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Prélude de Pan et autres nouvelles

De
112 pages
Un étranger mystérieux, un orage qui gronde, des paysans ivres, et c'est soudain un déchaînement de violence, une transe collective qui s'empare de tout le village pour s'achever en orgie dionysiaque... Une femme se laisse charmer par les chansons d'un ouvrier italien au désespoir de son mari ; un vieil homme prêt à tout pour défendre les arbres qu'il a plantés ; une jeune fille qui tache sa robe de mariée en aidant son père à saigner un cochon...
Quatre nouvelles au goût amer, quatre textes marqués par le mal qui ronge le cœur des paysans.
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Jean Giono
Prélude de Pan
et autres nouvelles
Gallimard
Fils d'un immigré italien, Jean Giono est né le 30 mars 1895 à Manosque en Haute-Provence. Après la guerre où il combat au Chemin des Dames, il retrouve son emploi dans une banque, jusqu'au succès de son premier romanColline,l'histoire de la vengeance de la terre contre les hommes qui l'exploitent sans discernement. En 1931, il évoque la guerre pou r la première fois dansLe grand troupeauil où oppose l'horreur du front à la paix des campagnes provençales. AprèsLe chant du mondeen 1934 – un de ses plus beaux livres dans lequel des intrigues amoureuses et violentes se nouent autour d'un homme puissant et farouche, dégoûté de la vie depuis la m ort du seul être qu'il aimait –, Giono ressent le besoin de renouveler son univers romanesque et écritDeux cavaliers de l'orage,un roman de liberté et de démesure où l'image du sang est omniprésente. Pacifiste convaincu à la veille de la guerre, Giono est néanmoins inscrit en 1944 sur la liste noire du Com ité national des écrivains. Dans son Journal de l'époque, il se montre rétif à tout engagement, indifférent à la calomnie. Il puise dans cette épreuve une nouvelle vigueur et compose le cycle du Hussard, l' histoire d'Angelo Pardi, un jeune Piémontais contraint d'émigrer en France. Le cycle commence avecAngelo,continue avecLe hussard sur le toitoù le choléra, figure de la guerre, frappe et se propage dans tout le Midi, et s'achève avecLe bonheur fou pendant la révolution italienne en 1848. Les chefs-d'œuvre se succèdent :Un roi sans divertissement, Les âmes fortes ouLe moulin de Pologne. Dans les dernières années, malade, il écritLe Déserteur en s'inspirant d'un personnage mystérieux dont il fait un véritable héros de roman : un Français qui, un siècle auparavant, s'était réfugié dans les montagnes du Valais. Son dernier roman,L'iris de Suse,retrace la vie de Tringlat, voleur, pillard de maisons et complice d'assassins qui se réfugie dans les montagnes pour échapper à ces derniers. Là, contre toute atte nte, il s'éprend d'une baronne et sa vie va s'en trouver transformée. Auteur de vingt-quatre romans achevés, de nombreux recueils de nouvelles, de poèmes, d'essais, e d'articles et de scénarios, Giono, en marge de tous les mouvements littéraires du XX siècle, a su allier une extrême facilité d'invention aux exigences d'une écriture toujours en quête de renouvellement. Cet extraordinaire conteur meurt en 1970.
