que de montrer son irritation contre ce préjugé et de s’escrimer contre lui. Il nous a donné du Système politique d’Auguste Comte un exposé admirablement complet, plein et clair, dont on peut dire qu’il est désormais classique. La critique universitaire, qui est généralement vacillante et obscure dans le jugement, mais qui est érudite et nous rend le service d’exercer une salutaire vigilance sur l’exactitude et l’intégrité matérielle des données documentaires d’une question, a dû rendre hommage à ce travail et l’adopter. La qualité dominante du comte Léon de Montesquiou, orateur, professeur et écrivain, me parait être le charme et la séduction de la lucidité.

Il a récemment complété ce livre, paru voici environ deux ans par une étude des Consécrations positivistes de la vie humaine dont je ne dirai pas qu’elle a plus de mérite, mais qu’elle a plus de beauté. Non point que les qualités de Léon de Montesquiou s’y montrent plus vives. Mais la matière qu’il expose ne comporte presque plus d’appareil savant, ni de dialectique. Elle est purement humaine, directement intelligible à tous. Il n’est pas nécessaire de connaître l’ensemble de la « philosophie positive », ni même de posséder une culture philosophique spéciale pour entendre cette partie des idées de Comte. Il suffit d’avoir une intelligence et une âme disposées à se laisser pénétrer par toute parole profonde sur l’histoire du cœur humain, sur la destinée légitime de l’individu, son rapport à la société, la juste hiérarchie de ses sentiments, la discipline intérieure de sa vie. Certes, si Comte pense sur ces problèmes vitaux d’une manière que j’appellerai magnifiquement normale et simple, il s’en faut qu’il en parle dans un langage précisément facile et dépouillé. On connaît, au moins de réputation, les excès un peu rebutants de sa manière d’écrire et combien démesuré s’affirme chez lui le scrupule philosophique de ne présenter une idée particulière qu’entourée de tout le bataillon des considérations générales qui la fondent, celles-ci eussent-elles été déjà formulées dix fois. C’était le cas ou jamais, sur ces questions de morale, de religion, de sentiment, où la conviction ne s’obtient en définitive que par un appel à l’expérience individuelle et sociale du lecteur, de réduire au minimum le vocabulaire scolastique et systématique. M. de Montesquiou a parfaitement réussi à filtrer son auteur sans l’altérer ou plutôt il nous en rend bien plus sensible, par ce dépouillement sagace, le génie moral et l’inspiration intime. « On cherchait un auteur, on trouve un homme », a dit Pascal. Voici vraiment le premier livre sur Auguste Comte où l’on trouve l’homme.

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**

Mais quoi ! Le sujet propre de ce nouvel ouvrage de M. de Montesquiou n’est-il pas emprunté à la religion positive ? Et n’est-ce point là une partie des conceptions de Comte que ses plus stricts disciples eux-mêmes ont abandonnée ? Cette tentative de fonder une religion, comme corollaire d’une philosophie, méconnaît la nature essentielle de la religion ; elle n’est pas viable. De plus, l’organisation pratique de la religion comtiste, outre cette absurdité de vouloir l’établir à froid dans le monde, est, pour ainsi parler, une chose si peu logeable dans la société et les mœurs modernes, que ceux-là sont à peine injustes, qui n’y veulent voir que la bizarrerie d’un cerveau follement déductif. — Voilà, je crois, ce que beaucoup de personnes m’objecteront.

Je ne suis nullement un adepte de la religion positiviste, ni un disciple de la philosophie positiviste en général. A prendre la religion de Comte comme religion, à la considérer dans son plan d’organisation matérielle et ses rites, j’en fais, je l’avoue, fort bon marché. Mais autre chose est son contenu, c’est-à-dire le fond d’observations concrètes, de vues réelles et de sentiments éprouvés auquel se superpose son édifice, bien fragile et téméraire en effet. Comte a conçu que, pour faire succéder à la désorganisation sociale moderne un état normal, la restauration, la réadaptation, la manifestation et la mise en pratique de certaines vérités fondamentales était nécessaire. Comme il n’y a normalement rien de plus puissant sur l’homme qu’un appareil religieux, il a voulu mettre à leur service un appareil religieux. Noblement sincère en cela, par la puissance d’émotion avec laquelle ce fut justement le plus beau de son génie de ressentir et de vivre lui-même ces vérités dans une époque qui, presque universellement, leur tournait le dos. Mais, parmi les choses qui dépendent du cerveau d’un individu, la fondation efficace, effective d’une religion ne se trouve assurément pas. Si pourtant ce sont bien des vérités et des vérités vitales pour la société et pour l’individu que le philosophe et le moraliste Auguste Comte a dans la tête, l’échec des chimères de Comte, grand prêtre de l’Humanité, ne saurait en détruire la nature ni la valeur.

