Quant au féminin

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288 pages
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Description

C'est dans un tremblement entre l'art et la vie que l'on s'interroge dans ce livre sur la littérature écrite par les femmes, sur ses innovations stylistiques, sa philosophie implicite, les nouveaux points de vue sur le genre et la société qu'elle propose. Au fil de quelques textes représentatifs d'auteurs femmes (poésie, théâtre, récits), en compagnie de leurs rêves, de leurs hôtes généalogiques, de leurs aspirations, de leurs visions et de leurs figures mythiques revenantes, on se prend à songer au monde actuel qui accorde encore aux femmes peu de reconnaissance et de visibilité.

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Ajouté le 01 décembre 2011
Nombre de lectures 7
EAN13 9782296474406
Langue Français
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Quant au féminin
Collection Créations au féminin dirigée par Michèle Ramond
Déjà parus :
Michèle RAMOND,Masculinféminin ou le rêve littéraire de García Lorca, 2010. Jeanne HYVRARD,Essai sur la négation de la mère, 2011.
La nouvelle collection accueille des essais valeureux sur ce « féminin » que les créations des femmes comme celles des hommes construisent dans le secret de leur fabrique imaginaire, au-delà des stéréotypes et des assignations liées au sexe. Nous ne nous limitons pas, même si en principe nous les favorisons, aux écrivains et aux créateurs « femmes », et nous sommes attentifs, dans tous les domaines de la création, à l'émergence d'une pensée du féminin libérée des impositions culturelles, comme des autres contraintes et tabous. Penser le féminin, le supposer productif et actif, le repérer, l'imaginer, le théoriser est une entreprise sans doute risquée ; nous savons bien cependant que l'universel est une catégorie trompeuse et partiale (et partielle) et qu'il nous faut constamment exorciser la peur, le mépris ou l'indifférence qu'inspire la notion de féminin, même lorsqu'elle concerne l'art et les créations. Malgré les déformations simplistes ou les préjugés qui le minent, le féminin insiste comme notion philosophique dont on peut difficilement se passer. Cette collection a pour but d'en offrir les lectures les plus variées, imprévues ou même polémiques ; elle prévoit aussi des livres d'artistes (photographes, plasticiens...) qui montreront des expériences artistiques personnelles, susceptibles de faire bouger les cadres et les canons, et qui paraîtront sous forme de e-books.
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Michèle Ramond
Quant au féminin L’Harmattan
© L’Harmattan, 2011 5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-56502-9 EAN : 9782296565029
Avant-propos
« Sobrevivir, es lo que mejor sabemos hacer. » (Daniel,Hasta la lluvia, film de Icíar Bollaín)
Ce n’est pas encore tout à fait le livre inspiré que j’aurais aimé composer à partir d’une matière aussi passionnante, controversée et litigieuse. Il y a sur la littérature écrite par les femmes des livres traversés d’impressions fulgurantes, des offrandes singulières qui font lentement leur chemin vers les lecteurs de plus en plus convaincus que la littérature écrite par les femmes a droit de cité parmi la littérature universelle, la « grande » littérature. Ce livre-ci est plus laborieux, il étudie les textes des femmes, leurs figures, leurs réseaux, leurs mythes, leurs chants avec le souci de montrer les capti-vantes petites différences qui s’y trouvent, plus sensibles ce-pendant à la lecture que dociles à l’analyse. Une particularité est-elle perçue qu’aussitôt elle échappe à notre pulsion de démonstration, on croit la discerner aussi, moins active peut-être, dans quelques grands textes de la littérature masculine universelle, on doute de notre sentiment premier, puis, à y bien réfléchir nous voilà repris par l’évidence de cette petite différence qui avait fait tout d’abord le charme de tel texte « féminin » lors de sa première lecture toujours plus inno-cente et plus lucide que les suivantes. Les secondes lectures, les lectures plus raisonnées, moins spontanées, introduisent des objections, des recours, les secondes lectures sont toujours un peu entravées ou compliquées par leur propos de justifier des impressions, des intuitions par essence indémontrables. On élabore pourtant notre argumentation à