PRÉLUDEDEPAN
l'an de ces gros Ceci eptembre, orages, cet an où il y eut du malheur pour tous sur arriva le 4 de s notre terre. Si vous vous souvenez, ça avait commencé par une so rte d'éboulement du côté de Toussière, avec plus de cinquante sapins culbutés cul-dessus-tête. La ravine charriait de longs cadavres d'arbres, et ça faisait un bruit... C'était pitié de voir éclater ces troncs de bon bois contre les roches, et tout ça s'en aller sur l'eau, en charpie comme de la viande de m alade. Puis il y eut cet évasement de la source de Frontfroit. Vous vous souvenez ? Cette haute prairie soudain toute molle, puis cette bouche qui s'ouvrit dans les herbes, et on entendait au fond ballotter l'eau noire, puis ce vomissement qui lui prit à la montagne, et le vallon qui braillait sous les lourds paquets d'eau froide. Ces deux choses-là, ça avait fait parler ; on était dans les transes. Plus d'un se levait au milieu de la nuit, allait pieds nus à la fenêtre pour écouter, au fond de l'ombre, la montagne qui gémissait comme en mal d'enfant. On eut cependant un peu de paix. M ais les jours n'étaient pas dans leur santé ordinaire. À la lisière de Léchau une brume verte flottait ; il y en avait, de cette brume accrochée à tous les angles de la montagne comme si le vent était lourd d'herbes de mer. Du côté de Planpre ça sentait la gentiane écrasée ; un jour, il vint une fillette du garde qui apportait un beau champignon, plus large qu'un chapeau, et blême, et tacheté de noir comme une tête d'homme mort. Tout ça, ça aurait dû réveiller notre méfiance et à vrai dire de tout ça on se méfiait, mais la vie est la vie, allez donc en arrêter l'eau, et on s'habitue à tout, même à la peur. Le 4 septembre c'est notre fête votive. Une vogue, comme on dit. De mon jeune temps, ça réunissait trois ou quatre communes. On y venait de Vaugnières, de Glandages, de Montbran, on passait le col... À cette heure déjà on la faisait entre nous ; il n'y avait plus que les gens des fermes hautes qui venaient, les bûcherons des tailles, et les bergers qui, de cachette, entraient le soir au village pour boire le coup. Ils laissaient les troupeaux seuls sur les pâtures des Oches. Comme je vous l'ai dit, il s'était fait un grand ca lme. Il y avait au-dessus de nous un rond d'azur étalé, tout net, bien propre. Sur le pourtour de l'horizon il y avait une épaisse barre de nuages violets et lourds ; elle était là, matins et soirs, sans bouger, toujours la même, écrasant le dos des montagnes. – C'est pour les autres, qu'on disait. – Ça doit tomber dans le Trièves. – Ça doit faire vilain sur la Drôme. Et malgré ça, on disait ça, mais on regardait ce ro nd de bleu qui pesait sur le village comme une meule. Maintenant qu'on sait, on sait que c'était la marqu e, le signe, que nous étions marquéspour la chose, que par ce rond on avait voulu indiquer notre village et le faire luire au soleil pour le désigner au mal. Va bien ; nous, on était contents. – Le temps s'est purgé avant. Vous verrez qu'il fera beau pour la fête. – Tant vaut, pour une fois.
Le fils du charron allait à toutes les maisons avec une liste et on donnait, qui cent sous, qui trois francs pour que notre fête soit une belle fête et qu'elle ne nous fasse pas prendre honte. Près de l'école, il y avait, déjà, une baraque qui sentait le berlingot. Il y eut pendant une nuit ou deux des bruits de ciel. – Ça, si, quand même... Mais non ; les matins étaient blonds d'herbe mûre, le vent sentait la flouve, il y avait ce rond de bleu plein de soleil qui nous trompait. La terre était chaude au pied et élastique comme un fruit. Ce 4 de septembre, donc, on écarta les volets, et c 'était le beau temps. Ceux du Café du Peuple avaient planté un mai devant leur porte, un jeune s apin tout luisant, et dans les branches étaient pendues l'écharpe rouge qu'on gagnait aux boules, l'écharpe bleue qui était le prix de la course des filles, et la taillole qui était le prix de la cour se des hommes et tout ça flottait dans un ruisseau d'air allègre, parfumé, joueur