Mathématicien de profession, esprit encyclopédique, logicien incomparable, Auguste Comte a porté en toutes choses une passion de construire et d’échafauder qui ne nuit en rien, pour qui va au fond, au grand naturel de son génie ni à l’ingénuité de son cœur, mais qui empêche souvent des esprits plus superficiels ou moins laborieux, de voir sa grandeur où elle est : dans la clarté de la raison, l’extrême étendue du bon sens, le sage héroïsme et l’honnête chevalerie des sentiments. Et ce tour de pensée, vous le trouverez jusque dans l’expression de l’affection la plus passionnée qu’il ait connue : son amour pour Clotilde de Vaux. Comte raisonne cette passion selon les principes de sa doctrine. Son amoura des nuances cornéliennes, des préciosités nobles et profondes, qu’il traduit dans le langage le plus poétique et le plus ardent, mais en en faisant, si je puis dire, la. déduction et la classification positiviste. Et pourtant la force de cet attachement n’est pas plus douteuse que la fécondité inspiratrice de cette tardive aventure sentimentale. Mais j’ai vu bien des esprits, arrêtés par l’étrangeté littéraire trop certaine de ce langage, décider que Comte, philosophe de génie, digne héritier des Aristote et des Descartes, dans le Cours de philosophie positive, avait été aussi fou dans sa liaison avec Clotilde que dans son entreprise d’institution religieuse. Il ne l’a été ni en l’un ni en l’autre. Et pour ceux-là qui ne sauraient point que le grandeur de Comte est d’un ordre qui engage autant et plus profondément encore le cœur que l’esprit, le livre de Léon de Montesquiou les en convaincra.

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On approuvera Léon de Montesquiou d’avoir dit « consécrations » là où Comte dit « sacrements ». Et tout d’abord pour une raison de respectueuse convenance à l’égard des catholiques, auxquels il importe de ne pas laisser ignorer que, si la philosophie politique, sociale et morale de Comte est certes, du point de vue de leur foi, privée de son fondement suprême, elle ne contient rien d’opposé à leur religion, laquelle a au contraire les affinités les plus étendues avec les conceptions de Comte dans ce domaine naturel et terrestre. De plus, ce mot de « consécrations », parce qu’il n’implique pas nécessairement une idée de rite, et se peut restreindre à une acception toute psychologique, ramène les conceptions de Comte dans ce plan humain et naturel qui est celui de leur véritable puissance. Comte imaginait, au seuil de chacune des phases normales de la vie de l’homme, une cérémonie où eussent été formulées et symbolisées les obligations spéciales que l’individu allait y contracter vis-à-vis de la société et de l’humanité. Léon de Montesquiou laisse complètement de côté la cérémonie et les symboles pour s’en tenir à la substance du discours qu’un posiviste eût pu prononcer à cette occasion. Simple artifice, nous dit-il, pour exprimer d’une manière plus frappante la philosophie morale d’Auguste Comte, sa pensée sur la discipline de l’enfance, de la jeunesse, du mariage, de la famille, de l’activité professionnelle, de l’âge mur, de la vieillesse et du souvenir envers les morts.

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Parmi les grands problèmes sur le sujet desquels le génie de moraliste d’Auguste Comte nous fournit quelque direction noble et pure, il en est un particulièrement difficile et agité aujourd’hui, qui me parait avoir reçu de lui la plus apaisante et la plus féconde solution. Je veux parler de la vive bataille qui se livre de tous les côtés, sur tous les terrains entre « intellectualistes » et « antiintellectualistes ».

Appartient-il aux seules recherches de l’intelligence, à la seule activité de la raison, de nous mettre en possession du vrai ? Il semble qu’on ne le puisse concevoir autrement. Le cœur sent, se meut, s’agite, vit ; il ne raisonne pas, il ne pense pas. Sans doute ; mais l’intelligence est une faculté bien faible, une action bien froide, comparée à la puissance et à la chaleur du sentiment. Pourquoi les intuitions du sentiment ne pénétreraient-elles pas, à leur manière, dans l’essence de la réalité et n’y pénétreraient-elles pas dès lors à un degré beaucoup plus profond que l’intelligence ? Ainsi disputent les rationalistes, avec les philosophes du sentiment, de « |’action », pragmatistes ou de quelque nom qu’ils se nomment.

Selon Comte, comme selon Descartes, il n’est de connaissance que par les idées claires. Et c’est l’intelligence, non le cœur, qui peut produire de telles idées. Une connaissance qui ne serait ni rationnelle ni claire, est un monstre. Les opérations de l’expérience et de la raison sont les ouvrières exclusives du savoir. Voilà la vérité, mais la moitié seulement de la vérité. Il faut ajouter que ces ouvrières ne travaillent légitimement et ne peuvent d’ailleurs travailler avec fruit qu’au service et sous l’inspiration de l’amour. Si la science et la philosophie s’appliquent à extraire de la confuse forêt des apparences les éléments d’une conception lucide et ordonnée du monde, le besoin même de contempler la clarté et l’ordre, d’atteindre à la synthèse logique et harmonieuse, n’est pas dans le fond un besoin intellectuel, puisque par elle-même l’intelligence travaille aussi allégrement à nier, à miner et faire des ruines. C’est un besoin du sentiment, du sentiment non primitif et sauvage, mais cultivé, civilisé, épuré, besoin qui touche de très près à celui de bien vivre et n’en est sans doute que le plus large épanouissement. Il n’appartient pas au cœur lui-même de se donner l’objet de son vœu le plus élevé : la connaissance claire, mère de l’action sage, souverain adjuvant de la vie. C’est bien l’affaire de l’intelligence. Mais d’autre part, un esprit agile, souple, égal à tout, s’il est joint à une sensibilité anarchique, désorientée, chétive, ne sera jamais créateur, n’accroîtra pas d’un pouce l’actif de la science humaine. Dans les sciences aussi bien que dans les beaux-arts, toute la différence d’un génie à une intelligence est dans la puissance et la noblesse de la sensibilité.

