Posthume et sacrificielle

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Mark Culpin, artiste britannique contemporain, a connu son heure de gloire. Retiré sur une île du large de l'Ecosse, il convoque son biographe, Scott Parson, pour lui faire des révélations. Mais une fois sur place, l'artiste gît sans vie sur une toile vierge. Dans une lettre qu'il a laissée avant de mourir, il presse son agent de mettre la toile ensanglantée aux enchères. Son oeuvre intitulée Posthume et Sacrificielle s'arrache à plus de 150 millions de livres sterling. Mark Culpin s'est-il jeté de sa mezzanine de son plein gré? Et si Posthume et Sacrificielle n'était qu'une odieuse mise en scène?

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Ajouté le 01 mai 2014
Nombre de lectures 12
EAN13 9782336347165
Langue Français
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Pascale Remy
Posthume et Sacrificielle
Mark Culpin, art ste britannique contemporain, a connu son heure
de gloire au début des années 2000. Ret ré à Skye, une île située au Po s t hu me
large de l’Ecosse, il convoque son biographe, Scot Parson, pour lui
faire des révélat ons. Mais une fois sur place, c’est un cadavre que
découvre le journaliste.
L’art ste gît sans vie sur une toile vierge. Dans une let re qu’il a laissée et
avant de mourir, il presse son agent de met re la toile ensanglantée
aux enchères. Chose faite. Son œuvre int tulée Posthume et
Sacrifi cielle s’arrache à plus de 150 millions de livres sterling et
consacre ainsi le succès post-mortem de Culpin. S a c r i f i c iel leAlors que tout laisse penser que Mark Culpin s’est suicidé dans un
accès de folie, le journaliste Scot Parson doute de la version offi cielle.
Et si Culpin ne s’était pas jeté de sa mezzanine de son plein gré ?
Et si Posthume et Sacrifi cielle n’était qu’une odieuse mise en scène ?
Roman
Journaliste durant près de quinze ans dans la
presse quot dienne régionale, Pascale Remy a
vécu en Angleterre, dans le Lincolnshire de 2011
à 2014. Cet e expatriat on et l’expérience d’un
voyage en Ecosse, à Skye, lui servent de toile de
fond à Posthume et Sacrifi cielle, son premier
roman.
ISBN : 978-2-343-03450-8
14,50 euros
Pascale Remy
Posthume et Sacrificielle