la lumière des lectures savantes qui ont défait en partie les évidences premières, plus naïves mais certainement justes, auxquelles on est bien tentés de revenir. On y revient parfois (en s’excusant de tant de hardiesse comme si on n’avait pas le droit d’œuvrer avec franchise) sous l’effet d’une révélation que le texte nous aurait faite. Tout ce protocole d’analyse met mal à l’aise et si j’ai un regret c’est de n’avoir pas eu le courage ou la vertu d’une authentique simplicité, j’aurais eu mille fois raison de dire les différences qui m’apparaissaient sans tant y réfléchir à deux fois. J’aurais dû m’identifier aux narratrices et aux héroïnes et oublier les habitudes néfastes de la chercheuse qui veut tout prouver en pesant les différences afin de s’assurer de leur poids et de calculer si elles méritent ou non qu’on en fasse état. En fait les femmes sont peu occupées de leurs éventuelles différences dans les arts qu’elles pratiquent, elles sont bien trop accaparées par la nécessité particulièrement urgente pour elles de survivre et d’acquérir une visibilité sociale, politique et culturelle. Mais je n’ai pas toujours évité de m’identifier à des héroïnes ou à des textes qui m’appelaient avec une spéciale ferveur, et même si la pure impartialité s’en ressent par moments, je me féliciterais plutôt de ces faiblesses. Ces faiblesses sont sans doute le meilleur côté de mon livre. Elles prouvent à leur façon le retentissement sur l’esprit et sur le corps de ces textes littéraires vitaux qui, du seul fait qu’ils portent la signature d’une femme, malgré leurs mérites évidents et leur génie propre sont souvent méconnus. Les textes des femmes en effet provoquent, en dépit de leur beauté et en raison peut-être de leur étrangeté, l’éternelle polémique sur le féminin, qui tant leur nuit. C’est probablement à Dora que je me suis le plus identifiée, à travers le rêve qui me fait l’honneur d’ouvrir cet essai. Je pense que la raison de cette séduction c’est à la fois la forêt de symboles évidents ou universels et aussi tellement particuliers et obscurs que la jeune fille traverse, et le ravissement final si étrange et énigmatique dont elle fait
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l’expérience, de retour à la maison. La main du Maître en chemin l’abandonne et cette souffrance infligée au Père me fascine aussi. Je me grise de Dora, je me réjouis de l’issue pourtant équivoque de son rêve et j’éprouve une déchirante pitié pour le père, dans toutes ses représentations, qu’elle rejette par dépit ou pour tenter de survivre. Le père c’est S. Freud bien sûr, mais c’est aussi le père mort du rêve et Monsieur K. Dora m’émeut avec une force brutale à cause de cette réconciliation onirique avec maman que rien apparemment chez elle ne laissait prévoir, mais je sens en même temps avec douleur la présence de ce père décontenancé qui ne la laisse partir qu’à regret. Pourtant la mère y gagne un peu d’amour, d’égards et d’attrait, des sentiments et des vertus que le père avait contribué à détruire chez Dora, et c’est bien la raison pour laquelle le rêve de Dora et Dora elle-même par son comportement punissent le père sous toutes ses représentations. Mais les vraies difficultés d’une réflexion sur le féminin ne tiennent pas aux sentiments brûlants, étonnés et inquiets que tout lecteur ressent en s’approchant du continent littéraire des femmes, toujours mystérieux et déroutant. La difficulté majeure du livre tient à son sujet qui semble faire un cas d’espèce ou d’école de la question du féminin comme de la question d’une littérature à laquelle cette valeur contestable de « féminin » servirait d’épithète, imposant aux créations féminines une catégorisation res-trictive qui d’emblée les marginalise ou les exclut. À tel point que certaines des impressions qui se dégagent avec une force particulière des textes des femmes, une fois repérées, distinguées et glosées se découvrent aussi dans la littérature masculine dite universelle. Valoriser telle ou telle propriété marquante dans les textes qui appartiennent au répertoire « féminin » aboutit souvent à ce que ces propriétés se trouvent revendiquées par des textes « masculins » où elles n’avaient jamais été jusque là mises en évidence. C’est un effet de miroir troublant qui contribue à brouiller plus
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encore la question du féminin dans les textes. Car, selon les humeurs, les saisons et les critiques, il s’agit de vertus remarquables, partagées aussi, dit-on, par les plus beaux textes de notre grande littérature, ou de tendances occasion-nelles vilipendées, considérées comme des stéréotypes et des acquis culturels nuisibles aux femmes et à l’avènement d’une société égalitaire. La question du féminin soulève toujours de la polémique et les auteurs femmes sont les premières à ne pas vouloir appartenir à une littérature marquée du sceau de la différence sexuelle. On reconnaîtra soit que tout discours ou toute création contient du féminin, soit que le féminin n’a pas de lieu propre, ou n’a pas lieu en tant que tel. Le féminin sera une modalité accentuelle, stylistique, morale partagée par l’ensemble de la littérature ou bien au contraire il dési-gnera un ensemble de stéréotypes tantôt imposés, tantôt suggérés aux femmes par une tradition machiste et par une culture sexiste qui toutes deux déconsidèrent les femmes et font leur malheur individuel et social. C’est dans un contexte polémique aussi défavorable à l’analyse sereine du féminin que j’ai fait un choix de travaux anciens ou épars, que je les ai mis en contact les uns avec les autres, et que je les ai prolongés par d’autres études ou réflexions que la littérature écrite par les femmes et les mythes féminins continuent de m’inspirer dans le contexte social actuel, globalement défavorable aux femmes. La cause des femmes et la question du féminin et des créations féminines restent aujourd’hui, quoi qu’on dise, souvent mal entendues, mal perçues et mal reçues. Certains textes littéraires particulièrement troublants et certains mythes toujours vivaces se sont imposés à moi, au terme de tant d’années, avec un pouvoir si ardent que mon souci de justifier leur intérêt a sans doute un peu étouffé la part plus personnelle que j’aurais voulu engager dans mes analyses. Je souhaitais, à tort peut-être, démontrer raisonna-blement la pertinence de ce « féminin » tellement contesté et l’originalité des créations qui l’illustraient avec splendeur,