Qu’Auguste Comte eût horreur de la philosophie du sentiment, qu’il n’érigeât aucunement l’intuition ou l’imagination en arbitres de la vérité, cela s’accorde bien à l’idée que l’on a communément de lui. On connaît moins sa haine pour la stérilité, le vide, la vaine ingéniosité de l’activité intellectuelle qu’accompagne la sécheresse ou l’insuffisance du sentiment.

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Un exemple tout contemporain nous permettra de préciser cette application à la fois morale et scientifique du positivisme. Je veux parler des savantes et inutiles (inutiles, de son propre aveu) entreprises d’Henri Poincaré contre la tradition de la Physique moderne. Je ne me donnerai pas le ridicule de la moindre allusion aux travaux mathématiques du célèbre professeur. Les travaux très connus que je vise sont d’un autre ordre, écrits non en symboles algébriques, mais dans la langue de tout le monde. Henri Poincaré y dessine, y développe, y pousse à fond une attaque contre les conceptions fondamentales et traditionnelles de mécanique qui servent de cadre et de base au moderne système du monde, (principe d’inertie — égalité de l’action et de la réaction — conservation de l’énergie) pour déclarer finalement que cette attaque est sans fruit aucun. Il les infirme et puis il conclut qu’on ne peut s’en passer. Il démontre : 1° que ces conceptions mathématico-expérimentales élaborées par les Képler, les Copernic, les Galilée, les Newton, confirmées par l’aisance avec laquelle toutes les grandes découvertes de l’expérience ultérieure ont pu en fin de compte se ranger sous leur loi, sont, non des vérités mais des conventions, telles qu’on peut en substituer plausiblement vingt autres qui cadreraient aussi avec l’ensemble des faits ; 2° mais qu’elles sont d’ailleurs pratiquement, entre ces vingt ou cent conventions combinables, les seules commodes, et, à ce titre, résistent et résisteront à toute épreuve.

Qu’est-ce que cette « commodité », demanderai-je, sinon la vérité elle-même ? Ne sentez-vous pas quelque chose de faux, non théoriquement, mais moralement, si j’ose dire, dans cette prétention de faire jauger et comme dédaigner à l’esprit humain les positions qui sont celles d’où il a remporté toutes ses victoires sur l’inconnu et hors desquelles on convient qu’il ne peut rien créer ? Pour que M. Poincaré se livre à ce travail de critique hyperbolique, de critique-gageure sur les fondements de la mécanique classique, encore faut-il qu’il ait trouvé ces fondements devant lui, sous sa main, tout élaborés et organisés. Il refait hypothétiquement, par jeu, la tapisserie de la science sur un canevas où son esprit de combinaison supprime une maille sur deux ou bien met deux mailles au lieu d’une et il montre que tous les fils se placent. Encore cette opération suppose-t-elle un canevas réel, naturel, préalablement donné et tissé, qui en demeure, à quelque point qu’il raffine ses hypothétiques artifices, l’objet détourné. Précisons par un exemple emprunté à la géométrie.

Henri Poincaré a beaucoup disserté, je ne dis pas en mathématicien (cela n’est pas mon affaire), mais en philosophe, sur les géométries qu’on appelle non euclidiennes, géométries imaginaires qui traitent, non, comme la géométrie d’Euclide, de l’espace à trois dimensions, mais d’un espace à deux dimensions seulement, ou bien à quatre, à cinq, à n dimensions. Il est, paraît-il, établi qu’on peut sur les propriétés de ces espaces fictifs émettre et démontrer autant de propositions et de théorèmes qu’il y en a dans la géométrie ordinaire concernant l’espace réel, l’espace normal, à trois dimensions. Seulement on n’y peut rien représenter absolument que par équations, par symboles algébriques, c’est-à-dire qu’on n’y peut rien représenter du tout, rien représenter aux yeux (bien qu’il s’agisse d’espace !), on n’y peut faire de figures. Poincaré en conclut que la géométrie euclidienne, celle que nous avons apprise, est seulement la plus commode, mais qu’elle n’a pas le privilège de la vérité, qu’il y en a mille autres de possibles, donc d’aussi vraies. Je crois, pour ma part, que la géométrie avec figures est la géométrie vraie et, encore une fois, que les autres n’existent que comme symboles ou projections de celle-là, qui porte tout. (Il est vrai que Poincaré dit quelque part qu’en y consacrant toute sa vie, on arriverait sans doute aisément à se représenter la quatrième dimension. Mais Poincaré ne pense-t-il pas aussi que cette vie-là s’achèverait à Sainte-Anne ?)