Posthume et Sacrificielle
Pascale REMY
POSTHUME ET SACRIFICIELLE







































© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-03450-8
EAN : 9782343034508
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Skye.
Contre toute attente, et dans une logique que Scott
Parson suspectait malhonnête, Mark Culpin avait attendu
d’être englouti tout entier par le trou noir médiatique pour
lui proposer de venir le retrouver à Skye. Il avait espéré être
convié plus tôt mais l’invitation, souvent promise, n’avait
jamais été tenue. Et il avait fallu que la tempête se déchaîne,
des mois durant, comme rarement sur un seul homme, pour
que Culpin se décide à l’appeler à la rescousse. Encore que
la chose n’avait pas été présentée ainsi, alors qu’il ne
s’agissait que de cela. Parson connaissait suffisamment le
client pour avoir sa petite opinion sur le bonhomme. Non,
Culpin ne l’avait pas prié de monter jusqu’à Skye. Il lui
avait plutôt intimé de venir « ramasser » un « scoop ».
Celui-ci venait un peu tard.
Penché sur des mois de notes prises au dictaphone et
doublées sur carnets, Parson venait d’achever la
retranscription d’une vingtaine d’entretiens et s’apprêtait à
boucler définitivement le dossier « Culpin » quand un coup
de téléphone le tira de sa mauvaise humeur.
— Salut l’écrivain...
Le biographe passa sur la rouerie. Culpin s'engouffra
dans la brèche.
— Tu n'as pas raccroché... C'est que j'ai encore toutes
mes chances.
— Elles sont infimes.
— Parson, je te présente mes excuses. Sincères. Si je te
contacte aujourd'hui, c'est en quelque sorte pour me
racheter.
— Ah oui ? Le sourire de Parson pointait dans son
intonation.
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— Scott, j’ai une bonne nouvelle pour toi. Il va falloir te
remettre au travail. Notre bio, je vais la relancer,
croismoi…
— Votre biographie, Mark. Votre biographie.
Les deux hommes marquèrent une pause. Hameçonné,
Parson relança :
— Comment allez-vous ?
— Tu ne lis pas les journaux ? Il paraît que je déprime.
Tu as de sacrés collègues, Parson. Comment tu dis, toi ?
Des confrères ? Tes confrères tueraient frères, sœurs, père
et mère pour un papier de chiotte. De sacrés petits merdeux,
ouais.
Même à distance, Culpin puait l’alcool. Certainement un
whisky des Highlands hors de prix. Parson sentit qu’il valait
mieux ne pas s’engager dans une surenchère qui pouvait lui
faire passer une exclusivité sous le nez. Face au repli docile
de l’adversaire, Culpin s’était aussitôt calmé.
— Tu as déjà vu mon atelier de Skye ?
Scott Parson hésita. Piqué par sa curiosité, il décida,
encore une fois, de laisser filer. Le prix d’un bon papier.
— Non, Mark, j’espérais d’ailleurs que vous finiriez par
me le faire visiter.
— Tiens le toi pour dit. C’est fait.
— Quand ?
— Demain, c’est possible ?
Scott Parson avait calé une interview du maire de
Cambridge sur un projet d’extension de la Silicon Fen, la
zone high-tech de la ville, mais son instinct lui commanda
de s’engouffrer dans la proposition. Si Culpin l’appelait,
chez lui à 22 heures, c’est qu’il y avait du neuf.
— On fera aller.
— Si tu pars tôt, tu seras là en fin de journée.
— Mark, qu’est-ce qui presse tant ?
— J’ai quelque-chose pour toi.
— On ne peut pas faire ça à Londres, posément ?
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— Non. Tu verras, tu ne le regretteras pas. Et toi qui me
faisais suer tout ce temps avec Skye. Tu n’es pas content ?
—Je veux savoir pourquoi je me déplace. Des
révélations ?
— Viens, je ne parle pas au téléphone.
— Vous craignez les écoutes ?
— Disons qu’avec l’affaire en cours, je suis prudent.
Quand Parson avait négocié les termes de la biographie
de Culpin, il avait spécifié son intention de suivre l’artiste
dans les déplacements et les activités qui lui sembleraient
opportuns. Skye en faisait partie. Sur le papier, avait-il
découvert à ses dépens.
Il avait donc fallu un cataclysme pour que Culpin
assouplisse ses positions. Et s’il était prêt à recevoir « un
emmerdeur de journaliste » à Portree, c’est qu’il avait du
biscuit.
Ou alors entendait-il utiliser son dernier contact dans la
presse pour tenter une opération de retournement ? Parson
lâcha enfin le combiné de téléphone et le reposa sur sa base.
Auquel cas, il fallait s’attendre à tout. Et peut-être même au
pire.
Scott Parson attrapa son sac de voyage, y entassa
quelques vêtements chauds, il n’entendait pas s’attarder sur
ce caillou perdu au large de l’Ecosse, un éclat lunaire de
lande et de bruyère balayé par les vents atlantiques. Il
prépara son appareil photo et ses objectifs puis fourra ses
bottes, une paire de chaussures de randonnée, sa parka dans
un grand sac plastique de chez Wilkinson. Si le temps le
permettait, il s’accorderait une matinée pour aller
photographier les baleines au large de l’île.
Il ajouta quelques guides touristiques et une carte
routière AA. Demain, plus de dix heures de route
l’attendaient. Il aurait tout le temps de se repasser le film
des évènements qui l’avaient amené à côtoyer Culpin, ce
géant aux pieds d’argile.
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2