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méritant d’accéder à la notoriété sans renoncer pour autant à leurs petites différences, sans voir non plus ces petites différences devenir l’apanage de tous les beaux textes de la littérature universelle « masculine ». J’ai préféré taire la part intime du sentiment personnel que les œuvres m’inspiraient au profit d’une objectivité peut-être impossible mais qui me paraissait être une garantie souhaitable d’impartialité pour cerner, puis localiser, puis décrire les petites différences dans les textes des femmes, aussi évidentes pour moi que mystérieuses et difficiles à justifier. La recherche d’une analyse juste pour isoler et expliquer cette différence qui fait l’étrangeté de beaucoup de textes écrits par les femmes m’engageait sur une voie doublement périlleuse. En raison d’abord de cette étiquette féminine qui a si mauvaise presse et que je n’avais pas les moyens d’éviter puisque les par-ticularités que j’observais concernaient un domaine littéraire marqué par la différence sexuelle : la littérature des femmes. En raison également de mes références constantes, obligées, à la grande littérature majoritairement écrite par les hommes, dans laquelle j’avais été élevée et où j’avais appris à lire et à aimer à la fois la littérature, les livres et le monde. Je me devais, pour être juste, de respecter ces attachements anciens, impérissables, en revenant à eux chaque fois que j’isolais et valorisais une propriété nouvelle, que j’estimais nouvelle, dans les textes des femmes. Les grands textes qui m’avaient nourrie et bercée étaient-ils dépourvus de cette propriété, la possédaient-ils identique, peut-être seulement moins prioritaire (dans ce cas, ce n’était plus une propriété des textes de femmes comme je l’avais d’abord cru), ou encore témoignaient-ils de propriétés symétriquement com-plémentaires qui constitueraient le versant plus généralement masculin de l’écriture, et, à leur tour, ces valeurs jugées plus habituelles dans la littérature masculine, dite universelle, que j’avais tant aimée et que j’aimerais toujours, étaient-elles vraiment secondaires dans les beaux textes écrits par les femmes, n’étaient-elles pas aussi fortement présentes chez
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elles, à une autre échelle peut-être, peut-être moins voyantes, camouflées sous d’autres attributs, dans une syntaxe ou une thématique féminine qui trompait la vigilance des lecteurs ? La question du féminin des écritures, et dans les écritures, au-delà même de la seule littérature des femmes, se trouve tellement empoissée par les querelles philosophiques autour de cette notion controversée du « féminin » qu’il fallait bien, dans un esprit d’honnêteté vis-à-vis d’une formule aussi galvaudée et pourtant incontournable, privilégier les voix des femmes que j’avais rencontrées au cours de mes lectures renouvelées de cette littérature un peu négligée, un peu sous-estimée, un peu exclue de la grande littérature. Ce livre part du postulat, aussi indémontrable que néces-saire, qu’il y a du féminin, partout, dans l’air, dans la société, dans les arts, dans la littérature, dans nos rêves, dans nos corps, dans le fonctionnement de la pensée, dans la raison éveillée et dans l’inconscient. Ce féminin qui s’énonce, en français tout au moins, au masculin, appartient à l’humanité tout entière, il est sans aucun doute beaucoup plus repérable chez les femmes et dans leurs créations mais ce serait un abus et même une indécence de n’en accorder qu’à celles-ci le privilège, les inconvénients ou les faveurs. Le féminin n’est pas une vertu ni une essence, plus justement on pourrait le considérer comme une variante pulsionnelle, intellectuelle et affective dans l’éprouvé corporel, les sensations, les émo-tions, les désirs, les attirances sexuelles, mais aussi, bien entendu, dans les formations imaginaires et idéelles, le rapport au langage et à l’écriture, à l’autre, à la société, à la filiation, à la création. Le féminin ne jouit pourtant pas du même degré d’universalité que le masculin dont les compé-tences implicites ne se limitent pas à composer l’autre face du féminin ou son complément additionnel. Le masculin est en effet le plus souvent assimilé à l’universel dont on ne le distingue pas, tellement ses propriétés sont attachées à l’humaine condition : le masculin imbibe le tissu social, il guide et soutient même à notre insu l’idéal communautaire
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