comme un cabri. Ceux du Café du Centre avaient installé des tréteaux jusque sous l'Arbre de la Liberté. Le lavoir était plein de bouteilles qui fraîchissaient sous l'eau. L'épicier avait commandé à son cousin du Champsaur une caisse de tartelettes, et il était sur le pas de sa porte à les attendre, et il disait à ceux qui passaient : – Vous savez, je vais avoir des tartelettes. Et on pensait : – Bon, ça fera bon dessert. Apollonie attendait ses neveux du Trièves. Le frère d'Antoine devait venir des Coriardes avec toute sa famille. Les joueurs de boules du Trabuech s'étaient fait inscrire et c'étaient des forts... De Montama, ils venaient six, de Montbran, trois, et on savait que les bergers des Oches viendraient, mais on n'en disait rien. Les premières vilaines figures qu'on vit furent les gens des Coriardes. Ils mirent le mulet à l'écurie, sans mot dire, en se regardant en dessous, et, sitôt après, le père souffla à Antoine : – Il faudra que tu t'arranges pour nous faire coucher ce soir, on ne veut pas retourner à la nuit. Puis : – Fais-nous boire quelque chose de fort. On leur demanda ce qu'ils avaient. – Rien. Et il leur resta du noir mystère dans les yeux pendant plus de deux heures. Ceux du Trièves étaient mouillés. – Il pleut, au col, et tout drôle... Seulement, à ça, on n'y pensa vite plus. Il y eut, dans le ciel, comme une main qui écarta l'amoncellement des nuages, une petite brise coula qui sentait la reine des prés, le soleil s'étala su r la terre et se mit à y dormir en écrasant les ombres. Il ne resta plus de menace que du côté de Montama où les nuages étaient toujours luisants et sombres comme un tas d'aubergines. Au Café du Centre, c'était plein à déborder. Dans la cuisine c'était un bruit de vaisselle et d'eau à croire qu'un torrent y coulait. On s'inondait de bière et de vin. Sur le parquet, quand on bougeait ses pieds, ça faisait floc dans de la mousse de bière et du vin répandu. Dehors il y avait du monde jusque dessous l'Arbre de la Liberté. La Marie allait au l avoir, elle s'emplissait les bras de bouteilles tou tes ruisselantes d'eau fraîche, et elle apportait ça en frissonnant parce que ça lui mouillait les seins et qu'à la longue cette eau lui dégoulinait jusqu'au ventre.
Comme elle arrivait pour servir on lui pinçait les cuisses, on lui tapait sur les fesses, il y en a même qui s'enfonçaient à longueur de bras sous sa jupe. – Ah, laissez-le, ça, que c'est chaud, elle disait. De boire, il y en avait qui étaient déjà malades et qui chantaient « Pauvre Paysan ». D'autres sortaient vite du banc pour aller s'efforcer de la gueule dans un coin. Il y en avait qui riaient on ne sait pas de quoi, mais d'un rire ! et qui pissaient, tou t assis, et qui reprenaient le sérieux en se sentan t mouillés dans l'entrejambe, puis qui repartaient à rire et à boire. Au Café du Peuple, c'était pareil, sauf dans un coin, tout au fond, à une petite table où ils étaient, les trois du Trièves. Ils avaient passé le col le matin.
GALLIMARD 5, rue Gaston-Gallimard, 75328 Paris cedex 07 www.gallimard.fr Ces nouvelles sont extraites deSolitude de la pitié o (Folio n 330).
©Éditions Gallimard, 1932.Pour l'édition papier. © Éditions Gallimard, 2016.Pour l'édition numérique. Couverture : Photo © Key Sanders/Getty Images (détail).
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LE
CARACTÈRE
DES
Jean Giono Prélude de Pan et autres nouvelles
Un étranger mystérieux, un orage qui gronde, des paysans ivres, et c'est soudain un déchaînement de violence, une transe collective qui s'empare de tout le village pour s'achever en orgie dionysiaque... Une femme qui se laisse charmer par les chansons d'un o uvrier italien au désespoir de son mari ; un vieil homme prêt à tout pour défendre les arbres qu'il a plantés ; une jeune fille qui tache sa robe de mariée en aidant son père à saigner un cochon... Quatrenouvellesau goûtamer,quatre textesmarquésparlemal quirongele cœurdespaysans. o Ces nouvelles sont extraites deSolitude de la pitié333).(Folio n