Scott Parson travaillait pour le Thames depuis une petite
dizaine d’années. Il n’était pas salarié mais pigiste. Le statut
ne l’avait jamais fait fantasmer. Au contraire. A la sécurité
il avait toujours préféré la liberté de choisir et de monter
luimême ses reportages. Il avait toujours trouvé preneur et
s’était débrouillé pour ne jamais être dépendant de ses
sources. Le job lui assurait d’ailleurs un revenu respectable
et plutôt inhabituel dans le métier. Car ses piges se
monnayaient à prix d’or.
Parson avait une astuce, qu’il présentait comme telle
mais que ceux qui le connaissaient prenaient pour ce qu’elle
était au fond: une tocade purement égotiste. Le journaliste
s’était « spécialisé » dans les « grands hommes ». Le
portraitiste avait une prédilection pour les businessmen, les
médecins, les scientifiques. Et les artistes. Pourvu qu’ils
soient en mouvement ascensionnel ou au faîte de leur
gloire. Les anges déchus l’enthousiasmaient moins.
Il s’était fait connaître en 2004 en publiant l’interview
exclusive de Vladimir Krouglof, le médaillé Fields qui avait
refusé sa médaille, mais aussi de toucher une prime d’un
million de dollars adjugée par le très célèbre Play
Mathematical Institute.
L’ « Enigme », tignasse et ongles démesurément longs à
la Raspoutine, vivait dans la banlieue de Varsovie au
troisième étage d’une barre horizontale infiniment grise.
L’homme n’avait jamais confié sa parole qu’à un journal
US, tout à ses débuts, alors qu’il venait de résoudre l’une
des « sept énigmes mathématiques du millénaire », les
équations de Navier-Stokes.
Parson était parti sur un coup de tête, un pari insensé,
lequel, s’il avait lu Wikipédia avant de boucler sa valise,
l’aurait fait passer à côté du papier du siècle. A l’époque, il
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courtisait une jeune stagiaire-photo, laquelle fréquentait
déjà Jim Robertson, le rédacteur en chef du Thames.
Lequel, marié et père de trois enfants, entretenait des
rapports aussi élastiques avec son épouse qu’avec les
convenances.
Monica l’avait éconduit, non sans calcul ni humour :
« Mon ami, cette histoire, c’est juste la quadrature du
cercle », avait-elle conclu en vidant sa Margarita, un sourire
moqueur sous la paupière.
Parson avait donc entrepris de résoudre le problème. A
savoir, la quadrature du cercle. S’il s’était renseigné, le
journaliste, qui était un pur autodidacte de la profession,
aurait probablement découvert l’inanité de son projet mais
fondu dans une ignorance sans pardon, il atterrit, le
lendemain matin, sur le tarmac de l’aéroport Okecie de
Varsovie.
La plupart de ses confrères s’étaient, quelques mois plus
tôt, cassé les dents sur le silence mutique de l’Homme-Dieu
de la mathématique mondiale et universelle. Parson, lui, y
était allé à l’ineptie.
Il avait d’abord, comme ses confrères, tenté d’attirer son
attention à l’occasion de la sortie matinale de Vladimir
Krouglov, réglé comme une mécanique de précision. Tous
les jours, à 11 heures, le mathématicien apparaissait dans
l’encadrement de la porte de son immeuble,
approximativement vêtu de la même manière que la veille,
et se dirigeait selon un trajet forcément immuable vers
l’épicerie de son quartier. Où il achetait immuablement
abricots secs, pain et pâté. Puis il faisait un détour par le
kiosque du buraliste, lequel ne lui vendait que rarement la
Warsaw Gazetta. Les sorties quotidiennes de Vladimir
Krouglov avaient ainsi valu à la presse internationale
quelques comptes rendus étranges, alimentaires pour la
plupart.
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Le premier jour, Parson s’était joint à lui, trottinant à ses
côtés comme ses confrères le firent, l’interpellant en
anglais, le priant de lui offrir une interview dans
l’indifférence déférente de l’intéressé. Le deuxième jour, le
journaliste s’était résigné à l’escorter à son tour dans les
rayonnages de la petite épicerie sous l’œil goguenard du
caissier.
Le troisième jour, décidant qu’il ne patienterait pas
jusqu’au septième, Parson s’était fait mener jusqu’au
troisième étage par une voisine bavarde :
— Il ne vous parlera pas. Mais moi, je peux vous dire
beaucoup de choses… , avait-elle susurré.
Il n’y avait plus eu de place pour les mots, juste pour un
geste frauduleux : le pouce et l’index complices,
rapidement roulés l’un contre l’autre. La bouche édentée de
la vieille mémé se fendit en un large sourire concupiscent.
Parson reconnut le témoin si souvent cité comme la « source
proche » du mathématicien. La proximité, effectivement, se
mesurait à l’aune d’un interpalier. Parson lui rendit son
sourire, la remercia chaleureusement, et lui glissa quelques
euros dans la main. Elle tourna les talons en maugréant.
Il toqua à la porte. Une fois, deux fois, trois fois.
Une voix, à l’intérieur, rugit de colère :
— Fous le camp ! T’as pas compris que je te parlerai
pas ! Vas voir la vieille !, beugla-t-il dans un anglais sans
fausse note.
— Vous ne m’intéressez pas !
— Ah oui, tu peux me dire alors pourquoi tu fais le pied
de grue devant chez moi depuis trois jours ?
— C’est pour la quadrature du cercle.
— Qu’est-ce que c’est que ce débile ?
— Non. C’est une fille. Si je veux ma chance, elle m’a
demandé de résoudre la quadrature du cercle.
— Elle a la bosse des maths ?
— Non, elle est jolie comme un cœur.
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